ET DE ROUGEMONT — MM. DIAZ — TIMBAL ET GIGODZ
On représente ordinairement le soldat français sous son aspect jovial et vainqueur, avec une désinvolture plus traditionnelle peut-être que vraie; on lui donne Pair grognard, l'air troupier, l'air crâne, l'air loustic, rarement l'air grave. Nous savons que l'héroïsme est gai en France et que la bonne humeur s'y joint au courage; ce mélange est même le fond du caractère gaulois, et** d'après les Commentaires de César, on peut voir que l'insouciance du péril est depuis bien longtemps une qualité nationale. Cette valeur sans emphase, qui rit et fait des calembours jusque sous la mitraille, produit une vive impression parmi les nations étrangères et distingue nos troupes parmi toutes les autres. Cependant la guerre a son côté sérieux et terrible, que nos soldats comprennent sans qu'ils en fassent rien paraître ; il y a dans la vie militaire une alternative de passivité et d'action, un dévouement de chaque jour, une résignation aux
souffrances de toutes sortes, une acceptation sous-entendue de la mort, un stoïcisme pratique, un idéal d'honneur, qui doivent se traduire autrement que par des balancements de hanches, des coudes arrondis, des moustaches filées jusqu'à l'oreille et un sourire goguenard ; c'est ce que M. Pils a parfaitement senti : d'autres ont peint l'esprit du soldat français, lui en a peint le cœur. — On se souvient de sa Distribution de vivres à te porte d'une caserne, où les pauvres recueillaient les miettes du frugal banquet militaire, et où la gamelle faisait l'aumône à Fécuelle. 11 y avait là des types très-doux, très-tendres, très-sympathiques et très-vrais; ces saints Vincent de Paul en pantalon garance taillaient la soupe à de petits enfants affamés et souffreteux avec une complaisance maternelle, et n'avaient nullement cette tournure de comparses du Cirque que leur prêtent trop souvent les peintres de batailles, ce qui ne les a pas empêchés de monter d'un sublime élan à l'assaut de la tour Malakoff. M. Pils a exposé cet année Une tranchée devant Sébastopol, une Embuscade de %ouaves, dans un style tout différent de ce qu'on est habitué à voir. Les zouaves, vêtus de leur caban à capuchon, ont des physionomies fermes et mélancoliques, des attitudes simples où se laissent lire l'ennui et la fatigue d'une longue faction ; l'un d'eux tend aux bandelettes une jambe que vient d'atteindre un projectile ; d'autres regardent entre les sacs de terre et (es fascines, ou s'appuient sur leurs armes en attendant l'occasion de s'en servir; dans Y Embuscade, on les voit ramper à terre avec leurs fusils comme les Hohicans de Fenimore
Cooper, profitant du moindre boisson, du moindre accident de terrain. Un clairon, agenouillé, tend l'oreille au vent pour saisir sans doute quelque signal lointain. Audessus, des nuages d'hiver se traînent péniblement sur l'horizon ; l'impression est grave, triste et touchante. On aime, on plaint ces braves soldats autant qu'on les admire, car H. Pils les a montrés sous un aspect humain.
Dans le même ordre d'idées, M. Appert a peint les Sœurs de charité en Crimée. — Derrière un tertre à peu près à l'abri des balles, les saintes filles examinent un soldat blessé dont la poitrine découverte laisse voir la plaie; elles s'empressent autour de lui avec les attentions et les délicatesses des femmes arrachant les flèches de saint Sébastien ; Tune d'elles lève les mains au ciel et prie. En chirurgie, ces anges charitables sont de l'avis d'Ambroise Paré, qui disait : « Je le pansai, Dieu le guérit. » — Un highlander couché, au premier plan du tableau, reçoit également des soins. — La tête du blessé a une beauté grave, une expression stoïque en même temps qu'attendrie, très-bien comprises et rendues. M. Appert a une façon dépeindre sérieuse et robuste qui va bien au sujet.
H. G. Doré, dans sa Bataille de VAlma, s'est éloigné des dispositions habituelles; il a fait une bataille de soldats: les zouaves escaladent les pentes rapides de la montagne avec une impétuosité tumultueuse, culbutant les Russes surpris. Le mouvement ascensionnel de la vaillante cohorte est très-bien rendu ; on dirait un torrent qui rebrousse vers sa source. Les épisodes disparaissent dans le tourbillon, et
l'œil entraîné ne saisit aucun détail. L'exécution, beaucoup trop rapide, dépasse en fougue les esquisses les plus fiévreuses, et Ton croirait, à certains tons boueux, que l'artiste n'a pas même pris le temps d'essuyer son pinceau. Pourtant ce n'est pas une chose médiocre que la Bataille de VAlma, il y a là vie, force et volonté: M. G. Doré possède une des plus merveilleuses organisations d'artiste que nous connaissions. À peine âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, il a déjà fait plus de dix mille dessins d'une invention inépuisable et d'une fantaisie effrénée: ses illustrations de Rabelais, des Contes drolatiques et des Légendes popidaires sont des chefs-d'œuvre où le réalisme le plus puissant se mêle au caprice le plus rare. Son atelier regorge de toiles immenses, ébauchées avec une furie qui dépasse celle de Goya, puis laissées et reprises, où, dans un chaos de couleurs, étincellent des morceaux de, premier ordre : une tête, un torse, un pourpoint, enlevés comme pourraient le faire Rubens, Tintoret ou Vélasquez. Nous ignorons si M. Doi se dégagera jamais complètement des nuages qui l'offusquent ; mais, dés à présent, à travers les vapeurs, brille un rayon de génie ; oui, de génie, un mot dont nous ne sommes pas prodigue : il est bien entendu que nous parlons seulement de l'avenir du peintre. Le dessinateur a pris son rang. Le talent de M. Bellangé tient le milieu entre celui d'Horace Vernet et de Charlet ; il est net, facile, spirituel, et la plupart des réflexions que nous venons de faire tout à l'heure pourraient s'y appliquer. Ses soldats sont un peu des soldats de convention ; mais leur fourniment est si bien astiqué, ir. 2
Us manœuvrent d'une manière si précise, ils s'élancent de si bon cœur au commandement, qu'on leur pardonne volontiers. La Bataille de l'Aima est digue de la réputation que le peintre s'est faite dans ce genre particulier, où les exigences stratégiques contrarient souvent les exigences de l'art; le Départ du cantonnement, la Bonde de nuit, les Pénibles Adieux, le Traînard, sont des petites scènes traitées avec esprit et sentiment.
Peu d'artistes possèdent au même degré que M. Riesener le don et la science de la couleur; il n'est pas inférieur sous ce rapport à Delacroix, à Decamps, à Diaz et autres princes de la palette. — Ses tableaux ne seraient éteints par aucun voisinage dans une galerie vénitienne, espagnole ou flamande. Sa Léda est une chose charmante. Peut-être dira-ton que cette jolie fille aux joues roses, aux yeux couleur de bluet, qui se débat en riant dans ses cheveux blonds sous la grande aile argentée du cygne, ne rappelle en aucune façon ce qu'on est convenu d'appeler le type grec. Mais comme elle est jeune et fraîche, et vivante ! comme la lumière tremble en frissons luisants sur le grain de sa peau ! comme le sang court dans ses veines ! comme son corps ondule avec souplesse! Quelle franchise de brosse! quelle virginité de ton! quelle chair palpitante et vraie! C'est la nature même.
Outre sa Léda, M. Riesener a exposé une Vénus et une Bacchante, non qu'il soit particulièrement mythologique, mais parce que la Fable offre à son pinceau des occasions de nu que les sujets actuels ne comportent pas; — sans
cela H. Riesener n'ouvrirait jamais le dictionnaire de Chompré, — son talent est tout moderne, et lorsqu'il peint des Vénus et des Bacchantes, il ne colorie pas des plâtres antiques, mais représente le modèle qu'il a sous les yeux avec cet amour de la nature qui devient de plus en plus rare. Vénus, assise, le torse nu, le bas du corps enveloppé d'une draperie bleue, s'amuse à lutiner Cupidon ; l'esthétique n'a rien à voir dans ce sujet si simple, mais la toile réjouit l'œil comme un bouquet bien assorti : c'est le plus frais épanouissement de tons blancs, roses, bleutés, blonds, transparents, qui puisse rayonner sur le fond de velours d'un paysage ombreux; la tête du Cupidon, toute bouclée de petits cheveux noirs, est délicieuse : — celle de la mère, pour ne pas ressembler à la Vénus de Milo, n'en est pas moins un type charmant de jeune femme. La Bacchante qui se présente en raccourci , se roule sur sa peau de tigre avec une fureur orgiaque admirablement rendue : la pourpre du vin enflamme ses joues; ses yeux pâmés étincellent dans une vapeur humide; sur ses lèvres rouges, entrouvertes comme une grenade crevée, voltige le vague sourire de l'ivresse; le torse se modèle puissamment, et Jordaëns ne l'eût pas revêtu d'une couleur plus chaude et plus vivace : les fonds, les chairs, les pampres, la peau de bête, tout est emporté au bout de la brosse avec une fougue de touche bien rare maintenant que la peinture se fait méticuleuse et prudente, et remplace l'art par le métier. Ce corps de Bacchante est un des meilleurs morceaux de l'école française; il est fâcheux que la tête ne s'y rajuste pas bien.
Nous aimons beaucoup aussi la Petite Égyptienne et sa Nourrice : avec quelle gravite dédaigneuse elle se laisse mettre sa babouche par la négresse accroupie à ses pieds, et comme elle est jolie avec son tarbouch rouge à houppe bleue, ses colliers de sequins, sa veste de velours brodé, son pantalon de taffetas et toute sa folle toilette orientale ! Ce splendide costume était pour M. Riesener une bonne fortune quïl n'a pas manquée, car il ne peint pas moins bien les étoffes que les chairs, et il a fait reluire ces ors, miroiter ces velours, frissonner ces soieries comme Delacroix luimôme l'eût pu faire. La Petite Égyptienne et sa Nourrice tiendraient honorablement leur place au Luxembourg à côté des Femmes d'Alger.
Ces ouvrages remontent à quelques années et résument le passé de H. Riesener; il n'a pu faire admettre, et nous le regrettons, aucune toile nouvelle à l'Exposition universelle; la comparaison eût été curieuse. Une chapelle à l'hospice de Charenton, un plafond à l'Hôtel de Ville, des figures allégoriques à la bibliothèque du Sénat, remarquables par le beau jet de la composition et l'intensité splendide de la couleur, forment la partie monumentale de l'œuvre de M. Riesener, dont la réputation, plus grande parmi les artistes que parmi le public, est loin d'égaler le mérite.
H. Riesener fait aussi le portrait et le pastel d'une façon supérieure ; nous aurions aimé à revoir le délicieux portrait de madame R..., qu'il exposa en 1849, si notre mémoire nous sert fidèlement;— c'était un chef-d'œuvre. La copie valait le modèle.
C'est aussi une coloriste à outrance que madame Frédérique O'Connell : — un talent de femme tout viril, et envers lequel on n'est pas obligé à la moindre galanterie. — Madame O'Connell se rattache à cette brillante phalange de Bonnington, de Devéria, de Scheffer, de Delacroix, de Boulanger et de tous ceux qui essayèrent de fixer sur la palette française, un peu grise jusqu'alors, les splendeurs de Venise et d'Anvers. Personne mieux que madame O'Connell ne sait réchauffer un ton froid d'un glacis d'ambre, noyer un fond dans les ténèbres chaudes du bitume, faire reluire la saillie d'une aiguière dorée, mettre un reflet blond à une perle laiteuse, animer une joue bleuâtre d'une touche rose, satiner des chairs par un brusque luisant, friper des taffetas zinzolins, roussir à point un jabot de dentelles, fourbir les reflets d'une cuirasse, velouter une pêche et farder une rose; elle possède à un haut degré ce qu'en argot d'atelier on appelle la sauce. Cela ne veut pas dire. que le poisson manque sur les beaux plats ciselés où elle pose des points lumineux si étincelants : mais évidemment tout est pour elle prétexte à couleur; elle perçoit les objets par le ton plutôt que par la forme; le prisme la frappe plus que la ligne.
La Faunesse ne ressemble en rien à une peinture de femme : nulle afféterie, nulle mignardise, nulle recherche de fausse grâce; il y aurait plutôt excès de force; madame O'Connell n'a pas donné des pieds de chèvre à sa Faunesse et elle a bien fait. Souvent les sculpteurs antiques n'indiquaient l'animalité chez ces dieux hybrides que par des oreilles poin-
tues et un -flocon frisé au bas de l'échiné; l'habile artiste n'avait d'ailleurs pas besoin de ces attributs grossiers pour faire reconnaître le caractère de sa figure; à ses yeux obliques, à son nez légèrement épaté, à ses pommettes saillantes, à son large sourire un peu lascif, à ses formes robustes, à son coloris vigoureux, Ton devine tout de suite la coureuse de bois, la compagne des faunes, des égipans et des sylvains, la demi-déesse rustique qui ne dédaigne pas de se mêler au cortège d'Ampelos parmi les ménades et les mimallones. Madame O'Connell Ta représentée nue au bord d'un ruisseau, une jambe croisée sur l'autre, dans une attitude qui donne aux lignes une flexion serpentine ; la couleur est blonde et chaude, d'un beau grain mat, la touche ferme et hardie, l'aspect tout à fait magistral.
Madame O'Connell, qui fait très-bien le portrait des autres, réussit le sien encore mieux. On dirait qu'elle le détache de son miroir et le colle sur sa toile, tant il est vrai, spirituel et vivant; ce sont bien là ces deux diamants noirs dans cette figure blanche et ronde, ces mains fines aux doigts rebroussés, qui semblent copiées de Van-Dyck et se trouvent bien réellement au bout des manches de l'artiste; quant au costume, il estde la fantaisie la plus coquette et la plus ingénieuse. Le portrait de madame C. F. est aussi très-beau ; celui de M. O'C. se distingue par une force de ton et une largeur de touche extraordinaires ; on ne saurait rien voir de mieux campé : c'est à la fois un portrait et un tableau; quant à la ressemblance, elle est parfaite. Non contente de peindre à Thuite, comme Couture et
Ricard, madame O'Connell lutterait avee Cattermole pour l'aquarelle, et égratigne des eaux-fortes qu'on ne distinguerait pas dans le portefeuille, à moins d'en être prévenu, de celles de Rembrandt, de Diétrich et de Boisiieu.
Puisque nous venons de parler de madame O'Connell, disons que madame de Roogemont ne s'est fiée à personne pour reproduire sa tête pittoresque et caractéristique. Personne, en effet, n'eût mieux rendu qu'elle ses yeux espagnols aux sourcils noirs, son teint d'une blancheur mate, son ovale correct, et ce costume capricieux qu elle s'est ajusté avec tant de goût.
Notre-Seigneur Jésus-Christ montant au Calvaire, de M. Timbal, est un tableau d'une ordonnance sage, d'un dessin correct, et dont la couleur un peu triste s'allie bien avec la mélancolie sévère du sujet. Le portrait de monseigneur Donnet, cardinal-archevêque de Bordeaux, au mérita de la ressemblance joint celui d'un bel agencement. M. Timbal a drapé à grands plis et avec beaucoup de stylo la pourpre du prélat; c'est un des meilleurs portraits du salon.
Nous aurions vainement cherché à deviner le nom de l'auteur des Dernières Larmes à la simple inspection du tableau, et pourtant nous mettons, sans guère nous tromper, la signature à chaque toile d'artiste contemporain. Eh bien, les Dernières larmes sont de Narcisse Ruy Mai de la Pefia, plus connu sous, le nom deDiaz; le livret le dit, il faut croire le livret. — Cinq femmes d'une blancheur blafarde s'élèvent dans un ciel grisâtre, symbolisant noua *e
savons trop quoi, mais si exsangues, si vides, si cotonneuses, qu'on en reste stupéfait. Nous ne sommes pas de ceux qui enferment l'artiste dans le cercle d'une spécialité; il eslbon de faire de temps à autre des voyages de découverte hors de ses habitudes et d'aller jusqu'au bout de soi-même, dût la tentative être malheureuse ; nous ne blâmerons donc pas M. Diaz de son essai, sûr que nous sommes qu'il va revenir aux charmants petits sujets qui ont fait sa gloire et sa fortune. Son ambition est louable, quoiqu'elle ait été trompée; mais qu'il ne s'imagine pas qu'il y ait plus de mérite dans une toile de plusieurs .mètres que dans un panneau grand comme la main : une pépite d'or vaut un bloc de cuivre.
S'il n'est pas un peintre d'histoire, H. Diaz, bien que la vogue soit à ses nymphes et à ses amours, est un peintre de paysage de la force de Rousseau, de Troyon et de Français. Seulement il néglige ce don précieux et ne s'en sert presque que pour faire des fonds à ses figures : qui mieux que lui, cependant, sait dans un dessous de bois semer sur le gazon les ducats du soleil, y faire tamiser la lumière aux feuilles, plaquer de mousse l'écorce argentée des hêtres, suspendre la rosée aux herbes, habiller de velours l'épaule maigre des roches, entr'ouvrir la broussaille par où passe la biche effarée ou le chien en quête, tracer le chemin creux du bohémien et du braconnier? Il a fait dans ce genre vingt chefs-d'œuvre dont il ne se soucie guère, car il n'en a pas mis un seul à cette grande Exposition, où chacun apporte ses titres de noblesse, dût-il les aller chercher dans la poudre et l'oubli. — La Nymphe tourmentée par l'Amour, la Rivale, la Nymphe
endormie, les Présents de V Amour, la Fin d'un beau jour, sont à coup sûr de charmantes choses, et que les amateurs se sont disputées au poids de l'or; mais ce ne sont que les variations peut-être trop multipliées d'un thème connu, et qui se répètent d'elles-mêmes sous le pinceau de l'artiste.
M. Diaz vit dans un petit monde enchanté où les couleurs s'irisent, où les rayons lumineux traversent des feuillages de soie, où les objets sont baignés d'une atmosphère d'or ; Je ciel ressemble à l'or bleu du col des paons, les gazons se mordorent, la terre scintille comme un écrin, les étoffes miroitent ou s'effrangent en fanfreluches étincelantes, les chairs prennent des tons de nacre de perle ; tout tremble et flamboie comme lorsqu'on ferme à demi ses yeux au soleil et qu'on regarde à travers les cils; avec une semblable palette, on peut peindre les décors de Comme il vous plaira ou du Songe d'une nuit d'été, pour un théâtre de fées. H est donc inutile de chercher à sortir de cette forêt magique où se promènent, les pieds dans la rosée, le front dans la lu* mière, les pages conduisant les levrettes et lesKing's-Charles, les gitanas à la jupe constellée d'étoiles, les nymphes égarées par des amours de Prudhon, les baigneuses en quête d'une source à l'eau diamantée pour y plonger leurs corps d'argent, les sultanes jetant leurs tapis de Perse sur le tapis de l'herbe au milieu d'une clairière. — Seulement, que H. Diaz se méfie des cercles tracés par les danses des esprits; quand on y tombe, on est forcé de valser jusqu'au matin sans en pouvoir sortir.
Il paraît que M. Gigoux ne suit pas sur le calendrier l'or-
dreetfa marche des saisons, car il fait venir la moisson après la vendange; mais en peinture Ton peut sans inconvénient prendre les ciseaux avant la faucille, et cueillir la grappe avant de seier l'épi. Qu'importe, si la grappe a une couleur d'ambre ou de rubis, si la gerbe est blonde et ressemble à de l'or? La Moisson fait pendant à la Vendange ex posée au dernier ou à Tavant-dernier Salon. L'artiste, dont les peintures, destinées à orner un monument, ont les dimensions de l'histoire, a transporté la scène aux temps antiques. — C'est toujours là qu'il en faut revenir, quoi qu'on dise ou quoi qu'on die, lorsqu'on veut avoir des nus, des draperies, des nobles formes et d'heureux arrangements. Les Grecs ont fait le plus beau rêve de la vie, et depuis bien des siècles nous retournons leur songe. H. Gigoux, qui n'est point un classique forcené, que nous sachions, s'est bien gardé de faire couper ses blés par des paysans ou des paysannes modernes; il a mieux aimé employer de belles filles et de beaux jeunes gens vêtus de courtes tuniques, ou même pas vêtus du tout; il a pu montrer ainsi qu'il savait peindre un torse, ce qui est plus difficile que de peindre un gilet. La Moisson est une toile d'une couleur blonde et riche, maintenue dans une gamme de fresque qui fera sur la muraille une heureuse opposition aux tons safranés et vineux de la Vendange.
PEUmJRS, SCULPTURE.
MM. PICOU — JOBBK-DUVAL — TOULMOUGHE — FOULOHGBE HAMON — LEDLUEB
Il s'est fait autour de M. Gérome un cénacle de délicats et de raffinés, formant dans l'art comme une sorte de petite Athènes» et dont M. Ha mon est le coryphée : le Combat de coqs et l'Intérieur grec du jeune maître qui, d'un vaillant effort, s'est élevé jusqu'à la grande toile du Siècle d'Auguste. sont les types et les chefs-d'œuvre du genre. MM. Picou, Jobbé-Duval, Toulmouche, Foulongne, appartiennent à cette catégorie. Ils rappellent, toute proportion gardée, les poet& minores de l'Anthologie grecque, esprits charmants, ingénieux, subtils, mais qui ne vont guère au delà de l'élégie, de l'odelette •• de l'épigramme, ou bien encore les graveurs de pierres fines qui mettent une bacchanale dans un chaton de bague ; ils ont horreur de tout ce qui est vulgaire, à effet, et la vigueur leur semble presque de la brutalité. Ils peignent en sybarites couronnés de roses, avec une palette d'ivoire, dans des ateliers pompéiens, ayant sur une table de
bois de titre Ànacréon, Théocrite, Bion, Moschus, André Chénier, dont volontiers ils s'inspirent : à défaut des hétaïres antiques, de Plangon, de Bacchis, d'Archenassa, les filles de marbre et les dames aux camellias, sûres de leur beauté, viennent furtivement poser pour eux, et ôtent en leur faveur l'épingle de leurs draperies de cachemire. Le grossier modèle à tant la séance leur répugnerait. Ils se sont composé ainsi un monde coquet, parfumé, fleuri, où ils se complaisent et dont ils ne veulent pas sortir. En effet, rieo n'est plus agréable que ce gynécée aux colonnes de marbre peintes de minium jusqu'à mi-hauteur, aux murs de stuc revêtus d'arabesques, aux pavés de mosaïque, aux caisses de lauriers-roses et de myrtes que rafraîchit le jet d'une fontaine, tout peuplé de belles jeunes femmes et de jolis enfants. Cependant, de même qu'on se prend à souhaiter un loup parmi les moutons de Florian, parfois on désire un paysan du Danube parmi toutes ces élégances et ces mollesses. Ce boudoir gréco-parisien, imprégné d'ambre et de musc, finit par vous entêter, et Ton voudrait ouvrir la fenêtre pour respirer l'odeur du feuillage chargé de pluie, l'arome du foin vert, ou même tout bonnement la salubre senteur de Tétablej mais nous avons un principe, celui d'admettre la fantaisie de l'artiste et d'accepter ce qu'il nous donne. Demander au pommier pourquoi il ne produit pas de pêches, et au jasmin pourquoi ses fleurs ne sont pas bleues, nous a paru de tout temps une sotte question, et nous nous en sommes toujours abstenu, quoique la critique ne se fasse pas faute de semblables interrogations. — Nous
n'exigerons donc pas des Hercules de peintres qui n'ont voulu faire que des nymphes.
M. Picou a débuté par un grand tableau représentant Cléopâtre sur le Cydnus, où il y avait d'excellentes choses, et dont nous avons rendu compte autrefois, en augurant bien de l'avenir du jeune artiste ; — une autre toile, Cléopâtre essayant de séduire Octave, se contenait encore dans les conditions historiques, bien que le soin extrême des accessoires et la recherche archéologique du détail y annonçassent une tendance particulière à un genre spécial. Depuis, M. Picou s'est laissé aller à sa nature; il a quitté la muse sévère de l'histoire pour sacrifier aux Grâces faciles, et il a peint une foule de petits tableaux charmants, un peu mièvres, peut-être, mais ayant gardé du style sous leur afféterie.
On dirait que M. Picou a travaillé à Pompéia, dans la maison de Diomède ou du poëte tragique, avant que les cendres et les boues du Vésuve n'eussent enseveli cette ville, si miraculeusement retrouvée dans son suaire ; il semble avoir passé tout une vie antérieure à faire danser sur les fonds rouges ou noirs ces nymphes aux crotales d'or qui animent si voluptueusement les murailles de la cité morte, tant ces sujets d'antiquité familière lui sont naturels. V Amour à l'encan semble sorti du musée des Studj de Naples.
L'Amour est à vendre; un marchand d'esclaves le tient
par les ailes, ainsi qu'un oiseleur ferait d'un oiseau qu'il
-aurait pris pour le montrer à ses pratiques. « Regardez
comme il est blanc, frais et potelé; comme il a de jolis che-
ii. 5
weux blonds frisés, et comme il sourit à travers. son air penaud. — N'ayez pas peur, mesdames, il ne vous piquera spas, il «st désarmé; j'ai ses flèches, soncarquois*et son arc, «que je donne par-dessus le marché. » iLes aohetauses ne manquent pas. Voici d'abord une délicieuse Monde qui se soulève surdon lit de repos, et caresse de son «regard chargé cde molles convoitises « l'oiseau qui n'a plume qu'aux ailes; » «elle est demi-nue, et sa blancheur laiteuse fait ressortir la peau bronzée d'une brune aux .cheveux d'éhène, à l'œil passionnément noir, qui couvrira certainement l'enchère; derrière ce groupe s'avancent curieusement les têtes «de ^quelques jeunes £Ues espiègles et désireuses, de celles qui -chuchotent leur secret à l'oreille des Vénus de marbre.
Une autre femme un peu .plus mûre, — une madame Firmiani d'Herculanum, — vêtue d'une tunique blanche et d'un pallium rose, est assise sur un fauteuil et jette à -l'Amour un Tegard de connaisseuse. Deux vieilles, non de ces vieilles libertines dont Aristophane fait de si cruelles peintures et qu'il montre |>latrée6 d'onguents et imbibées •d'essence comme des cadavres prêts pour le bûcher, .mais ♦deux belles «vieilles, aux àandeaux ^d'argent, aux .rides encore gracieuses, conservant dams leurs plis les .passions de leur .jeunesse, s'avancent une bourse à la .main. Qui remportera? nous l'ignorons; pourtant nous avons bien \peur que le marchand ne fasse plus de cas de l'argent que de la beauté ou de la tendresse. Mais l'Amour a des .ailes, et s'il jae se trouve pas :bien dans sa cage, il saura bien en ouvrir la porte ^t s'envoler.
PEINTURE, SCUIPTUBEL 39
La Moisson des Amours nous fait "voir des jeunes filles cherchant dans les blés, non des bluels et des pavots pour .«'en faire des couronnes, mais bien de petits Amours tout heureux de se laisser prendre:
Tout cela est finement dessiné, arrangé avec goût, d'an ton harmonieusement pâli, mais un peu minée : plus de solidité ne nuirait pas au charme.
Nous connaissions déjà le Jeune malade, de M. Jobbé-Duval, et nous le revoyons avec plaisir; le sujet est tiré de ce beau poëme d'André Chénier, dicté par les muses de Sicile, — SkeUdes mus», — inspiratrices de Virgile- Qu'elle est charmante, cette jeune fille, debout près du malade qui se cache la figure aveeun mouvement un peu imité de YAntiockus de M. Ingres, lorsqu'il voit passer Stratonice près de son lit! Il ne lui manque que quelques tons roses pour animer sa chair de marbre grec, presque de la même couleur que sa draperie 4e statue; mais sa lèvre fine et pure est digne de prononcer les vers antiques du poëte nouveau qui disait en se touchant le front : « Pourtant, j'arais quelque chose là ! »
« Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête, Dit-elle. Que fais-tu? Pourquoi Teux-tu mourir? Viens, et formons ensemble une seule famille; Que mon père ait un fils, et ta mère une ûlle. »
L'Oaristis est une églogue qu'avouerait Théocrite, jet qui, comme tous les beaux vers, prête à la statuaire et à la jiein-
turc : M. Jobbé-Duval en a fait un joli tableau. Pradier en eût tiré, comme d'un bloc de Pentélique, un délicieux groupe. Un berger bardi entraîne au fond des bois une jeune fille timide que Diane ne protégera pas contre Vénus, et dont il dénoue la ceinture virginale d'une main audacieuse. Transportez un tel sujet dans les mœurs modernes; mettez Montmorency à la place de Tempe, faites un étudiant du berger, une grisette de la nymphe, et vous avez une gravelure : — quelques touffes de lauriers, un berger grec, une belle fille en tunique, rien n'est plus chaste; vous voilà dans la pure sphère de la beauté idéale. Les amants sortent du bois, el le jeune homme murmure à l'oreille de la jeune femme confuse le dernier vers de la pièce d'André Chénier.
Les anciens affectionnaient les toilettes, — c'est un sujet qui revient à chaque instant, avec mille variations gracieuses, sur les amphores, les patères et les vases étrusques. M. Jobbé-Duval nous fait assister à la Toilette d'une fiancée.
La fiancée, assise sur un fauteuil, occupe le centre de la composition. — Sur sa chevelure, d'un or roux, une compagne courbe en couronne une branche d'oranger; ellemême en tient un petit rameau dans ses mains. — Ses beaux pieds, blancs et polis comme l'ivoire, s'allongent sur un escabeau au-devant du cothurne que leur présente une jeune esclave accroupie; une tunique à petits plis fripés drape son beau corps virginal ; autour, les amies tiennent, l'une une écharpe blanche, l'autre une cassette renfermant des bijoux ; celle-ci un bracelet, cette autre quelque objet de parure; une cinquième, appuyée contre la porte, semble vouloir em-
pêcher le fiancé d'entrer; sur le devant, des enfants (sans doute les petits frères de la fiancée) fourragent les fleurs d'une corbeille; au fond, la mère fait fumer l'encens propitiatoire à l'autel des dieux domestiques. Cette scène est rendue avec cette délicatesse raffinée qui caractérise l'école des néo-grecs, dans une couleur tendre et comme évanouie, . très-agréable à l'œil ; les draperies sont ajustées avec un goût charmant; les têtes très-jolies, quoique arquées par une smorfia qui dégénère parfois en moue et donne l'air boudeur à des visages gracieux. Nous avons bien envie de chercher une petite querelle archaïque à M. Jobbc-Duval, ce pur athénien. La fleur d'oranger et le voile blanc n'étaient pas en usage dans la toilette des fiancées antiques. L'hymen portait jadis un bouquet de marjolaine et un flamméum de couleur jaune ; c'est toujours ainsi qu'on le représente.
M. Toulmouche a deux tableaux, la Terrasse et la Leçon, — dans la manière de M. Hamon, — des sujets familiers travestis à la grecque et perdant ainsi ce qu'ils pourraient avoir de vulgaire. Sur une terrasse festonnée de feuillages, une mère fait poser un enfant dont un artiste esquisse le portrait; deux jeunes femmes se penchent avec curiosité sur l'ouvrage du peintre ; un bambin se hausse, pour voir, sur la plante de ses pieds. — La Leçon est conçue dans le même système. Ces deux petites toiles ont du charme, et sont d'une couleur moins abstraite que les autres productions du cénacle.
Le Printemps,, de M. Foulongne, les Hétaïres, de M. Garipuy, peuvent aussi se rattacher, quoique moins directe-
ment, au eyole née-grec. Hais, sans nous arrêter pîcrs longtemps aux nuances d'une* même pensée, arrivons à M. Ha mon, dont les tableaux ont obtenu un succès èe vogue aux salons derniers. — Personne n*a oublié cette charmanteidylle de Ma sœur n'y est pas, un délicieux badlnage quf, deux mille ans plus tôt, eût été suspendu, par les Athéniens les plus délicats, sous le portique de la pinacothèque des Propylées, où figuraient les ouvrages d'Euphranor, d'Àpelles, de Protogène et de Timanthe; les deux petits bambins cachent toujours leur sœur avec le même aplomb, et la fiHefte regarde du même œil naïf et malicieux le jeune garçon qui la vient demander : les papillons, traversés par des épingles continuent à battre des ailes devant la statuette de terre cuite, et le scarabée traîne patiemment son fil ; sur les collines de marbre du fond voltige encore la poussière grise de FAukpie. Le voile de gaze qui couvrait le tableau ne s'est pas déchiré; on l'aperçoit comme jadis à travers une trame transparente; mais quelle grâce enfantine et tendre, quelle poésie retrouvée, quelle simplicité dans la manière ! Ce n'est pas moi! fait une sorte de pendant à Ma sœur n'y est pas! Des enfants ont brisé une figurine; vainement iJs ont essayé d'en recoller les morceaux ; le méfait ne peut être celé; une sœur un peu plus âgée, ouvrant la porte sans bruit, s'avance au milieu de la bande prise en faute. Un « Ce n'est pas moi » général sort comme un refrain de chœur de toutes ces petites bouches roses ingénument fausses. Qui a cassé la statue? — C'est la poupée, à preuve qu'on lui a donné le fouet pour la punir. M. Hamon, qui aime les enfants, a eu beau
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rougir les* fesses de bois de* l'innocente; ces mensonges-là na peuvent pas prendre ; mais ils sont si gentils, ces* iconoclastes à peine» sevrés, qu'on ne les châtiera pas? de> leur crime ; la bonne sœur leur gardera» le secret, en là mère pardonnera.
€Test une bizarre composition: que Y Amour et son Proupeau; ridée en est prise d'une très-belle pièce de versi(te M. Lecome de Liste, un poëte qui n'admet pas que lfc gran* dieu Pan soit mortr, et ne sait toucher avec son pleetrui» d'or que la lyre d'ivoire de l'antiquité 1 . L'Amour s'est faitf un fouet de son are, et chasse- devant lui la pâle bande des* amants mafàeureux, tous ceux et celles dont le saut de Leo^ cadfe, le fecet ou le poison ont fini les peines; tes trahis, les, défeissés,. tes rebutés, les difformes, et la procession s'afclonge jusqu'à l'horizon : dans ces ombres grisâtres, on croit vaguement reconnaître des figures célèbres, Sapho, ta fasse ;* mais tout es* si vaporeux, si flou, si perdta, qu'on ne <M*tingue rien précisément; le défilé passe comme un rêvet
Un des tabfôanx les mieux réussis de M. Hamon, a pour titre les Orphelins-: deux jeunes filles vêtues de non»* travaillent à quelque ouvrage de broderie;- Tune a Baissé tom* ber son bout de guipure sur se& genoux, l'autre enfile son aiguille. Un marmot, aussi en deuiï, se dhresse sur un ta» bouret pour l'embrasser ; n'allé» pas croire, d'après cette* description sommaire, à quelque scène de misère et de désolation. — La> grâce- n'abandonne jamais- tes Grées, er H. Hamon n'a» pa* dépassé' cette r&erte mélancolique op» prête un ehavme â& plus à la beauté : les jaunes fi#e& 2
dans une chambre où tout révèle le luxe ; des fleurs s'épanouissent au-dessus d'un vase au milieu de la table, et la douleur s'est changée en souvenir attendri ; il ne faut pas d'ailleurs contrister le bambin.
La Comédie humaine, cette bizarre composition, garde toujours son secret : nul sphinx n'a encore deviné son énigme. Où la scène se passe-t-elle? on ne sait. Que veut dire ce théâtre de Guignol antique, où Bacchus, l'Amour et Minerve remplacent Polichinelle, le Diable et le Commissaire? Comment la petite marchande de violettes du boulevard Italien se trouve-t-elle mêlée à Homère, à Socrate, à Eschyle, au grand Alexandre, à Dante, à Shakspeare, à Molière, et aux personnages les plus illustres? À quel bût tendent ces synchronismes qui font se rencontrer hors du temps et de l'histoire des figures étranges, dont les significations se contredisent? M. Hamon ne Ta pas expliqué, et nous n'avons pas la prétention de le faire. — Ce tableau, tel qu'il est, fait rêver; on s'y obstine comme à une charade dont le mot vous échappe ; mais si l'esprit n'est pas satisfait, l'œil s'amuse de cette cohue de têtes dont plusieurs sont charmantes, surtout celles des enfants.
Sont-ils fins et naïfs, ces enfants qui, sous la garde d'une vieille femme, s'amusent à faire des jardinets, et plantent des herbes et des fleurs dans un monticule de sable amassé par leurs mains roses! M. Hamon peint l'enfance avec une grâce prud'honesque ; nul ne saisit mieux que lui l'allure chancelante, les poses comiques et les petits airs fûtes des babies, en leur gardant, toutefois, le charme antique : on
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dirait qu'il a pillé la cage de la marchande d'Amours d'Herculanum.
Maintenant, après l'avoir loué comme il le mérite, supplions M. Hamon de vouloir bien mettre, lorsqu'il peint, un peu de couleur au bout de son pinceau. Ses toiles sont à peine couvertes ; ses tons vont s'atténuant de plus en plus : c'est le rêve d'une ombre. Nous ne demandons pas une pâte épaisse, un truellage de bleu, de jaune et de rouge ; mais, s'il continue de la sorte, il finira par disparaître ou exposer des panneaux d'une entière blancheur, comme on dit en style d'opéra-comique. Au delà de l'extrême sobriété, il y a le néant. Il est bon d'être délicat, mais il faut exister, même au prix d'un peu de grossièreté. Les esprits, lorsqu'ils veulent se faire voir, sont obligés de prendre une apparence matérielle.
Si nous ne nous trompons, Y Affiche romaine est un des premiers tableaux de M. Hamon, et ce n'est pas un des pires. Le sujet est traité avec cette ingéniosité un peu laborieuse, que nous préférons, pour notre part, à la banalité facile. Sur le mur extérieur d'un cirque est écrite, avec cette rubrique rouge dont étaient peints les combats de gladiateurs qui retardaient l'esclave d'Horace, une annonce de spectacle historiée, en manière de vignette, de deux lions accroupis sur un cadavre, et ainsi conçue : « Citoyens romains, aux lions les chrétiens ! La clémence de l'invincible Dioclétien l'ordonne : Polycarpe, Juste, Eudore, Cymodocée, Démodoeus, Félix, ses trois fils et les esclaves à lui, Ariston et toute sa famille, Octavie-Caroline, Acyndine, Auguste qui est sol-
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dat, Zoé qui est esclave, Symphorase, Urbain et sa femne, Léon capitaine, Nicostrate qui fut proconsul, ayant osé dire qu'ils sont chrétiens, seront livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre, le jour de feu naissance de notre empereur éternel. — Nota. L'entrée est accordée aux esclaves, u
Il y a foule devant l'affiche. Un jeune Romain, sur l'épaule duquel s'appuie une belle jeune fille avec une grâce câline, épèle les caractères sanglants et semble réfléchir sur la composition du spectacle. — Au bas du mur, une vieille marchande d'oranges, refrognée comme un dragon des Hespérides, est accroupie à côte des fruits d'or dont quelques écorces gisent çà et là. Derrière le groupe principal se pressent des hommes, des enfants, des jeunes filles mangeant des grappes de raisin, et le peuple s'engouffre dans les vu* mitoires. Par l'arcade d'une voûte, on aperçoit le eielbtau et une portion de cirque déjà fourmillant de monde.
Par Hercule ! voilà la représentation qui commence. Si M. Hamon nous retient aux bagatelles de la porte, M. Leollier nous jette en plein cirque : les chrétiens sont livrés aux bêtes, comme le promettait l'affiche. Les belluaires ont levé - les grilles des antres souterrains; toute la ménagerie barrit, rauque, rugit, hurle et miaule au: grand soleil; les lions de Barca, les tigres du Gange, les panthères de Numidie, les hippopotames* du Nil, les* éléphants d'Ethiopie se ruent sur les chrétiens; ils broient, éventrent, déchirent, écrasent; le sang coûte à Sots, et le peuple applaudit; c est ua péle~mâl* affreni de monstres et de cadavres; des mares rouges, s'étalent sur le sabley et les bètea féroces, ivres de eainage et re-
trouvant leurs antipathies naturottes* **atta<Fiente«ti*ettefr avec une surexcitation furieuse; Féiépàantseee»dea pendeloque* de léopards accrochés à ses omîtes, et l'ours échange des soufflets avec un lixm sur w» tas dfe chairs k»~ maines broyées. Le tableau de M. LenUier est trés-eptri totalement place au-dessus de VÂfjtehe romain* de M. Samoa. Le programme est fidèlement rempli. — Les Chrétiens. Hvréï aux bêtes ont fait a» grand effet lors de leur apparition, et obtinrent un succès que l'artiste, malgré tout son latent, n'a pu rencontrer depuis* Après le cirque, tout parait Me.
&, CAMILLE RÛQUEPLAH
Nous* ne pension» pas, lorsque nous regardions lea Fêle* d'Ète et VÀnHqmvjtû de Camille Roquepl&n à l'Exposition universelle, que notre rendu compte dût contenir une nécrologie, et Téloge destiné au vivant servir d'épitaphe h une tombe. Encore un de dispara! 11 avait, depuis long»» tempe», reçu l'atteinte mystérieuse, et saus un air d'enjoué^ ment ii languissait et dépérissait; l'air aalnbre de Pau Lui avait rendu, pour quoique» années, iubus santé trempeneo»
et ses amis ont pu le croire sauvé. Vain espoir, qu'a démenti une crise suprême! Quoique la science eût prévu une telle fin, la mort, même attendue, semble si brusque, qu'on a éprouvé à cette nouvelle une surprise douloureuse. Eh quoi! ce talent si jeune, si frais, si charmant, si aimé, interrompu ainsi, au plus beau de sa carrière ! Tant d'intelligence, d'esprit et de grâce perdus à tout jamais ! pas même le temps d'achever cette toile ébauchée sur le chevalet, de réaliser ce projet de composition, de signer ce dessin commencé! Il semble que plus d'années dussent être accordées sur la somme générale de la vie à ces natures d'élite qui les marquent par des œuvres dignes de mémoire. Ne trouvezvous pas que Titien, malgré ses quatre-vingt-dix-neuf ans, est mort bien jeune?
Camille Roqueplan était élève d'Abel de Pujol et de Gros. Il ne ressemble guère ni à l'un ni à l'autre de ses maîtres : — à vrai dire, les gens bien doués n'ont d'autre professeur qu'eux-mêmes, et ils ne prennent à l'atelier que des recettes et des procédés matériels, qu'ils modifient bientôt à leur usage. Lorsqu'il sortit de l'école, — c'était le temps de la grande insurrection romantique : Eugène Deveria, qui, depuis, s'était retiré de la lice et se console dans la religion d'un chagrin inconnu, arrivait jeune et superbe avec sa Naissance de Henri IV et se posait comme un Paul Véronèse français; ÀryScheffer, alors coloriste, précipitait les femmes du Souli du haut de leur rocher; Louis Boulanger attachait Mazeppa au dos du cheval indompté; E. Delacroix faisait mordre aux damnés les bords de la barque du Dante;
Decamps lançait la patrouille turque à travers les rues de Smyrne ; Bonnington rayait les vitres de Chambord avec le diamant de François I er ; Poterlet brossait ses chaudes esquisses ; Barye hérissait la crinière de son lion ; Préault échevelait son beau groupe de la Misère. 11 régnait dans les esprits une effervescence dont on n'a pas idée aujourd'hui : on était ivre de Shakspeare, de Goethe, de Byron, de Walter Scott, auxquels on associait les gloires naissantes de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, d'Alfred de Musset; on parcourait les galeries avec des gestes d'admiration frénétique qui feraient bien rire la génération actuelle. À l'étude des grands maîtres vénitiens et flamands, dédaignée sous le règne de David, on joignait celle de la nature; on cherchait le vrai, le neuf, le pittoresque, peut-être plus que l'idéal; mais cette réaction était bien permise après tant d'Ajax, d'Achilles et de Philoctètes. Camille Roqueplan, sans entrer dans aucun cénacle, épousa de cœur les nouvelles doctrines et se fit bientôt sa place au soleil. — Aux premiers moments de sa fureur contre le poncif classique, la jeune école» semblait avoir adopté la théorie d'art des sorcières de Macbeth sur la bruyère deDunsinane: « Le beau est horrible, l'horrible est beau. » Roqueplan ne prononça pas la formule sacramentelle et resta fidèle à la grâce, dont le romantisme, à ses débuts, fit peut-être trop bon marché. Quand tous voulaient être formidables, gigantesques et prodigieux, il se contenta d'être charmant. Là fut son originalité; du reste, il se montra, autant que personne, nouveau, inattendu, plein de hardiesse. — Cet éternel mou-
lin de Watelet, battant de sa roue une eau savonneuse «* milieu d'un maigre bouquet d'arbres, ce fut Camille Roque»plan qui îe démolit: rï lui opposa le moulin de Hollande, àcollerette de charpente, se dressant au milieu d'une pfetne verte coupée de canaux, et se détachant sur un de ces ciels gris, si fins et si lumineux dans leur douceur, dont i\ eut tout de suite le secret ; nul, mieux que lui, ne sut foire fuir jusqu'à l'horizon les lignes pFates des Campines, *u se dérouler Ta volute d'écume de la mer sur une plage sablonneuse. Jusque-là, Ton n'avait rien vu de pareil, et il peut être regardé comme un des aïeux de notre jeune génération de paysagistes, si vraie, si forte, si variée, dont hier encorer il était le contemporain : cela maintenant paraît tout simple, peindre des arbres, des terrains, des eaux, tels qu'ils sont <lans la nature !
Mais alors ta nature n'était pas de bon goût ; tes feuilles se découpaient sur un patron connu, les rochers avaient une coupe consacrée, les eaux tombaient d'une urne de pierre ; — on peut retrouver en province les vestiges de ce style dans les anciens papiers de salle à manger. Le moulin de Watelet, que nous citions tout à l'heure, semblait déjà un peu bien romantique à MM. Bidault et Berlin. Vous voyez ce qu il fallait de courage et de talent pour rompre avec des habitudes si profondément enracinées. Par bonheur, à travers ses audaces, Camille Roqueplan gardait toujours le charme, et U fut le moins contesté de « nos jeunes modernes, » pour nous servir de l'expression de Sainte-Beuve dans tes notes de Joseph Déforme.
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La Marée de l y équinixce r tirée dTuae scène de Y Antiquaire de Walier Scott, la Mort de Fespion Morris, empruntée aussi à on renaît de t'illustre baronnet, YÉpùêie de h Saint-Barthélémy*, sujet puisé dans la Chronique de Charles IX de Mérimée, furent à peu près tes seul» tableaux dramatiques de C. ftoqueplan ; bien (pie ces trois toi (es renferment d'érainentes qualités, elle» sont peut-être tes moins originales de l'artiste: ii était peintre avant tout, à prendre le motcnsa plusrigeureuse acception: l'intërêtne consistait pas pour lui dans telle ou telle anecdote plus o«f moins adroitement mise en scène, mais bien dans la grâce de l'arrangement, dans l'harmonie de la couleur, dans le bonhecrr de* l'exécution. Il faisait de l'art pour Fartr excellente doctrine, quoiqu'on en ait pu dire, et il ne se souciait de rien prouver, sinon qu'il était un maître.
Il le fut, en effet, en des genres bien? divers: il peignit le paysage aussi bien que Fiers et Cabaft et avant eux ; la marine, comme Bonnington et E. Isabey, avec un accent particalier; puis* comme ee n'était pas un de ces esprits qui répètent indéfiniment la- formate une fois trouvée, il s'en* gagea dans plusieurs sentiers pris et quittés tour à tour, ou sa teraceest restée empreinte. Il se fi t Hollandaise veeNestcfoer, Meteni,. Mderis, et se composa va de ces riches intérieurs aux portières de damas des Indes, aux tables à» pieds tors reeemerteade tapi* de Turquie, awx buffets et aux erédences sculptés,, qu/aimaèt à caresser leur pinceau patient; il entassa sur ta iraryonsdes poneriam? du lapon, des verve» de Ve* nis*vd«*g*ès anaoriés, des ehepjws d'wewev de» groupe*
de bronze, des magots en jade et en pagodite, des idoles mexicaines, des missels à fermoirs de cuivre, tout le capbarnaiïm bizarre de la curiosité, et produisit ce chef-d'œuvre qu'on nomme V Antiquaire et qui a été acheté 50,000 fr. à la vente de la galerie de monseigneur le duc d'Orléans. Par exemple, aucun Hollandais n'aurait su comme lui, dans le Van Dyck à Londres, retrousser cavalièrement un feutre, arrondir une plume, friper une jupe de soie, faire miroiter une veste de velours et sourire de roses visages entre des grappes de cheveux blonds. Quelle couleur heureuse, et gaiç, et transparente! Quelle élégance facile malgré tout le soin de l'exécution ! Mettez au milieu du musée d'Amsterdam les Hollandais souscrivant en 1658 au profit des inondés, ils seront là chez eux et supporteront les plus dangereux voisinages.
Entre ces tableaux et le Lion amoureux il n'y a aucun rapport. — On dirait, sans la grâce qui le signe, l'œuvre d'un autre artiste ; c'est une peinture transparente, argentée, frappée de reflets lumineux, un prodige de clair-obscur qui tient de Prudhon et de Corrége : le sage le plus farouche tendrait ses griffes aux ciseaux de cette blonde, type charmant à joindre auxOmpbale, aux Dali I ah et aux Hérodiade.
Roqueplan a peint aussi, dans cette manière, une Madeleine au désert. Elle est si jolie, si jeune, si fraîche, qu'elle doit être installée d'hier « inforaminibuspetrx, incavernâ^ macerise. » La pénitence n'a pas encore eu le temps de creuser ses belles joues et de flétrir ses formes attrayantes que laisse voir une draperie de velours glissée sur ses genoux,
l'aimable peintre ne pouvait prendre la sainte pécheresse qu'à ce moment-là ; Ribera nous l'eût montrée les yeux caves, la bouche noire, les pommettes saillantes, la poitrine décharnée, ravinée comme un lit de torrent par les macérations, n'ayant pour tout vêtement qu'une broussaille de cheveux incultes ou qu'un bout de sparterie effilochée. — C'eût été plus vrai sans doute et plus catholique ; mais nous préférons la Madeleine de Roqueplan.
Qui n'a lu et relu avec délices dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau l'histoire de mesdemoiselles Gallet, le passage du gué et la cueillette des cerises ? Roqueplan a traité ces deux sujets: les toiles de l'artiste valent les pages du prosateur, c'est tout dire ; rien n'est plus naïvement coquet, plus adorablement jeune. — Comme on comprend Rousseau, et qu'on voudrait jeter du haut de l'arbre ses lèvres, au lieu de cerises, sur le sein de ces belles filles ! Ici la façon est toute différente : l'huile prend une fleur de
Nous arrivons à une époque décisive de la vie de l'artiste: déjà frappé du mal dont il est mort, il était allé demander des forces à l'air tiède du Midi. Ranimé pour quelque temps par cette atmosphère pleine de soleil et de souffles balsamiques, il reprit la palette, et son talent fit peau neuve.
Nous écrivions en* 1847, en voyant les Espagnols des environs de Penticosa, le Visa des passe-ports, les Paysans de la vallée d^Ossau, le Ravin: — « Ce changement complet de manière est un événement grave et singulier dans la vie d'un artiste, surtout lorsqu'il n'implique aucune dé-
cadence, aucune pente au maniérisme: arriver du coquet au simple, du spirituel au vrai, du petiFlant au lumineux, du gracieux au fort, c'est un bonheur rare, et il* est bien des peintres, dont Te passe ne vaut pas celui de H. Camille Roqueplan, à qui Ton pourrait souhaiter bénévolement une bonne maladie qui les envoie passer deux ans aux Pyrénées, en tôre-à-tête avec la nature. Avec cette intelligence' parfaite du coloris, qui ne lui a jamais fait défaut, M. Camille Roqueplan se baignant dans les ondes de cette lumière aveuglante des pays chauds, a compris que ce n'était ni par du jauirc, ni par Je l'orangé, "nr par dtes tons dorés et cuits au four qu'il parviendrait à rendre cet éclat tranquille», cette lueur implacablement blanche du ciel méridional. Il a eu le courage de ne pas rendre avec cFu roux ce qui. était gris, et avec du bitume ce qui était bleuâtre, — chose bien simple en apparence, mais qui constitue tout un art nouveau. ))
La Fontaine du grand figuier, la Yue de Biarritz, son» des chefs-d'œuvre de solidité, d'éclat et de lumière, tes murailles de Decamps n T ont pas une blancheur plus étiracelante. CamilleRoquepIan, tout en peignant des paysans au teint hàïé, aux vestes de gros drap, aux pieds chaussés d'afpargatas ; dés paysannes portant des- cru«ft«s sur la tête, ou traînant quelque marmot pendu au coin Je IcurtabKer, sait dégager de ces natures rustiques te côté élégant et gracieux; il leur donne la beauté qui leur est propre ; il dessine sousle capuchon écart ate des têtes qui , pour être vraies, n'en sont pas moins jolies; chez ltri, les haillons ont mêmes du charme.
PEINTURE, SCULFNIR& 5&
Si ses forces ne l'eussent pas trahi, il eût fait de ta grande peinture avec le même suecès : c'était son rêve. H regrettait de dépenser son talent en une foule. (F œuvre* éparpillées,, et ce fut pour lui un bonheur d'exécuter chez M. Darblay trois grands panneaux représentant des paysages animés de figures en costume Louis XY, pour la décoration d'une salle à manger. Il fit aussi quelque figures allégoriques au palais du Luxembourg, d'une couleur claire et mate, rappelant la douceur tranquille de la fresque et se soutenant à côté des peintures de Delacroix. Simple et modeste, tout occupé de son art, il ne sollicita jamais, des travaux qu'on se fût empressé de lui accorder. Il obtint une seconde médaille en 1824, une première en 1828, la croix de chevalier delà Légion d'honneur en 1831, celle d'officier en 1852: récompense bien méritée! Son dernier tableau, les Filles dJÈve, net fait pas soupçonner que le pinceau* allait échapper à la main qui peignait ees jeunes femmes coquettement costumées et mordant à belles dents aux pommes de l'arbre» de science. Boqueplan laisse des cartons pleins d'éfffdfes, d'esquisses, de dessins, ée croquis, qu'il nous a été permis de feuilleter et qui témoignent de cet esprit chercheur, ferajours en quête, toujours éveillé, oubliant la HEakéie par Fé» tude, et les défaillances du corps dans la: contemplation de la nature.
En perdant Camilkt Roqueplan, l'école française a perd» un de se* coloristes les plus fins, tes plias clairs, les plus, lumineux ; un peintre charmant qui avait su, chose rare, introduise; Vart dans la graceeicacher im travail sérieux sous
une facilité épanouie. Ces tableaux si gais, si vifs, si spirituels, si amusants pour l'œil, sont de vrais tableaux de maître, et la postérité les reconnaîtra pour tefs.