II
Digiti:
veux blonds frisés, et comme il sourit à travers sou air penaud. — N'ayez pas peur, mesdames, il ne vous piquera pas, il est désarmé; j'ai ses flèches, son can|Uois et son arc, que je donne par-dessus le marché. > Les acheteuses ne manquent pas. Voici d'abord une délicieuse blonde qui se soulève sur son lit de repos, et caresse de son regard chargé de molles convoitises « Toiseau qui n a plume qu'aux ailes; » elle est demi-nue, et sa blancheur laiteuse fait ressortir la peau bronzée d'une brune aux cheveux d'ébéne, à l'œil passionnément noir, qui couvrira certainement Tenchére; derrière ce groupe s'avancent curieusement les têtes de quelques jeunes filles espiègles ei désireuses, de celles qui chuchotent leur secret à Toreille des Vénus de marbre.
Une autre femme un peu plus mûre, — une madame Firmiani d'Herculanum, — vêtue d'une tunique blanche et d'un pallium rohO, est assise sur un fauteuil et jette à TAmour un regard de connaisseuse. Deux vieilles, non de ces vieilles libertines dont Aristophane fait de si cruelles peintures et qu'il montre plâtrées d'onguents et imbibées d'essence comme des cadavres prêts pour le bûcher, mais deux belles vieilles, aux bandeaux d'argent, aux rides encore gracieuses conservant dans leurs plis les passions de leur jeunesse, s'avancent une bourse à la main. Qui l'emportera? nous rignorons; pourtant noua avons bien peur que le marchand ne fasse plus de cas de l'argent que de la beauté ou de la tendresse. Mais l'Amour a des ailes, et s'il ne se trouve pas bien dans sa cage, il saura bien en ouvrir la porte et s'envoler.
Digiti:
La Moisson des Amours nous fait voir des jeunes filles , cherchant dans les bléà, non des bluets et des pavots pour s'en faire des couronnes, mais bien de petits Amours tout heureux de se laisser prendre.
Tout cela est finement dessiné, arrangé avec goût, d'un ion harmonieusement pâli, mais un peu mince ; plus de solidité ne nuirait pas au charme.
Nous connaissions déjà \e Jeune malade, de M. Jobbé-Duval, et nous le revoyons avec plaisir; le sujet est tiré de ce beau poëme d'André Ghénier, dicté par les muses de Sicile, — Sicdides musse, — inspiratrices de Virgile. Qu'elle est charmante, cette jeune fille, deliout prés du malade qui se cache la figure avec utf mouvement un peu imité de VAntûh dms de H. Ingres, lorsqu'il voit passer Stratonice prés de son lit! Il ne lui manque que quelques tons roses pour animer sa chair de marbre grec, presque de la même couleur que sa draperie de statue; mais sa lèvre fine et pure est digne de prononcer les vers antiques du poëte nouveau qui disait en se touchant le front : « Pourtant, j'avais quelque chose là ! »
c Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête, Dit-«Ue. Que fois-lu? Pourquoi reux-tu mourir? Viens, et formons ensrmhle une seule famille; Que mon père ait un Gis, et la mère une fille. »
VOaristis est une églogue qu'avouerait Théocrite, et qui, comme tous les beaux vers, prête à la statuaire et à la pein-
turc : M. Jobbé-Duval en a fait un joli tableau. Pradier en eût tiré, comme d'un bloc de Pentélique, un délicieux groupe. Un berger bardi entraîne au fond des bois une jeune fille timide que Diane ne protégera pas contre Vénus, et dont il dénoue la ceinture virginale d'une main audacieuse. Transportez un tel sujet dans les mœurs modernes; mettez Montmorency à la place de Tempe, faites un étudiant du berger, une grisette de la nymphe, et vous avez une gravelure : — quelques touffes de lauriers, un berger grec, une belle fille en tunique, rien n'est plus chaste; vous voilà dans la pure sphère .de la beauté idéale. Les amants sortent du bois, et le jeune homme murmure à roreille de la jeune femme confuse le dernier vers de la pièce d'André Cbénier.
Les anciens affectionnaient .les toilettes, — c'est un sujet qui revient à chaque instant, avec mille variations gracieuses, sur les amphores, les patères et les vases étrusques. M. Jobbé-Duval nous fait assister à la Toilette d'une fiancée.
La fiancée, assise sur un fauteuil, occupe le centre de la composition. — Sur sa chevelure, d'un or roux, une compagne courbe en couronne une branche d'oranger; ellemême en tient un petit rameau dans ses mains. — Ses beaux pieds, blancs et polis comme l'ivoire, s'allongent sur un escabeau au-devant du cothurne que leur présente une jeune esclave accroupie; une tunique à petits plis fripés drape son beau corps virginal ; autour, les amies tiennent. Tune une écharpe blanche, l'autre une cassette renfermant des bijoux; celle-ci un bracelet, cette autre quelque objet de parure; une cinquième, appuyée contre la porte, semble vouloir em-
pécher le Qancé d'entrer; sur le devant, des enfants (^ans doute les petits frères de la Gancëe) fourragent les fleurs d'une corbeille; au fond, la mère fait fumer Tencens propitiatoire à Tautei des dieux domestiques. Cette scène est rendue avec cette délicatesse raffinée qui caractérise Técole des néo-grecs, dans une couleur tendre et comme évanouie, très-agréable à Tœil; les draperies sont ajustées avec un goût charmant; les têtes très-jolies, quoique arquées par une smorfia qui dégénère parfois en moue et donne Pair boudeur à des visages gracieux. Nous avons bien envie de chercher une petite querelle archaïque à M. Jobbé-Diival, ce pur athénien. La fleur d'oranger et le voile blanc n'étaient pas en usage dans la toilette des fiancées antiques. L'hyiiien portait jadis un bouquet de marjolaine et un flamméum de couleur jaune; c'est toujours ainsi qu'on le représente.
M. Toulmouche a deux tableaux, la Terrasse et la Leçoriy — dans la manière de M. Hamon, — des sujets familiers travestis à la grecque et perdant ainsi ce qu'ils pourraient avoir de vulgaire. Sur une terrasse festonnée de feuillages, une mère fait poser un enfant dont un artiste esquisse le portrait; deux jeunes femmes se penchent avec curiosité sur l'ouvrage du peintre; un bambin se hausse, pour voir, sur la plante de ses pieds. — La Leçon est conçue dans le même système. Ces deux petites toiles ont du charme, et sont d'une couleur moins abstraite que les autres productions du cénacle.
Le Printemps, de M. Foulongne, les Hétaïres, de M, Garipuy, peuvent aussi se rattacher, quoique moins directe-
ment, an cycle nëo-grec. Mais, sans nous arrêter plus longtemps aux nuances d'une mémo pensée, arrivons à M. Ilamon, dont les tableaux ont obtenu un succès de vogue aux salons derniers. — Personne n*a oublié cette charmante idylle de Ma sœur n'y est pas, un délicieux badinage qui, deux mille ans plus tôt, eût été suspendu, par les Athéniens les plus délicats, sous le portique de la pinacothèque des Propylées, où figuraient les ouvrages d'Euphranor, d'Apelles, de Protogène et de Timanthe; les deux petits bambins cachent toujours leur sœur avec le même aplomb, et la fillette regarde du même œil ndïf et malicieux le jeune garçon qui la vient demander : les papillons, traversés par des épingles continuent à battre des ailes devant la statuette de terre cuite, et le scarabée traîne patiemment son fil; sur les col* Unes de marbre du fond voltige encore la poussière grise de l'Attique. Le voile de gaze qui couvrait le tableau ne s*est pas déchiré; on l'aperçoit comme jadis à travers une trame transparente; mais quelle grâce enfantine et tendre, quelle poésie retrouvée, quelle simplicité dans la manière! Ce n'est pas moil fait une sorte de pendant à Ma sœur n'y est pas! Des enfants ont brisé une figurine; vainement ils ont essayé d'en recoller les morceaux ; le méfait ne' peut être celé; une sœur un peu plus âgée, ouvrant la porte sans bruit, s'avance au milieu de la bande prise en faute. Un « Ce n*est pas moi » général sort comme un refrain de chœur de toutes ces petites bouches roses ingénument fausses. Qui a cassé la statue? — C'est la poupée, a preuve qu'on lui a donné le fouet pour la punir. M. Hamon, qui aime les enfants, a eu beau
rougir les fesses de bois de rinnocente; ces mensonges-là ne peuvent pas prendre; mais ils sont si gentils, ces iconoclastes à peine sevrés, qu'on ne les châtiera pas de leur crime ; la bonne sœur leur gardera le secret, ou la mère pardonnera.
C'est une bizarre composition que Y Amour et son troupeau; ridée en est prise dune très-belle pièce de vers de M. Leçon te de Lisie, un poëte qui n'admet pas que le grand dieu Pan soit mort, et ne sait toucher avec son plectrum d'or que la lyre d'ivoire de l'antiquité., L'Amour s'est fait un fouet dti son arc, et chasse devant lui la pâle bande des amants malheureux, tous ceux et celtes dont le saut de Leucade, le lacet on le poison ont fini les peines; les trahis, les délaissés, les rebutés, les difformes, et la procession s'allonge jusqu'à l'horizon : dans ces ombres grisâtres, on croit vaguement reconnaître des figures «célèbres, Sapho, le Tasse ; mais tout est si vaporeux, si flou, si perdu, qu'on ne distingue rien précisément; le défilé passe comme un rêve.
Un des tableaux leâ mieux réussis de M. Hamon, a pour titre les Orphelins : deux jeunes filles vêtues de noir travaillent à quelque ouvrage de broderie; Tune a laissé tomber son bout de guipure sur ses genoux, l'autre enfile son aiguille. Un marmot, aussi en deuil, se dresse sur un tabouret pour l'embrasser ; n'allez pas croire, d'après cette description sommaire, à quelque scène de misère et de désolation. — La grâce n'abandonne jamais les Grecs, et M. fia mon n'a pas dépassé cette rêverie mélancolique qui prête un charme de plus à la besfuté : les jeunes filles sont
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dans une chambre où tout révèle le luxe ; des fleurs s'épanouissent au-dessus d*un vase au milieu de la table, et la douleur s* est changée en souvenir attendri; il ne faut pas d*ailleurs contrister le bambin.
La Comédie humaine , cette bizarre composition, garde toujours son secret : nul sphinx n'a encore deviné son énigme. Où la scène se passe-t-elle? on ne sait. Que veut dire ce théâtre de Guignol antique, où Bâcchus, l'Amour et Minerve remplacent Polichinelle, le Diable et le Commissaire? Gomment la petite marchande de violettes du boulevard Italien se trouve-t-elle mêlée à Homère, à Socrate, à Eschyle, au grand Alexandre, à Dante, à Shakspeare, à Molière, et aux personnages les plus illustres? A quel but tendent ces synchronismes qui font se rencontrer hors du temps et de rhistoire des figures étranges, dont les significations se contredisent? M. Hamon ne Ta pas expliqué, et nous n'avons pas la prétention de le faire. — Ge tableau, tel qu'il est, fait rêver; on s'y obstine comme à une charade dont le mot vous échappe ; mais si l'esprit n'est pas satisfait, l'œil s'amuse de cette cohue de têtes dont plusieurs sont charmantes, surtout celles des enfants.
Sont-ils fins et naïfs, ces enfants qui, sous la garde d'une vieille femme, s'amusent à faire des jardinets, et plantent des herbes et des fleurs dans un monticule de sable amassé par leurs mains roses! M. Hamon peint l'enfance avec une grâce prud'honesque ; nul ne saisit mieux que lui l'allure chancelante, les poses comiques et les petits airs fûtes des babies, en leur gardant, toutefois, le charme antique : on
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dirait qu'il a pillé la cage de la marchande d'Amours d*Herculauum.
Maintenant, après Tavoir loué comme il le mérite, supplions M. Hamon de vouloir bien mettre^ lorsqu'il peint, un peu de couleur au bout de son pinceau. Ses toiles sont à peine couvertes ; ses tons vont s'atténuant de plus en plus : c'est le rêve d'une ombre. Nous ne demandons pas une pâte épaisse, un truellage de bleu, de jaune et de rouge ; mais, s'il continue de la sorte, il finira par disparaître ou exposer des panneaux d'une entière blancheur, comme on dit en style d'opéra-comique. Au delà de l'extrême sobriété, il y a le néant. Il est bon d'être délicat, mais il faut exister, même au prix d'un peu de grossièreté. Les esprits, lorsqu'ils veulent se faire voir, sont obligés de prendre une apparence matérielle.
Si nous ne nous trompons, V Affiche romaine est un des premiers tableaux de M. Hamon, et ce n'est pas un des pires. Le sujet est traité avec cette ingéniosité un peu laborieuse, que nous préférons, pour notre part, à la banalité facile. Sur le mur extérieur d'un cirque est écrite, avec cette rubrique rouge dont étaient peints les combats de gladiateurs qui retardaient Tesclave d'Horace, une annonce de spectacle historiée, e^ manière de vignette, de deux lions accroupis sur un cadavre, et ainsi conçue : « Citoyens romains, aux lions les chrétiens! La clémence de l'invincible Dioclétien l'ordonne : Polyearpe, Juste, Eudore, Cymodocée, Démodocus, Félix, ses trois fils et les esclaves à lui, Arislon et toute sa famille, Octavie-Caroline, Acyndine, Auguste qui est sol-
dat, Zoé qui est esclave, Symphorose, Urbain et sa femme, Léon capitaine, Nicostrale qui fut proconsul, ayant osé dire qu'ils sont chrétiens, seront livrés aux bêtes dans Tarnphithéâtre, le jour de la naissance de notre empereur éternel. — Nota. L'entrée est accordée aux esclaves. »
Il y a foule devant laffiche. Un jeune Romain, sur l'épaule duquel s* appuie une belle jeune fille avec une grâce câline, épèle les caractères sanglants et semble réfléchir sur la composition du spectacle. — Au bas du mur, une vieille marchande d'oranges, refrognée comme un dragon des Hespérides, est accroupie à côté des fruits d'or dont quelques écorces gisent çà et là. Derrière le groupe principal se pressent des hommes, des enfants, des jeunes Qlles mangeant des grappes de raisin, et le peuple s'engouffre dans les vomiloires. Par l'arcade d'une voûte, on aperçoit le ciel bleu et une portion de cirque déjà fourmillant de monde.
Par Hercule! voilà la représentation qui commence. Si M. Hamon nous retient aux bagatelles de la porte, H. LeuU lier nous jette en plein cirque : les chrétiens sont livrés aux bêtes, comme le promettait l'affiche. Les belluairesont levé les grilles des antres souterrains; toute la ménagerie barrit, rauque, rugit, hurle et miaule au grand soleil; les lions de Barca, les tigres du Gange, les panthères de Numidie, les hippopotames du Nil, les éléphants d'Ethiopie se ruent sur les chrétiens; ils broient, éventrent, déchirent, écrasent; le sang coule à flots, et le peuple applaudit; c est un pêle-mêle affreux de monstres et de cadavres; des mares rouges s'étalent sur le sable, et les bêtes féroces, ivres de carnage et re-
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trouvant leurs antipathies naturelles, 9*attaquent entre elles avec une surexcitation furieuse; Téléphant secoue des pendeloques de léopards accrochés à ses oreilles, et Tours échange des soufflets avec un lion sur un tas de chairs humaines broyées. Le tableau de H. Leullier est très-spirituellement placé au-dessus de VAffidie romaine de M. Hamon. Le programme est fidèlement rempli. — Les Chrétiens livrés aux bêtes ont fait un grand effet lors de leur apparition, et obtinrent un succès que Tartii'te, malgré tout son talent, n'a pu rencontrer depuis. Après le cirque, tout paraît fade.