‹ Les beaux-arts en EuropeChapitre 4 sur 16 · M. CAMILLE ROQUEPLAN · texte numérisé non relu

M. CAMILLE ROQUEPLAN

Nous ne pensions pas, lorsque nous regardions les Filles d'Eve et V Antiquaire de Camille Roqueplan à TËxposition universelle, que notre rendu compte dût contenir une nécrologie, et reloge destiné au vivant servir d'épitaphe à une tombe. Encore un de disparu ! 11 avait, d(*puis longtemps, reçu Tatteinte mystérieuse, et sous un. air d'enjouement il languissait et dépérissait ; l'air salubre de Pau lui avatt rendu, pour quelques années, une santé trompeuse.

et sesamis ont pu le croire sauvé. Vain espoir, qua démenti une crise suprême! Quoique la science eût prévu une telle fin, la mort, même attendue, semble si brusque, qu'on a éprouvé à cette nouvelle une surprise douloureuse. Eh quoi! ce talent si jeune, si frais, si charmant, si aimé,interrompu ainsi, au plus beau de sa carrière ! Tant d'intelligence, d'esprit et de grâce perdus à tout jamais ! pas même le temps 'd'achever cette toile ébauchée sur le chevalet, de réaliser ce projet de composition, de signer ce dessin commencé! Il semble que plus d'années dussent être accordées sur la somme générale de la vie à ces natures d'élite qui les marquent par des œuvres dignes de mémoire. Ne trouvezvous pas que Titien, malgré ses quatre-vingt-dix-neuf ans, est mort bien jeune?

Camille Roqueplan était élève d'Abel de Pujol et de Gros. U ne ressemble guère ni à Tun ni à l'autre de ses maîtres : — à vrai dire, les gens bien doués n*ont d'autre professeur qu'eux-mêmes, et ils ne prennent à Tatelier que des recettes et des procédés matériels, qu'ils modifient bientôt à leur usage. Lorsqu'il sortit de l'école, — c'était le temps de la grande insurrection romantique : Eugène Deveria, qui, depuis, s'était retiré de la lice et se console dans la religion d'un diagrin inconnu, arrivait jeune et superbe avec sa Naissame de Henn IV et se posait comme un Paul Véronèse français; Ary Scheffer, alors coloriste, précipitait les femmes du Souli du haut de leur rocher; Louis Boulanger attachait Mazeppa au dos du cheval indompté; E. Delacroix faisait mordre aux damnés les bords de la barque du Dante;

Decamps lançait la patrouille turque à travers les rues de Smyrne ; Bonnington rayait les vitres de Ghambord avec le diamant de François V^ ; Poterlet brossait ses chaudes esquisses; Barye hérissait la crinière de son lion ; Préault ëchevêlait son beau groupe de la Misère. 11 régnait dans les esprits une effervescence dont on n'a pas idée aujourd'hui : on était ivre de Shakspeare, de Goethe, de Byron, de Walter Scott, auxquels on associait les gloires naissantes de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, d'Alfred de Musset; on parcourait les galeries avec des gestes d'admiration frénétique qui feraient bien rire la génération actuelle. A Tétude des grands maîtres vénitiens et flamands, dédaignée sous le règne de David, on joignait celle de la nature; on cherchait le vrai, le neuf, le pittoresque, peut-être plus que l'idéal; mais cette réaction était bien permise après tant d'Ajax, d'Achilles et de Philoctètes. Camille Roqueplan, sans entrer dans aucun cénacle, épousa de cœur les nouvelles doctrines et se fit bientôt sa place au soleil. — Aux premiers moments de sa fureur contre le poncif classique, la jeune école semblait avoir adopté la théorie d'art des sorcières de Macbeth sur la bruyère de Dunsinane: « Le beau est horrible, l'horrible est beau. » Roqueplan ne prononça pas la formule sacramentelle et resta fidèle à la grâce, dont le romantisme, à ses débuts, fit peut-être trop bon marché. Quand tous voulaient être formidables, gigantesques et prodigieux, il se contenta d'être charmant. Là fut son originalité; du reste, il se montra, autant que personne, nouveau, inattendu, plein do hardiesse. — Cet éternel mou-

lin de Watelet, battant de sa roae une éau savonneuse au milieu d'un maigre bouquet d'arbres, ce fut Camille Roqueplan qui le démolit: il lui opposa le moulin de Hollande, à collerette de charpente, se dressant au milieu d*une plaine verte coupée de canaux, et se détachant sur un de ces ciels gris, si fins et si lumineux dans leur douceur, dont il eut tout de suite le secret ; nul, mieux que lui, ne sut faire fuir jusqu'à Thorizon les lignes plates des Campines, ou se dérouler la volute d'écume de la mer sur une plage sablonneuse. Jusque-là, Ton n'avait rien vu de pareil, et il peut èire regardé comme un des aïeux de notre jeune génération de paysagistes, si vraie, si forte, si variée, dont hier encore il était le contemporain : cela maintenant parait tout simple, peindre des arbres, des terrains, des eaux, tels qu'ils sont dans la nature !

Mais alors la nature n'était pas de bon goût; les feuilles se découpaient sur un patron connu, les rochers avaient une coupe consacrée, les eaux tombaient d'une urne de pierre ; — on peutretrouver en province les vestiges de ce style dans les anciens papiers de salle à manger. Le moulin de Watelet, que nous citions tout à l'heure, semblait déjà un peu bien romautique à MM. Bidault et Bénin. Vous voyez ce qu'il fallait décourage et de talent pour rompre avec des habitudes si profondément enracinées. Par bonheur, à travers ses audaces, Camille Roqueplan gardait toujours le charme, et il fut le moins contesté de « nos jeunes modernes, » pour nous servir de l'expression de Sainte-Beuve dans les notes de Joseph Ddorme.

La Marée de Véquinooce^ Urée d'une scène de Y Antiquaire de WaUer Scott, la Mort de V espion MorriSy empruntée aussi à un roman de l'illustre baronnet, VÊpisode de la Saint' BartMmiy, sujet puisé dans la Chronique de CharlesIXde Mérimée, furent à peu près les seuls tableaux dramatiques de G. Roqueplan ; bien que ces trois toiles renferment d'émineotes qualités, elles sont peut-être les moins originales de Tarttste : il était peintre avant tout, à prendre le motcnsa plus rigoureuse acception: Tintérêtneconsistaitpas pour lui dans telle ou telle anecdote plus ou moins adroitement mise en scène, mais bien dans la grâce de l'arrangement, dans rharmonie de la couleur, dans le bonheur de l'exécution. Il faisait de Tart pourTart: excellente doctrine, quoi qu'on en ait pu dire, et il ne se souciait de rien prouver, sinon (fuMI était un maître.

Il le fut, en effet, en des genres bien divers: il peignit le paysage aussi bien que Fiers et Gabat et avant eux ; la marine, comme Bonnington et E. Isabey, avec un accent particulier ; puis, comme ce n'était pas un de ces esprits qui répètent indéfiniment la formule une fois trouvée, il s'engagea dans plusieurs sentiers pris et quittés tour à tour, où sa trace est restée empreinte. Il se fitHollandais avecNestcher, Metzu, Mieris, et se composa un de ces riches intérieurs aux portières de damas des Indes, aux tables à pieds tors recouvertes de tapis de Turquie, aux buffets et aux crédences sculptés, qu aimait à caresser leur pinceau patient; il entassa sur les rayons des porcelaines du Japon, des verres de Ye* nise, des grès armoriés, des choppes d'ivoire, des groupes

Digiti:

de bronze, des magots en jade et en pagodite, des idoles mexicaines, des missels à fermoirs de cuivre, tout le capharnaiim bizarre de la curiosité, et produisit ce chef-d'œuvre qu'on nomme Y Antiquaire et qui a été acheté 30,000 fr. à la vente de la galerie de monseigneur le duc d'Orléans. Par exemple, aucun Hollandais n'aurait su comme lui, dans le Van DyckàLondreSy retrousser cavalièrement un feutre, arrondir une plume, friper une jupe de soie, faire miroiter une veste de velours et sourire de roses visages entre des grappes de cheveux blonds. Quelle couleur heureuse, et gaie, et transparente! Quelle élégance facile malgré tout le soin de l'exécution î Mettez au milieu du musée d'Amsterdam les Hollandais souscrivant en 1658 au profit des inondés, ils seront là chez eux et supporteront les plus dangereux voisinages.

Entre ces tableaux et le Lion amoureux il n'y a aucun rapport. — On dirait, sans la grâce qui le signe, l'œuvre d'un autre artiste; c'est une peinture transparente, argentée, frappée de reflets lumineux, unj)rodige de clair-obscur qui tient de Prudhon et de Gorrége : le sage le plus farouche tendrait ses griffes aux ciseaux de cette blonde, type charmant à joindre auxOmpbale, aux Dalilah et aux Hérodiade.

Roqueplan a peint aussi, dans cette manière, une Madeleine au désert. Elle est si jolie, si jeune, si fraîche, qu'elle doit être installée d'hier « inforaminibuspetrx, incavernd macerix, » La pénitence n'a pas encore eu le temps de creuser ses belles joues et de flétrir ses formes attrayantes que laisse voir une draperie de velours glissée sur ses genoux,

Taimable peintre ne pouvait prendre la sainte pécheresse qu'à ce moment-là ; Ribera nous Teût montrée les yeux caves, la bouche noire, les pommettes saillantes, la poitrine décharnée, ravinée comme un lit de torrent par les macéra» tiens, n'ayant pour tout vêtement qu'une broussaiile de cheveux incultes ou qu'un bout de sparterie effilochée. — C'eût été plus vrai sans doute et plus catholique ; mais nous préférons la Madeleine de Roqueplan.

Qui n'a lu et relu avec délices dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau l'histoire de mesdemoiselles Galiet, le passage du gué et la cueillette des cerises? Roqueplan a traité ces denx sujets: les toiles de l'artiste valent les pages du prosateur, c'est tout dire ; rien n'est plus naïvement coquet, plus adorablement jeune. — Comme on comprend Rousseau, et qu'on voudrait jeter du haut de Tarbro ses lèvres, au lieu de cerises, sur le sein de ces belles filles î Ici la façon est toute différente: Thuile prend une fleur de pastel.

Nous arrivons à une époque décisive de la vie de l'artiste: déjà frappé du mal dont il est mort, il était allé demander des forces à l'air tiède du Midi. Ranimé pour quelque temps par cette atmosphère pleine de soleil et de souffles balsamiques, il reprit la palette, et son talent fit peau neuve.

Nous écrivions en 1847, en voyant les Espagnols des environs de Penticosa, le Visa des passe-ports, les Paysans de la vallée d'Ossau, le Ravin: — « Ce changement complet de manière est un événement grave et singulier dans la vie d'un artiste, surtout lorsqu'il n'implique aucune dé-

cadence, aucune pente au maniérisme: arriver du coquet au simple, du spirituel au vrai, du pétillant au lumineux, du gracieux au fort, c'est un bonheur rare, et il est bien des peintres, dont le pas<é ne vaut pas celui de M. Camille Roqueplan, à qui Ton pourrait souhaiter bénévolement une bonne maladie qui les envoie passer deux ansaux Pyrénées, en têle-à-tête avec la nature. Avec cette intelligence parfaite du coloris, qui ne lui a jamais fait défaut, M. Camille Roqueplan se baignant dans les ondes de cette lumière aveuglante des pays chauds, a compris que ce n'était ni par du jaune, ni par de Torangé, ni par des tons dorés et cuits au four qu'il parviendrait à rendre cet éclat tranquille, cette lueur implacablement blanche du ciel méridional II a eu le courage do ne pas rendre avec du roux ce qui était gris, et avec du bitume ce qui était bleuâtre, — chose bien simple en apparence, mais qui constitue tout un art nouveau. /)

La Fontaine du grand figuier, la Vue de Biarritz, sont des chefs-d'œuvre de solidité, d'éclat et de lumière, les murailles de Decamps n*ont pas une blancheur plus étincelante. CamilleRoqueplan, tout en peignant des paysans au teint hâlé, aux vestes de gros drap, aux pieds chaussés d'alpargalas ; des paysannes portant des cruches sur la tête, ou traînant quelque marmot pendu au coin de leur tablier, sait dégager de ces natures rustiques le côté élégant et gracieux; il leurdonne la beauté qui leur est propre ; il dessine sous le capuchon écarlate des t(^tes qui, pour être vraies, n'ensont pas moins jolies; chez lui, les baillons ont mêmes du charme.

Si ses forces ne l'eussenl pasirahi, il eût fait de la grande peinture avec ie môme succès . c'était son rêve. Il regrettait de dépenser son talent en une toule d'œuvres éparpillées, et ce fut pour lui un bonheur d'exécuter chez M. Darblay trois grands panneaux représentant des paysages animés de figures en co.tume Louis XV, pour la décoration d'une salle à manger. Il fit aussi quelque figures allégoriques au palais du Luxembourg, d'une couleur claire et mate, rappelant la douceur tranquille de la fresque et se soutenant à côté des peintures de Delacroix. Simple et modeste, tout occupé de son art, il ne sollicita jamais des travaux qu'on se fût empressé de lui accorder. Il obtint une seconde médaille en 1824, une première en 1828, la croix de chevalier delà Légion d'honneur eu 1831, celle d^officier en i852: récompense bien méritée! Son dernier tableau, les Filles d'Eve, ne fait pas soupçonner que le pinceau allait échapper à la main qui peignait ces jeunes femmes coquettement costumées et mordant à belles dents aux pommes de Tarbre de science. Roqueplan laisse des cartons pleins d'études, d'esquisses, de dessins, de croquis, qu'il nous a été permis de feuilleter et qui témoignent de cet esprit chercheur, toujours en quête, toujours éveillé, oubliant la maladie par l'étude, et les défaillances du corps dans la contemplation de la nature.

En perdant Camille Roqueplan, l'école française a perdu un de ses coloristes les plus fins, les plus clairs, les plus lumineux; un peintre charmant qui avait su, chose rare, introduire Tari dans la grftceetcacher un travail sérieuxsous

une facilité épanouie. Ces tableau?; si gais, si vifs, si spirituels, si amusants pour rœil, sont de vrais tableaux de maître, et la postérité les reconnaîtra pour tels.

MM. /.-F. MILLET — BRION — BRETO.N — LELEUX — HEDOUO SALMO!^

L'école française offre une admirable variété ; les genres les plus différents y sont cultivés avec un égal succès. De petits groupes reliés à un cbef, ou plutôt à une idée cornmune, s'en vont, chacun de son côté, explorer le domaine immense de l'art, qui se compose de la nature et de l'idéal : les délicats, couchés sur des lits antiques dans leur impluvium pompéien, peignent comme des ombres légères les souvenirs presque effacés de la Grande-Grèce ; tandis que les rustiques, le sac au dos, chaussés de forts souliers et le bâton à la main, quittent la ville, entrent dans les chaumières, suivent les bœufs au labourage, et assistent aux travaux des champs, préférant à la blancheur marmoréenne des Vénus le haie vigoureux de la faneuse. Ceux-ci se penchent avec Meissonier sur des panneaux microscopiques.

réduisant Chardin à la proportion d'un dessus de tabatière ; ceux-là suivent la caravane dont Marilhat et Decamps sont les chameliers en chef; d'autres écoutent le biniou sous les arbres du Bocage, et se rendent en pèlerinage à Saint-Ânne d'Âuray; sans compter les enfants perdus qui s'isolent dans leur caprice. Toute voie est tentée, et sur les pas de ces esprits si divers la critique a bien du chemin à faire.

Aujourd'hui, nous allons quitter la sandale athénienne pour le sabot du valet de ferme, et le pavé de mosaïque pour le fumier de basse-cour. Nous commencerons notre revue champêtre par le tableau de M. Jean-François Millet, Vnpaysan greffant un arbre. Bien différent des maniéristes en laid qui, sous prétexte de réalisme, substituent le hideux au vrai, M. Hillet cherche et atteint le style dans la représentation des types et des scènes de campagne. Son Semeur, exposé il y a quelques années, avait une grandeur et une noblesse rares, quoique sa rusticité ne fût atténuée en aucune manière; mais le geste par lequel le pauvre travailleur envoyait au sillon le blé sacré était si beau, que Triptolème guidé par Cérès, sur quelque bas-relief grec, n'eût pas eu plus de majesté. Pourtant un vieux chapeau de feutre tout roussi et tout déteint, des haillons terreux, une chemise de toile grossière, formaient tout son costume. Le coloris était sobre, austère, jusqu'à la tristesse ; l'exécution solide, épaisse, presque lourde, sans aucun ragoût de touche. Cependant ce tableau faisait éprouver la même impression que le commencement de la Mare au Diable de Georges Sand, — une mélancolie solennelle et profonde.

58 LES BEADX-ABTS EN EUROPE.

Le Paysan greffant un arbre est une coroposKion d*une extrôine simplimté, qui n'attire pas les regards, mais les retient longtemps lorsqu'ils se sont une fois fixés sur elle. Au milieu d'un verger, dont une chaumière occupe le fond, un homme, vêtu d'un gilet de tHcot et d*un pantalon de grosse étoffe, inséra la greffe dans Tincision d^un jeune tronc d'arbre coupé à mi-hauteur, avec tout le soin que demande cette délicate opération. A côté de lui une corbeille posée à terre contient les choses nécessaires à son travail ; sa femme, ayant un nourrisson au bras, le regarde d'un air intelligent et grave. La femme n'est pas jolie, certes; la beauté des paysannes passe vite aux fatigues de la vie rurale, mais il y a dans sa tAte une expression pensive et touchante, dans sa pose une grandeur tranquille, et le coin de son tablier relevé lui fait une draperie dont le pli souple et bien jeté se pourrait tailler dans le marbre. L'homme, tant il sent l'importance de ce qu'il fait, a l'air d'accomplir quelque rite d'une cérémonie mystique et d'être le prêtre obscur d'aune divinité champêtre; son profil sérieux, aux lignes fortes et pures, ne manque pas d'une sorte de grâce triste, tout en gardant le caractère paysan : une couleur sourde et comme étouffée à dessein revêt cette scène de ses larges teintesoù ne papillote pas un seul détail, et enveloppe les personnages comme un épais tissu rustique. Que Fart est une singulière chose! Ces deux figures mornes sur ce fond grisâtre, accomplissant un fait vulgaire, vous occupent et vous font rêver, lorsque les idées les plus ingénieuses adroitement rendues vous laissent froid comme

glace. C'est que H. Millet comprend la poésie intime des chaipps : il aime les paysans qu'il représente, et dans leurs figures résignées exprime sa sympathie pour eux; le semage, la moisson, la greffe, ne sont-ils pas des actions saintes, ayant leur beauté et leur grandeur? Pourquoi des paysans n auraient-ils pas du style comme des héros! Sans doute M. Millet s'est dit tout cela, et il fait des géorgiques peintes où, sous une forme pesante et une couleur assombrie, palpite un mélancolique souvenir virgilien.— - Tout rustique qu'il est, Tantiquité lui est familière ; n avait-il pas débuté par un Œdipe détaché de Uarbre, un sujet historique et grec, mais traité, il faut Tavouer, avec une originalité des plus farouches !

Nous aimons beaucoup le talent de M. Drion : quoiqu'il peigne habituellement des scènes prises à la vie des campagnes, il ne croit pas nécessaire, pour être vrai, d'habiller d'informes magots de haillons sordides; il va chercher dans la Forêt-Noire des types d'une élégance robuste et des costumes d'une singularité pittoresque. — Sa Fête-Dieu, sa Fontaine miraculeuse, sont des toiles d'une grâce charmante. Le Train de bois sur le Rhin et V Entirrement dans les Vosges marquent un grand progrès chez le jeune artiste, et, sans vouloir décourager son avenir, nous doutons qu'il fasse jamais mieux.

Une croix de pierre, sur laquelle s'allonge un maigre Christ gothique, est enguirlandée de la base au sommet par de jeunes paysans et paysannes en habits des dimanches : ce ne sont que couronnes de bluet, de coquelicot et d'églantine; le divin supplicié et son gibet disparaissent presque

sous les fleurs : — c'est la Fête-Dieu, et une foi naïve avide, pour cette solennité^ la corbeille de la Flore champêtre.

La fontaine miraculeuse filtré goutte à goutte d'une roche que surmonte une statuette de la Vierge, à demi masquée par des bouquets de fleurs artificielles,, des couronnes en moelle de sureau et en papier d'argent, des ex-voto de bois ou de cire, représentant des bras, des jambes, des cœurs, et autres parties du corps dont la guérison est due aux vertus de la source. Une jeune femme, accompagnée de son mari, apporte son petit enfant au teint pâle, qui semble trembler la fièvre et redouter lé contact glacé de l'eau ; une fillette guide par la main une vieille aveugle, dont les yeux éteints se tournent du côté de la sainte Vierge : la tête de la jeune femme et celle de la petite fille sont charmantes^ et les pittoresques costumes du pays badoîs relèvent encore leur beauté.

Rien n'est plus sinistre que Y Enterrement dans les Vosges : la neige a recouvert les pentes roides de la montagne de son linceul glacé, et le cercueil noir glisse sur le chemin blanc, suivi des parents, dont le cortège raye d'une ligne sombre le fond neigeux du morne paysage. Cette tière, descendant comme un chariot de montagne russe vers la fosse qui doit l'engloutir, produit un effet saisissant.

L'on se ferait une fausse idée des trains de bois du Rhin par ceux que l'on a pu voir descendre la Seine, accoudé sur le parapet d'un pont. Les trains de bois du Rhin sont de véritables îles flottantes, portant une population de tateliers, des villages de cahutes, des approvisionnements

comme un vaisseau de guerre, et jusqu'à des bœufs vivants qui attendent leur tour d'être dépecés à côté des quartiers de viande saignants suspendus à des perches. Des ramesgigantesques, pareilles à celles des gMves de délia Bella, manœuvrées par trois ou quatre hommes robustes, dirigent la masse prodigieuse à travers les bas-fonds du Rhin, sous Toeil vigilant d'un pilote assermenté. — Conduire un train à bon port est un art qui se perd, et ceux d'aujourd'hui n'ont plus les dimensions énormes qu'on leur donnait autrefois lorsqu'on faisait dépendre d'un seul coup une forêt de sapins, de la montagne au fleuve. Le tableau de M. Brion représente une vérité poétique et bizarre, un de ces longs serpents de madriers, se déroulant sur l'eau verte du Rhin. A l'arrière, les rameurs se penchent sur leurs avirons. Plus loin se groupent des figures aux attitudes variées et aux costumes pittoresques ; la perspective est parfaitement observée : l'eau ruisselle avec une fluidité rapide, formant de blancs remous contre les poutres, et les nuages gris du ciel font valoir les tons vifs des gilets et des vestes. La touche de M. Brion est nette, franche, spirituelle ; son pinceau écrit bien ce qu'il veut, et accuse chaque détail avec une *précision certaine. Ce jeune artiste possède aussi un très-fin sentiment de couleur, et le don de trouver dans la vie ordinaire le côté singulier. — En outre, croyez que, s'il rencontre au long d'une haie, dans un bois, sur la margelle d'une fontaine, une jolie paysanne, il saura bien la rendre plus jolie encore, dût-il la débarbpuiller d'une ou Jeux couches de haie.

M. Breton a exposé trois tdbleaiix excellents : les Glaneuses, les Petites Paysannes consultant des épis, le Lendemain de la Saint-Sébastien,

La moisson est finie et les pauvres glaneuses ramassent sur les sillons hérissés de chaume Fépi tombé de la gerbe du riche. Elles se suivent à la file, ces Ruth qui probablement ne trouveront pas de Dooz à la fin de leur journée, quoiqu'elles soient aussi belles que la glaneuse bililique, avec leur chemise trouée et leurs jupons à pièces, dans Tatmosphère d'or qui les baigne. On garde champêtre, la plaque au bras, la pipe à la bouche, les surveille bénignement; plus loin, les oiseaux s'abattent et picorent quelques grains restés à terre : ne faut-il pas que tout le monde vive?

Les Petites Paysannes, consultant des épis dans un champ de blé qu'étoilent quelques bluets et coquelicots de leurs étincelles d'azur et de flamme, ont dés têtes pleines de grâce et de malice naïve.

11 y a un vif sentiment du grotesque dans le Lendemain de la Saint-Sébastien, — Ce jour-là, les confrères archers se rendent de cabaret en cabaret, enseignes déployées, ayant à leur tête des musiciens travestis. Le musicien coiffé d'un bonnet à grelots, qui frappe d'une main la grosse caisse et de l'autre froisse des cymbales fêlées, est campé et peint de main de maître; ses acolytes ne sont pas moins désopilants. Ce sont des fantoches et non des caricatures ; du Callot mélangé do Knauss, sans le moindre Biard : l'action est comique, mais la peinture est sérieuse.

Nous voudrions dire beaucoup de bien de H. Adolphe

Leieux, qui a débuté par des ouvrages si vrais, si fermes, si sains ets*est posé dès Tabord comme le chef de i'école rustique. Par malheur, depuis trois ou quatre ans il semble se négliger et ne peindre que de souvenir. Ses formes deviennent vagues, sa touche s'amollit et se fait pelucheuse, et pourtant il avait un tempérament de peintre des plus robustes; son champ de foire, ses enfants conduisant des oies, ses poules et coqs, ses jeunes pâtres menant leurs bêtes aux cbamps, n'ont pas cette âpre saveur rurale, cette rusticité mâle et solide qu'il eût données autrefois à de pareils sujets. M. A. Leieux, qui est jeune, peut se guérir facilement; il faut pour cela qu'il aille se planter, avec boîte et palette, devant une chaumière sur le seuil de laquelle fume un paysan appuyé, ou file une femme en cornette, ayant un enfant pendu à son jupon, et qu*il copie la chose tout bêtement, et il fera, nous n'en doutons pas une minute; un tableau égal à ses meilleurs : deux ou trois doses de nature le remettront tout à fait. Ce talent sincère ne peut exister hors du vrai absolu : rare privilège, le faux lui est impossible. H. Armand Leieux a groupé autour d'une fontaine de jolis costumes de la Suisse allemande; sa Manola a bien le type espagnol, non le type espagnol de romance, mais le type qu'on rencontre à chaque pas a Madrid, dans le quartier de Lavapies et au jardin de las Delicias; ses Forgerons présentent un piquant effet de lumière, quoique les ombres soient d'un noir par trop opaque. — On dirait que dans cette toile M. Armand Leieux s'est souvenu d'un sujet analogue traité par Lenain. Dans les bois, Récréation mater-

iielle, VEntretien, sont d'agréables cadres où se retrouvent les qualités habituelles de Fauteur.

La Moisson à Chambandoiny de M. Edmond Bédouin, est peut-être d'une dimension trop grande pour le sujet; une toile plus petite eût concentré les groupes un peu diffus des travailleurs; le mouvement des hommes qui empilent les gerbes sur la charrette est très-vrai ; Tair joue bien autour des personnages, et l'horizon fuit avec légèreté. — Seulement la touche nous a semblé un peu molle, défaut qui ne se retrouve pas dans les Scieurs de long y une des bonnes choses qu'ait faites le jeune artiste. — Nous ne parlons pas ici du portrait de madame la comtesse de ***, ce n'est pas le lieu dans ce compte rendu.

Constatons Tavénement du dindon, que la peinture avait dédaigné jusqu'ici, nous ne savons trop pourquoi. — M. Salmon lui a donné des lettres de noblesse dans son joli tableau de la Gardeuse de dindons. Est-ce Peau-d'Ane qui mène paître son troupeau emplumé, ou tout simplement une gentille paysanne que n'épousera aucun prince? Peu importeî Le dindon, ce paon noir, est réhabilité; il peut aller maintenant de pair avec les oies, les canards, les poules, les ânes, les chèvres, les vaches et les cochons, qui ont leurs peintres ordinaires.

M. HEISSONNIER

On a dit de la nature : Maxime miranda in minimis. C'est un mot qu'on peut appliquer à M. Meissonnier. Quoique l'espace qu'il couvre au Salon soit bien petit, la place qu'il occupe dans l'art est grande ; sa signature imperceptible au bas de ses cadres microscopiques vaut celle de quelque maître que ce soit, et il n'est pas de cabinet qui ne s'enorgueillisse de posséder un de ses étroits panne^x. M. Meissonnier peut affronter dans les galeries le voisinage des Metzu, des Miéris, des Gérard Dow, des Netscber et des Hollandais les plus précieux; non qu*il les ait imités ou copiés, mais parce qu'il les égale en perfection. Cette planche d'or sur laquelle sont fixés comme des émaux les sept ou huit chefs-d'œuvre qui composent son exposition, il faudrait la couvrir plusieurs fois do billets de banque pour remporter, si aucune de ces fines peintures appartenait encore à Tartiste.

La Rixe a été achetée par l'Empereur et offerte en présent à S. Â. R. le prince Albert. C'est le plus grand tableau qu'ait

jamais produit Fauteur, et il est, par rapport à ses autres œuvres, dans la proportion des Noces de Cana, de Paul YéroDèse,aux toiles du Salon carré; les figures n'ont pas moins de six pouces de haut et sont peintes avec une énergie et une maestria singulières : Thomme dont la colère injecte les veines, gonfle les muscles, marbre la joue de plaques violentes, et qui s'efforce de sVchapper de Tétreinte de ses compagnons pour s'élancer sur son adversaire, a une incroyable furie de mouvement; l'autre s'apprête à le bien recevoir et se piète carrément pour soutenir Tassaul. ^es costumes indiquent le milieu du seizième siècle, et le lieu de la scène est un de ces cabarets d'honneur fréquentés par les spadassins, les pipeurs de dés et les mauvais garçons de toute sorte, où les épées sortent à chaque instant du fourreau, et où il coule autant de sang que de vin ; les murailles sont nues, et le plancher grisâtre disparaît sous la boue apportée de tous les coins de la ville par les batteurs de semelles, pratiques du coupe-gorge. Rieu n'est plus féroce et sinistre que cette rixe de sacripants dans ce taudis : les amis qui cherchent à les séparer ont, malgi^é leurs bonnes intentions, des mines qu'on n'aimerait pas à rencontrer au coin d'un bois ou à l'angle d'un carrefour. Tout cela est peint par méplats, par facettes, avec une force de touche remarquable. Quoiqu'il finisse beaucoup, H. Meissonnier n'est jamais rond ni léché; il pousse le rendu aussi loin que possible, mais sans tomber dans ce poli d'ivoire qui charme le bourgeois et choque l'artiste : il sait rester large jusque dans ses plus petits tableaux

Les Brain, exposés au salon de i852, peuvent être aussi classés pour la dimension parmi les tableaux d'histoire de M. Meissonnier. Deux bandits en embuscade contre une porte attendent la victime désignée à leurs coups : Fun se penche en avant et semble écouter des pas lointains ; l'autre, le fer dégainé, s'apprête pour sa besogne sanglante, avec la tranquillité d'un tueur émérite. A en juger d'après le cos« tume, ces dignes personnages doivent être à la solde de quelque Borgia ou de quelque Alphonse d'Esté. Cette scène, trèsbien composée, a le rare mérite d*étre dramatique sans action. On tremble pour le malheureux qui va déboucher par cette porte, et sentir, au moment où il s'y attend le moins, l'acier froid pénétrer dans sa poitrine. Certes il n'y a pas de pitié à attendre de ces gaillards; — ils doivent avoir de la probité à leur manière, et tenir à gagner leur argent en conscience. Les mains sont très-bien dessinées et peintes, et le bas bleu du premier bravo, qui ne rejoint pas ses chausses, laisse voir un genou parfaitement étudié. M. Meissonnier pourrait, s'il le voulait, peindre des personnages grands comme nature, il sait à fond son analomie, et s'il se restreint à de petits cadres, c'est qu'il ne lui faut pas beaucoup de place pour montrer un grand talent.

Assurément la Rixe et les Bmt;i sont des œuvres du premier mérite, mais elles sortent un peu de la manière habituelle du peintre, et nous leur préférons peut-être le Jeune homme travaillajit. Les artistes qui ne peuvent faire un tableau sans remuer toutes les histoires, toutes les myihologieSy toutes les légendes, tous les systèmes philosophiques,

ne s'aviseraient pas d*un tel sujet ; et cependant quel charme intime vous retient devant ce jeune homme qui écrit, penché sur sa table au milieu de livres et de paperasses, établi dans un bon fauteuil, au milieu d'une chambre ancienne, où le jour arrive par une fenêtre à volet articulé! Il semble qu'on soit transporté en plein dix-huitième siècle. Une tapisserie passée, représentant quelque sujet biblique, s'encadre vaguement au fond dans des boiseries brunes de ton ; de bons vieux livres, à reliures en veau et à tranches rouges, sont éparpillés çà et là ; le fauteuil a des pieds de biche, et les moindres accessoires porlenlle cachet du temps. Lé jeune homme est habillé comme pouvait l'être Diderot ou Jean- Jacques, et saps doute il travaille à quelque article pour V Encyclopédie. — Qu'on étudierait bien dans cet intérieur si calme, si tranquille, si patriarcal, où Tâme des aïeux semble habiter encore! Quelle incroyable finesse dans cette petite tête illuminée en dessous par les reflets du papier ! quel fini précieux sans sécheresse, quelle réalité profonde et quel sentiment vrai de la naturel

Le tableau intitulé la Lecture n'est pas moins remarquable : un homme debout près d'une fenêtre tient un livre et lit. Il n'y a rien de plus, en vérité ; mais quelle merveille! Le costume du personnage est celui du milieu du dernier siècle; on dirait que M. Meissonnier a déjà vécu à cette époque, tant il la possède familièrement. Que de parties d'échecs il a dû jouer au café Procope avec le neveu de Rameau pour savoir ainsi quels plis font ces habits à la française qu'on ne porte plus, comment s'épate au milieu des

épaules le nœud noir du crapeau, et s'agrafe au genou la boucle de marcassèle. Seulement, avant de revenir sur terre, il a eu soin de ne pas boire à la coupe qui fait oublier les existences précédentes.

S'il sait ménager le jour doux des intérieurs, si favorable à la peinture, M. Meissonnier ne craint pas la lumière diffuse et Téclat vif du soleil. Dans les Joueurs de boules sous Imis XV, il a transporté hardiment au grand air son monde de figurines lilliputiennes; les arbres détachent leurs feuillages d'un vert printanier sur un petit ciel bleu pommelé de blanc ; les personnages, en manches de chemise pour la plupart, sont d'une couleur claire et gaie ; aucune teinte rembrunie pour faire repoussoir, — nul artifice, — un jour franc luit partout, jetant à peine une ombre grise sur le sol ; les peintres savent combien il est difficile de produire de Teffet dans de pareilles conditions. M. Meissonnier a résolu ce problème. Sont-ils actionnés au jeu ces bonshommes de quelques centimètres de hauteur ! Suivent-ils le parcours de leur boule avec une attention pleine d'anxiété ! Quelle joie chez celui qui gagne, quel désappointement chez celui qui perd l Comme les spectateurs s'intéressent à ces péripéties diverses ! En regardant le tableau Ton se passionne comme eux, et, par une singulière illusion d'optique, Ton se croit au Cours-la-Reine en 1750, tant la scène est réelle. Où diable M. Meissonnier trouve-t-il ces tricornes retapés, ces bons grands gilets, ces culottes en vis de pressoir, ces bas chinés et ces souliers à boucles, et surtout ces physionomies dont le type a disparu? L'explication que nous avons don-

née toat à Theure nous parait encore la plus possible. L'exécution des Joueurs de bouler dépasse comme finesse tout ce qu'on peut imaginer : les têtes ne sont pas grandes comme le quart de Tongle, et rien n'y manque ; l'on distingue les paupières, les plis des joues, Tàge et l'expression du personnage.

Le Jeu du Umneauest encore plus étonnant; il faudrait le regarder à la loupe pour en saisir les imperceptibles perfections. — Comment, même avec la pointe du pinceau de martre le mieux aiguisé, a-t-on pu peindre ces figures microscopiques, qu'auraient étudiées Swammerdam et Leuvenboek, avec un grossissement de sept ou huit cents fois, sans les brouiller ou les effacer à chaque touche? Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ces atomes sont traités largement et ont la tournure la plus magistrale.

Quelle jolie chose encore que V Homme dessinanti mais, cette fois, nous rentrons dans des dimensions possibles. C'est un tableau que Ton peut voir à l'œil nu. Un homme, assis devant un chevalet, sur un tabouret bas, copie un dessin, en tournant le dos au^pectateur; le costume appartient au dix-huitième siècle, si cher à M. Meissonnier et qui lui porte toujours bonheur. — Ces sujets familiers, qu'il répète avec des variantes, sont très-recherchés des amateurs; c'est peutêtre là que l'artiste est le plus véritablement lui-même. Avec une table à pieds tors, un fauteuil, un bout detapis^ série, ou quelque autre accessoire, il fait un tableau charmant de ce qui ne serait qu'uue étude sous un pinceau moins habile.

M. Heissonnier n'est pas de ceux qui inscrivent de longues légendes au livret; le premier motif venu lui suffit pour faire un chef-d'œuvre ; \eJeiinè homme qui lit en déjeunant montre qu'il n*y a pas besoiir d'anecdotes bien compliquées pour intéresser le public lorsqu'on sait peindre : ce jeune homme lit et mange de si bon appétit, qu'il fait plaisir à voir, avec son volume ouvert à côté de son assiette et son verre à demi plein de vin où la lumière enchâsse un rubis. Quel est le livre qui l'absorbe ainsi? Est-ce un roman, un poëme, un traité scientifique? Nous lignerons, quoique Qous ayons tâché de regarder par-dessus son épaule.

Les portraits de madame et de mademoiselle M..., ne sont pas de simples reproductions des modèles. —Le fond historié fait de ces portraits un tableau : on sait avec quel art merveilleux M. Meissonnier peint les tapisseries : verdures de Flandre, hautes et basses lices à personnages. Il en a tendu une derrière ses figures, et de ce champ tranquille et doux se détachent madame et mademoiselle H..., avec une fidélité qui dépasse de beaucoup celle du daguerréotype. La mère et la fille travaillent à quelque ouvrage de broderie qui ne les occupe pas tellement qu'elles ne puissent lever les yeux vers le spectateur, et présenter leurs têtes de pleine face : les mains, dans une pose compliquée et difficile, sont très-bien dessinées, mais avec une exactitude un peu maigre : les phalanges, indiquées par méplats, manquent de chair et s'accusent trop nettement; il y a aussi dans les figures quelques tons rouges qui devraient être atténués; car c'est la première fois, si nous ne nous

trompons, que M. Heissonnier peint des figures en costume moderne, et les modes actuelles nous paraissent l'avoir gêné un peu, quoique rajustement de madame et de mademoiselle H... soit très-simple et sans nul colifichet: une robe comme Eisen et Gravelot les chiffonnent dans leurs illustrations de la Nouvelle Héloïse lui eût coûté moins de peine.

Nous regrettons que M. Meissonnier n*ait pas mis dans son cadre un de ces buveurs de bière qui aspirent avec un flegme si hollandais la fumée de leur longue pipe de terre blanche, une jambe croisée sur l'autre, à côté d'un pot de grès au couvercle d'étain luisant, et que Brauwer, Ostade etCraësbeke seraient fiers d'avoir fait. — Sans doute, il n'a pu l'obtenir des possesseurs de ses chefs-d'œuvre.

M. Meissonnier est un maître que Ton peut citer dans son genre après Ingres, Delacroix et Decamps ; il a son originalité et son cachet; ce qu'il a voulu faire, il l'a fait complètement. Il possède les qualités sérieuses du vrai peintre : le dessin, la couleur, la finesse de la touche et la perfection du rendu. Tout prend une valeur sous son pinceau et s'anime de cette mystérieuse vie de l'art, qui ressort d'une contre-basse, d'une bouteille, d'une chuise, aussi bien que d'un visage humain. Quoiqu'il puisse sembler ne pas avoir de compositions dans le sens vulgaire du mot, comme au point de vue pittoresque il arrange ses tableaux! comme il sait choisir le pupitre, le tabouret, le papier de musique, le livre, la table, le chevalet ou le carton, selon la figure qu'il^ représente! Quelle harmonie entre les accessoires et

PEINTUBK, SCULPTURE. 75

le personnage, et quelle pénétrante impression de la scène 00 de Tépoque obtenue sans effort! Dans un genre où trop souvent l'on se contentait de la propreté et de la patience de Texécution, il a apporté le dessin sévère, la force de couleur et la vérité profonde du maître. Les seuls défauts qu'on pourrait relever chez lui, c*est de prendre en général des points de perspective trop rapprochés et de ne pas faire flotter assez d'atmosphère autour de ses personnages : cela produit des lignes ascendantes désagréables, et fait venir les fonds en avant; mais par combien de mérites ces légères taches ne sont-elles pas rachetées! quel soin parfait, quelle conscience méticuleuse, quel travail incessant! Quand un tableau sort des mains de M. Meissonnier, c'est, à coup sûr, qu'il ne peut ôtre poussé plus loin. Et, en effet, il peut alors défier le monocle de Tamateur le plus difficile, et aller s'accrocher tranquillement au mur entre les maîtres précieux, rares et recherchés.

im. GEADROH — PENGUILLY-l'haRIDON — POUSSIN DBHODEnCQ — BOUVOT

Il est difficile défaire des catégories bien délimitées dans une exposition où le caprice individuel a tant de part. Tou- II. 5

74 LES B8AUX-ABTS BN BOROPB.

Jeun ^pielqiie œuvre échappai la cbasificaiion eldemandeà Are traitée séparément : les anciennes dénominations d'histoire, de genre et de paysage, qui répondaient autrefois à tous les besoins de la critique, ne suffisent plus aujourd'hui. Aussi, sana nous soucier de les ranger par ordre bien exact, oe qui serait impossible, nous allons prendre les tableaux comme ils viennent, et pour ainsi dire au hasard de nos promenades à travers les salles et les galeries du Musée de l'avenue Montaigne.

Nous commencerons par leJaur du dimanche, scène florantine du seizième siècle, de M. Gendron. — H. Gendron, quoique son nom ne soit hérissé d'aucune consonne germanique, semble avoir reçu le jour au delà de ce Rhin qui berce, au murmure des légendes, le reflet des burgs et des cathédrales dans ses eaux vertes comme la mer du Nord où elles se rident ; le rayon bleu que le cbir de lune allemand projette sur les poésies d'Uhland, de Novalis et de Henri Heine argenté sa peinture; il excelle à condenseren un gracieux brouillard les ombres phtbisiques des jeunes filles tombées avec les feuilles de Tautomne, les âmes fidèles s'embrassant sur Therbe épaisse des cimetières, les esprits aux ailes de phalène prenant leurs ébats nocturnes dans les clairières des forêts : nul ne sait m^er mieux que lui la ronde des wilis au bord du lac que le nénufer glace de ses larges feuilles, et nouer par leurs mains pâles ces fantômes de danseuses tourbillonnant derrière une gaze de brume bleuâtre avec un délire froid et une volupté morte; il trouve, pour la robe des nixes à l'ourlet toujours mouillé,

Digiti:

P&mTUBE, SCULPTURE. 75

des tons de lis d*eau/et pour leur chevelure huaiide, de glauques ruissellements d'or vert ; il fait briller, parmiune écume d'argent sur la volute des vagues, le corps de nacre des ondines abandonnant au roulis leurs tresses mêlées d'algues marines: rien n'est plus vaporeusement suave, plus délicieusement idéal, plus fantastiquement crépusculaire. Cependant H. Gendron peut sortir, lorsqu'il le veut, de cet extra-monde où voltigent des formes diaphanes, et quitter cette forêt magique aux arbres d'azur, aux gazons diamantés, aux étangs où Phoebé sème les paillettes de son éventail, aux clairières où les sylphes éclairés par les feux follets lisent Âchim d'Amim, Lamotte-Fouqué et Clément Brentano \ le soleil ne fait pas évanouir son talent comme il dissipe les fantasmagories delà nuit ; — le Tibère à Captée^ les charmantes peintures murales représentant les Heures, qui décorent un des salons de la Cour des comptes, prouvent que H. Gendron se débarbouille de son clair de lune lorsqu'il le faut, et qu'il a sur sa palette les couleurs de la réalité aussi bien que celles du rêve ; le Jour du dimanche est éclairé par une pure et blonde lumière toscane qui éblouirait les elfes, les kobolds et les gnomes.

N'est-ce pas San-Miniato, ce but d'excursion du peuple florentin, que représente le lieu de la scène) Il nous semble reconnaître Tarchitecture de l'église ; et d'ailleurs ne voilà* til pas là-bas, au fond, dans la brume lumineuse d'un beau jour d'été, le dame de Santa-Haria dei Fiori et le beffroi du palais ducal?

Au milieu du tableau, comme la reine de la fête, une

jeune fille est assise, vêtue de blanc, parmi ses compagnes, auprès d*un puits monumental festonné de feuillages et de fleurs ; des jeunes gens debout chantent quelque villanelle ou madrigal, en s'accompagnant de la mandore et du rebec; des fillettes rueillent des églantines pendant que leurs amies, plus raisonnables, écoutent la douce musique. Devant le groupe, sur un tapis turc, un flacon d*aleatico clisse de jonc, des fruits blonds et vermeils — toute une frugale collation champêtre — étalent inutilement leurs cDuIeurs séduisantes; l'amour, la jeunesse et la poésie ne songent guère à manger. Un autre groupe, un peu plus âgé, symbolyse les joies tranquilles de la famille en ce jour de repos ; une jeune mère allaite son nourrisson et sourit à un autre enfant, tandis que Vépoux,- étendu près d'elle et fatigué du travail de la semaine, fait la sieste avec délices. Un peu en arrière, des hommes murs causent gravement entre eux des affaires publiques: peut-être Machiavel est-il au nombre des interlocuteurs, il aimait ces conversations avec le populaire. Plus loin, une de ces compagnies d'archers, si fréquentes au moyen âge, s'amuse à décocher des flèches contre une cible ; d'autres jouent tout simplement aux boules.

Il y a dans cette scène une sorte de gaieté dominicale qui contraste avec la mélancolie habituelle de M. Gendron. Nulle langueur allemande, nulle rêverie romanesque; tout ce monde s'amuse sans arrière-pensée, et jouit paisiblement de la beauté du joifr. Les costumes sont d'une coquetterie charmante, et les têtes ont bien le caractère de l'époque.

De Florence, sautons à Tréguîer, et suivons le Sonneur de binùni de U. Penguilly, qui marche, accompagné de son élève, sur un petit chemin à travers la lande hérissée de genêts et d*ajoncs. Gomme il s'applique! comme il enlle sa joue ! comme il souffle et donne de grands coups de coude à la peau gonflée d'air placée sous son bras, ce brave apprenti en musique, réglant ses accords sur ceux du maître! Avec Tardeur qu'il y met, il sera bientôt en état de faire danser les gars et les filles aux assemblées et aux pardons. Par exemple, nous ne garantirions pas qu'il ne s'échappe quelques sons faux de son outre ; mais qui y prendra garde à travers le trépignement de la ronde? Ces deux figures sont peintes avec cel^e finesse étudiée et cette intime vérité locale qui caractérisent H. Penguilly-rHaridon ; le paysage est excellent dans sa teinte mate et claire.

Une Vedette gauhise nous reporte au temps de l'invasion romaine, à l'époque de la Gaule druidique, lorsque Hésus. Tentâtes, Irminsul et autres dieux farouches régnaient sous les forêts de chêne et voyaient le sang des sacrifices humains couler par la rigole de pierre des dolmens. Le guerrier sauvage est là monté sur son petit cheval échevelé, dont les jambes plongent jusqu'aux jarrets dans l'eau vaseuse d'un étang, au milieu de roseaux qui le cachent à demi. Un casque bizarre, au cimier recourbé comme la corne d'un bonnet de doge, couvre sa tête et presse ses cheveux roux tressés en nattes; une cuirasse de peau d'aurochs où frissonnent quelques plaques de métal, des braies larges, des jambières entourées de cordelettes, complètent

Digiti:

son costume; homme et monture semblent aspirer ies émanations lointaines et chercher à reconnaître le pas de Tennemi dans la rumeur du vent, le murmure de Teaa et les indéfinissables bruits du silence et de la solitude.

Personne, excepté Adrien Guignet, si malheureusementenlevé aux arts par une mort précoce, n'a mieux compris qae M. Penguilly le caractère barbare et truculent du Gaulois primitif; c'est unevéritable reconstitution de race, etTîmagination ne peut plus se figurer nos aïeux d'une autre manière.

Sous ce titre : Un Inventeur, l'artiste nous fait assister à la catastrophe qui termina la vie du moine BarthoM Schwartz. Ce moine, comme on sait, chimiste, ou plutôt alchimiste, découvrit la poudre, ou du moins son application aux armes de guerre, et périt, dans son laboratoire, victime d'une explosion. Il est difficile de rêver quelque chose de plus formidablement lugubre que cette scène. L'explosion vient d'avoir lieu. Le moine Noir, — c'est ainsi qu'on l'appelait, — gît étendu sur le plancher, parmi des débris fracassés ; à sa tète livide saigne une large plaie; des fumées tourbillonnent çà et là, 'et de son froc qui s'allume montent des spirales bleuâtres ; les cornues, les matras, les serpentins, tout a volé en pièces; des poutres et des madriers rompus jonchent le sol; les murs, noircis par la poussière du charbon, se lézardent de toutes parts, et l'inventeur sinistre expire au milieu de son invention terrible. Adieu la chevalerie, et les beaux coups d'épée, et les beaux coups de lance! l'armure d'or du paladin vient d'être faussée à tout jamais; la poudre, qui a ouvert le crftne du moine

P£iNTORBt SGOLPTURB. ?9

Ifoîr, a tué Roland, le Gd C«mpead<n', Oger la Danois «i toas les yaillants de la légende ; e^est maintenant le tour d« eourage moral et de la valeur anonyme; le régiment, héroa multiple, peut seul, avec sa poitrine nue, lutter contre le nouveau moyen de destruction.

Oublions bien vite cet affreux moine et rendons-nous à VInviiation gracieuse qu'adressent ces gaillards buvant sous la tonnelle à ces cavaliers qui passent. Le pâté de venaison est entamé, le vin luit dans les verres avec des scintillements de rubis et de topaze, et au dessert les bons drilles chanteront quelques couplets libertins ou bachiques. On peut s*accouder quelques minutes auprès d*eux, car ils sont peints très-finement et troussés de façon galante.

Le Tripot est un petit tableau qui en dit plus qu'il n'est grand. Un pauvre diable s'est pris de querelle au jeu avec quelque escroc et a reçu un bon coup d'épée au ventre ; au fond. Ton aperçoit le meurtrier qui fuit; la victime s'affaisse sur un escabeau et tache de son sang les cartes biseautées encore étalées sur la table. Mourir sans secours dans un pareil bouge, c'est dur, Teût-ôn mérité:

Certaines petites mendiantes de Procida nous sont restées en mémoire avec leur teint de citron, leurs yeux de bistre, leurs cheveux incultes et leur air hagard et souffreteux; ces têtes hâves étaient signées PigneroIIes et dénotaient un peintre de talent. La Scène d'inondation dans la campagne de Rome tient les promesses des Mendiantes. Cest de la bonne, solide et franche peinture. Une noire accumulation de Quages encombre le ciel pluvieux ; les eaux débordées

80 LES BBAUX*ARTS BN EUROPE.

oouvre&t là campagne de leurs flots jaunes et grossissants ; sur un tertre que dominent quelques pans ruinés de murs réticulaires en brique se sont réfugiés des groupes de malheureux poursuivis par l'inondation. Une femme a été retirée de l'eau, et la verdâtre pâleur des noyés couvre sa figure livide; on s^empresse autour d'elle et l'on tâche de la faire revenir à la vie : un pâtre offre sa gourde ; des vêtements sont jetés sur elle pour la réchauffer, mais elle semble retomber dans les bras de l'homme qui la soutient avec une roideur cadavérique.

Sur le devant, des femmes pleurent et se lamentent ; un vieux pifferaro serre contre lui la cornemuse, son gagnepain, et une petite fille au teint fiévreux et malade; de pauvres ustensiles de ménage enlevés à la hâte jonchent confusément le sol et ajoutent, par leur désordre, à la désolation de la scène ; au second plan, des hommes font des signaux de détresse, car l'eau monte toujours et va bientôt envahir l'étroite plate-forme.

L'impression du tableau est solennelle et triste: une lumière sourde éclaire à demi les vigoureuses colorations des figures et des costumes, et contraste avec l'éclat ordinaire du ciel italien; cette harmonie étouffée nuit peut-être au succès du tableau, qui n'attire pas les yeux ; mais, lorsqu'une fois on Ta distingué, on s'y arrête longtemps et I'od y découvre de très-belles choses. La jeune fille, vue de dos, en corset rouge et à larges manches de toile fenestrées d'entre-deux, est d'un style superbe et a bien la majesté de la contadina romaine. Le pifferaro ne serait pas désavoué par

Léopold Robert; les terrains, les feuillages, les accessoires et les fonds sont exécutés avec beaucoup de force dans une pâte épaisse et robuste.

On peut ranger H. Poussin parmi les bretons -bretonnants les plus fidèles à la vieille Ârmorique ; il aime autant que le poëte Brizeux

La terre de graoit recouverte de chênes»

et il nous arrive du fond du Finistère avec le Jour d'assemblée et la Fête des mendiants. Le Jour d'assemblée a un aspect très-original et très-caractéristique. Qui croirait que des mœurs si pittoresquement bizarres existent à quelques heures de Paris? L'on est vraiment bien bon d'entreprendre de longs voyages à la recherche du costume et de la couleur locale, quand on a tout cela sous la main, dans un département français! Certes, un camp de Palikares, dans les monts de la Chimère, n'aurait pas une physionomie plus étrange que cette assemblée de paysans bretons, dont le costume est, d'ailleurs, presque le même : veste brodée, gilets à passementeries, fustanelle blanche, cnémides serrées aux jambes, ceinture de laine ; la coiffure seule diffère. Le chapeau à cône tronqué, orné d*une petite plume de paon, remplace la calotte rouge. Toute cette foule répandue sous les arbres fourmille à l'œil d'une manière amusante, quoique les détails papillotent un peu crûment: les uns vident les pichés de cidre; les autres fument leur pipe ; ceux-ci font ^uire sur des plaques des sardines ou des galettes de blé

noir; eeux-Ià causent et mangent; des colporteurs juifs offrent aux femmes les mouchoirs de couleurs éclatantes, les jarretières lamées de clinquant, les chaînes de laiton et les menues merceries qui excitent la coquetterie campagnarde.

La Fête des mendiants est une coutume aussi touchante que poétique. Le lendemain des noces, Tépoux et Tépousée coupent de larges morceaux d'une grande miche à tous les pauvres qui se présentent, et leur servent les reliefs du festin nuptial ; si les mendiants sont hideux, la jeune mariée est charmante ; tout se compense, et nous n*avonspasde peine à croire que la demoiselle de noces à qui la vieille bohémienne dit la bonne aventure trouvera un mari avant la fin de l'année.

De l'Espagne, qu'il peignait si bien, M. Dehodencq est passé en Afrique. En effet, de Cadix à Tanger il n'y a pas loin, et il est difficile à un artiste de se refuser cette fantaisie. Nous nous rappelons avec un vif plaisir la Course de taureaux et les Gitanos dans le chemin creux, exposés aux derniers salons par H. Dehodencq. Il avait admirablement compris l'Espagne, si ignorée encore, et qui cependant offre au peintre tant de types inédits, de costumes pittoresques et de sites merveilleux ; comme elles dansaient en revenant delà fête sur cette route poussiéreuse bordée de cactus et d'aloès, les fauves gitanas au teint de cigare, aux yeux de braise, à la hanche provocante, en tannantde leur pouce la peau brunie du pandéro! Quel feu, quel entrain, quelle verve dans cette maigreur passionnée, dans cette pâleur ardente! — I^ Concert juif chez le càîd marocain annonce chez M. Deho-

deDcqune étonnante aptitude ethnographique, un sentiment profond des races: cette qualité, quedéveloppent les voyages, aujourd'hui si faciles avec un peu de loisir et' d'argent, était autrefois parfaitement inconnue. Les artistes se contentaient d'un type de convention, et donnaient le môme caractère aux Grecs, aux Turcs, aux Espagnols, aux Arabes, aux Allemands, aux Hollandais, celui du modèle à quatre francs la séance qu'ils avaient sousiesyeux. M. Dehodencq est tout de suite entré dans Tintimité africaine. Voilà bien ta cour aux murailles crépies à la chaux, espèce de puits étincelant de blancheur que plafonne un carré d'azur inaltérable, et au fond duquel, dans une ombre d'une transparence bleuâtre, se tiennent accroupis sur des tapis ou des nattes les bienheureux hôtes de ces mystérieux logis sans fenêtres au dehors! Le concert glapit, grince et miaule, frappant le rhythme sur le tarabonck, agaçant de ses griffes les nerfs des guitares, et là- haut, sur la terrasse couleur de craie, les femmes, spectres blancs, applaudissent en faisant chevroter dans leur main ce long cri plaintif qui surprend surtout les étrangers, et qui équivaut aux manifestations du dilettantisme après u ne cavatine d' Alboni.

Les têtes des musiciens juifs sont d'une vérité surprenante; leurs attitudes si naturelles ont dû être prises sur le vif, — adinvum, — tant ils manient leurs instruments barbares avec des monvements justes. La couleur est claire, chaude, solide et transparente à la fois, et donne étonnamment l'impression du climat : nous ne pouvons qu'engager M. Dehodencq à poursuivre le cours de ses pérégrinations ; mais

Digiti:

qu'il revienne par TEspagne.-— Tarifa, Ronda, Elche, ont encore bien des sujets de tableaux à lui fournir. Au Maroc, 1 1 rencontrera Delacroix, ce qui ne laisse pas que d'avoir son danger : malgré les voleurs, le chemin d'Alhama à Yelez-Halagâ nous semble plus sûr pour le jeune artiste.

Si M. Dehodencq court la campagne, H. Bonvin ne sort pas de chez lui, e semprè bene, tant Tart est ondoyant et multiple. Aux uns, il faut des pays neufs, des types vierges, de larges perspectives d'azur ; aux autres, Thorizon le plus étroit sufiit; un angle de toit surmonté de son tuyau qui fume, une muraille délavée parla pluie, quelques brindilles de maigre verdure : moins que cela encore: un intérieur baigné d'ombre, un âtre de cheminée où chante le grillon, où la bouilloire fait la causette avec le gaz de la bûche. M. Bonvin n*a-t-il pas exposé, il y a quelques années, un tableau charmant représentant un bougeoir avec sa chandelle? — ni plus ni moins — le suif avait coulé en larges cascatelles le long du cuivre, et c'était tout un petit poënie rrintimité domestique. Chardin, le peintre vanté par Diderot, n'en demandait pas davantage. — La Cuisinière ! voilà un sujet excellent pour qui sait peindre et donner de la valeur aux choses. Sur un thème semblable les maîtres hollandais ont brodé cent chefs-d'œuvre, et ce n'est pas la première fois que M. Bonvin le traite; — il y reviendra encore, soyez-en sûr, et il fera bien-. Les Religieuses tricotant ne sont pas d'une esthétique transcendante, et l'on y découvrirait difficilement un symbole ; mais que ces coiffes sont blanches et jettent un doux reflet sur ces physionomies re-

posées! comme elles travaillent bien, les saintes filles! et eomme les longues aigailies passent activement sous leurs doigts! Â quel pauvre aux pieds nus sont destinés ces bas? car ce n*est pas pour elles assurément qu*elles se hâtent ainsi. La Basse Messe a Tonction et la simplicité que H. Bonvin sait prêter à ces sortes de scènes. L'architecture, traitée sobrement, laisse leur valeur aux figures agenouillées. — Les portraits de H. F. B. et de mademoiselle H. ont cet accent de nature qui caractérise tous les ouvrages de Tauteur. Après Téloge vient la critique : M. Bonvin, pour faire large, supprime et simplifie les détails plus qu'il ne le faudrait ; les sujets qu'il traite, vu leur petite dimension, doivent être regardés de près et demandent plus de précision de pinceau, plus de finesse de touche : le sentiment ne suffit pas, lexécution est indispensable. Les Flamands et les Hollandais savent obtenir l'harmonie sans faire (le tels sacrifices, et, dans leurs tableaux admirables, Taccessoire garde son importance et n'est pas escamoté au profit de la figure. Nous engageons donc M. Bonvin à ne pas se contenter de cette manière d'esquisse qui le mènerait peut-être plus loin qu'il ne voudrait.

KO LES BEAUX-ARTS BN BUROPK.

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