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Les beaux-arts et la nation; introduction de Paul Louis Garnier

De beaux esprits dont c’est riiabitiule déjuger toutes choses du haut d'une magnifique indolence se gaussent volontiers de la sollicitude que notre démocratie témoigne aux arts. Les bévues, les insuffisances dont la conduite des affaires publiques est parfois entachée sont a leur ironie de dilettanti d’inépuisables thèmes. Complaisamment ils généralisent et, du cas, concluent a l’espèce. « La République protectrice des Arts! » Ah! le bon billet. Et l’on fouaille convenablement ces parlementaires au- - dacieux qui s’arrogent le droit de proposer aux artistes la plus mesquine, la moins clairvoyante des tutelles. Béotiens que tous ces gens-là!

L’antienne est connue ; elle fait recette, mais elle sonne faux: c’est du bavardage, rien de plus. Et il suffit à tout esprit non prévenu de lire ce volume pour se convaincre qu’au Sénat comme à la Chambre des orateurs et des écrivains de talent savent consacrer à l’art des compétences éclairées. Aussi bien nentrepi’endrons-nous pas de faire ici l’éloge de l’auteur de ce livre. C'est aux titres comme à l’cevvre que se mesure un homme. Agrégé de V Université, ancien professeur d’histoire de l’art, anciëlt apporteur du budget des Beaux-Arts et de l’Instruction publique, vice-président de la Commission de l’Enseignement et membre du Conseil Supérieur des Beaux-Arts, M. Couyba s’est spécialisé au Parlement dans l’étude des questions qui totichent à l’éducation intégrale de la démocratie. Et l’on peut dire, sans risquer aucun démenti, que la plupart des réformes réalisées dans ce domaine ou en passe de l’être l’ont eu, depuis dix ans, soit f)our promoteur, soit pour défenseur. U

suffirait d'un tel exemple pour justifier l’intervention des initiatives parlementaires enmatière de beaux-arts. Elles y peuvent être heureuses et fécondes autant que partout ailleurs, et le pire serait qu’on pût les décourager. C’est leur mérite de servir l’art français dont la grandeur et la gloire ne sont pas moins chères aux esprits élevés du Parlement qu’aux artistes eux-mêmes.

Sans doute ce que fait actuellement l’État, dans les rapports actuels des beaux-arts avec la représentation nationale, n’est-il que l’ébauche de ce qu’il devrait faire. Certes, ce n’est point à consacrer des tempéraments parvenus à une maturité glorieuse qu’il lui faut tardivement s’efforcer, mais à sauver dans la jeunesse française ces grandes intelligences, ces grandes sensibilités que la misère, la douleur, le défaut de culture éloignent a jamais de l'art. C'est encore à lui qu'il appartient non de suivre, mais de devancer son époque. S'il est pour le passé, le pieux gardien d'un patrimoine sublime, il est dans le présent le témoin, de son temps. Il doit en art agir et juger comme une élite, une oligarchie, non comme l’émanation moyenne d’une collectivité. Sa vertu première : le respect de toutes les sincérités, car une sincérité marque un cœur et une volonté. Son devoir : ignorer les ostracismes dont la nation frappe parfois les grands hommes, et soutenir, malgré leurs audaces et à cause d’elle, les novateurs.

On dit dans les livres : « La douleur, l’incompréhension, la médiocrité exaltent et grandissent l’artiste. « C’est là de la littérature qui voudrait être stoïcienne; elle n’est que féroce. La vérité, c’est que la souffrance d'une vie mesquine et difficile exténue jusqu’à le briser l’artiste. Autrefois, elle faisait peid-être des héros; elle ne fait aujourd’hui que des victimes. A qui donc, smon à l'État tutélaire, appartient-il de prévenir ces détresses?... Nous savons tout cela. Epargnons-nous donc le

ni

ridicule de disserter vainement sur ces belles fictions. Autrefois, sans doute les choses allaient mieux. Point de problèmes, point de crises ni de basses difficultés budgétaires. Dans les cités toscanes, hollandaises, espagnoles, des artistes groupaient dans l intimité pensive de l’atelier, quelques disciples, au gré des affinités. C’était tout l’enseignement. Le vieux Cimabiié découvrait, au milieu de ses brebis, le pâtre Giotto ; il l'amenait à la ville, l’instruisait, et Giotto émerveillait toute l'Italie. Et le prince opulent et orgueilleux s'en réjouissait comme d’un nouvel éclat au faste de son règne. Mais nous ne sommes plus au temps de Maurice d'Orange ou de Corne de Médicis. Les petits peuples individualistes et turbulents de naguère ont fait place aux grandes démocraties d'aujourd'hui. A la vivante autonomie des provinces le temps a lentement substitué la centralisation des territoires. Jadis on pouvait décider pour l individu. Il a fallu légiférer pour les masses, les grandes collectivités. Et c’est ainsi qu'on a progressivement créé, en France comme dans tous les États modernes, l'administration impersonnelle dont les Beaux-.Arts sont un département.

Dépu) tement foi t mal doté si l on songe que sur un budget national d’environ quatre milliards, on lui alloue la somme dérisoire de dix-sept millions! Et quelles responsabilités cependant ne lui impute-t-on pas en échange d'une aussi piètre subvention ! Faut-il s étonner après cela que les progrès soient lents quand la tâche est si lourde, les moyens si mesurés? Mais les dilettanti pour qui les activités parlementaires sont fatalements vaincs ne s'en avisent point. Ils croient, sans ironie, que le chant, par exemple, se peut enseigner ainsi qu’à Nuremberg jadis sous le vieil et magnanime Hans Sachs. Et, s' indignant du peu d éclat et d originalité artistiques de nos provinces, ils parlent de décentralisation comme si spontanément Lyon, Arles

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ou Nancy pouvaient évoquer demain Bruges, Yprcs ou Venise au temps de leur opulente splendeur. Mirages que tout cela !

C’est l’histoire, l’histoire politique, comme on le verra dès le début de ce livre, qui détermine les rapports de l’art avec l’État ou le Prince. Qu’il le veuille ou non, l’art d’une époque ressent et subit l’influence de la forme même de l’État. Les artistes protestent depuis longtemps contre les méthodes souvent oppressives de notre enseignement esthétique. Ils s’élèvent contre le formalisme académique, contre le style pompeux et froid dont nos écoles des Beaux-Arts sont au Nord comme au Midi, le mélancoliqiie refuge. S’ils sont fondés à déplorer cette centralisation impérieuse, cette organisation scolastique de l’enseignement de l’art en France, ils ne sauraient oublier que nous les devons au premier Empire. Vainement, scmble-t-il, contre ces méthodes obsédantes et stériles, les grands artistes français du siècle ont, à coup de chefs-d’œuvre, protesté.

Aussi bien est-ce le mérite de ces pages de dénoncer les erreurs de cette pédagogie surannée. Sans doute de récentes dispositions administratives ont introduit un certain libéralisme au règlement de nos écoles. L’enseignement à l’antique commence, malgré sa noblesse, à tolérer l’enseignement par la nature et par la vie. L’ observation directe, l’impression même gagnent lentement droit de cité. On enseigne à peindre les paysages, ce qui ne s’était jamais vu. Et les pensionnaires de la villa Médicis se voient accorder le droit de quitter le Pincio et la campagne romaine pour des sites moins orthodoxes.... Est-ce là le prélude d’une refonte générale de notre enseignement des Beaux-Arts ? Peut-être. Il semble alors qu'une telle entreprise ne puisse avoir d’autre exorde, d’autres débuts que la réforme de l’enseignement du dessin dont M. Couyba réclamait déjà, da7is son rapport rfel902, l'urgente

réalisation. Par l’ insuffisance des sanctions qui V accompagnent et le rôle dérisoire où il est relégué dans l'éducation générale, V enseignement du dessin faillit aujourd'hui à sa mission. Il devrait éveiller la sensibilité et le goût de l'enfant dont la vie fera demain un ouvrier ou un artiste. Il ne s'en avise point. Qu'on lui rende donc, sans plus tarder, cette portée sans laquelle il ne saurait accomplir sa haute fonction sociale.

Quant à l'art décoratif, c’est, comme on en jugera plus loin, d’un défaut d'appropriation qu'il souffre en France. Rénové à l'étranger par des artisans, il ij répond éloquemment aux besoins, aux nécessités de l'époque. De là, son éclat et son accent aux Pays-Bas, en Allemagne, en Amérique. Inspiré chez nous par des artistes, interprété comme un style et non comme un besoin, il n'a pas ici l’aisance, la simplicité logique que lui donnent chez nos voisins de fortes préoccupations utilitaires. Quelque décevantes que puissettt être parfois les méthodes comme les productions de l'art décoratif en France, il n’en demeure pas moins cependant qu’elles manifestent assez généralement une grande activité décentralisatrice. Voici plusieurs années déjà que les grandes cités provinciales, à demi délivrées de l’obsession de la capitale, recommencent à vivre leur vie.

Le caractère et l accent du milieu, les besoins économiques, l'esprit même et les prédilections plastiques de la région, ses « spécialités » industrielles marquent, à nouveau comme par le passé, l’enseignement décoratif réorganisé, d'une forte empreinte e.%thétique et rdilitaire. A Roubaix, à Lyon, à Limoges, à Bourges, à Nancy, à Besançon, un réveil des arts autochtones s affirme avec éclat. Il y faut applaudir comme à la renaissance de l'autonomie esthétique des provinces et de l'admirable tradition des grands artisans d’autrefois. C’est pour seconder

cet essor nouveau du vieux génie décoratif français, attesté par tant de sublimes témoignages, que il/. Couyba a précisément fondé l’an passé, de concert avec MM. Chudant et Prouvé, r Union provinciale des Arts décoratifs. Rarement initiative fut plus opportune. Au.v services qu’elle a rendus, on mesure l'œuvre féconde que l’avenir lui laisse le .soin d’accomplir.

Bien des réformes, au reste, sollicitent l'attention de tous ceux qui comprennent la haute mission de l’État en art. Qu’attend-on, par exemple, pour réorganiser nos musées de province? Si l’on veut avec le fondateur de la Société nationale de l’Art à l’École que le musée prolonge l’école et puisse en même temps évoquer l’âme et l’énergie de la province, il y faut, au Vieu d’un fouillis saugrenu, des collections classées, peu nombreuses, mais représentatives. L’État n’a-t-il pas enfin le devoir de s’associer étroitement au grand effort de décentrali sation ou se rénove aujourd'hui le théâtre français? Privilège encore réservé à l’élite fortunée, l’art dramatique et lyrique ne doit-il pas être demain, par ses soins, décentralisé dans les théâtres populaires au profit de la démocratie?

Quelque légitimes que soient nos espoirs, ils ne doivent point toutefo'is nous abuser. Avant que de pourvoir à la réalisation de ces grands desseins, le budget des Beaux-Arts est tenu d'abord de supporter les charges somptuaires qu’impose le prestige de la République. N’a-t-il pas à doter les théâtres nationaux? Ne fait-il pas vivre l’Opéra, aux fastes onéreux ? Ne protège-t-il pas contre les rigueurs sournoises du temps, les flèches gothiques, les vieilles absides, les cintres romans, au.v belles lignes ingénues ? N’entretient-il pas de vieilles manufactures, Sèvres, les Gobelins, Beauvais, où l’on conserve avec orgueil les recettes mystérieuses qui préparent les chefsd’œuvre? C’est un lourd héritage qu’un passé de merveilles.

Frêle instrument des générosités nationales, le budget des Beaux-Arts ploie sous ce faix écrasant. Il ne peut songer à r avenir; il n'en a pas encore les moyens. Le Parlement ne peut hésiter plus longtemps à les lui accorder, et c’est précisément à celle conviction que conduisent ces pages ch l'auteur fait connaître, avec autant de netteté que de clairvoyance, la situation des Beaux-Arts en regard de l'État franrais.

Eludera-t-on encore les mesures nécessaires à la protection des artistes, retardera-t-on la refonte de la législation sur la propriété artistique ? Ce sont là réformes qui ne souffrent aucun délai. M. Couyba y insiste dans ce livre ; il en démontre l'urgence et les raisons; il convie les pouvoirs publics à les mettre en œuvre. Tous ceux qui ont pu apprécier l'éloquence et le caractère de ses interventions ne douteront pas de la constance de ses efforts pour les mener à bien.

L’ART ET L’ÉTAT

Leurs Relations

L’Art et l’État.

De tous les échanges auxquels donne lieu le fonctionnement organique de notre démocratie, les rapports de 1 Art et de l’État sont l’un des plus complexes et, à coup sûr, le plus controversé. Quelles philippiques, quelles discussions n’onf-ils pas suscitées! Et la querelle n’est pas près de finir entre partisans extrêmes, si bien que le compromis, tant de fois dénoncé, où la République se tient, risque d’être, pour de longues années encore, la seule formule d’action plausible et pratiquement efficace, quelque véhémentes que soient les protestations de ceux qui s’en indignent.

C’est qu’en effet la situation n’a guère changé, ces temps-ci, pour peu qu’on veuille l’envisager d’un point de vue philosophique. Les adversaires embusqués derrière des conceptions généralement catégoriques demeurent à peu de chose près sur leurs positions. Et l’on peut, en somme, si l’on veut avoir des antagonismes que suscite le problème des rapports de l’Art et de 1 État une vue prompte et précise, s’en tenir aux termes mêmes de la classification proposée par nous en 1902, à savoir trois écoles et trois formules : 1» VArt libre dans l'Etal libre ; 2° VArt collectif dans l'État souverain ; 3® VArt libre dans l'État protecteur. Un examen impartial fera connaître à tout observateur, que, si insuffisante que soit cette dernière conception, elle demeure néanmoins, parmi toutes les opinions qui la combattent.

L AHI ET LÉTAT.

la moins éloquente peut-être, la moins lyrique sans doute, en tout cas la mieux intentionnée, la plus modestement utile.

L’État, en effet, assume vis-à-vis de l’art et des artistes une attitude que les uns répudient, comme si elle constituait une intolérable emprise, et que les autres, tout au contraire, voudraient voir plus exclusive, plus autoritaire. Entre ces deux extrêmes, nés d’ailleurs de concepts sociaux et philosophiques irréductibles et inconciliables, il y a place pour un moyen terme. C’est à celui-là qu’a cru devoir s’arrêter l’État, lorsqu’il a constitué les Beaux-Arts en sous-secrétariat, en service plus soucieux que ne l’imaginent ses détracteurs de garantir à l’art sa liberté et d’assurer aux artistes une protection éclectique, compréhensive et compatible avec ce perpétuel besoin d’indépendance et de personnalité intransigeante, qui est le propre de l’effort esthétique contemporain.

Tandis qu’avec Concourt, avec les grands individualistes de notre époque, Ibsen, Nietzsche et Stirner, bon nombre d’esprits, dont quelques-uns sont parmi les meilleurs, l’éclament violemment, en haine de toute contrainte, de toute entrave, de toute sanction, l’art libre dans l’État libre; tandis qu’à l’opposé de ceux-ci, les théoriciens du collectivisme préconisent l’extension à l’art des méthodes administratives et des droits de protection et de contrôle étroit dont ils assurent le monopole à l’État souverain, notre démocratie résume son système dans une formule dont elle ne prétend point donner un acte parfait, mais qui précise au moins l’idéal où elle veut atteindre : l’art libre dans l’État protecteur.

De tous temps, les individualistes se sont insurgés

LEL'US RELATIONS

contre l’ingérence de l’État dans le domaine esthétique. Au nom des droits que la personnalité humaine tient de la nature, au nom de l’inaliénable liberté que doit posséder tout artiste de réaliser en acte ce que son tempérament contient en puissance, sans avoir à se justifier devant les pontifes, gardiens des dogmes consacrés, ils protestent, avec une égale force, et contre le droit à la protection de l’art que, selon eux, s’arroge indûment l’État, et contre l’organisation administrative même de cette protection. L’État, disent-ils, n’est après tout, à époque de notre démocratie, que la résultante des aspirations collectives moyennes. Autrefois, 1 État c était Louis XIV, c’était Jules II; ces temps-là sont révolus! Aujourd’hui, le pouvoir politique appartient non plus à une individualité exceptionnelle et dangereuse parfois à raison même du sectarisme dont elle fait preuve inconsciemment, mais à des groupements anonymes qui, volontaii’ement ou non, soutiennent et font valoir les prédilections, les opinions politiques, économiques, sociales, esthétiques — quand elle en a — de la masse.

Il paraît aux individualistes que sous couleur de sollicitude et de protection, l'État opprime l’art, parce qu’au lieu de précéder l’opinion il la suit: c L’enseignement artistique qu’il instaure et subventionne est désuet, rigoureux, archaïque ; son formalisme déconcerte et réduit bientôt, disent-ils, à l’obéissance académique les natures médiocres ; les autres se rebellent et, pour se réaliser librement, sont bientôt contraintes de s’y dérober. Ainsi il y a un art reconnu, officiel, admis, et un art libre, honni, décrié. Et l’État arbitrairement sanctionne ce partage; il fait pis; il se prononce, il prend parti. Aux uns, il accorde privilèges,

L’ART ET L’ÉTAT

honneurs, apanages. Aux autres, il ne concède à regret qu’un peu d'espace pour se produire.

« Ce régime est intolérable. Tous les grands artistes — et ceux-là seuls vraiment qui furent des précurseurs comptent — tous les grands artistes n’ont jamais voulu relever que d’eux-mêmes. Aujourd’hui les croix, les médailles, les commandes officielles, sont, en somme, autant de gages promis à ceux qui s’amendent. Toute individualité hardie, novatrice, est suspecte, dangereuse et bientôt dénoncée par ceux que l’État institue gouverneurs du département de l’art. Delacroix, Berlioz, Franck, Corot, Millet, Manet, Chavannes luttent, s’engagent au plus épais de la mêlée, tentent, à coups de chefs-d’œuvre, de désarmer Tincompréhension, l’hostilité, l’ironie féroce du public, du pouvoir. La gloire vient tard — quand elle vient. Couture, Guérin, Cabanel, il est vrai, triomphent !

« Voilà, concluent les individualistes, comment se manifeste dans l’art l’intervention de l’État. Ne vaut-il pas mieux l’abolir? Au reste, pourquoi protéger, pourquoi gâter les artistes? N’appartient-il pas aux grands hommes de devancer leur époque, de préparer les voies de l’avenir? Ne sont-ils pas des audacieux qui marchent en avant des idées contemporaines? En ce cas, l’État n’a-t-il pas raison d’abandonner à leurs entreprises téméraires ces grands esprits qui sont des négateurs du présent, des constructeurs de dogmes nouveaux?

« La plus belle vie pour le héros, dit Nietzsche, le premier des individualistes, l’apôtre de l’impérialisme esthétique, la plus belle vie pour le héros est de mûrir, pour la mort, dans le combat. Nous aimons, écrit-il ailleurs, tous ceux qui comme nous ont le goût du dan-

LEURS RELATIONS

ger, de la guerre et des aventures, ceux qui ne se laissent point accommoder ni raccommoder, concilier ni réconcilier. »

Insensiblement, de déductions en déductions, c’est l’individualisme nietzschéen qui se reconstruit. Doctrine ardente, enflammée, et qui laisse à ceux qui s’en réclament une amère ivresse, doctrine sombre, forcenée, faite pour des héros, non pour les malingres que nous sommes. « Sachons gré, écrit M. Romain Rolland, sachons gré à l’hostilité et à la stupidité publique qui contraignent l’homme de génie à se repliçr en lui pour pénétrer profondément la vie ou pour prendre conscience de ses forces de combat.... La liberté est en nous. Chacun peut être libre s il veut. Et s’il le ne veut pas, qu’importe qu’il soit libre? »

Cette grandeur, ce pessimisme altier, cette ardeur à défendre les droits absolus de l’énergie humaine donnent le ton de l’individualisme esthétique contemporain. Vraiment, c est aller un peu loin. La théorie du héros, du surhomme, est plus une construction spéculative qu’une école pour la volonté. Quoi qu’ils fassent, quelque inépuisables que soient les ressources des grands artistes en caractère, en talent, en énergie, force leur est bien de composer avec la vie contemporaine, et c’est précisément à quoi l’État désintéressé, veut les aider aujourd’hui. Ils sont, ils seront libres! certes; mais ils devront peut-être à l’ingérence décriée de cet État d’avoir pu affronter et supporter des épreuves qui, sous d’autres mœurs, les eussent terrassés. Faudra-t-il alors condamner le principe même de l’intervention, dans le moment qu’on viendra d’apprécier comme elle était opportune? Et, d’ailleurs, il con-

L’ART ET L’ÉTAT

vient de pousser les choses plus avant. La tutelle de l’État sur les arts n’est, en somme, qu’une transformation, qu’une évolution, malheureuse parfois, si l’on veut, de la protection des mécènes de naguère. C’est l’initiative publique qui se substitue à l’initiative privée. Celle-ci fut et demeure admise : pourquoi répudie-t-on celle-là?

Mozart acceptait des subsides, des commandes, comme le moindre des artistes d’aujourd’hui. En est-il rabaissé? Beethoven composait des hymnes officielles. Qui donc lui en fera grief; qui donc prétendra qu’il a déchu, ce jour-là; qui donc soutiendra que son génie en a reçu quelque atteinte ? La protection de l’État peut être, à certains jours, insuffisante, maladroite, partiale. Elle demeure néanmoins, en principe, absolument légitime et plus nécessaire que jamais. Autrefois, les princes, les grands, les gens de goût fortunés faisaient vivre les grands artistes. Il n’en va plus ainsi aujourd’hui. Un homme de génie, s’il est pauvre et fier, risque de succomber, au seuil même de l’œuvre qu’il ébauche, s’il n’est sauvé à temps et soutenu. C’est à l’aide qu’on lui donne qu’il devra de réaliser les chefsd’œuvre qu’il rêve; cette sollicitude efficace enrichit donc le patrimoine du pays. Et qui donc, à présent qu’il n’y a presque plus de mécènes, est mieux qualifié pour la témoigner que l’État? Sans doute, il est beau, à la manière stoïcienne, d’assurer que la souffrance féconde l’artiste. C’est vrai. Mais à côté de cette souffrance de l’âme, il en est une autre qui peut naître de la vie de chaque jour. Celle-là ne féconde pas l’artiste. Elle a raison de lui. Peut- on le permettre?

Cette emprise du pouvoir démocratique moderne sur

LEURS RELATIONS

les arts, où les esthéticiens de l’individualisme voient une intolérable usurpation et une vraie tyrannie, les esthéticiens du collectivismela voudraient au contraire absolue, complète, tutélaire aussi, mais rigoureusement organisée. On connaît leur doctrine de l’État protecteur nécessaire de toute intelligence, de toute inclination artistique. C’est une belle parabole, harmonieuse mais abstraite. Elle n’est pas réductible aux faits et n’a guère, pour peu qu’on veuille l’approfondir et en rechercher les effets concrets, que la valeur et l’éclat d’une construction platonicienne. Nous ne nous y arrêterons pas. 11 appert, en effet, d’un prompt examen que si l’État peut disceruer un jour, dans la masse des enfants de la nation, et diriger dans les voies artistiques de précoces tempéraments qui se fussent égarés et perdus à notre époque — c’est là, l’unique grandeur de ce dogme — ce même État ne saurait confier le soin d’opérer cette sélection qu’à ses représentants, lesquels ne seront pas moins faillibles que ne le sont ceux d’aujourd’hui.

Mais supposons que des garanties aient entouré ce choix, ce prélèvement d’une jeune élite artistique sur le peuple. Si perspicaces, si loyaux que soient ceux qu’on chargera de professer, un même enseignement — il faudra bien qu’il en soit ainsi — un môme enseignement formel, rationnel sans doute mais rigoureux, sera donné à un grand nombre d’enfants, divers d’aspirations, de goûts, d’espoirs. Quels ne seront pas les déplorables effets de ce nouvel académisme, aggravation de l’ancien? Le dogmatisme de l’école, contre lequel tant de griefs ont été formulés, apparaîtra plus fort que jamais. La sensibilité, l’intelligence, la passion, le sentiment de la nature et de la vie sans les-

L’ART ET L’ÉTAT

quels un artiste n’a que faire des dons et du savoir qu’il tient de l'enseignement reçu, ne s’apprennent point à l’école. C’est la vie, c’est la liberté qui, de bonne heure, les suscitent, les éveillent. Nulle pédagogie, même la plus souple du monde, ne saurait assumer une telle tâche.

L’État, dans la société collectiviste, n’agira pas plus qu’aujourd’hui, en tant qu’intelligence supérieure. Représenté par des hommes, il reflétera leurs goûts et, à travers ces goûts, la prédilection des collectivités- Ainsi, ce sont finalement celles-ci qui influenceront, quoiqu’on en puisse dire, tout enseignement. C’est aux idées générales, nobles sans doute, harmonieuses, qu’on asservira progressivement les artistes auxquels incombera la tâche de les exalter. Aussi bien cette création méthodique, cette sélection arbitraire et factice d’une « classe d’artistes » entraînera mille funestes effets : que de vocations mal discernées, que d’habiletés inutiles, que de tempéraments faussés! Le collectivisme souhaiterait en secret que l’art se soumît également à son idéal. Prétention inadmissible! L’art, laisse-t-il entendre par la bouche de quelques-uns de ses plus enthousiastes esthéticiens, l’art sera communiste ou il ne sera pas. Qui soutiendra que le droit inaliénable de la personnalité d’un artiste se peut concilier avec une telle formule?

L’opinion des Artistes.

Au reste, il n’y a pas bien longtemps, plusieurs artistes français contemporains ont eu l’occasion de faire connaître leur sentiment sur cette question, tou-

LEURS RELATIONS

jours remise en discussion, des rapports de l'art et de l’État. Nous en avons trouvé l’expression, infiniment variée et curieuse, dans une enquête, instituée il y a quelques années par M. Gabriel Mourey dans sa vaillante revue : les Arts de la Vie, sur la Séparation des Beaux-Arts et de l'Etat. L’une des questions proposées par l’enquête était de savoir si l’État peut avoir et conséquemment imposer ou non une conception d’art; la seconde question priait qu’on se prononçât pour ou contre un régime d’autorité; la troisième demandait un avis sur le principe même du budget des Beaux- Arts. C’était donc appeler les intéressés à s’expliquer catégoriquement sur « l’esprit » et « la lettre j, si l’on peut s’exprimer de la sorte, des rapports de l'art et de l’État.

Cette consultation, à laquelle on se reportera avec fruit, est un document précieux et significatif sur l’état d’esprit et les conceptions tout à la fois esthétiques et sociales des lettrés et des artistes français. Si complexe qu’il soit, du fait de la multiplicité des avis spéciaux qui le composent, il n’en autorise pas moins des déductions assez rassurantes, et il donne tout lieu de croire qu’on pourrait, après de laborieuses négociations, trouver la formule d’une charte nouvelle qu’accepteraient conjointement, pour quelque temps au moins, les partisans de l’état de choses actuel et les plus farouches parmi les individualistes.

Car, il est à peine besoin de le dire, toutes les réponses, hormis quelques exceptions singulières et remarquables sur lesquelles nous reviendrons, s’inspirèrent de concepts individualistes. Mais il y a des nuances dans l’individualisme. Certains protagonistes de cette esthétique libertaire se montrèrent inexorables

I/ART ET L’ÉTAT

et répudièrent violemment tout compromis, toute sanction, toute entreprise de l’État sur l’art. Tel M. Vincent d'indij qui s’exprime ainsi ;

Je considère l’enseignement des arts par l’État comme une simple monstruosité. La carrière de l’artiste est et doit être essentiellement libre; de quel droit l’État vient-il mettre des entraves à cette liberté?

M. El le Faure ne fut pas moins formel :

Je désire la suppression du budget des cultes, du budget des beaux-arts à plus forte raison. Personne ne me force d'aller dans les églises dont je paye les desservants, tandis qu’on m’impose la vue de monuments et de statues qui outragent profondément ma foi dans la beauté de vivre. Le jour où la société française sera parvenue à une conception positive de la vie, comme elle est parvenue à une conception négative de la divinité, ce jour-là elle combattra la tyrannie des dogmes esthétiques avec plus de raison encore qu’elle ne combat celle des dogmes religieux.

Et M. Charles Morice dénonça avec la même âpreté les responsabilités, les « crimes » esthétiques dont, selon lui, l’État protecteur porte le poids :

Il est certain que l’État, en se mêlant de collaborer à la production esthétique, soit par l’éducation, soit par la sanction, s’est rendu complice d’un nombre incalculable de véritables crimes. Il évolue bien plus lentement encore que la foule, si ignorante pourtant et si injuste! et ne rejoint que longtemps après elle les révélateurs d’un Beau nouveau. S’il existe des artistes dignes de ce nom et qui sont notre plus chère gloire, c’est malgré l’État, malgré son odieuse protection qui est un étoufïement, malgré ses concours, ses croix, ses commandes et toutes les primes qu’il donne aux médiocres et aux habiles. Quel génie, quel talent a-t-il aidé à s’accomplir? L’État n’intervient jamais que quand l’artiste n’a plus besoin d’être aidé.

Avec M. Frantz Jourdain, dont l’opinion était pour-

LEURS RELATIONS

tant catégorique et véhémente, il parut que, si la réalité était mauvaise, un compromis semblait au moins possible, dans un avenir meilleur, entre les arts et l’État; un compromis qui sauvegardât une bonne fois la liberté, toute la liberté nécessaire à l’art, et reconnût le droit de l’État à aider les artistes, de quelque esthétique qu’ils se réclamassent :

Le seul rôle de l’Étal, disait ce probe et fier artiste, est d’encourager les arts et de rester loyalement neutre dans les luttes de partis.... L’État n’a pas plus le droit de nous imposer ses convictions en esthétique qu’en religion. Nous possédons la liberté de conscience; nous e.xigeons aujourd’hui la liberté en art.... Et surtout qu’on nous délivre du Joug insolent de l’Institut.... Nous ne désirons nullement la suprématie d’une école sur une autre; et je n’ai pas l’outrecuidante prétention d’imposer mes idées âmes adversaires. Ce que nous souhaitons, si violemment, c’est l’égalité, c’est la neutralité de l’État.

La médiocrité de l’enseignement esthétique donné par l’État, voilà l’un des plus sérieux griefs formulés par les « demi-individualistes ». Cette insuffisance, M. Paul Adam la déplore, MM. J. -II. Rosny y voient le prétexte à limiter étroitement désormais l’action de l’État sur l’art :

Un État comme l’État français peut se proposer, outre l’entretien des manufactures nationales, des bâtiments civils, des musées, des monuments historiques, de secourir quelques personnalités pauvres et glorieuses; il ne peut se faire éducateur d’art. L’École des beaux-arts représente à nos yeux un anachronisme, une tyrannie et une concurrence déloyale.

Ceux-là parlaient de limitation, de restriction. En voici qui, résolument, avec M. iWaunce Denis réclament, non l’abolition, mais la réorganisation sérieuse, ration-

L’ART ET L’ÉTAT

nelle, de l’enseignement des beaux-arts par l’État; ils constatent son indigence et son peu « d’âme ». Fades leçons, pédagogie froide, conventionnelle, incertaine, incapable même d’instaurer une tradition, piteuse instruction qui ne met certes pas en péril le principe môme de l’enseignement par l’État.

Où voyez-vous, dit M. Maurice Denis, qu’il y ait un dogmatisme d’État?... Jamais les jeunes artistes n’ont été plus libres, plus dégagés de toute discipline.... C’est l’époque des tempéraments, des personnalités.... Il n’y a plus d’art national, il n’y a plus d’enseignement. C’est l’anarchie. On réclame une Tradition.... Nous n’avons cessé, dans notre génération, de demander à tous les échos une discipline, une méthode, d’invoquer re.vpérience des maîtres, d’interroger le passé. L’enseignement officiel ne nous offrait aucune idée générale, aucune technique.... Enfin laissez-moi douter de l’opportunité de la Séparation que vous proposez. Actuellement l’État centralise tout, absorbe tout ; il se substitue à la famille, accapare nos enfants, monopolise l’enseignement. Il y a une philosophie d’État; pourquoi pas un art d’État? Dans lia société future, l’artiste ne travaillera que pour l’État !

Voilà une opinion vigoureuse, hardie; c’est, si l’on y regarde de près, la réponse de l’esthétique du collectivisme — M. Maurice Denis s’en défendra sans doute — aux détracteurs de l’enseignement par l’État. Elle est, au moins en ce qui concerne notre situation sociale, singulièrement anticipée, et nous n’avons à juger les choses que du point de vue actuel, dans les conditions où nous les trouvons présentement.

C’est pour s’être placé sous cet angle que M. Jules Claretie a formulé, au cours de cette enquête, l’opinion suivante, solution pratique à laquelle tout esprit libre peut se rallier :

Je suis individualiste en Art, par principe; mais est-ce à

LEURS RELATIONS

l’heure où les autres nations se préoccupent de venir officiellement en aide aux artistes, de fonder des établissements d'enseignement, etc., qu’il faut songer à détruire ceux que nous avons? Je suis pour les indépendants. Mais remarquez (jue ce sont eux qui bien souvent se plaignent de n’être pas assez « protégés ».

Voici, pour finir et en manière de conclusion, l’opinion de M. Alfred Fouillée :

Je ne suis partisan ni d’un régime d’autorité ni d’un régime d’anarchie; je ne veux ni tout « socialiser », ni tout individualiser; je crois que, sans être « libertaire », ni « autoritaire », on peut se contenter d’être tout simplement libéral. Et, par libéralisme, j’entends la doctrine qui revendique tout ensemble, sans la moindre contradiction, la libre initiative des individus, celle des associations particulières, enfin celle de la grande association commune qu’on nomme l’État. Aucune de ces libertés ne doit supprimer les autres; la suppression de l'une quelconque d’entre elles, loin d’accroitre les autres, les diminue.

Qu’ajouter à cette impartiale mise en valeur d’opi nions contradictoires? L’épilogue de la discussion, la dernière déduction à tirer de ces plaidoyers et de ces réquisitoires tient en quelques mots : le principe même de l’intervention, de la protection de l’État sur l’art se justifie aux yeux de tous à condition qu’il serve à tous et qu’il n’entraîne aucun dogmatisme à outrance, aucune tyrannie. L’art doit demeurer libre et l’État doit veiller à ce que son intervention, surtout en matière d’enseignement, ne soit point oppressive. Enfin,, l’évolution contemporaine a créé, précisément en ce qui concerne les arts appliqués, des obligations nouvelles à l’État, qui ne songe qu’à les assumer. La situation d’un grand nombre d’artistes dépend de leur accord avecla vie moderne, de l’intelligence qu’ils ont de ses besoins..

L’AItT ET L’ÉTAT.

C’est à l’État, intéressé le premier à la prospérité nationale, qu’il appartient, par ses initiatives et ses sacrifices, de préparer cette entente, cette harmonie nécessaires aux artistes, utile à la gloire de l’art français.

Ij’Art démocratique et la Décentralisation.

Au surplus ce sont là considérations idéologiques. Dans la place où nous sommes, il ne convient point de nous y attarder davantage, mais tout au contraire, il sied à présent de laisser l’abstrait pour le concret, la spéculation pour la contingence. Et c’est ici qu’interviennent les préocccupations démocratiques et décentralisatrices qui doivent avant tout orienter l’action de l’État.

Il doit y avoir un budget des Beaux-Arts s’il profite à la démocratie. C’est à la mise en œuvre de cette condition, trop imparfaitement réalisée jusqu'ici, que doivent concourir tous les efforts éclairés. Et, dans ce sens, il y a fort à faire, car un attentif examen de l’organisation actuelle des beaux-arts dans l’État fait connaître que, loin de servir intégralement les intérêts moraux de la collectivité qui l’alimente, ledit budget crée des privilèges dont profitent seules certaines classes de la société française.

Or, peut-on admettre qu’il en soit ainsi? Les millions que centralise chaque année le budget des Beaux-Arts, à qui les demande-t-on, sinon à la collectivité? La province ne paye-t-elle pas, au même titre que Paris, principal bénéficiaire des libéralités que l’État consent à l’art dramatique et lyrique? Et dans Paris même, est-ce que l’impôt ne frappe pas tout ensemble les gens

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fortunés et ceux de condition moyenne? Les apanages qu’institua et que maintient encore l’État, — pour les théâtres subventionnés par exemple, — ne favorisent cependant qu’une minorité déjà privilégiée, l’aristocratie de la fortune. Nous ne pouvons plus tolérer cet abus. Ce n’est pas seulement une classe, c’est la démocratie tout entière qui, pourvoyant par l’impôt aux dotations de l’État, a droit à l’institution des théâtres populaires, à l’éducation par la beauté, à ces jouissances de l’esprit et du cœur qui, de nos jours, lui sont encore, pour la plupart, refusées.

Les droits du peuple aux leçons de l’art ne sont pas méconnus qu’au théâtre. Nous n’en voulons, dans un autre sens, retenir pour preuve que la comparaison qui s’impose entre l’organisation des musées de Paris et celle des musées de province. A de rares exceptions près, le peuple des villes et des campagnes se trouve dans la presque impossibilité d’éduquer son intelligence artistique, sa sensibilité et d’amasser les éléments d’une culture esthétique générale. Peut-être n’en a-t-il pas toujours le goût. En tous cas, dans les conjonctures présentes, il n’en a guère la facilité. Les musées de province, dont l’indigence est parfois inconcevable, n’offrent trop souvent à qui les visite que médiocres panneaux et toiles peu significatives. Peu de morceaux de maîtres, peu de reproductions de chefs-d’œuvre; rien que des ouvrages honorables, quelques-uns à peu près sans valeur, et groupés tant bien que mal. Rien n’est plus inutile et plus décevant pour de jeunes esprits que cette éducation par la médiocrité. Et comment s’étonner que bon nombre de nos musées de province soient si peu fréquentés?

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