‹ Les beaux-arts et la nation; introduction de Paul Louis GarnierChapitre 2 sur 31 · I.’ART ET L’ÉTAT · texte numérisé non relu

I.’ART ET L’ÉTAT

Maintes réformes pourraient être aisément introduites dans le statut actuel et le modifieraient dans le sens des légitimes aspirations de la démocratie. A ces groupements saugrenus, insuffisants ou disproportionnés, on substituerait sans grandes difficultés certains modes équitables de répartition. 11 faudrait par exemple, que le Louvre pût faire avec les musées de province des échanges, ou qu’il pût mettre à leur disposition certains des chefs-d’œuvre qu’il assemble et qu’il garde jalousement. Au moins il devrait, si ces transferts étaient reconnus périlleux, envoyer à défaut des originaux des reproductions des œuvres célèbres, reproductions dont se rehausseraient alors les musées de province et qui ne laisseraient pas d’être singulièrement plus éloquentes que bon nombres d’œuvres inédites et médiocres qui s’étalent sur leurs cimaises. Aux musées du soir et aux musées ambulants, organisés à peu de frais dans les petites villes et les villages, on confierait le soin d’éduquer les goûts d’une population au sens artistique de laquelle on ne s’est guère intéressé jusqu’ici.

Comme nous le disions en 1901, avec M. Gustave Geoffroy qui a mené à ce propos une si belle campagne, le premier « musée du soir » devrait être un musée d’art décoratif. C’est surtout dans le domaine où l’art s’allie à l’industrie qu’une documentation constante et facile semble nécessaire.... Il convient que l’artiste, que l’ouvrier complètent, à tout âge, les notions toujours trop élémentaires qu’ils ont reçues à l’école, au lycée ou dans les classes professionnelles, et qu’ils les complètent eux-mêmes, suivant leur volonté, leur talent, leur nature, leurs facultés d’énergie et de persévérance. En Belgique, en Allemagne, les musées du soir ont

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rendu les plus grands services au.v artisans, en leur pei mettant de s instruire sans perdre un temps fort utilement consacré dans la journée à un travail l’émunérateur — Au South Kensington muséum de Londres, par exemple, on trouve, à côté des collections relatives aux arts du métal, une bibliothèque spéciale contenant 80 000 volumes, 40 000 dessins, près de 20 000 estampes et autant de photographies. Des salles de travail, le point est important, sont à la disposition des visiteurs. Ce musée reste ouvert le soir jusqu’à dix heures. Sauf à certains jours, l’entrée y est payante, mais on a établi un système d’abonnements qui met le prix d’entrée, pour toute la journée, à moins de deux sous !

Pour qu’un grand nombre de villes pussent bénéficier des Musées du soir constamment rafraîchis et renouvelés, il faudrait adopter le système pratique des Musées ambulants on circulants, en usage chez les Anglais. La plupart des villes de province, dotées d’un petit musée, ne sont pas assez riches pour avoir un musée spécial d’art décoratif, et surtout ne pourraient jamais avoir des séries suffisamment complètes pour montrer sans lacunes le développement d’une époque ou d’un art à travers les siècles. Le Musée Central établirait, comme le South Kensington, des séries en double' classées par époques et par spécialités d’art. Ces vitrines pourraient être expédiées, louées pour un certain temps aux villes qui en feraient la demande, et servir de noyau à des expositions d’art provincial auxquelles contribueraient avec empressement les propriétaires d’objets d’art et d’œuvres précieuses. D’ailleurs, une ville qui ne serait pas assez riche pour créer chez elle un musée spécial et suffisant d’art décoratif aurait

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cependant le plus souvent les moyens de payer une redevance relativement modeste pour organiser pendant trois mois, six mois, une exposition dont les frais seraient en partie couverts par un léger droit d’entrée qu’il lui serait facile de percevoir. Les écoles d’art décoratif, les écoles professionnelles, dans les villes qui en possèdent, pourraient aussi contribuer par une subvention minime à ces expositions dont leurs élèves et tous les ouvriers d’art régionaux seraient les premiers à profiter; et la dépense imposée aux municipalités s’en trouverait ainsi diminuée d’autant.

A l’école enfin, il conviendrait qu’on préparât de bonne heure les enfants du peuple à la culture esthétique dont on les laisse actuellement dépourvus. En place de chromolithographies fades ou niaises qui déshonorent les murs, ne pourrait-on envoyer quelques belles reproductions des événements fameux de notre histoire, d’après les oeuvres des maîtres? Quelques moulages, maints spécimens d’art décoratif et d’art appliqué comme les lumineuses estampes d’Henri Rivière, plusieurs chalcographies, merveilleuses pages d’histoire nationale aujourd’hui réservées aux préfectures et aux mairies, devraient être largement distribuées aux maisons d’éducation selon les vœux réitérés de la Société nationale de l’art à l'école à laquelle nous réservons plus loin un chapitre spécial. Ces œuvres d’art commentées intelligemment développeraient le goût, éveilleraient des inclinations en de jeunes esprits chez qui pourraient peut-être, plus tard, se faire jour de véritables vocations.

A la pédagogie actuelle de l’enseignement du dessin, legs de M. Eugène Guillaume, à cette méthode maussade qui fait reposer l’art vivant, souple et multiple

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qu'est le dessin sur la géométrie et l’abstraction, il faut substituer l’observation de la nature et de la vie. Comment croit-on intéresser des enfants à des constructions spéculatives, alors qu’ils n’ont d’autres éléments de connaissances, de jugement et d’intérêt intellectuel que le concret? C’est donc sur le concret que doit reposer l’enseignement qu’on leur donne; aux combinaisons abstraites et pseudo-antiques qui ont trop longtemps régné, il sied que succède à présent l’étude intelligente et sincère de la réalité.

C’est dans le môme sens que doivent évoluer les méthodes d’enseignement de la musique. On s’étonne parfois, en effet, que les enfants de nos écoles n’aient point l’oreille musicale et qu’ils ne témoignent pour cet art aucune prédilection. 11 n’y a certes pas là matière à surprise : n’apprend-on pas aux enfants la musique en des leçons où l’abstraction, inassimilable à de jeunes cerveaux, tient une large place? Ne leur enseigne-t-on pas d’abord que toutes les connaissances musicales doivent être cooi’données selon un ordre mathématique et des rapports rigoureusement rationnels. Au lieu de leur donner le goût de la musique, on leur en donne le dégoût. Quelle pédagogie est plus desséchante, plus décourageante pour les débuts? Ne seraitil pas utile que des artistes éprouvés, redressassent ces méthodes initiales par trop éloignées de la vie et de l’art, au long d’inspections fructueuses dans les provinces et au moyen de grandes auditions populaires, comme celles que nous devons à Gustave Charpentier et Marcel Legay, les protagonistes du Conservatoire de Mirai Pinson, à Ernest Chebroux, le président de la Chanson française, à Auguste Chapuis, inspecteur principal du chant dans les écoles de la ville de Paris.

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Ainsi, par une action incessante, renouvelée, généreuse, l’État peut, avec les ressources dont il dispose., donner à sa « protection » sur l’art une intelligence, un éclat et une largeur de conceptions qu’elle ignore parfois. Il peut contribuer, par une diffusion peu dispendieuse et équitable des reproductions des merveilles qui composent son patrimoine artistique, à l’éducation du peuple et du goût français et à la gloire de l’art. II lui appartient, par des initiatives décentralisatrices, de donner à la démocratie cette sensation de la beauté qui ne saurait être un privilège imparti à une aristocratie, mais dont tout le prestige tient au contraire en ce qu’elle est, pour tout individu, un droit inaliénable comme le droit au bonheur.

LA DÉCENTRALISATION ARTISTIQUE

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La décentralisation artistique

Voici bon nombre d’années déjà qu’en France on instruit, avec une louable et efficace constance, le procès de la centralisation administrative. L’énumération des plus notoires erreurs et des plus lourdes fautes qu’il y a lieu d’imputer à cette méthode d’autorité constitue un réquisitoire convaincant, sur quoi l’on se base avec raison pour contenir l’impérieuse ingérence du pouvoir central, si mal informé parfois sur les véritables intérêts du milieu où il délègue ses représentants. S’il advenait que l’État s’avisât de restreindre les garanties ou de toucher aux droits, analogues à ce point de vue, de la commune ou de l’individu, on ne manquerait pas de proclamer qu’en agissant de la sorte, il attente d’une manière intolérable aux libertés essentielles, en môme temps qu’il détruit une autonomie, insuffisante certes, et néanmoins précieuse.

Ce zèle à détendre les prérogatives du groupement ou de la personne est remarquable, et l’on a quelque raison d’en admirer la persistance et la vivacité. Mais pourquoi faut-il qu’il ne consente à s’exercer qu’à l’intérieur des cadres politiques? Que n’intervient-il dès maintenant dans le domaine artistique, où, pour être moins apparente et moins saisissable, la centralisation n’est que plus accablante et plus oppressive? Les protestations et les initiatives qu’il susciterait, en des centres divers, apporteraient un concours utile, à n’en pas douter, à l’effort de ceux qui tiennent pour

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nécessaire la refonte de l’organisation théorique, pratique et administrative de notre enseignement des beaux-arts. C’est qu’il y a là, en effet, un péril que maintes personnalités compétentes ont déjà dénoncé et dont on appréciera peut-être un peu mieux la gravité si l’on fait entendre, en le prouvant, qu’il menace également l’avenir artistique du pays et les intérêts considérables qui s’y doivent rattacher.

Quelques précisions sommaires suffiront d’ailleurs à mettre en relief le mal dont souffrent ces institutions, et l’on ne pourra qu’en déduire, si l’on a quelque souci de préserver la vitalité artistique du pays, la nécessité de prendre d’urgence de vigoureuses mesures de décentralisation, seules capables de restituer aux directions comme aux résultats l’harmonie, l’intelligence et l’éclat qui leur sont présentement refusés.

L’urgence de la solution égale ici la complexité du problème, car des années et des années de routine administrative et d’obsession archaïque n’ont fait que désaxer davantage le pivot autour duquel la pédagogie fait imperturbablement tourner l’enseignement des arts plastiques en France. Le principe d’où l’on est parti est faux. Vainement à plusieurs reprises des faits flagrants ont-ils établi sa caducité; on ne l’en a pas moins consolidé, grâce à de constants efforts. L’État, en contribuant sans trêve à cette conservation, en a consacré la légitimité aux yeux de tous les gens médiocrement informés; et le prestige de ses encouragements a couvert d’un lustre toujours renouvelé cette organisation aussi désuète qu’illogique.

Et voilà pourquoi depuis tant d’années on a ce spectacle ; l’État, instaurant d’après des canons uniformes

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un enseignement unique, patronant, à l’exclusion de tout autre, un idéal, reconnaît des beautés plastiques, caractérisées « d’utilité publique » et en impose les rites à tous ceux qui, au Nord ou au Midi, aspirent à s’engager dans les voies de l’art. Le bon sens et l’intérêt, à défaut d’autres facteurs, n’exigeraient-ils pas au contraire que l’État, au lieu de prétendre à policer de la sorte, à niveler la somme des tempéraments qui ont leur originalité pour richesse, suscitât dans ces milieux autochtones dont la France est si riche, une indépendance féconde, une autonomie glorieuse, une vie provinciale, au sens le plus élevé du mot ?

Mais non ! Par une constante aberration, on a accoutumé de considérer que les intelligences et les sensibilités étaient immédiatement assimilables à n’importe quelles autres unités dans l’État. On les a donc, a priori, tenues pour uniformément aptes à recevoir non point les leçons plus directes et plus profondes de leur milieu et de l’art qu’il retient, mais les règles conventionnelles et factices d’un enseignement impersonnel, à peu près invariable et unifié. C’est proprement étouffer l’individualité naissante, engourdir dans un formalisme suranné le jeu de la sensibilité, c’est aussi « déraciner sur place » de jeunes hommes qui eussent pu, sous d’autres directions, enrichir d’œuvres ardentes et belles le patrimoine d’art de la province ou du clan dont ils résument, raniment et prolongent inconsciemment le caractère et le passé.

On voudrait donc que, par un libéralisme vraiment soucieux de notre avenir, des méthodes d’enseignement artistique, rénovées, assouplies, variées, adaptées aux régions où elles sont exercées, aux exigences et aux fonctions de la vie moderne, excitassent les jeunes

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peintres, les ouvriers d’art, les statuaires, à réaliser en actes ce qu’il y a en eux de virtualités léguées par la race ou semées par la culture, par l’ambiance, par le pays. Mais on voudrait surtout que les adolescents qui confient leur inexpérience et leur enthousiasme à Valma parens artistique apprissent d’elle, en outre du « métier » de leur art, les conditions qui règlent l’évolution du monde contemporain, ses besoins, la place, le très noble rôle qu’y peut et qu’y doit tenir désormais, dans les simples comme dans les plus fastueux aspects de la vie quotidienne, la beauté. Peu de vérités seraient plus dignes d’être répandues, mais, réputées subversives, elles demeurent sous le boisseau !

C’est enfoncer une porte ouverte que d’attester que, à bien peu de chose près, l’enseignement officiel est toujours placé sous l’égide du « Grand Art », comme on disait, il y a quelque soixante ans. Les philippiques sans nombre de deux mille ans de goût et de bon sens, le génie libéré des plus grands peintres français de ce siècle, les exemples éclatants que proposent les chefs-d’œuvre, si pleins d’accent, de pathétique, de vie et de vérité, d’un Delacroix, d’un Corot, d’un Millet ou d’un Courbet, ont été vains. Si élo. quents qu’ils fussent, en l’espèce, ils n’ont pas obtenu des pouvoirs publics, centralisateurs par principe, la condamnation d’abord de cet enseignement « à l’antique » dont la formule unique sévit, depuis plus d’un siècle, d’un bout à l’autre de la F’rance.

Si l’on avait ici le loisir de développer quelques considérations autour de ce point de pédagogie esthétique, il y aurait lieu de reprendre maints arguments d’ordre idéologique et histoi ique; mais ce n’est point la place d’une semblable controverse. Il nous suffira

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