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IV. — École de Céramique

Dans sa forme actuelle, l’École de Céramique se recrute par voie de concours. Elle a pour but de donner aux jeunes gens une éducation céramique complète, but que seule peut atteindre la Manufacture de Sèvres, avec les ressources matérielles et l’installation dont elle dispose.

L’enseignement dure quatre ans; d’une façon générale il comprend les cours suivants :

Mathématiques : Géométrie, Algèbre, Problèmes de physique et de chimie; Descriptive, Perspective, Dessin géométrique. Étude des machines employées en céramique.

Dessin d’imitation : Bosse, Nature, Plantes et Aquarelles.

Modelage;

Anatomie ;

Histoire de l’Art et de la Céramique;

Chimie et Technologie.

Travaux de laboratoire; Analyses, fabrication des Pâtes, Émaux, Couleurs;

Composition décorative;

Travaux pratiques : ^ Tournage, Moulage, Émail-

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lage; Peinture céramique, Pûtes, Émaux Sous-Couverte, etc.

A part certains cours, comme le Dessin, le Modelage et la Composition décorative, qui ont lieu pendant les quatre années d’études, la durée de l’enseignement est partagée en deux périodes bien distinctes de deux ans chacune.

Pendant la première période, les cours ont pour but de développer les connaissances générales des élèves, en vue des applications qui peuvent être faites en céramique. En même temps, les exercices pratiques, tournage, moulage du plâtre et des différentes pâtes, émailllage, réparage, cuisson et conduite des fours, forment la matière de l’enseignement technique, comprenant tout ce qui a trait au métier.

A la fin de cette première période, les élèves doivent avoir reçu une éducation céramique théorique et pratique qui leur permette d’aborder les programmes des deux dernières années.

Ces programmes comprennent principalement :

1" Des projets techniques ayant pour but de faire étudier et rechercher les meilleures conditions de fonctionnement d’appareils se rapportant à la céramique, tels que machines à assiettes, à briques; fours au bois ou au charbon ; en quatrième et dernière année, les projets comportent des études d’ensemble : moulin, porcelaine, faïencerie, etc.

Chaque projet comprend une étude théorique et pratique de la question et les épreuves nécessaires.

2“ L’exécution complète d’un certain nombre de pièces céramiques qui sont la consécration des études pratiques.

Les élèves doivent déterminer la forme de ces pièces,

SÈVHES.

les fabriquer, en chercher la décoration et exécuter cette décoration en pâtes, en émaux, en sous-couverte, etc. ; de plus ils doivent créer une pièce de sculpture destinée à être moulée, cette pièce étant toujours un objet usuel.

Le programme de l’année courante comprend : 1“ un service à déjeuner, composé de tasse grand modèle, sucrier, pot à lait, pot à café, plateau ; 2° un objet sculpté au choix de l’élève.

3“ Des travaux de laboratoire ; Analyses, recherches sur les pâtes, les émaux, les couvertes, etc.

Un élève sortant dans de bonnes conditions doit pouvoir analyser les matières premières, composer une pâte, ébaucher et tourner ou raouler une pièce dont il a trouvé la forme, chercher une décoration qu’il exécute, après avoir fabriqué ses couleurs ou ses émaux; enfin cuire cette pièce, les exigences de la vie ou ses aptitudes personnelles pouvant plus tard faire prédominer dans ses travaux soit l’élément technique, soit l’élément décoratif. C’est donc un céramiste que l’École de Sèvres met à la disposition de l’industrie.

Tous les travaux donnent lieu à des examens. A la fin de la quatrième année, le diplôme de l’École de Céramique est délivré aux élèves qui en sont jugés dignes par un jury spécial, nommé chaque année par décision ministérielle. Une exposition publique des études, projets, pièces fabriquées et décorées est ouverte à Sèvres pendant quinze jours.

En résumé, la nature essentiellement pratique des travaux est la caractéristique de l’École, qui ne pourrait répondre au but poursuivi sans les ressources de toutes sortes (personnel dirigeant et matériel industriel) qne lui offre la Manufacture de Sèvres, ce qui en

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fait une École professionnelle unique en son genre, qui n’est ni École d’art décoratif, ni École des Beaux- Arts, mais bien École de Céramique.

Dans son rapport pour l’exei cice 190G, M. Henry Maret a fait valoir lui aussi avec beaucoup de raison l’insuffisance des crédits affectés au Musée céramique de Sèvres, qui ne peut, faute d’argent, acquérir les pièces anciennes précieuses dont pourraient se rehausser ses admirables collections. De même, les ôOOO francs affectés aux Missions — 5000 francs sur lesquels sont prélevées les sommes nécessaires pour l’inventaire et le classement des archives — sont notoirement insuffisants. Il faudrait pourtant qu’à l’instar des étrangers qui viennent chez nous nos céramistes de Sèvres pussent à leur tour visiter en Hollande, en Danemark, en Russie, en Allemagne, les manufactures dont les produits font aux leurs une si redoutable concurrence. De tels voyages d’études semblent indispensables, si l’on ne veut pas voir renaître à Sèvres, au lieu d’un esprit novateur, le règne du procédé et de la routine.

A la tribune de la Chambre, M. Gauthier de Clagny a défendu, lors de la discussion du budget, ces légitimes desiderata; avec non moins d’à-propos, il a fait, en outre, valoir la nécessité de réorganiser dans le plus bref délai les locaux affectés à l’École d’application de Sèvres. On sait, en effet, quels services cette institution rend aujourd’hui à la manufacture, qu’elle dote d’artisans avertis et habiles, et à 1 industrie, qu’elle fournit de techniciens consommés, versés dans la pratique et la connaissance de tous les progrès et de toutes les variétés de l’art de la céramique. Or l’École de

SÈVRES

Sèvres est installée dans des conditions fort défectueuses. D’autre part, au cours de son intervention, M. Gauthier de Clagny, se faisant l’interprète des vœux du Syndicat industriel céramiste français, a demandé qu’un laboratoire industriel d’essais, susceptible de rendre à l’industrie céramique française des services analogues à ceux qu’une création, en tous points pareille, à la manufacture de Berlin, rend à nos voisins, fût installé à Sèvres. L’idée est excellente et d’une incontestable utilité pratique; sa réalisation n’est pas si malaisée qu’on le pourrait croire, puisque le Syndicat offre de participer dans une large mesure aux dépenses qu’elle entraînera. Les sacrifices demandés à l’État seraient donc de peu d’importance.

La Manufacture des Gobelins

La manufacture atteignait, en 1901, le troisième centenaire de sa fondation. Il n’exisle pas au monde d’établissement similaire aussi vénérable par son ancienneté. On peut ajouter qu’il n’en est pas qui jouisse d’une réputation égale à celle de notre manufacture de tapisseries. Les étrangers le savent mieux que les Français, car ils connaissent bien nos gloires que nous oublions trop parfois; les visites que la manufacture reçoit chaque semaine pendant les quatre heures où le public est librement admis atteignent le chiffre de 40 000 par an et davantage.

Ce troisième centenaire, qui tombait au lendemain de notre Exposition universelle, fut célébré naguère dans une exhibition rétrospective réunissant les plus beaux spécimens de l’art du xvii° et du xviii' si’ècle, et cette exhibition, encore que modeste, a laissé d’inoubliables souvenirs aux artistes et aux amateurs. En outre, la médaille, de M. Alphée Dubois, une des dernières productions de cet artiste consciencieux et distingué, a consacré la date de la fondation trois fois séculaire de notre atelier national en dotant l’Administration d’un souvenir durable à offrir aux visiteurs de marque.

Quelques changements se sont produits, ces dernières années, dans le personnel. Les tapissiers décédés ou retraités sont remplacés, à la suite d’un concours, par de jeunes apprentis, et le nombre des travailleurs de la haute lisse reste le même: il est de 49; l’atelier des

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tapis ou de la Savonnerie compte aujourd’hui 11 tapissiers, en tout 60 travailleurs, y compris les chefs et les sous-chefs. L’atelier de tapisserie est dirigé par un chef unique, ayant 5 sous-chefs sous ses ordres; pour le tapis, un sous-chef a été reconnu suffisant. L’économie provenant de la suppression du chef de la Savonnerie permettra de relever, dans une mesure encore bien réduite, les traitements des artistes des Gobelins dont maints rapports antérieurs ont constaté et déploré la médiocrité.

Le traitement du chef d’atelier est de 5 000 francs, au maximum, moins que celui d’un sous-chef de bureau. Les sous-chefs sont payés de 2 900 à 3 500 francs; ils ont tous de 20 à 30 ans d’excellents services. Deux tapissiers seulement, âgés de 50 ans et davantage, atteignent des traitements de 3510 et 3300 francs. Les traitements des tapissiers variant de 2 500 à 3 000 francs sont au nombre de 8 seulement; il y en a 19 de 2 000 à 2 500 francs et 22 de 1 200 à 2000 francs; la moyenne ne dépasse pas 2000 francs environ : c’est peu pour des travailleurs qui sont, pour la plupart de fort habiles artistes.

Les ouvrières employées à la réparation des tapisseries sont payées 40, 45 et 50 centimes l’heure. Elles travaillent 8 heures en été et 7 heures en hiver.

Deux professeurs chargés du cours supérieur de l’École reçoivent 2 400 francs par an.

Le personnel administratif se compose d’un administrateur à 8 000 francs, d’un administrateur adjoint ayant remplacé le secrétaire agent comptable retraité, aux appointements de 5 000 francs, 2 commis aux écritures, avec un traitement annuel de 2 300 francs.

L’atelier de teinture, chargé de fournir les laines et

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les soies teintes des Gobelins et pour celui de la manufacture de Beauvais est ainsi constitué : 1 chef du laboratoire et de l’atelier de teinture, 4 000 fr. ; 1 sous-chef, 3 800 irancs; 1 préparateur, 2 100 francs -,2 compagnons teinturiers, 2550 et 2550 francs.

Les gagistes ou hommes de service sont au nombre de 8, savoir : 1 surveillant-chef à 2 000 francs; >1 menuisier, 1 800 francs; 6 gagistes recevant de 1 300 à 1500 francs et 2 auxiliaires non titularisés avec le même traitement que les précédents. Le concierge est un ancien sous-officier de la garde municipale.

5 femmes ou veuves de tapissiers sont employées, à titre auxiliaire, à tenir le magasin des laines et des soies, à dévider les écheveaux et à entretenir le linge de la manufacture.

Quand nous aurons i-appelé le garde-magasin (3 400 fr. d’appointements), assisté d’un garde-magasin adjoint (2 500), chargés delà surveillance et de la responsabilité des deux magasins des laines et des soies, du magasin des tapisseries et du magasin des modèles, nous aurons passé en revue tout le personnel de la maison.

Travaux des bâtiments.

Depuis une douzaine d’années, des travaux de réfection ont remis en état une bonne partie des constructions de la Manufacture. Les ateliers, les murs de clôture, le pavage des cours, les toitures ont été successivement l’objet de la sollicitude des architectes. Mais d’importantes réparations restent à entreprendre, et elles exigeront un crédit spécial. Les magasins sont encombrés de poteaux et d’étais fort gênants, inter-

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ceptant la lumière. Il faut les faire disparaître en substituant des planchers en fer aux poutres vermoulues qu’on a été obligé d’étayer. Ce travail s’impose à brève échéance.

Depuis longtemps il a été question de remplacer les salles du musée provisoire érigé à l’occasion de l’Exposition de 1878, salles misérables, obscures, à moitié ruinées, par une longue galerie de 85 mètres de long, réunissant les spécimens les plus remarquables de l’art textile, tapisseries et étoffes, à côté d’un certain nombre de modèles anciens. Un pareil musée rendrait les plus signalés services aux artistes décorateurs qui viennent demander, à notre Manufacture, des modèles, et qu’on est obligé d’installer, faute de place et de locaux convenables, dans les plus déplorables conditions.

Dans un quartier peuplé d’artistes et d’ouvriers d’art comme celui des Gobelins, une pareille exposition permanente offrirait des ressources inestimables aux travailleurs. Elle rehausserait singulièrement aux yeux des visiteurs étrangers l’éclat et la réputation de notre vieille Manufacture nationale. Ce serait un véritable bienfait pour le quartier de Paris auquel les Gobelins ont donné leur nom.

De toutes lesadministrations ressortissant aux Beaux- Arts, celle des Gobelins est d’ailleurs, nous l’avons prouvé plus haut, la plus mal dotée, tant sous le rapport du crédit qu’à raison du petit nombre des employés.

Parlant de la place qui devait échoir dans l’évolution sociale et industrielle contemporaine aux manufactures

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nationales, M. Massé disait il y a quelques années de la manfacture des Gobelins qu’il fallait « qu’elle devînt beaucoup moins une manufacture qu’un conservatoire où, à côté des modèles anciens, seront conservés tous les procédés de fabrication de teinture et de] tissage..., qu’elle devînt une sorte d’école professionnelle où viendront se former et se perfectionner d’habiles ouvriers qui, au sortir de la Manufacture, mettront au service de l’industrie privée les connaissances qu’ils auront acquises, de façon à maintenir à la production de notre pays son caractère et sa suprématie ». Tel doit être, en effet, désormais le rôle des Gobelins et de Beauvais. Nos manufactures nationales assument, dans notre régime démocratique, des obligations et des fonctions essentiellement différentes de celles qui leur incombaient au temps où elles n’étaient guère que les ateliers magnifiques du prince. Sans doute, on l’a dit et rien n’est plus juste : les manufactures nationales laissent beaucoup à désirer. S’ensuit-il que l’État peut s’en désintéresser aujourd’hui, alors que, héritières d’un passé glorieux, elles gardent et propagent les secrets d’un art auquel notre pays doit tant de fastueuses et d’éclatantes merveilles? On ne peut ici hésiter à répondre.

Toutefois il y a lieu de faire des distinctions, précisément en ce qui concerne les Gobelins. Si l’on admet en principe que, pour justifier leur existence dans le temps présent et les sacrifices que l’État s’impose pour elles, nos manufactures nationales doivent aider, précéder, guider les industries d’art en France et non leur faire concurrence, force est bien tout aussitôt de s’arrêter à des problèmes issus de cette conception même, La question est, en effet, infiniment plus complexe

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qu’on ne l’imagine; il est difficile, pour ne pas dire impossible, de prétendre à modifier l’orientation propre à chacune de nos manufactures. Ce qui vaut pour Sèvres ne saurait s’appliquer aux Gobelins. Expliquons-nous.

Dans ce grand mouvement de l’art décoratif moderne, qui est né un peu partout d’un besoin général de style, d‘inteiq)rétation esthétique et pratique de la vie contemporaine, la céramique tient une place considérable. De remarquables artistes, hardis novateurs, ont rompu avec les traditions anciennes, instauré, au gré de leurs recherches, des procédés inconnus; ils ont recréé un art qui s’éternisait dans des formules ressassées, et la Manufacture de Sèvres, stimulée par ces hautes initiatives, s’est alors efforcée de suivre cette renaissance moderne qu’elle eût dût précéder. Les plus récentes collections exposées par Sèvres témoignent, cependant, d'un réel effort; les tonalités dures, d’ailleurs célèbres, qui rehaussaient les pièces, ont fait place à des colorations irisées, délicates, et d’une matière riche en lueurs; une recherche de sveltesse et de simplicité s’atteste aussi dans la forme et l’entente des lignes. Une certaine modération dans la composition tempère enfin ce que les essais peuvent avoir d’un peu trop imprévu. Et ce que l’on dit des porcelaines s’applique aux grès flammés, à propos desquels on se livre à des expériences heureuses. On pense, d’autre part, à installer, non loin de l’école d’application, un laboratoire d’essais oû certaines recherches, utiles à la céramique industrielle française, pourraient être entreprises. Bref, Sèvres, quoi qu’on en puisse dire, évolue normalement à la vie et à l’art contemporains. La Manufacture, sans renoncer à ses anciennes et glorieuses méthodes, sanctionne

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aujourd’hui par une collaboration appréciable ce mouvement moderne; les jeunes gens que groupe son école peuvent donc s’y familiariser avec l’esprit dont procède l’actuelle renaissance de la céramique.

En est-il, en peut-il être de même aux Gobelins? La tapisserie de haute lisse, cet art opulente! magnifique, naguère si noble et si expressif, peut-elle, doit-elle se rénover? Est-ce enfin là une industrie susceptible d’évoluer, de se perfectionner, de se moderniser? C’est, hélas! pour l’avoir cru que notre illustre manufacture à failli déchoir. La science, qui est parfois si utile à l’art décoratif — il n’en manque pas d’exemples à Sèvres — a exercé, indirectement, une influence déplorable sur les procédés de fabrication des Gobelins. On s’en souvient, Chevreul, le grand chimiste, avait trouvé d’infinies variétés de nuances pour la teinture des soies et des laines. Au lieu des belles couleurs élémentaires, vaillantes et franches, qu’on employait jusqu’alors, on crut devoir, en guise de progrès et de perfectionnement, traduire les sujets à l’aide de ces tonalités innombrables et savamment dégradées. Première erreur, qui eut pour résultat de fondre, d’assouplir, d’affadir composition et coloration; au surplus, ces demi-teintes passaient vite.

En possession de ces nuances fugaces, les tapissiers, méconnaissant cette tradition robuste et simple qui est le fondement même de leur art, s’asservirent complètement à la peinture, dont ils voulurent rendre les moindres intentions, les moindres finesses, comme si la tapisserie ne devait être que la copie d’une toile peinte! Sous prétexte aussi de perfection, les peintres, chargés des cartons, s’avisèrent de donner des compositions saturées de demi-teintes, de tonalités incer-

GOBELIiNS.

taines, et leur collaboration ne contribua pas peu à faire perdre à la tapisserie de haute lisse cet éclat somptueux, cette forte originalité par quoi elle se distinguait naguère. On crut cependant très sincèrement qu’on allait de l’avant, que les Gobelins étaient en progrès. Par une sorte d’émulation saugrenue et dangereuse, les artistes peintres auxquels on demandait des cartons et les artistes tapissiers qui recevaient mission de les exécuter, rivalisaient de virtuosité, Iss uns dans le mélange doux et brillant de motifs délicats, de tonalités claires ou atténuées, les autres dans la réalisation prestigieuse des plus ténues de ces multiples indications. A beaucoup, il parut que ces travaux-là dépassaient les vieilles merveilles des Gobelins de toute la distance qui sépare la perfection de l’ingénuité maladroite. Autant vaut dédaigner Giotto ou Ghirlandajo au nom de Pmphaël! Et l’on put craindre vraiment la faillite des Gobelins.

Par bonheur, ces années dernières, des esprits éclairés ont pu dénoncer à temps les périls de la virtuosité, le danger de ce que l’on pourrait appeler le progrès moderne aux Gobelins. On s’est aperçu que, gardienne des anciens prestiges, des us et des procédés d’antan, notre vieille Manufacture devait, pour vivre et justifier son œuvre, s’en tenir aux enseignements de son admirable passé, renoncer aux compromis où la science voudrait, sous couleur de perfection, l’induire, renoncer enfin à guider l’industrie. 11 faut, en effet, avoir désormais le courage de le dire hautement ; si, à Sèvres, c’est une nécessité de suivre étroitement la rénovation internationale de la céramique, si, à Sèvres, il faut faire du nouveau, du moderne; aux Gobelins, c’est tout le contraire qui semble s’imposer.

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La force, nous dirions presque la rareté, des Gobelins réside précisément en ce qu’ils sont le refuge intangible des procédés et de la technique loyale, simple, que l’industrie moderne du tapis a depuis de longues années déjà négligés. Les Gobelins ne sauraient donc imiter les procédés de l’industrie moderne; ils échappent et doivent échapper à son action mercantile. C’est un musée vivant d’un bel art qui a donné toute sa mesure et peut se prolonger à condition de ne rien céder de sa puissance et de son originalité primitives. L’art textile y est merveilleux et la beauté des teintures vraiment unique. S’y tenir, c’est sauver de l’oubli, c’est éterniser, sans l’amoindrir, une belle renommée française.

Les Gobelins sont donc, si l’on nous permet cette expression, un conservatoire en action de la tapisserie de haute lisse. Parce qu’ils ont tout loisir, toutes facilités de travailler selon d’antiques et d’incomparables recettes qui rendent le labeur assez onéreux, parce qu’ils sont « Manufacture nationale subventionnée par l’État», ils peuvent seuls, ils doivent remplir des obligations, maintenir une tradition superbe et coûteuse, que ne peut suivre l’industrie actuelle, soumise à la concurrence, aux sollicitations du goût et delà mode, aux exigences de la décoration moderne, à la nécessité de faire vite et bon marché. (On sait quelle singulière disproportion il y a entre le prix de revient d’un mètre carré de tapisserie des Gobelins et celui d’un mètre carré de tapisserie, calculé sur les moyennes de l’industrie privée.) Il leur appartient donc, non point de flatter les inclinations actuelles commerciales, mais de garder au contraire, dans toute leur saveur, tout leur éclat et leur plénitude de naguère, les procédés francs,

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fermes et hardis — mais lents et dispendieux — d’un art princier et national dont les réalisations ne se négocient plus guère dans notre démocratie.

On l’a compris enfin, depuis plusieurs années, et les Gobelins ont utilement réagi contre le « modernisme » qui menaçait leur prestige. On est revenu aux classifications, aux distinctions élémentaires des vieux tapissiers; on a fait bon marché des inventions trop souples de la science, et les peintres eux-mêmes ont, dans leurs cartons, respecté et préparé l’interprétation, les riches oppositions de couleurs propres à la tapisserie, Et nous assistons désormais à une renaissance de la franchise, de l’ampleur, de la netteté, de la noblesse, qui donnaient autrefois tant d’accent et de splendeur aux grandes œuvres allégoriques des Gobelins. Artisans merveilleux des présents que la République offre aux souverains étrangers, héritiers d’un passé de gloire dont ils possèdent les secrets merveilleux, les Gobelins sont un des luxes de l’État français. Certains déplorent qu’ils ne soient pas mieux organisés en vue d’un commerce qui pourrait être fort lucratif. Ce commerce serait-il vraiment lucratif? 11 est permis d’en douter. Au surplus, il ne nous paraît pas que la possession à peu près exclusive des Gobelins par l’État soit si fâcheuse. Ne sied-il pas au contraire que la République se garde d’admirables apanages qui ne peuvent que contribuer à maintenir son renom de protectrice des arts?

LES MUSÉES DE PROVINCE

Les Musées de province

On l’a dit à plusieurs reprises, et jamais cette affirmation ne fut plus exacte : les musées, et plus spécialement les musées de province, prolongent véritablement l’école; ils concourent, au premier chef, à l’enseignement de la jeunesse, du peuple, comme de l’élite intellectuelle; ils jouent donc un rôle social dont il faut exalter le caractère et grandir la portée. En même temps qu’ils exercent une influence moralisatrice, bienfaisante, et qu’ils éveillent dans l’esprit et la sensibilité de ceux qui les fréquentent des affinités profondes, ils constituent encore l’un des meilleurs et des plus éloquents modes de décentralisation artistique. En produisant les vestiges expressifs et les beaux spécimens de l’art ancien qui fleurissait dans la province, en les présentant sous le ciel même qui les vit éclore, le musée suggère l’autonomie artistique propre au pays, évoque sa personnalité, ses tendances, sa tradition, son idéal.

S’il groupe des reproductions d’œuvres étrangères, des moulages d’après des fragments architectoniques ou des bas-reliefs anciens, divers d’origine, d’époque et de signification, s’il offre ainsi en raccourci une vue d’ensemble de l’évolution artistique multiforme des siècles passés, il ne manquera point de provoquer chez tout visiteur attentif et désireux de s’instruire une étude comparative extrêmement féconde et très rationnelle. En ce cas, le musée vaudra toutes les bibliothèques d’art du monde.

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Pourquoi veut-^n enfin qu’un musée soit tout uniment rétrospectif, « historique », pour tout dire? Neconviendrait-il pas, au contraire, qu’à côté du passé, il réservât une place au présent dont c’est, semble-t-il, le droit strict de prétendre à s’y voir représenter? Précisément, en raison des prérogatives éducatrices que lui accorde l’évolution contemporaine, tout grand musée de province devrait, parallèlement aux galeries consacrées au passé, offrir une sélection de copies des meilleures œuvres modernes, et surtout installer des salles réservées aux reproductions des réalisations les plus caractéristiques de l’art industriel et de Fart décoratif tant en France qu’à l’étranger.

Un musée n’est qu’un établissement inutile, s’il se contente de grouper quelques peintures médiocres recueillies au hasard de la répartition peu méthodique que fait annuellement l’État des œuvres dont il se rend acquéreur. Et c’est malheureusement le cas de bon nombre de ces édifices. Tout au contraire, le musée d’une de nos grandes villes doit répondre aux besoins généraux de la population qui veut s’y instruire, y développer une culture générale insuffisante, comme il doit répondre aux besoins particuliers, aux exigences spéciales, aux tendances, aux « aptitudes », pour ainsi dire, de la province où il est bâti. Il lui appartient, si l’on passe cette expression quelque peu orgueilleuse, de représenter, dans la mesure de ses moyens, l’art du passé, l’art du milieu.

C’est là sans doute un idéal singulièrement difficile à atteindre, et dont la poursuite demande de grands sacrifices. Jusqu’ici, on a trop constitué des collections, des musées, sans y apporter la moindre préoccupation de logique, le moindre souci de l’appropria-

LES MUSÉES DE PROVINCE

lion des envois. Il en est résulté bien des incohérences, bien des accidents, et l’on connaît aujourd’hui tels musées de petites villes qu’il vaudrait mieux supprimer plutôt que d’en laisser subsister la dérisoire indigence. A cet empirisme, il faut opposer désormais une méthode rationnelle, un plan défini en rapport avec la véritable destination actuelle des musées de province. Sur quelles bases, d’après quels principes, ces établissements doivent-ils ou devraient-ils être réorganisés? A cette question qui] n’a jamais eu plus d’intérêt qu’à notre époque, maints critiques érudits, maints psychologues se sont chargé de répondre. Et de toutes les études auxquelles cette recherche a donné lieu, l’une des meilleures, après les travaux de M. Louis Gonse, est assurément celle à laquelle le docteur Leblond, président de la Société académique de l’Oise, s’est livré, il y a quelques années, au cours d’une conférence qui portait sur l’édification, alors en projet, d’un nouveau musée de Beauvais.

Avant d’entrer dans le vif du su jet, avant de préciser les données sur lesquelles il fallait selon lui construire et organiser, M. le docteur Leblond s’est judicieusement avisé de passer en revue et de classer nos plus notoires musées de province ; certaines de ces constatations mettent remarquablement en valeur les qualités de quelques-uns de ces établissements, et l’insuffisance ou tout au moins l’incohérence du plus grand nombre.

« Que sont les Musées de province^ dit-il; comment les diviser? En deux catégories ; ceux des grandes villes, les capitales régionales; — ceux des petites villes, de modeste importance, qui ont su garder une part de leur originalité.

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Nous avons dit que les musées sont nés à la suite des conquêtes de la Révolution et de l’Empire : ils ont grandi peu à peu selon les hasards des achats aux Salons, des envois de l’État ou des legs des collectionneurs. « Ces musées, véritables dépôts de tableaux, créés par le Premier Consul en l’an VIII, devaient donner aux habitants des départements une part dans la distribution du fruit de nos conquêtes et dans l’héritage des œuvres des artistes française

« Plus tard, en 1811, un grand nombre de toiles étrangères fut encore réparti entre ces grands musées; et sous Napoléon III l’acquisition de la collection Campana vint encore s’y ajouter. Dès lors, on acheta « à tort et à travers » de la peinture et de la sculpture, sans distinction d’écoles ou de régions, avec l’espoir d’un envoi de l’État ou d’un legs de Sociétés artistitiques locales. Le programme de quelques directeurs des Beaux-Arts fut pendant longtemps : distribuer des œuvres d’art à toute ville de France pour y attirer des visiteurs®. »

Pourtant quelques-uns de ces musées ont su garder une certaine originalité qui les rend très dignes d’attention : notamment le Musée de Picardie à Amiens, le Musée Lorrain à Nancy, le Museon Arlaten ou Musée ethnographique d'Arles. Ils symbolisent l’esprit de nos provinces du nord, de l’est et du midi. Ce que ces villes (trop rares) ont essayé de faire, un critique d’art, M. Girodie, voulait récemment le généraliser, en conseillant de créer, dans un dessein essentiellement pédagogique, les musées spéciaux. Selon lui, on devrait

1. Louis Gonse ; Les Chefs-d'œuvre des Musées de province, 1900.

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