Les Musées d'artistes français dans leurs provinces
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classer toutes les œuvres d’art qui sont en France en quatre catégories officiellement distinctes : l’Art ancien étranger qui serait collectionné au Louvre; l’Art moderne étranger, au Luxembourg ; l’Art français, ancien ou moderne, dont une partie serait rassemblée au Petit-Palais, à Paris, et une partie confiée au musée de chaque ville de province, suivant l’origine et les affinités, suivant les traditions de chaque artiste.
Ainsi au Petit -Palais seraient recueillies toutes les œuvres d’artistes nés à Paris et celles d’artistes provinciaux dont les œuvres intéressent Paris. Le Louvre céderait à tel ou tel musée de province les œuvres des maîtres français qu’il possède; et il recevrait en échange tous les chefs-d’œuvre étrangers disséminés en province (les Rembrandt, les Van Dyck, Rubens, Titien, Véronèse, Holbein, Murillo, etc.). De même le Luxembourg garderait les œuvres d’art étranger moderne : il donnerait aux musées de province toutes les œuvres d’artistes français nés en province et celles dont les auteurs ont étudié telle ou telle région de France. Nous aurions ainsi une série de musées originaux : flamands, picards, normands, champenois, lorrains, bourguignons, lyonnais, provençaux, gasçons, bretons, etc.
« Déjà n’a-t-on pas vu se créer, en province, les musées Carpeaux à Valenciennes; La Tour à Saint- Quentin*; David d’Angers à Angers; Ingres à Montauban; etc.? Les envois de l’État, les achats des différentes sociétés artistiques provinciales ne s’attachentils pas davantage aujourd’hui à encourager ce mouve-
1. Voir l’admirable édition des pastels de La Tour par M. Bulloz et précédée d’une étude de M. Lapauze.
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ment régional? Il serait intéressant de généraliser, autant que possible, ces tentatives originales et d’introduire le musée d’artistes locaux dans tout musée municipal. Cette conception de M. Girodie, déclare M. Leblond, est fort originale, mais c’est une utopie, il faut l’avouer. Pourtant un tel musée serait possible en quelques villes. »
Nos Musées de province.
Étudiant ensuite l’organisation de quelques-uns de nos meilleurs musées de province, M. Leblond porte sur le très beau musée de Picardie, à Amiens, où l’on admire l’une des plus nobles et des plus harmonieuses compositions de Puvis de Chavannes, le jugementintéressant que voici :
« Amiens. — A Amiens, ancienne capitale, centre d’une région où l’originalité des mœurs, des costumes, du dialecte même, n’a pas trop souffert encore de l’attraction parisienne, ni de communications trop faciles, le musée de Picardie paraît le plus complet et le moins fermé aux manifestations qui ne sont pas seulement archéologiques. Ce superbe monument a été construit à frais énormes au moyen de quatre loteries successives dont la première était d’un million. Le visiteur peut dire, en montant le grand escalier d’honneur : « Ave, Picardia Nutrix, » car il y trouvera tout ce qui fait l’histoire d’une région, tout ce qu’a produit la Picardie : Archéologie, Beaux-Arts, Histoire naturelle sous toutes ses formes. Ethnographie.
« Pourtant, si l’on peut y admirer les tableaux de l’ancienne confrérie Notre-Dame du Puy d'Amiens,
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usage curieux qui montre une association poétique encourageant les Beaux-Arts du xv° au xviP siècle ; si les artistes de la région y sont dignement représentés, il faut dire que la plupart des peintures du musée de Picardie appartiennent à toutes les écoles françaises et étrangères; il y a là des chefs-d’œuvre dignes du musée du Louvre : ce n’est plus une section d’un musée original. »
Les observations que contient en dernier lieu l’appréciation de M. Leblond sont d’ailleurs corroborées par une note administrative, en date du 12 février 1906, dans laquelle l’inspecteur des musées préconise un nouveau classement et le groupement des œuvres des artistes régionaux. L’administration municipale et la conservation seraient, paraît-il, disposées à créer une section d’art décoratif qui rendrait évidemment de grands services.
Le musée lorrain, à Nancy, à l’encontre de la majorité des autres établissements de province, est plus particulièrement un musée régional d’art et d’industrie. De même que le musée des Vosges, à Épinal, qui, à côté de richesses d’un intérêt artistique général, présente de belles collections d’antiquités vosgiennes et nombre d’œuvres caractéristiques d’artistes lorrains, le musée de Nancy évoque d’une manière pittoresque et très exactement le passé d’art de la province et de la race lorraine. « Avec les collections, écrit M. Leblond (reliques de l’antiquité, monuments anciens, personnages illustres et série complète des monnaies de la Lorraine), il y a de merveilleuses collections de mobiliers et de faïences locales; mais on n’y trouve aucun spécimen de la bijouterie moderne, ni de la céramique et de la verrerie artistiques qui ont fait à
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cette ville, en ces dernières années, une réputation si méritée. »
On est amené à conclure que nos grands musées de province sont quelque peu spécialisés. C’est assurément le cas du plus grand nombre; il en est, cependant, dans la quantité, qui constituent de remarquables exceptions, et présentent, tant en archéologie et en beaux-arts qu’en art décoratif et industriel, des collections fort bien composées. Les meilleurs dans ce sens sont assurément ceux de Saint-Étienne et de Roubaix; il faut les mettre hors de pair et les considérer l’un et l’autre comme des musées-types qu’il convient de proposer en exemple.
A Roubaix, le musée national est annexé à l’École nationale des Arts industriels de Roubaix dont on connaît l’importance et la prospérité; c’est un établissement, rationnellement compris, et dont on peut dire qu’il répond pleinement aux exigences de la culture générale artistique et aux besoins particuliers très précis de cette région, l’une des plus industrieuses et des plus actives de France. Divisé, pour ainsi dire, en quatre sections distinctes, ce musée, complètement réorganisé par les soins érudits et incessants de M. Victor Champier, contient un musée de peinture, un musée de tissus, un musée de sculpture, un musée d’histoire de l’art et de l’art décoratif.
Sur les cimaises du Salon de peinture, les toiles s’offrent à la vue, soigneusement classées par époques et par écoles. Ici, c’est Annibal Carrache, là-bas, c’est Dehodencq. Dans le musée des tissus, à l’importance et à l’intérêt duquel nous ne nous arrêterons pas, 2 500 pièces anciennes ou modernes, significatives, classées, sont présentées dans des vitrines. Des oeuvres
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modernes, dues à d’excellents artistes, voisinent, dans la galerie de sculptures, avec les meilleurs moulages classiques. Enfin, la section de l’histoire de l'art et art décoratif, récemment constituée, comprend plus ]de 300 dessins, aquarelles et photographies de toutes les écoles; on y voit, en outre, des « galvanos », des médailles et des bijoux, des collections de Sèvres, des grès llammés, etc., etc. Tel est ce musée. Tout éloge est vraiment superflu. Et l’on imagine aisément toute l’efficacité de l’influence qu’il peut exercer tant sur le goût et la culture professionnelle des artisans du pays que sur la qualité de la production décorative elle-même.
Le musée municipal d’art et d’industrie, à Saint- Étienne, n’est pas moins remarquable. Un égal souci de logique, d’ordre et d’utilité a présidé à sa constitution comme à son ordonnancement. Les salles consacrées à la peinture sont fort riches en œuvres de premier ordre dont quelques-unes sont signées Delacroix, Fragonard, Greuze, Raffet, Decamps, Oudry, Géricault. Il y a des Porbus, des Terburg, des toiles attribuées aux Van Eyck, à Breughel, à Lippi, à Albert Dürer. D’autre part on a groupé dans une section spéciale toutes les œuvres des artistes de la région et les industries d’art du pays : armurerie, rubannerie, ameublement, serrurerie d’art, ont permis de constituer une très importante et très pittoresque collection de l’art décoratif autochtone.
Plusieurs musées de province possèdent d’ailleurs maintenant une section d’art décoratif, insuffisante souvent, au demeurant toujours utile. Au musée d’Arras, on peut admirer, à côté de la section des beaux-arts, dans les galeries du « musée industriel », de merveil-
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leux modèles de dentelles anciennes. Les œuvres d’art appliqué tiennent également une place importante au musée de Besançon, au musée de Vire, au musée de Nice, au musée de Marseille. Des collections rétrospectives d’art régional et d’archéologie locale figurent dans un certain nombre de musées de province, notamment à Grenoble, à Pau, à Mont-de-Marsan, à Montbéliard, à Douai, à Gray.
Le plus souvent, c’est fortuitement, ou à la suite de dons, de legs et d’initiatives heureuses, que la plupart de ces établissements héritent des richesses qui en sont le plus bel attrait. Si l’on en excepte certains, dont l’inoubliable musée de La Tour, à Saint-Quentin, le musée Ingres, à Montauban, et quelques autres, sait-on d’ailleurs que plusieurs de nos musées de province peu connus sont riches en chefs-d’œuvre et en morceaux remarquables? La « Belle Zélie », cette merveille, est à Rouen; Van Loo, Philippe de Champaigne, le Caravage, Boucher, Rude et David d’Angers rehaussent l’éclat du musée d'Angers. Pérugin, Rubens, Véronèse sont sur la cimaise au musée de Bordeaux, A Périgueux, le musée, qui a d’admirables collections préhistoriques et lapidaires, laisse admirer un Isabey, un Decamps, un Tiepolo; on voit un Murillo, un Greco, un Ribera, à Pau; un Jean Jouvenet, d’ailleurs mal restauré, à Mont-de-Marsan.
C’est chose notoire et significative, d’ailleurs, qu’à côté de toiles médiocres ou sans valeur aucune, recrutées de ci de là, au hasard des donations, des recommandations, des envois, les cimaises de bon nombre de nos musées de province offrent brusquement des pièces d’une valeur insoupçonnée. Certaines vitrines recèlent d’incomparables collections lapidaires, telles
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celles des musées de Beauvais, de Saint-Omer, de Saintes, d’antiquités gallo-romaines et d’objets préhistoriques, comme celles du musée de Dax, du musée de Périguenx. De fort beaux bijoux antiques sont exposés au musée de Péronne. Au musée de Saint-Lô, s’offrent à la vue de fort belles tapisseries, mal exposées, et un Jordaens; le musée du Havre contient une remarquable sélection des œuvres du peintre vigoureux et sensible que fut Boudin. Isabey, Joseph Vernet sont au musée de Carpentras. Au musée de Bourg-en-Bresse, on découvre soudain neuf beaux dessins de Puvis de Chavannes; au musée de Dinan, un Dehodencq.
En revanche, de l’avis même des inspecteurs des musées, certains autres de ces établissements sont vraiment « comme s’ils n’étaient pas ». L’insuffisance de l’installation, précaire ou hasardeuse, il n’y a d’égale que l’indigence des « collections », si l’on peut se servir, en l’espèce, du terme singulièrement prétentieux de « collections ». C’est dans cette catégorie peu recommandable qu’il faut classer notamment les musées d’Avesnes, dans le Nord ; de Saint-Pol, dans le Pasde-Calais; de Mortagne, dans l’Orne (peut-on dire, d’ailleurs, de cette dernière ville qu’elle a un musée?); de Saint-Servan, dans l’Ille-et-Vilaine; d’Auxonne, dans la Côte-d’Or; de Poligny, dans le Jura; etc. La liste, malheureusement, pourrait être allongée à loisir. Cette indigence, d’ailleurs, loin de désoler les intéressés, leur semble indifférente, et une telle liberté d’esprit ne va pas quelquefois sans une certaine ironie. Nous n’en voulons pour témoignage que cette note textuelle d’un inspecteur, sur l’ordonnancement d’un musée situé dans une ville de province, dont, par politesse,
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nous tairons le nom : « Au premier étage d’un bâtiment transformé, on trouve une salle. Au-dessus de la porte d’enti'ée, il y a l’inscription : <i Musée ». Il n’y a rien dans cette salle; les quelques tableaux appartenant soit à l’État, soit à la ville, sont dans la salle des mariages et dans la salle du conseil municipal. Ces œuvres sont disposées pour orner les salles et non pour être étudiées par le public. En résumé, il n’existe pas de musée. » Voilà qui se passe de commentaires.
Au regard des musées où figurent des pièces intéressantes, combien d’autres sont mal dotés ! Combien d’autres surtout sont installés dans des conditions si précaires, que c’est miracle vraiment de les voir échapper aux risques qui les menacent! Les inspecteurs des musées ont signalé, cette année même, que de graves dangers d’incendie, résultant d’une insécurité manifeste, menaçaient, parmi tant d’autres, les musées de Saint-Lô, de Saint -Calais, de Dax et d’Auch. Ce dernier est particulièrement exposé ; « C’est un escalier du musée, dit l’inspecteur, qui sert de foyer au théâtre; il arrive que le public y fume malgré la défense ». Cette brève citation suffît et nous dispense d’énumérer d’autres risques : elle a, par elle-même, quelque éloquence. Le péril est signalé, malheureusement en pure perte; il semble qu’on ne puisse se résoudre à le combattre quand il en est temps.
Le Musée populaire régional.
Les grands musées de province que nous venons de signaler font singulièrement ressortir, pour peu qu’on les compare, la fâcheuse multiplicité des directions
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qu’ont suivies ceux qui avaient été chargés de les organiser ou de les compléter. Certains de ces établissements gardent d’admirables œuvres, des ouvrages rares et de premier ordre, sans pour cela remplir, en aucune sorte, le rôle qu’on voudrait leur faire jouer. D’autres musées, au contraire, moins bien pourvus, répondent cependant davantage aux besoins de la population. C’est l’éternelle question de l’appropriation, souvent posée, trop souvent mal résolue.
A part les quelques exceptions remarquables sur lesquelle nous venons d’insister, nos grands musées sont surtout historiques; ils présentent des collections de hasard, groupent des œuvres qui appartiennent aux époques les plus diverses. Pêle-mêle, des peintures du XV', duxvii*. duxviii', du xix' siècle, les unes intéressantes, les autres inférieures, d’origine, d’inspiration, de facture absolument dissemblables, s’offrent à la vue. L’archéologie, les objets d’art y occupent parfois une place importante, mais leur classement est défectueux. Sont-ce là vraiment des établissements qui «continuent l’école » ? Peut-on s’en reposer sur eux du soin de contribuer à l’éducation populaire? Ne demandent-ils pas, tels qu’ils se présentent, à ceux qui les visitent, un sens critique afflné, nécessaire pour faire le départ du bon et du médiocre, de l’intéressant et de l’inutile?
Une réforme s’impose donc, quant à l’organisation et au fonctionnement des musées de nos plus importantes villes de province. Dans les petits centres régionaux, il n’y a pas moins à faire. Certains musées de nos petites villes sont d’une lamentable indigence; des documents administratifs récents le prouvent, hélas !
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surabondamment. Leurs cimaises ne présentent que quelques « morceaux * à peu près sans valeur, dont l’assemblage, poursuivi sans goût ni méthode, est parfaitement saugrenu. L’influence, l’action, l’intérêt de ces établissements sont nuis, et il n’est point étonnant que les municipalités s’en désintéressent rapidement.
Au lieu de chercher à constituer, ici et là, des collections coûteuses et nécessairement inférieures d’œuvres modernes, ne vaudrait-il pas mieux instituer, à la place, des musées populaires régionaux, dont l’établissement, fort peu dispendieux, apporterait enfin au pays où ils seraient placés les éléments d’études générales dont il est actuellement dépourvu. M. Leblond a traité cette question fort intéressante et donné d’utiles précisions sur les modes de fractionnement du musée populaire régional.
Son principe, dit-il, est de recueillir, outre des souvenirs d’histoire locale, un certain nombre de représentations de belles choses : moulages pour remplacer les chefs-d’œuvre de la statuaire et de l’architecture, gravures pour reproduire les tableaux des grands maîtres; enfin collections de géologie, minéralogie, zoologie, botanique, formant un véritable livre d’histoire naturelle régionale.
Déjà un musée d’étude-type a été créé au Trocadéro, le Musée de Seulpture eomparée, où toute la sculpture monumentale française (du xr au xviii' siècle) est représentée dans ses chefs-d’œuvre : on peut y admirer notamment les moulages des portes de plusieurs cathédrales.
A ce musée est adjoint un atelier de moulages identiques à ceux qui peuplent les salles et que leur perfection égale aux originaux.
A peu de frais, on peut acquérir toutes ces merveilles : portes de cathédrales, tombeaux, statues, cheminées monumentales, etc.
Les villes peuvent même recevoir ces moulages en pur don de l’État : il leur suffit d’en payer les frais d’envoi.
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De pareils ateliers fonctionnent d’ailleurs à côté de tous les grands musées d’Europe et livrent à très bas prix des moulages fort réussis.
Dans ce musée populaire, on offrirait à l’admiration des visiteurs, par exemple des fragments du Parthénon, la Victoire de Samothrace, la Vénus de Milo, Laocoon, Antinoüs, des portails de cathédrales, les portes du Baptistère de Flol’ence, la Fontaine des Innocents, de Jean Goujon; leMilon, de Puget; le Voltaire, de Houdon; la Marseillaise, de Rude; la Danse, de Carpeaux; le Victor Hugo, de Rodin; etc.
Dans un tel musée, les tableaux qui ne seraient pas des chefs-d’œuvre devraient être remplacés par une collection de belles gravures représentant les toiles célèbres; mais on y conserverait les œuvres des peintres locaux qui ont une valeur artistique ou un intérêt local (Thibaudet).
Telle est, pour quelques critiques d’art, la façon de comprendre un musée régional, populaire, vraiment démocratique, qui doit avoir à la fois un rôle esthétique et une valeur documentaire.
Depuis quelque temps déjà, on a compris à l’étranger — il nous plaît d’ailleurs de reconnaître qu’on y est venu également, en France — on a compris qu’à côté de la mission éducatrice qu’assume, que doit assumer le musée, il en était une autre, plus spéciale, moderne, tout ensemble utilitaire et esthétique à laquelle il ne pouvait se soustraire. Et c’est la raison pour laquelle bon nombre de musées provinciaux à l’étranger présentent, parallèlement aux collections historiques, dont le rôle est moins amoindri, des collections excellemment composées des reproductions les plus intéressantes et des spécimens les meilleurs de l’art industriel et de l’art décoratif contemporains. Les conservateurs de ces établissements ne s’en tiennent d’ailleurs pas là, et donnent de jour en jour plus d’importance à cette partie vivantedu musée. L’Étatenvoie régulièrement, échange, prête ou donne de nouvelles pièces décoratives, encore
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ignorées ; et, de la sorte, la population intelligente et industrieuse d’un centre provincial, si éloigné qu’il soit, se tient, par l’intermédiaire du musée, au courant du mouvement d’art industriel décoratif moderne, auquel elle peut ainsi collaborer. L’incessante circulation de modèles inédits, d’exemplaires récents, à travers les musées provinciaux à l’étranger, donne à cet établissement une influence, une action qui sont en raison directe de leur vitalité. Dès lors, on va au musée, non par désœuvrement, mais par besoin, par nécessité, par plaisir, assuré quel’on est d’y voir des objets imprévus, d’y découvrir, plastiquement réalisées, des idées, des applications nouvelles, et surtout d’y letrouver une mise en œuvre, non du passé, mais de la vie moderne.
Les musées d’art décoratif, dont on devine toute l’importance dans un certain nombre de nos régions où furent et sont encore si prospères les industries d’art, sont enfin fondés en France. A Paris, à Lyon, à Saint-Etienne, à Roubaix, à Auhusson, Lille, Limoges, Besançon, Troyes, constitués d’une manière à peu près rationnelle, ils rendent déjà de grands services aux industriels, aux artisans, aux jeunes gens. En même temps qu’ils font admirer les modèles prestigieux de naguère, dont l’assemblage fait saisir la belle tradition, la grâce, le style de la spécialité décorative de la province, ils présentent des collections d’œuvres d’art appliqué, choisies parmi les meilleures de celles qu’ont récemment produites l’effort industriel et décoratif du pays et l’effort des nations voisines. On y trouve encore des bibliothèques, des estampes et de multiples reproductions photographiques. C’est ainsi que ces musées, pratiques et esthétiques, suscitent des initiatives, ins-
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truisent et guident des artisans intelligents, qu’ils parachèvent vraiment l’œuvre de nos écoles d’art décoratif et qu’ils concourent au développement et au relèvement de ces industries d’art dont la France se targue à bon droit.
Conclusion.
En résumé, que sont actuellement, vus de haut, nos musées de province? Le plus souvent, des collections d’œuvres modernes ou anciennes, groupées au hasard des dons et des circonstances, ou bien des musées archéologiques, ou bien des musées régionaux, ou bien encore des musées d’art décoratif. Rarement, il leur arrive de cumuler ces diverses fonctions; tantôt ils n’ont pas d’unité, tantôt ils en ont trop, ils sont trop spécialisés. Autant de lacunes. Que devraient-ils être?
Pour répondre à cette question, il n’est besoin que d’étudier d’un peu plus près les véritables destinations des musées de province à notre époque. Et l’on en déduira les caractéristiques de ce que l’on pourrait appeler le « musée-type i>. Ce musée idéal — dont peuvent actuellement s’enorgueillir quelques-unes de nos grandes cités provinciales — doit répondre à trois fins, à trois nécessités distinctes; il doit être à la fois, historique, esthétique, pratique.
Historique. — Il appartient, en effet, à ceux- qui le constituent d’y « rassembler avec soin, écrit M. Leblond, tous les vestiges du passé trouvés dans la province, conserver les souvenirs des hommes et dés
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monuments disparus (vitraux, tableaux, dessins, gravures), et les spécimens bien choisis de l’histoire naturelle régionale ».
Esthétique. — Cela signifie qu’à ce premier musée archéologique il sied de joindre « un musée des Beaux- Arts où les œuvres auraient les unes une valeur esthétique, classique, générale, les autres une valeur documentaire et d’intérêt local ».
Sans doute, il est fort bien, dira-t-on, de préconiser une telle réforme, encore faut-il qu’elle soit possible. Et comment rassemblera-t-on dans tous les musées de province des œuvres significatives, remarquables? Les ressources actuelles fussent-elles, décuplées, n’y pourraient suffire. On peut tourner cette objection, et voici comme M. Leblond s’y prend : « S’il n’est guère possible de rassembler, dit-il, en un musée de petite ville des types de chefs-d’œuvre en peinture et en sculpture, ne peut-on pas du moins en exposer aux visiteurs de fidèles moulages et de parfaites gravures? » L’idée est excellente, elle contient en principe un vrai programme d’éducation et, du même coup, condamne les procédés employés jusqu’ici pour constituer des collections. Un musée de province — ceci s’entend plus spécialement pour les petites villes — ne doit pas être une «t attraction » pour les visiteurs étrangers. 11 n’a que faire en somme de tel ou tel morceau isolé dont rien, bien souvent, n’explique la présence inattendue. Il importe, au contraire, qu’il soit avant tout un établissement de libre instruction artistique. Et voilà pourquoi, au lieu de lui envoyer de-ci, de-là, quelques paysages acquis aux Salons et destinés à voisiner avec de copieux panneaux brossés par d’obscurs élèves de
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David ou de Guérin, il vaudrait mieux les doter de belles reproductions des chefs-d’œuvre des maîtres français et étrangers, anciens et modernes. Tous y gagneraient : l’État, à qui de tels envois coûteraient peu, les visiteurs, dont l’esprit et la sensibilité s’enrichiraient autant que la culture, et par surcroît les maîtres dont l’œuvre, ainsi propagée, grouperait des admirateurs nouveaux et sincères.
Pratique. — C’est l’évolution même de l’art et de la société moderne qui le veut ainsi. Tout musée de province doit réserver une place au présent, à l’art tel qu’on l’applique, de toutes parts et sous toutes les formes, à la vie. D’où la nécessité d’installer unie galerie d’art décoratif « où, dit encore M. Leblond, se trouveront en une série de comparaisons documentaires, les différentes manifestations artistiques du pays *.
Mais, pour donner aux musées de province la vie et l’action bienfaisante qu’on doit attendre d’eux, il faudrait que l’État aidât plus sérieusement les villes qu’il ne le fait. Ce n’est pas 15 000 francs, mais 100 000 francs qu’on devrait leur accorder annuellement. Les écoles, les bibliothèques sont subventionnées par l’État. Les musées, centres merveilleux d’éducation populaire, ne le sont pas. Ils n’ont pour la plupart ni les cours naturels ni les catalogues qu'ils méritent. Un musée doit conserver, exposer, instruire. Avec M. Roger Marx, l’érudit inspecteur général, nous réclamons un budget des musées.
Telles sont les fins qu’il convient, à notre sens, de poursuivre, si l’on veut organiser rationnellement les musées de province et leur garantir les moyens
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d’exercer cette féconde action morale dont notre démocratie leur confie le privilège.
M. Engerand a déposé à la date du 16 mars 1905, |
sur le bureau de la Chambre, le projet de résolution suivant qui a été renvoyé à la Commission de l’Enseignement et des Beaux-Arts.
La Chambre invite le Gouvernement à nommer une Commission extraparlementaire qui sera chargée de reconnaître J la situation actuelle des musées de province, l’état des ri- ' chesses d’art qui s’y trouvent, et les moyens de mettre en valeur ces collections avec le concours de l’État et des municipalités intéressées. ;
M. Engerand fondait avec raison ce proj et sur plusieurs ordres de considérations très intéressantes. Il s’inspirait tout d’abord de l’idée féconde de décentralisation que le Ministre de l’Intérieur Chaptal, au 14 fructidor an VII (1'”^ septembre 1800), préconisait déjà dans son rapport au Premier Consul, sur l’état des collections artistiques de la France : « Paris, disait Chaptal, doit se réserver les œuvres qui tiennent le plus essentiellement à l’histoire de l’art, mais l’habitant des dépar- | tements a droit aussi à une part sacrée daps l’héritage \ des œuvres des artistes français. Cette considération qui .J naît d’un sentiment de justice — tous les contribuables [
alimentent le budget des Beaux-Arts comme les autres i budgets — doit encore se fortifier de l’idée qu’elle est conforme aux intérêts de l’art. Certaines œuvres réparties dans le pays qui les vit naître, y prendront un nouvel attrait par les traditions régionales. »
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Bonaparte souscrivit aux conclusions du rapport de Chaptal, en envoyant, surtout en 1811, après la campagne de Prusse, un certain nombre des tableaux et objets d’art au Louvre, déjà encombré, et aux musées des principales villes de province.
Après Napoléon, de semblables envois se succédèrent sous les différents régimes. En 1895, la République accorda même aux musées de province la personnalité civile et la faculté de capitaliser. Mais on oublia de préciser l’état exact de leurs richesses et de codifier les droits et devoirs respectifs de l’État et des municipalités. Sans doute, et M. Engerand a le tort de sembler l’oublier, divers décrets et circulaires ont établi la responsabilité des villes et des conservateurs de musées et stipulé certaines sanctions répressives; mais, d’une manière générale, on peut dire que, faute d’une législation précise, malgré la loi du 9 fructidor an III, le décret du 25 mars !85'2 et la circulaire du 25 avril 1886, malgré les rapports des inspecteurs des Beaux- Arts et à part quelques rares exceptions, la province et l’État vivent dans l’ignorance de leurs richesses artistiques et de leurs obligations réciproques.
C’est à combler ces deux lacunes que M. Engerand voulait voir s’appliquer les efforts d’une Commission extraparlementaire par où seraient mises en œuvre, sous la direction autorisée de M. le Sous-Secrétaire d’État aux Beaux-Arts, toutes les sources d’information et toutes les ressources de codification.
Parmi les sources d’information, il en est une que M. Engerand signalait avec d’autant plus de justice que, malgré tous les services rendus par elle, elle risquerait, si l’on n’y prend garde, de se tarir faute de crédits suffisants. C’est la publication admirable entre-
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prise sur l’initialive de l’éminent directeur des Beaux- Arts, M. de Chennevières, sous le nom d'inventaire des richesses d'art de la France.
Malgré de sourdes oppositions, malgré la raréfaction des crédits ou une inertie plus dangereuse encore, la Commission chargée de ce travail, bien diminué depuis trente ans, a continué son œuvre, modestement, obscurément, sans jamais se rebuter. Grâce à quelques collaborateurs dévoués, la collection de l’inventaire compte aujourd’hui vingt volumes, comprenant des études très documentées.
Comme le remarque fort justement M. Engerand, l’œuvre de la Commission ne devait pas seulement se borner à un travail de découverte et de statistique, mais encore, selon la parole de Cha^Dtal, aboutir à un échange judicieux de tableaux entre les musées qui, dans le Midi, par exemple, sont peuplés d’œuvres de peintres du Nord et dépourvus souvent de productions de leurs artistes régionaux.
En même temps, pour donner satisfaction à la troisième réclamation de M. Engerand, il fallait appeler, dans cette Commission, des jurisconsultes plus spécialement chargés de codifier les divers décrets et circulaires et d’établir les obligations réciproques. On sait, en effet, et ce n’est pas là la moindre bizarrerie de la situation actuelle, que les municipalités, malgré les circulaires, s’attribuent la propriété des œuvres exposées dans leurs musées. Elles en classent quelquesunes sous ce titre : « Don de l’État i.
L’État, de son côté, déclare avec raison que ce sont non des cadeaux mais de simples prêts mis à la disposition des communes sous réserve d’un entretien convenable. Jouant sur les mots, certains conservateurs,
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heureusement fort rares, sous prétexte d’entretenir et de conserver les œuvres qui leur sont confiées, s’ingénient à les retoucher selon leur fantaisie, et ces retouches, pour la plupart, aboutissent à des transformations ou plutôt à des déformations grossières que les soupentes des fameux greniers dissimulent aux inspecteurs des Beaux-Arts.
Enfin certaines salles de musées de province, toujours faute d’espace et de crédits, sont avoisinées de locaux destinés à de tous autres usages, qui constituent pour leurs expositions de perpétuels dangers d’incendie ou de destruction. Telle municipalité, par exemple, avait jugé à propos de louer le rez-de-chaussée de son musée à un chiffonnier pour s’y loger et y déposer sa marchandise. Tel autre musée est situé au-dessus des salles d’écoles et d’un bureau de police, et sillonné dans tout son développement par un réseau de conduites de gaz. Un troisième, lors d’une visite présidentielle, devint l’annexe d’une vaste cuisine, et c’est miracle' si les tableaux ne furent pas brûlés ou détériorés par la fumée et la vapeur des fourneaux!
Pour remédier à ce déplorable état de choses, M. Engerand proposait à la Commission de confirmer par une loi très nette, aux envois de l’État, le caractère de « dépôts », de décréter, comme cause de retrait le défaut d’entretien des tableaux, le refus persistant de les exposer et l’insécurité manifeste des locaux.
Pour mettre au point toutes les questions intéressant l’organisation et le fonctionnement des musées de province, la Commission dont M. Engerand avait proposé la nomination a été instituée par M. le Sous- Secrétaire d’État; on s’est appliqué à y faire figurer
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tous les éléments susceptibles de prêter en la circonstance un concours éclairé et actif. Le rapport général de cette commission a été confié à M. Henry Lapauze, dont on pourra consulter avec fruit les conclusions corroborées par des décrets officiels qui régissent la législation et la réorganisation des musées de province, sous la tutelle de l’État.