‹ Les beaux-arts et la nation; introduction de Paul Louis GarnierChapitre 7 sur 31 · L’ENSEIGNEMENT A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

L’ENSEIGNEMENT A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS

nous préoccuper des sanctions officielles. Le progrès ne se décrète pas. »

M. Eugène Carrière, l’illustre maître dont la France artiste déplorera longtemps la perte, n’était pas moins affirmatif dans les critiques qu’il dirigeait à l’endroit des salons, de l’École des Beaux-Arts et de l’Enseignement officiel. 11 estimait que les salons actuels ne sont que des bazars ouverts à la surproduction continuelle et au snobisme mondain, mais en réalité inaccessibles au bon sens et au goût du grand public qu’ils dédaignaient, faute d’en comprendre les aspirations.

Et nous ignorions sans doute aujourd’hui ce qu’il pensa sur l’accord nécessaire de l’artiste avec la nation, si l’affection presque filiale de M. Jean Delvové n’avait réuni ses notes, rapporté ses conversations, publié ses lettres, dans un livre qu’on ne peut lire sans émotion et qui devrait être le bréviaire de tous les artistes de notre temps.

Eugène Carrière souffrit de cette aristocratie acquise de l’artiste ; il n’y voyait pour ce dernier aucun avantage. Se retranchant de l’humanité, ne vivant ni avec ses semblables, ni avec les passions, les idées de son époque, l’artiste était, selon lui, irrémédiablement condamné à la médiocrité et au dessèchement. D’ailleurs, à en croire M. Jean Delvové cité par Jean Frollo dans un remarquable article du Petit Parisien, il suffit de voir la manière dont l’art est enseigné dans nos écoles officielles, pour se rendre compte de la justesse des critiques de Carrière. C’est d’abord notre École des Beaux-Arts, dont le seul nom irritait le peintre. 11 n’y avait pas de beaux arts, tous les arts se valant. « On effraie l’esprit, écrit-il, on crée la superstition artistique comme la superstition religieuse, au bénéfice d’un

LA PÉDAGOGIE ESTHÉTIQUE

clergé et d’une caste qui bénificiera de ce mystère artificiel. » Quant à l’enseignement, il est donné par des professeurs que l’on aperçoit deux à trois heures par semaine et qui, pressés par leurs propres travaux, jettent des regards hâtifs sur leurs élèves. Et, depuis des siècles, ce sont les mêmes études, les dessins d’après l’antique et tous les sujets sont puisés dans une mythologie fabuleuse, à laquelle personne ne croit plus. Le couronnement de tous ces travaux est l’École de Rome, et Carrière, qui fut logiste, nous dit combien le rôle de la villa Médicis est mesquin dans la formation d’une véritable personnalité.

« Mais Eugène Carrière, comme tous les créateurs, connaissait la vanité de toute critique si elle n’a pas comme postulat la volonté de reconstruire. A cet enseignement officiel, si froid, si éloigné de la vie, il rêvait d’en substituer un autre ou la fraternité régnant entre le maître et les élèves se propagerait au dehors, s’étendrait à tous les métiers, à tous les hommes, et, s’élargissant toujours, se mêlerait à la vie même de l’humanité. 11 a laissé des notes sur cette Académie universelle et populaire des Beaux-Arts qu’il voulait mixte ; il avait même choisi par avance un emplacement pour l’édifier; c’était sur les terrains dominant les Buttes-Chaumont. Tout d’abord Carrière veut qu’il règne entre les élèves une fraternité d’esprit, un juste sentiment des convenances qui exclue toutes les brimades. Il y en a de mémorables et de séculaires, dans notre École officielle ; cela ne la rend pas plus attrayante. Les modèles doivent être traités avec respect et trouver dans l’Académie un élément moral et supérieur, en raison du noble but auquel ils contribuent. Pour les cours, Eugène Carrière a tracé un vaste programme, où

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