L’ENSEIGNEMEÎST A L’ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
l’histoire naturelle et l’histoire de l’évolution humaine tiennent une place importante ; il pense qu'un artiste ne doit rien ignorer du passé et du présent et que la condition économique des hommes doit l’intéresser autant que leur structure physique.
« Et ce n’est pas simplement l’étude du nu que doit se proposer l’artiste, mais l’étude de l'homme dans son costume habituel. De la vérité et de la sincérité en tout, telle est, semble-t-il, la maxime de Carrière. Mais ce qui caractérise, avant tout, cette Académie, ce sont les cours communs qui devaient y être institués. Carrière pensait que l’enseignement de l’art ne pouvait, sans risquer de s’étioler et de mourir, se confiner entre les murs d'une école. Tous les élèves, plusieurs fois par mois, devaient être invités à parcourir ensemble ou isolément les différents lieux de l’activité humaine, à y relever des observations d’ensemble, d’effets et de mouvements. Ainsi l’apprentissage se ferait aussi bien en plein air, dans la rue populeuse ou la cour d’une usine. 11 voulait que les peintres, les sculpteurs, les graveurs, les architectes de son école fussent liés avec les mouleurs, les praticiens, les fondeurs et toutes les industries ayant quelque rappoi’t avec leur art.
« Enfin, et c’est là une originalité véritable, une pensée digne de cet homme de génie, il souhaitait que les élèves d’aujourd’hui, les créateurs de demain, fissent de nombreuses visites dans les ateliers, les fabriques et les usines pour assister au labeur humain. « Les élèves, écrit-il dans ses notes, se mettront ainsi en rapport avec tous les hommes dont ils auront à exprimer les sentiments et les aspirations. » Comme nous voilà loin de ces aristocrates de la pensée qui vivent reclus dans leurs salons, sans jeter un regard sur la
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vie qui fourmille autour d’eux. Ils doivent nécessairement se dessécher, exprimer des sentiments rares, peindre des personnages d’exception. Comme l’on comprend que le peuple s’éloigne de leurs œuvres. » Au contraire, l’artiste selon Carrière, vivant avec les idées de son temps, se mêlant aux artisans, aux ouvriers, s’efforcera de rendre les sentiments humains, profonds, éternels. Il travaillera pour le bonheur du monde ; son œuvre reflétera son cœur et sera belle comme une action morale. Souhaitons que cet artiste naisse bientôt, et si jamais l’Académie populaire des arts vient à être édifiée, inscrivons sur son fronton le nom glorieux et fraternel d’Eugène Carrière.
L’Enseignement à la villa Médicis
Il n’est pas, dans le domaine artistique, d’institution plus discutée que l’Académie de France à Rome; force est bien de reconnaître aussi qu’il n’en est guère qui ait mieux résisté jusqu’ici aux attaques dont elle a été l’objet. C’est que, en regard des adversaires irréductibles qui veulent sa perte, elle compte des protagonistes fervents et zélés, recrulés dans les rangs assagis des artistes épris de la tradition académique. La question, vraiment, devrait être vidée, car, depuis tant d’années qu’on dispute, tout a été dit; il n’est point d’arguments qu’on n’ait fait valoir. Détracteurs et partisans se sont épuisés en philippiques, et les plus véhéments réquisitoires comme les plus chaleureux plaidoyers ont été prononcés à la barre de l’opinion. Pourtant, l’Académie de Rome subsiste, intacte; elles modifications qu’ont subies ses règlements ne sont qu'’un écho affaibli des querelles et des protestations qu’elle a soulevées.
Ce n’est point ici le lieu de reprendre des controverses si copieuses; il suffira, pour préciser l’état actuel du problème, de grouper et de présenter brièvement les raisons catégoriques et nettement contradictoires sur quoi l’on s’appuie pour demander la suppression ou le maintien de l’Académie de Rome. De l’examen de ces raisons, il semble résulter que les solutions
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opposées auxquelles elles aboutissent sont inacceptables, au moins présentement, parce que trop absolues; c’est, à notre sens, dans une réforme de l’institution et non dans sa suppression brutale que réside provisoirement la réponse tant cherchée. Mais, voyons les arguments des parties.
« L’École de Rome doit être supprimée, affirment, avec une conviction unanime, la plupart des artistes indépendants et des hommes éclairés que choque l’anachronisme de son objet. Elle doit être supprimée purement et simplement parce qu’elle n’est qu’un prolongement, une aggravation de l’académisme d’État qui sévit déjà, d’une manière si funeste, à notre École nationale des Beaux-Arts. En admettant, à la rigueur, que son institution ait pu, en d’autre temps, paraître plausible, il n’en va plus de même aujourd’hui. Les jeunes gens qui se rendent à la Villa Médicis en quittant la rue Bonaparte passent d’une férule sous une autre, alors qu’ils devraient, à l’issue de leurs études académiques, voyager, au moyen de bourses nationales, au hasard du pays et des villes d’art, éprouver la vie contemporaine et réaliser, à son contact, des virtualités encore engourdies. Tandis qu’ils pourraient, par l’observation immédiate des êtres, des mœurs, des sites, accorder leur sensibilité naissante à l’univers et découvrir en eux le don si rare d’une vision et d’une interprétation personnelles, ils vont à Rome, au cœur même d’un passé dont on les obséda; ils vont à Rome pour y retrouver, accentuée par de grands exemples, cette discipline académique qu’ils rêvent d’éluder. Peintres, sculpteurs, musiciens, architectes, sont contraints, à l’aube du xx“ siècle, d’assagir leurs enthousiasmes, de tempérer leurs ardeurs au spectacle trop
prolongé des merveilles de l’antique dont la Ville éternelle est parée. N’est-ce pas un non sens que cette « saison » imposée à de jeunes artistes au sein d’un horizon dont les plus beaux reliefs sont des ruines?
« Et pourquoi Rome? Parce que Rome est, assure-ton, le palladium impérissable de la perfection classique. Singulière proposition. La perfection classique est-elle donc un critérium intangible sans lequel tout effort n’est qu’un geste misérable et perdu? Plus encore, la perfection de l’art romain a-t-elle donc, de par la grâce toute-puissante des académiques, le pas sur ce que l’on pourrait appeler le « classique vénitien », le « classique flamand », le «classique espagnol»? Au reste, les défenseurs de la Villa Médicis apprécient si bien la valeur de ces objections que loin d’imposer le séjour de Rome pour toute la durée de la pension, ils rendent obligatoires des stages dans quelques-unes des plus fameuses villes d’art de l’Italie, et insèrent au règlement des dispositions nouvelles qui accordent aux pensionnaires qui souhaitent voyager, des facilités inespérées.
« Qui soutiendra de bonne foi qu’il n’est, en art, qu’une sorte de perfection classique immuable et que cette perfection classique habite Rome? Le gothique, le sarrazin, sont-ils des styles transitoires qui ne valent point d’inspirer les méditations des jeunes artistes? Enfin, l’enseignement des musées et des œuvres d’art ne sert-il pas, à merveille, par de prestigieux exemples cette « perfection classique » dont l’harmonie éclaira naguère tous les genres. La fréquentation de tous les maîtres est la seule expérience d’où puisse résulter pour un tempérament libre, le
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sentiment profond de la grandeur classique. Au reste on ne s’inquiète pas de savoir et de connaître si Rembrandt, Jordaens, Rubens, Velasquez, Tintoret sont plus ou moins classiques que Léonard. Ne le sont-ils pas les uns et les autres, incomparablement, sous l’angle de leur génie? En ce cas Amsterdam, Bruxelles, Anvei’s, Madrid, Venise excitent, au même titre que Rome, à l’indicible émotion que produisant les chefsd’œuvre, lorsqu’ils sont placés dans les sites mêmes, dans les milieux humains où vécurent et pensèrent leurs auteurs.
Et à supposer, par exemple, — continuent les ennemis de la Villa — que le séjour de Rome favorise le développement de la complexion artistique chez les sculpteurs, ce même séjour n’est-il pas insuffisant pour les peintres, pernicieux pour les architectes qui ne s’y familiarisent qu’avec un passé et des mœurs abolis, inutile enfin aux musiciens qui, égarés dans ce sanctuaire de la plastique ancienne, ne peuvent guère y développer que leur culture musicale historique? C’est évidemment pour remédier à ces insuffisances que l’on a, il y a plusieurs années déjà, imposé aux sculpteurs et aux architectes un voyage en Grèce, aux musiciens un séjour en Allemagne ou en Autriche. Il demeure entendu, en outre, que tous ces pensionnaires peuvent être exceptionnellement autorisés — bénéfice précieux — à parcourir, tant en Europe qu’en Asie- Mineure et dans le nord de l’Afrique, certains pays qu’il leur est loisible de choisir. Ces licences nouvelles, il faut en convenir, atténuent notablement la partie des reproches faits à la Villa, tout au moins en ce qui concerne les effets du séjour à Rome. Sont-ce là des facilités suffisantes? Nous ne le pensons pas.
« L’académie de France, déclare-t-on encore, exerce sur l’esprit et le talent naissant des jeunes artistes une influence tantôt négligeable et par conséquent vaine, tantôt oppressive et du même coup dangereuse. Destinée à fournir des servants soumis et sages à l’art académique, l’École de Rome remplit son office; grâce au prestige de son décor, à la grandeur du patrimoine dont elle s’est instituée la gardienne, elle séduit et subjugue; elle entrave l’essor des tempéraments vigoureux, mais elle façonne les incertains, les timides les faibles. A ceux-là elle donne une vision, une manière, des mœurs artistiques, la notion de l’art officiel et de son utile suprématie. De la sorte, l’École de Rome ressemble assez à une pépinière qu’entretiendrait avec une vigilance jalouse l’Institut.
« Pépinière peu fertile en tout cas, si l’on en prend pour preuves les toiles, les bas-reliefs, les compositions que sont tenus d’envoyer annuellement les pensionnaires de la Villa. Les envois de Rome, dus à de jeunes artistes qui, la plupart du temps, se morfondent dans le milieu solennel et engourdi où on les transplanta en manière de récompense, les envois de Rome sont vraiment la condamnation même de l’institution. Ils prouvent, hélas! surabondamment, par leur indigence, leur sécheresse, leur grandiloquence conventionnelle, qu’on ne peut plus rien attendre d’une œuvre dont le maintien, dans les circonstances présentes et après de si fâcheuses expériences, est inconcevable. »
Tous les esprits indépendants, il faut bien le reconnaître, sont d’accord sur ce point : les envois de Rome sont généralement d’une insuffisance déconcertante; mais ce n’est point l’apanage de notre époque. Voilà
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nombre d’années déjà que toiles et marbres ont à peu près perdu tout accent. Ge n’est pas d’aujourd’hui qu’on se lamente sur cette infériorité et la correspondance des directeurs de la Villa recèle, sur ce point, des aveux fort édifiants. A, part quelques exceptions mémorables, la <^ production » artistique de l’École demeure singulièrement terne. On déduit de l’examen impartial qu’on en fait, la certitude peu consolante que les pensionnaires n’apprennent pas grand’chose à Rome, qu’ils n’y développent guère — et encore ! — que cette froide virtuosité qu’on prône tant à l’école, et qu’enfin, selon l’expression toujours juste de Colbert, ils reviennent de là-bas î pas plus sçavans qu’ils n’y sont entrés. »
<t En revanche, au long de ce séjour, ils demeurent, dit-on, sous l’emprise d’une mentalité funeste dont il leur est malaisé, plus tard, de se libérer. L’esprit même de l’institution, la nature des privilèges qu’elle accorde, les conditions qu’elle met à sa protection, les fins qu’elle poursuit concourent à mater, chez les jeunes artistes, toute velléité d’indépendance audacieuse et de fierté. A cet égard, la lecture du nouveau règlement est fort probante. Jamais les travaux des pensionnaires n’ont été plus rigoureusement gradués, surveillés, contrôlés. Aveuglés et gâtés, ces jeunes gens inclinent aisément à penser qu’ils appartiennent à une compagnie d’élite dont l’État et le pays ne doivent jamais se désintéresser. C’est l’opinion que professaient leurs devanciers, dans le temps que les artistes étaient rentés par le prince qui les conviait à exalter les fastes de son règne et de sa maison.
« De là à conclure qu’on leur doit des commandes et un concours suivi, il n’y a qu’un pas : on le franchit
aisément. Au lieu de se fortifier par un labeur que n’inspire encore nul appétit de lucre ou de prompte renommée, au lieu de s’exciter à la liberté, à la vaillance qui sont pourtant aussi nécessaires à un jeune artiste que les meilleurs dons, les pensionnaires de la Villa s'accoutument à la discipline et aux sollicitations. « Loin d’apprendre à lutter, assurent les critiques, loin de se préparer au combat périlleux, ardent, héroïque que peut être une belle vie d’artiste, ils n’aspirent plus qu’au succès facile et d’ailleurs éphémère où parviennent les médiocres et les habiles. C’est du protectorat de l’État qu’ils attendent, en secret, la for tune et la gloire. Conception étrangement fausse, funeste à ceux qu’elle séduit, et si peu conforme à la vérité! »
Voilà bien des griefs contre l’Académie de France, à Rome. On en pourrait, d’ailleurs, énumérer d’autres, d’ordre pratique et d’ordre inférieur, que nous signalerons plus loin et qui viennent renforcer le réquisitoire des partisans de la suppression de la Villa Médicis. « L’institution, disent-ils, en manière de conclusion, ne saurait être réformée; il faut l’abolir. La lettre ne vaut pas mieux que l’esprit. Au programme, qui est d’un autre âge, répond une charte désuète Fondée en un temps où Rome était le foyer artistique de la vieille Europe, tant par les merveilles plastiques qu’on y admirait que par le nombre et la qualité des hommes d’élite qui venaient y vivre, l’Académie de France a pu, alors, affermir quelques vocations et servir utilement le prestige de nos arts nationaux. Ce temps n’est plus. Rome a cessé d’être la capitale artistique du monde; voici longtemps déjà qu’au point de vue esthétique, cette grande cité ne donne que de
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preuves peu éloquentes de sa vitalité. Sous quelqu’angle qu’on se place, à quelque considération qu’on s’attache, l’Académie de France à Rome ne se justifie plus. Qu’on la supprime ! »
Ainsi parlent les adversaires de la Villa Médicis. Toutefois ils ont affaire en l’occurence à des partisans résolus, pour qui la suppression de l’Académie de France à Rome ne serait ni plus ni moins qu’une entreprise sacrilège. Ces derniers donnent leurs raisons qui valent d’être retenues*. « Quels griefs sérieux peut-on formuler, disent-ils en substance, contre une institution qui, en somme, permet à de jeunes artistes de vivre plusieurs années presque librement, dans un beau pays, où toutes facilités leur sont données d’admirer des chefs-d’œuvre. Est-il un sort plus enviable? Au surplus, les pensionnaires ne sont nullement accablés par cette discipline dont on parle tant. Sans doute, ils sont tenus d’envoyer des travaux déterminés, mais il leur est loisible d’y donner leurs soins à peu près à leur guise. Enfin, pourquoi s’étonner de ce que l’on ait groupé sous le même toit, à Rome, des peintres, des sculpteurs, des architectes, des graveurs, des musiciens? Est-ce que la réunion même de ces jeunes gens, au sein de la ville la plus noble du monde, n’est pas tout ensemble heureuse et utile? Rapprocher des tempéraments différemment épris,
1. Signalons plus particulièrement ; Mélanges sur V Art Français, Henri Lapauze, et les articles du même auteur, sur l’Académie de France à Rome, dans la Revue des Deux-Mondes.
créer un foyer esthétique, n’est-ce pas élargir l’entendement de chacun, préparer le fertile accord de la plastique avec la musique ; n’est-ce pas éveiller des affinités, enrichir la sensibilité, servir l’intelligence, et susciter un commerce d’idées dont l’art ne peut manquer de se rehausser? »
« Au reste, expliquent encore les défenseurs de la Villa Médicis, que nous parle-t-on de l’influence oppressive de Rome et des entraves qu’elle apporte à l’éclosion du talent et du génie? A qui fera-t-on croire qu’un séjour à l’Académie de France compromet ou simplement retarde l’essor d’un vrai tempérament? Les prestiges qu’il fait sentir sollicitent plus ou moins tel ou tel artiste, voilà tout. Rome n’a jamais empêché qui que ce soit de se réaliser. Toux ceux auxquels une forte complexion artistique et un ardent génie présageaient un grand avenir ont eu, après Rome, le glorieux destin qu’ils pouvaient escompter, et sans doute ils n’en avaient eux-mêmes jamais douté. Que de noms illustres, de Fragonard à Berlioz, pourraient être cités en témoignage! Et, de nos jours, cette certitude est la même. Parmi les gens de goût qui suivent passionnément le mouvement d’art de notre pays, qui n’apprécie à leur valeur les oeuvres si neuves, si ferventes et d’un si profond lyrisme de M. Gustave Charpentier, ancien pensionnaire de la Villa Médicis ; qui n’a subi le charme païen, ardent et souple, la grâce à la fois plastique et mélodieuse de la musique de M. Claude Debussy, qui médita aussi au faîte du Pincio ? »
Sur ce point, il est vrai, justice est faite. Rome ne donne peut-être pas de talent, mais à coup sûr elle n'en enlève point à ceux qui en ont déjà, ou qui vont en
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avoir. Ea ce dernier cas, au contraire, elle aide souvent à l’éciosion, et bien des confessions pourraient en apporter la preuve. Cependant la question n’est pas réglée ainsi. Si le séjour à Rome est, somme toute, plutôt profitable aux artistes vraiment doués et déjà personnels, en ira-t-il de même pour tous les autres, pour la généralité des pensionnaires qui sont avant tout de bons élèves, appliqués, nourris d’académisme et dont 'quelques-uns ne manquent ni d’ingéniosité ni de savoir-faire?
L’interrogation ne laisse pas d’être embarrassante. Quelle peut bien être, en effet, sinon une action tyrannique, une obsession constante et débilitante, cette influence de l’académisme plastique et intellectuel de la Villa Médicis sur des tempéraments malléables, impersonnels, incertains et précocement asservis par l’étroite discipline de l’école et des concours? Si malaisé qu’il soit de sortir de cette impasse, c’est pourtant ici qu’intervient à point une réponse extrêmement ingénieuse et que les défenseurs de la Villa Médicis semblent vouloir déduire d’une observation critique, impartiale, de l’histoire de l’art français.
« Non seulement l’Académie de France à Rome déclarent-ils à peu près, ne gêne pas les forts qui peuvent se libérer aisément de sa contrainte ou s’y complaire; mais pour ce qui est des faibles, des moyens, de ceux qui ne sont que des habiles^ des suiveurs, des médiocres, elle les discipline, les retient, les forme. En leur inculquant un idéal qu’ils n’avaient pas, des mœurs artistiques et le respect de la belle tradition académique, en les orientant impérieusement dans une direction déterminée, la Villa leur rend un service signalé, et sa domination ici est en tous points salu-
taire. Abandonnés à un isolement stérile et vainement méditatif, ces jeunes artistes sans personnalité ni tendances arrêtées se fussent infailliblement perdus. Ils eussent donné, au hasard d’influences contradictoires, des efforts incohérents voués à l’incertitude. Dirigés, surveillés, tenus par l’Académie, ils collaborent au contraire au maintien des prestiges du beau style ; ils forment un essaim de bons artisans auxquels la tâcheestdésormais confiée de faire valoir avec conscience et habileté les mérites de la tradition académique. S’ils n’occupent pas les premières places, faute d’avoir reçu de la nature des dons éclatants et du génie, du moins figureront-ils derrière les maîtres. L’art leur devra non d’impérissables chefs-d’œuvre, des merveilles uniques ; mais, grâce à eux, il pourra s’enrichir d’excellents et nombreux ^ouvrages où ne manqueront pas de paraître des reflets du goût et des qualités des grands artistes.
Ainsi se justifie donc sur des jeunes gens qui, inconsciemment peut-être, sollicitent une direction esthétique qu’ils ne peuvent trouver eux-mêmes, l’impérieuse influence de l’idéal académique en honneur à Rome. C’est, en quelque sorte, l’utilisation, au profit de l’art, des mœurs et du pays, des natures de second plan pour qui l’indépendance et les libres tentatives sont des expériences dangereuses et le plus souvent funestes’. Conception incomparablement féconde, si l’on en juge par les effets que lui imputa M. Maurice Denis, au cours d’une réponse fort éloquente à l’en-
1. Voir sur ce sujet ou plus exactement autour de ce sujet une brochure de M. André Gide sur « l’influence en art » et sur le rapport philosophique de ceux qui exercent l’influence à ceux qui la subissent, et les Fins de l’art contemporain de Paul-Louis Garnier.
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quête qu’instituèrent, en 1904, quelques écrivains sur l’opportunité d’une séparation des Beaux-Arts et de l’État. « C’est à ce 'système-là, disait-il, faisant allusion « à la discipline corporative » imposée à ces artistes médiocres, c’est à ce système-là que nous devons audessous d’un Poussin, d’un Lebrun, d’un Watteau, d’un Chardin, cette excellente « moyenne d’art » du xviP et du xviir siècles ». Et à l’appui de cette affirmation, afin de bien montrer qu’il s’agissait là d’un résultat escompté, concerté, et non de hasard, il citait cette phrase curieuse de Colbert à Le Nôtre qui se trouvait alors en Italie : « Vous avez raison de dire que le génie et le bon goût viennent de Dieu et qu’il est très difficile de les donner aux hommes; mais quoique nous ne tirions pas de grands sujets de ces académies, elles ne laissent pas de servir à perfectionner les ouvriers, et à nous en donner de meilleurs qu’il n’y en ait jamais eu en France. » Toute la thèse tient, en effet, dans ce court extrait d’une épître.
Reste à présent la thèse elle-même. Historiquement, sans doute, elle est vraie, et l’on pourrait montrer, à l’aide de maints exemples, que le goût français, aux siècles passés, est bien, en effet, la remarquable résultante de cette constante moyenne d’art. Théoriquement elle est donc défendable, mais il semble bien qu’elle soit inapplicable aux temps présents. Tout observateur impartial en conviendra. Si on l’admettait, ne serait-ce pas, pour le cas particulier de la Villa Médicis, dire en somme que les pensionnaires de l’Académie reviennent de Rome prêls à contribuer au relèvement de la tradition classique en France? Rien n’est moins exact. Peut-on] dire d’ailleurs, en un temps où l’art français est si remarquablement individualiste.
où tant de personnalités, de tendances, d’efforts divers s’y affirment, peut-on dire qu’il y ait, dans notre pays, une € tradition classique »? Et s’il en existe une, qui la représente? L’Institut? En ce cas, ce n’est, tout au plus, qu'une tradition académique. Pourquoi s’efforcet-on d’y ramener de jeunes artistes? Ne vaut-il pas mieux qu’ils se trompent en se cherchant, plutôt que de se mettre dévotement au service d'un art éteint qui ne répond pas plus à nos mœurs qu’à la vie, au style et à l’esprit de notre temps ?
Mais il faut conclure, doit-on supprimer la Villa Médicis, doit-on la conserver telle qu’elle est? Il nous paraît qu’une solution intermédiaire est la seule plausible, la seule efficace. Nul ne voudrait, même convaincu du bien fondé des reproches qu’elle s’attire, supprimer d’un trait de plume une institution à laquelle l’État n’a cessé de donner les marques sensibles d’une sollicitude pourtant si disputée. Au reste, l’Académie de France à Rome n’est pas si désuète, si honnie, si archaïque qu’on ne puisse espérer y voir renaître la vitalité qui en est trop souvent absente, et ce n’est certes pas dans le moment même où des nations voisines, l’Espagne, l’Allemagne, songent à lui susciter, dans Rome même, des rivales, qu’il sied de s’en désintéresser et de l’abandonner à ses destinées.
A la Villa Médicis comme ailleurs, il faut des réformes, mais plus qu’ailleurs il convient que ces réformes soient vraiment libérales, courageuses, généreusement consenties. L’ « esprit » de l’institution n’a pas moins besoin d’être rénové que la « lettre », et l’on ne saurait s’en tenir, en l’espèce, aux dispositions assurément appréciables dont s’est allégé, récemment, le règlement de l’Académie de France.
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Tout d’abord — mais ce n’est guère ici le moment de s’y arrêter — il y aurait beaucoup à dire sur le mode de recrutement des pensionnaires et sur certaines limitations peu justifiées. Qu’il nous suffise de faire connaître que, actuellement, les lithographes, les graveurs sur bois et les graveurs à l’eau-forte ne sont pas admis à concourir pour le prix de Rome, à l’encontre des graveurs en taille-douce, en médailles et en pierres fines. 11 y a là, une différence de traitement d’autant moins explicable qu’il existe depuis peu à l’École des Beaux-Arts des cours de lithographie, de gravures à l’eau forte et sur bois. Rien ne serait donc plus juste que de rehausser cet enseignement aujourd’hui reconnu de la sanction du concours de Rome. L’art si expressif et si vigoureux de la gravure sur bois et de l’eauforte, et l’art infiniment souple et pénétrant de la lithographie ont, actuellement en France, trop d’éclat et de maîtrise pour qu’on néglige plus longtemps d’étendre à ceux qui comptent s’y adonner le bénéfice des dispositions dont profitent leurs camarades des autres sections des Beaux-Arts.
Quant aux réformes introduites à la Villa Médicis, sous l’impulsion d’une direction avisée et sous la pression de l’opinion publique, le plus qu’on en puisse dire est qu’elles présagent une heureuse évolution dans les mœurs rigoureuses et dans les habitudes singulièrement anciennes encore en vigueur à l’Académie de France. Il y faut plutôt voir, en effet, des promesses de rénovation que leur réalisation ; et pour s’en convaincre, il n’est besoin que de se reporter à ce nouveau règlement, qui s’en tient sur bon nombre de points encore aux dispositions de la charte primitive. On remarquera que satisfaction a été donnée dans une cer-
taine mesure à ceux qui, au nom du seul intérêt de l’art, demandaient que de plus larges facilités fussent accordées aux pensionnaires désireux d’entreprendre des voyages d’études en dehors de Rome et de l’Italie.
En outre de la beauté plastique, qui impressionne parfois davantage peintres et sculpteurs — encore qu’elle inspire à merveille bien souvent les musiciens — il est, en effet, dans chacune des grandes villes d’art du monde, maints spectacles prestigieux, humains ou terrestres, ciel, mœurs, races, vie, 'qui subjuguent et ravissent, à quelque forme d’idéal qu’elle s’attache, une âme d’artiste. 11 semble qu’on l’ait compris, à lire le texte du règlement publié l’an dernier par les soins de l’Institut. Tous les pensionnaires peuvent désormais solliciter et obtenir l’autorisation de quitter Rome pour aller s’établir, durant un temps donné, en un pays dont le choix a obtenu la ratification préalable du directeur de l’Académie. Sauf pour les architectes et les sculpteurs, tenus d’accomplir un voyage en Grèce, et les musiciens qui doivent séjourner une année en Allemagne ou en Autriche-Hongrie, c’est une licence, ce n’est pas encore une obligation. Au reste, certaines dispositions, rigoureusement maintenues, du règlement atténuent le bénéfice des facilités nouvelles. Alors, par exemple, qu’architectes et sculpteurs reçoivent, lors du voyage obligatoire qu’ils accomplissent en Grèce, une allocation supplémentaire, destinée à couvrir les frais inhérents à toute expédition de même nature, nulle indemnité n’est consentie à ces mêmes pensionnaires ou à leurs camarades peintres, musiciens, graveurs, dès l’instant qu’ils se proposent de suivre un itinéraire .choisi par eux et accepté. La
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distinction semble un peu spécieuse et ne se justifie guère.
Il importerait d’ailleurs que, plus particulièrement en ce qui concerne les voyages d’études dont nous ne nous attarderons pas à souligner la nécessité, il importerait que des articles catégoriques du règlement fixassent, sur ces points, les droits des pensionnaires, droits qui semblent aujourd’hui insuffisamment délimités et protégés, précisément en ce qu’ils tombent sous le contrôle d’une discipline trop étroite. En admettant tout d’abord la réduction à trois années du séjour des pensionnaires à la Villa — modification reconnue possible et même désirable — on pourrait arrêter l’obligation pour tous les pensionnaires de séjourner à Rome durant la première année et d’y accomplir, en proportion du nouveau délai de séjour consenti, des travaux analogues à ceux actuellement répartis sur plusieurs années. Dès la seconde année, comme nous le demandions déjà en 1902, ils seraient invités à accomplir individuellement des voyages dont ils traceraient eux-mêmes l’itinéraire et iis seraient exonérés, du même coup, de l’obligation de parfaire et d’envoyer à Paris un ou plusieurs ouvrages qu’on exige d’eux aujourd’hui.
Car — et cette rapide digression n’est pas inutile — c’est une conception singulièrement fausse et malhabile que celle où l’on s’appuie pour demander des exercices et des oeuvres nécessairement incomplets, et partant peu précieux, à des jeunes gens que l’on envoie à Rome pour s’y reposer et s’y instruire ensuite au spectacle des beautés de l’antique. De l’école à la production indépendante et personnelle, il y a tout l’espace d’une éducation de l’intelligence, du talent et
de la sensibilité dont l’école de Rome ne se soucie guère et à laquelle elle doit précisément répondre. Ce que l’on veut, en effet, c’est instruire, armer de jeunes artistes, aider à la formation de leur goût et de leur vision, c’est, en quelque sorte, « accoucher » leur talent.
Le régime en vigueur à l’Académie de France n'est point institué en vue de ces fins; des principes 'pédagogiques y maintiennent résolument le droit du maître sur l’élève, de la direction sur l’inspiration, de la sanction sur la liberté. Et les pensionnaires sont, encore à Rome, des élèves ! Corroboré par l’article 21 qui édicte « le caractère rigoureusement obligatoire des épreuves », l’article 14 du règlement de 1906 déclare expressément : « Les autorisations de voyager ne pourront être données que dans des conditions de temps selon que l’exécution des travaux obligatoires demeure assurée. » Est-ce là, vraiment, une règle inéluctable, et ne vaudrait-il pas mieux que tel musicien fît un oratorio de moins, que tel architecte laissât de côté une restauration, et qu’ils eussent, l’un et l’autre, des méditations plus réfléchies, qu’ils prissent une conscience plus nette de ce que fut, ici et là, le passé, de ce que doit être le présent et de la beauté qu’ils peuvent y apporter?
L’Académie de France gagnerait à ce que des dispositions très libérales se substituassent dans ce sens au règlement serré, formel, autoritaire qui régit la < production » des pensionnaires élèves. Le prestige de la Villa Médicis décroîtrait-il par exemple si ceux-ci n’étaient plus « tenus de faire connaître et accepter par le directeur de l’Académie les sujets de tous leurs travaux » ?Les exercices imposés sont gradués savam-
LA PÉDAGOGIE ESTHÉTIQUE
ment, trop savamment peut-être. Un peu moins d’ordre et de progression, un peu plus de facilité, d’indépendance allégeraient la « contrainte » qu’exercent les programmes et libéreraient plus vite de jeunes tempéraments. Pourquoi faut-il que l’Académie des Beaux- Arts (section musicale) se réserve d’approuver ou de rejeter les sujets, les poèmes, les livrets, anciens ou modernes, que présentent, avant de les mettre en musique, les pensionnaires compositeurs? Sont-ce donc toujours des morceaux de concours, des devoirs qu’on attend d’eux?
Pourquoi faut-il que tout l’effort, tous les travaux des pensionnaires architectes n’aient d’autre fin qu’une restauration sur des données de l’antique? Est-ce qu’il ne conviendrait pas d’inviter ces jeunes gens, retour d’Orient ou d’Égypte, de Grèce ou d’Italie, d’Espagne ou de Flandre, à visiter, vers la fin de leur séjour) quelques-unes des grandes cités industrielles et des capitales les plus exactement représentatives des besoins, de l’esprit et de l’évolution de la société et de la civilisation contemporaines? Que nous importe l’étude minutieuse, après tant d’autres, d’un détail de l’Erechtheion ou des Propylées, et ne sied-il pas davantage de contraindre les jeunes gens qui docilement la fournissent, à observer la vie du temps présent et, simultanément, à comprendre l’économie, le style et le rationalisme des réalisations architectoniques que les besoins et l’activité du monde moderne ont suscitées? Ce n’est pas trop s’avancer que d’affirmer que nos jeunes architectes tireraient de ce voyage « expérimental » un bénéfice moral et intellectuel précieux; ce serait la plus éloquente des leçons des choses. Le spectacle et l’étude des constructions industrielles ou privées, har-
diment modernes, dont se rehaussent aujourd’hui quelques-unes des grandes capitales européennes ne peuvent, en effet, que donner confiance dans les ressources esthétiques de notre époque. Et cette confiance manque singulièrement à bon nombre d’architectes français.
Tant en ce qui concerne la direction donnée aux travaux des pensionnaires qu’en ce qui a trait aux conditions pratiquement imposées pour l’élaboration de ces travaux, bien des modifications s’imposent, qui ne sauraient avoir d’autre but que d’assurer aux jeunes « Romains » une indépendance, une dignité, une responsabilité où se fortifieront leurs tempéraments. Et ceci nous amène à envisager les réformes d’ordre pratique qui doivent rénover la Villa Médicis. Tout de suite, c’est la question du mariage, celle de l’accès des femmes à la Villa qui se posent et autour desquelles on a tant disputé. Qu’il nous soit, à ce propos, permis de rappeler, en guise de conclusion, ce que nous en écrivions l’an dernier. 11 nous paraît, en effet, que, loin de perdre de leurs forces, nos arguments n'ont fait que s’assurer davantage.
Les artistes mariés! Voilà deux mots qui font horreur à l’Académie. En réponse à de légitimes pétitions, le Comité du règlement a cru devoir maintenir envers et contre tous le vieil article 7 ainsi conçu : « Les artistes mariés ne pouvant être admis au concours pour les prix de Rome, ni par conséquent devenir pensionnaires, le pensionnaire qui se marierait pendant la durée de sa pension perdrait le bénéfice de sa pension ! * Que dites-vous de cette réserve monacale imposée, en plein vingtième siècle, par l’institution officielle d’un État qui expulsa les congréganistes céliba-
LA PÉDAGOGIE ESTHÉTIQUE
taires, à des jeunes gens de vingt-cmq à trente ans, dans toute la vigueur de l’âge? Qu’en pense l’excellent sénateur, M. Piot, dont le Gouvernement, par une contradiction flagrante, encourageait naguère les théories généreuses? Mariage en deçà des Alpes. Célibat au delà! Qu’en pensent, à un autre point de vue, les admirateurs du noble artiste, le grand et regretté Eugène Carrière, peintre émouvant du « cercle de famille » et de la sublime Maternité? Nos jeunes « Romains » accepteront-ils toujours d’être chartrés? 11 n’y paraît guère si l’on en croit les pétitions et les récits d’incidents survenus il y a trois ans à la Villa Médicis! Une fois de plus, la nature a pris sa revanche sur le règlement. 11 fallait s’y attendre.
En quoi, je le demande, la présence d’une jeune femme offusquerait-elle les marbres du Pincio? Aussi bien — et c’est un premier pas que je veux signaler — à la suite d’une campagne où nous avons eu de notre côté le sympathique sous-secrétaire d’État aux Beaux- Arts, M. Dujardin-Beaumetz, n’a-t-on pas, enfin, en 1905, permis aux jeunes filles de prendre part au concours de Rome? Pourquoi, dès lors, interdire à la jeune femme ce qu’on permet à la jeune fille? La vie spéciale des artistes, leur ataraxie habituelle en face des « modèles » ne les défendent-elles pas suffisamment contre ces craintes pudibondes, si voisines de l’hypocrisie? C’est le mouchoir de Tartuffe que l’Académie impose à ces jeunes gens! Ne sentez-vous pas, au contraire, que la présence des artistes mariés ou mariées à la Villa Médicis serait pour tous et pour toutes une garantie nouvelle de bonne tenue? Et puis, il y a une raison supérieure. Dès l’instant quela carrièreartistique est une des rares où la femme puisse prétendre, je
supplie nos maîtres de ne lui en point fermer les portes.
11 y aurait, sans doute, beaucoup d’autres réformes à faire à l’Académie de France à Rome. Je m’en tiens aux principales. L’opinion publique les réclame. Les artistes les espèrent. L’Académie et le Gouvernement qui la subventionne et la contrôle se doivent de les réaliser.
L’ART DÉCORATIF
L’Art décoratif à l’Étranger et en France
Son évolution. — Ses tendances.
Avant d’examiner en détail la situation matérielle faite par l’État français à l’art décoratif dans ses écoles nationales, il n’est pas sans intérêt de signaler la renaissance de cet art en Europe, en Amérique et ensuite dans notre pays. On verra que si la France ne se résout à consentir les sacrifices nécessaires pour la réforme de son enseignement, la réfection de ses écoles — dont la principale est dans un état lamentable — et la multiplication des bourses de voyages à ses écoliers, elle sera bientôt distancée, et de loin, par l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie et les États-Unis.
Si, plus tard, les esthéticiens et les artistes étudient rétrospectivement cette renaissance de l’art décoratif et des industries qui a commencé à poindre à la fin du xix' siècle, ils s’efforceront — comme l’ont fait nos contemporains pour les grands mouvements artistiques qui nous ont précédés — d’en expliquer les origines et la finalité à grand renfort d’idéologie. Cette recherche des déterminations philosophiques est un exercice passionnant à quoi résistent bien peu de théoriciens. En l’espèce, s’il est pratiqué, il inclinera ceux qui s’y
L’ART DÉCORATIF
seront attachés vers des déductions séduisantes, abstraites, mais peu conformes aux réalités qu’il nous est facile de démêler, à l’heure présente.
Dans son ensemble — ainsi que plusieurs exemples tendent à le prouver — cette rénovation de l’art décoratif, en effet, est une résultante de l’évolution moderne de l’esprit et des mœurs. Il serait téméraire d’avancer que le mérite de l’avoir préparée revient, pour une bonne part, aux protestations éloquentes et à l’idéalisme renaissant de Ruskin. Ce qui peut être vrai pour la partie, en l’espèce l’élite britannique, ne l’est plus pour le tout. Or, l’essor du mouvement décoratif en Angleterre ne commande point, certes, et n’entraîne point à sa suite les mouvements analogues où s’atteste, avec une fécondité remarquable et une entente profonde de la vie moderne, la vitalité artistique de la Hollande, de la Belgique, de l’Allemagne, de l’Autriche, de l’Italie, des États-Unis.
Ces élans simultanés de plusieurs nations — élans qui gai’dent, comme nous le vei'rons plus loin, une orientation et un rythme bien distincts — font péremptoirement connaître par leur spontanéité et leur diversité qu’ils résultent non d’une théorie généralisée, mais d’un besoin. C’est, en effet, à notre sens, le « besoin » de simplicité pratique, d’aisance, de logique et de clarté, le « besoin » de rapidité, de confort et d’équilibre, si caractérisé à notre époque, qui a, un peu partout, provoqué cette transformation et cette refonte des arts appliqués à la vie. L’idéologie, on le voit, n’y a nulle part, sauf peut-être en France où le mouvement, entaché d’un idéalisme précieux, n’a qu’un fort médiocre éclat. A rebours des artistes qui, chez nous, se croyaient tenus de créer « un style » et