‹ Les Beaux-arts et les arts décoratifsChapitre 105 sur 135 · ALLEM A G N E · texte numérisé non relu

ALLEM A G N E

L’exposition de l'Allemagne se présente avec une solennité particulière. On sent qu’elle a voulu faire grand. On y pénètre comme dans un musée ou, mieux encore, comme dans un temple.

Le choix des peintures répond à l'aspect des lieux. Je ne sais quelle atmosphère savante et doctorale s'élève de ces parois orgueilleuses. Nulle part l’esprit académique, qui sévit parmi tant de sections étrangères, ne se manifeste avec autant d’affirmation, voire de despotisme, que dans ce milieu emphatique.

Nous trouvons d’abord quelques vieux noms familiers, célèbres en France à l'époque du second Empire : les frères Achenbach, Brendel, Knaus, à demi français alors, vivant chez nous, accueillis dans nos musées, bien vieillis aujourd'hui, Knaus surtout, avec son Quartier juif , où ne subsiste plus de ses anciennes qualités, perdues à la recherche excessive et puérile de l’anecdote, de l'incident, qu'une certaine chaleur de palette. A leur suite, dans le même sentiment d’observation, d’esprit et de pittoresque, des hommes plus jeunes, comme Meyerheim et sa Ménagerie , Gabriel Max et ses Singes grimaçant devant une toile, et, à leur tête à tous, le vieux Menzel, toujours glorieux et toujours grand, car jusque dans ces deux petites gouaches, En chemin de fer et surtout Pâtisserie à Kissingen , par lesquelles il est si insuffisamment représenté et qui sont signées de sa vieillesse, il garde, avec sa force expressive, l'indépendance de sa vision, qualités qui en font, malgré toutes les consécrations officielles qui rayonnent autour de son nom, une des personnalités les plus libres, les moins académiques de l’art allemand.

M. F . von Lenbach ouvre la marche en tête du groupe des grandes célébrités consacrées, et la place qu'on lui a donnée dans l'Exposition est telle qu'elle semble faite pour lui tout seul. Il n’v présente pas moins de dix toiles et on lui a même constitué une petite chapelle où sont réunis ses principaux portraits. Rien ne nous donne plus l’aspect d'un musée ancien que ce petit coin. Car cet art, bien représentatif des qualités et des travers de l'esprit allemand, est un art savant, cultivé, l'art d'un maître sûr et réfléchi qui a donné d'innombrables preuves d’un talent hors pair, mais formé d'un amalgame de connaissances, de ressou-

venirs, de citations. Il connaît toutes les truculences de Rembrandt, toutes les morbidesses de van Dyck; il sait faire jouer, sur ses fonds de frottis roussâtres, des tons purs, francs et osés, comme Reynolds ou Gainsborough. 11 n’est pas jusqu'à Yéronèse qui ne soit parmi ses amis. C’est l'œuvre d'un fort esprit et d'un très docte peintre, mais les méchantes langues disent que c'est tout un musée rétrospectif.

Et il faut dire que le voisinage prête encore à l’illusion. Ici. c’est M. Kunz avec une Nature morte qui rappelle van Huysum. là M, Samberger, dont le propre portrait est enlevé comme une savante thèse, avec une virtuosité à la Frans Hais. Plus loin, M. Millier, avec une Sœur de charité d'un caractère expressif, d'un art volontaire, d'un métier un peu dur et tendu de vieil Allemand. Et nous pourrions pousser plus loin, dans les salles voisines, et nous trouverions M. F. -A. von Kaulbach avec des portraits qui suivent de près ceux de .M. Eenbach, dans leur imitation anglaise un peu lourde, M. Yogel, etc.

M. Koner, récemment décédé, bien que peintre de l'empereur, n’était point, paraît-il, vu d'un œil très sympathique dans les milieux officiels. Ce n'en était pas moins un artiste d'un réel talent, plus dégagé de la peinture au jus de pruneaux chère à ses compatriotes, un peu lourd peut-être, mais robuste exécutant, sachant accorder avec elfet et sans bruit des tonalités franches.

Si l'on veut se placer à un point de vue très général, en se dégageant des petites influences locales des villes, et des autres circonstances qui apportent des exceptions à ce résumé très synthétique, toute la jeune école allemande est à peu près divisée en deux grandes tendances particulières.

L’une, formée par des esprits indépendants, aux souffles venus de France et de Hollande, est un courant réaliste, dont le principal représentant est M. Liebermann. C'est cette formule, la plus saine, fondée sur l’observation attentive et soutenue de tous les phénomènes de la nature, qui a été le plus injustement sacrifiée dans cette exposition. Il n'y a qu'à voir la place donnée à la Femme aux chèvres de M. Liebermann. Nous n avons pas à insister sur cette personnalité artistique, très connue chez nous. Son influence, si elle eût été favorisée, eût pu être féconde dans un pays de traditionnalistes et d'idéologues qui ont besoin d'être ramenés en face du terre à terre de la vie. Mais M. Liebermann est la bête noire de son pays, quelque chose comme chez nous un impression-

L’EXPOSITION DÉCENNALE

niste. Dans cette note, M. H. von Bartels, de Munich, nous offre une excellente représentation de la vie maritime (Le Départ du marin) sous le souvenir prédominant de la Hollande; M. Weishaupt ( Vaches ) une grande toile sérieuse et même un peu triste ; M. Frenzel, des Vaches à l abreuvoir ; M. Zügel , des Porcs très lestement enlevés dans la lumière.

M. G. Kuehl appartient à la même génération et marche à peu près dans la même direction esthétique. Son Église Saint-Jean à Munich , avec son fouillis pittoresque d'architectures tourmentées, ses grillages compliqués, et illuminée mystérieusement par les jeux d'une lumière savamment conduite, forme sans contredit un de ses meilleurs ouvrages. Dans une donnée analogue, nous trouvons encore Les Pâques de M. Dettmann ; une scène de mort de M. Mamnchen ; une scène de deuil de M. Kampf, toutes toiles recommandables par leur sentiment d observation simple et d exécution probe; des Obsèques d'enfant de Al . Heichert, dune certaine âpreté expressive, et. pour terminer par une vision moins funèbre, un charmant petit Intérieur flamand , de M. A. Stremel.

Parmi les chefs de ce groupe un peu avancé, nous ne saurions omettre Al. b. von l hde. Il est, dans la peinture religieuse, un des continuateurs de M. E. von Gebhardt, dont nous parlerons tout à l'heure, et il se rattache plus spécialement encore au développement du sentiment religieux en France, depuis Millet jusqu'à Cazin, sans oublier de noter 1 influence de Rembrandt. Son triptyque de la Nativité . du musée de Dresde, sans avoir la simplicité émouvante de son Jésus che{ les paysans, de Berlin, dont le Luxembourg conserve une exquise petite réplique, est néanmoins, lui aussi, d'un art délicat d'observation et d’émotion.

La Résurrection de La\arc de M. E. von Gebhardt ne dira peut-être l ien de particulier au public Irançais, avec ses personnages animés d’un réalisme assez conventionnel, tourné vers les Allemands du passé. Mais c est justement ce retour aux traditions nationales qui lit un jour l'originalité de cet artiste dans l'école contemporaine, et quelques-uns des jeunes artistes en vogue à l’heure actuelle outre-Rhin dérivent de lui.

1 el M. F. von Uhde, tel M. Klinger, qui n'expose pas cette fois, tel M. A. von Keller, dont la petite Résurrection , en esquisse d'un ton chaud, est conçue dans cet esprit.

Du même M. A. von Relier, une Hèrodias d'un art recherché, aux fortes colorations, aux formes allongées, comme sous une certaine influence préraphaélite, nous amène vers les artistes qui représentent l'autre courant de l'art dans les jeunes générations allemandes.

C’est une sorte de néo-romantisme, d'art poétique, tragique ou épique dans les origines duquel M. E. von Gebhardt a quelque part, mais qui procède surtout du grand maître bâlois Bœcklin, que les Allemands ont naturalisé parmi eux pour se créer un grand art national historique.

On trouve à l’Exposition quelques imitations plus ou moins grossières de ses sujets de prédilection où il mêle, avec une sorte d'humour et de fantaisie farouche, le monde sauvage et primitif des bois et des eaux, tels, par exemple, ces deux faunes ivres qui chantent à tue-tête au fond d'un bois, de M. Reichenbach ( Silène et Faune). Mais son successeur le plus célèbre en Allemagne, comme le représentant le plus autorisé de cet « art nouveau », est M. Franz Stock. Son Paradis perdu est une sorte de Jordaens sinistre, comme doublé d'un Caravage allemand. Sa Bacchanale est une kermesse de satyres et de bacchantes qui s'entraînent dans une farandole ivre, avec des tons rouges, jaunes, bleus, d'une violence extrême. C'est un art lourd, tendu, exaspéré, d'un goût peu fait pour nous plaire, mais qui n'est pas sans une brutale et particulière saveur.

L "Ulrich de Hiitten , debout près du Christ, de M. Herterich, est un tableau vigoureusement peint et conçu en partie dans une donnée analogue.

Nous ne pouvons plus nous étendre et ne trouvons un restant de place que pour regretter l’absence de M. L. von Hoffmann, la quasi absence de M. Leibl, si insuffisamment représenté avec son charmant petit tableau Dans une petite ville , et de M. Hans Thoma avec son propre portrait, peu fait pour le faire apprécier chez nous. Je voudrais pourtant signaler encore la Vieille ville de Hollande de M. Herrmann, les intérieurs de M. Herrmans, le petit joueur d’accordéon assez amusant ( Poeta Rheni ) de M. Janssen, la Tête de jeune fille de M. Erdtelt, le Tableau de genre de M. Jank; les canards qui volent dans les jeux du soleil ( Volaille ) de M. Schramm-Zittau et la Nature morte de poissons de M. Zimmermann.

L’EXPOSITION DECENNALE

Quels que soient les sentiments individuels qu'on éprouve en pénétrant dans la section anglaise, il est une impression qui est unanimement ressentie : c'est qu'on est en face d'un art national, qui porte fortement marquées les caractéristiques de la race. Avec ses lacunes et ses travers, ses insuffisances ou sa manière, comme avec ses qualités propres d'imagination, de chaleur, d'exaltation et de coloris, Part anglais otfre cet avantage particulier sur les arts des autres nations, qu'il est empreint d’une forte couleur locale.

Sans doute, si nous les connaissions dans leur propre milieu, après un séjour prolongé dans leur atmosphère habituelle, bien des tableaux qui nous séduisent par un charme étranger, une saveur très exotique, nous paraîtraient tout aussi académiques et conventionnels, usés et rebattus, que nombre de sujets scolaires de notre pays qui nous donnent la nausée, à nous autres, et qui, cependant, jouissent de l'autre côté de la Manche, et pour des raisons identiques, de faveurs que nous ne nous expliquons pas. Cet accent étranger, tout nouveau pour nous, leur donne un attrait incontestable.

Mais encore est-il qu’ils l'ont vraiment, cet accent étranger, et que si, individuellement, nous devons en tenir compte avec quelque défiance dans nos jugements, il est, pour cette école, la preuve de l'existence d'un robuste tempérament local, de qualités particulières de race, phénomène assez rare pour que nous puissions le constater, à chaque manifestation décennale, avec la même satisfaction.

Ce qui distingue cette section, en dehors de certaines habitudes de technique — coupe spéciale du tableau affectant généralement des partis pris accusés en hauteur ou en largeur, mise en toile du sujet un peu différente, sans parler des tonalités chaudes et rousses qui, depuis Reynolds, colorent uniformément toutes les productions indigènes, — c'est la prédominance de l’imagination, qui déborde jusque dans l'observation, une tendance à un idéalisme souvent un peu facile et qui se laisse aller parfois jusqu'à des abus, jointe à un sentiment très pénétré de la vie, de la physionomie humaine et des spectacles de la nature. Cela donne un aspect très subjectif à cet art, où le réalisme, s'il se rencontre, a toujours un caractère expressif.

Ce réalisme, à la fois aigu et poétique, fut à ses débuts la marque distinctive du mouvement préraphaélite. Nous ne trouvons plus guère, aujourd'hui, de contemporains de ce petit groupe actif dont l'influence s'est fait sentir si tard chez nous, et même à la suite de la littérature et de l'industrie mobilière d’outre-Manche. Voici bien Burne- loues, mais dans sa dernière manière, plus académique, plus sage, bien éloignée hélas! de ses premiers ouvrages si émouvants, dont on a pu admirer quelques nobles échantillons au Pavillon britannique; le voici, avec son dessin long et brisé, les plis cassés de ses draperies, l'appauvrissement du ton et l'affaiblissement du caractère. Et, néanmoins, le Rêne de Lancelot et le Conte de la prieure , celui-ci un peu plus ancien, moins sec et plus coloré, nous retiennent, malgré nous, par un incontestable sentiment de profonde poésie. C'est le cas aussi du vieux et auguste Watts, moins amplement représenté qu'en 1889, mais dont les portraits si intenses, Y Amour, et jusqu'à cette Vue de Xaples , d'une richesse de tons tout à fait « turnéricnne », sont d'une si belle éloquence. Le regretté sir John E. Millais, du moins, nous donne, avec une peinture des dernières époques de sa carrière, une œuvre fortement impressionnante, qui nous ramène, par sa simplicité extrême, sa vision aiguë, nette et volontaire, au plus beau temps de scs succès. C'est un l ieux Jardin sohtaii e, aux hautes bordures de buis taillés et alignés, à la fontaine qui murmure mélancoliquement dans la solitude et la lumière rose du soii. On ne peut exprimer avec des moyens plus simples la poésie pénétrante des vieilles choses qui continuent à vivre.

A coté d eux, les quelques autres contemporains ou héritiers de cette tiadition nous paraissent plus entamés par les influences continentales, plus en contact avec les milieux français classiques. Tels sont feu loid Leighton, bien académique et bien froid dans ses derniers envois, sir Edward Poynter, et surtout sir Lawrence Alma Tadema. C’est sans doute a son éducation anversoisc, à ses rapports incessants avec ses confrères français Gérôme entre autres, qui a exercé une certaine action sui plusieurs des artistes anglais — que celui-ci doit cette solidité de peintuie, cette netteté et cet éclat frais qui contrastent, dans son milieu naturel, avec 1 ensemble des productions plus chaudes, mais aussi plus inconsistantes.

Ce même espiit d observation un peu exaltée qui fait le charme du T icux Jai dm de sir John h.. Millais fait aussi l'intérêt profond que nous

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trouvons ici chez presque tous ces méditatifs, qui ont voulu fixer la grandeur des spectacles naturels ou la signification de la physionomie humaine. Il y a là deux paysagistes qui compteront dans l'histoire de leur temps. C'est feu Henry Moore, qui a exprimé avec une puissance nouvelle et comme inconnue la palpitation des flots, la vie sourde et profonde de cet immense organisme éternellement tourmenté de l'Océan. C'est M. Leader, dont un incomparable paysage, exposé en 1889, Sur le soir il y aura de la lumière , rayonne encore sur nos souvenirs et dont la Route inondée , défoncée, sous le ciel strié des dernières nuées de

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