I. E MO II. INET, PAR I. A NE R I.T
i Collection du Frédéric K* (îrand, a Potsdain.t
ment ! Deux tableaux surtout, ses ouvrages de début, ceux qui, exposés en plein air sur la place Dauphine, un jour de Fête-Dieu, établirent soudain sa réputation, le Moulinet et la Réunion dans un pavillon , caractérisent à merveille son tempérament et ses tendances particulières. Un contemporain, son panégyriste, Ballot de Sovot, trouvait, vingt-quatre ans plus tard, que c'était « ce qu'il avait fait de mieux » et que, depuis ce temps, « il n'avait fait que décliner ». Décliner est un
terme bien injuste, au moins un peu fort., à l'égard du grand artiste qui, ici-même, nous donne, dans sa Danse à la campagne , dans son Déjeuner en foret , dans sa Danse devant la fontaine de Pégase , dans son Jeu de colin-maillard , et surtout dans sa délicieuse Camargo, en robe blanche enguirlandée de fleurs, dansant dans un parc (le meilleur, je crois, le plus savoureux exemplaire d'une scène qu'il a traitée plusieurs fois), des spécimens si variés, si séduisants, de son élégante virtuosité. Néanmoins, en admirant, dans le Moulinet et dans la Réunion dans un pavillon . un sentiment particulier de simplicité et de naturel dans l'observation, tant pour les choses que pour les figures, une entente particulière aussi de l'harmonie aérienne, dans une gamme douce et argentée, autour des personnages, on comprend la réflexion de Balot, et l'on se prend à regretter que les entraînements de la mode et les exigences des amateurs, en imposant à Lancret une imitation constante de Watteau, l’aient détourné de sa véritable vocation : la représentation simple et sans fausse poésie de la vie contemporaine, seigneuriale, bourgeoise ou campagnarde. La Réunion dans un pavillon , où il n'y a presque aucune transposition directe de Watteau, nous émeut, à cet égard, plus encore que le délicieux Moulinet , où flotte encore quelque chose des réminiscences théâtrales qui hantaient toute l'école. C'est, avant Chardin, avant Moreau le jeune, avant les Saint-Aubin, une scène vivante, exacte, émue, de vie française, la plus franche, la plus exacte qu'on eût encore peinte, et avec quel charme et quelle distinction! Lt dans son œuvre postérieur, c'est toujours ce qu'il gardera de ce goût natif pour la vérité, bien plus que ses efforts, souvent inutiles, pour retrouver la fantaisie de Watteau, qui nous le rendra précieux.
Le grand Frédéric mettait-il Pater au rang de Watteau ou de Lancret ? On peut le craindre, en le voyant acheter trente-sept tableaux de ce pasticheur, extraordinairement habile, qui reste pasticheur, même dans ses compositions les plus touffues et les plus soignées, comme celles qui sont ici réunies : la Fête en plein air, la Danse en plein air , la Reunion devant le mur d’un parc, le Bain , les Baigneuses . Malgré la justesse, souvent merveilleuse, avec laquelle il agite ses groupes minaudiers dans ses verdures de fantaisie, la finesse de ses gammes souriantes de nuances grisâtres et rosées, et l'entrain avec lequel il trousse, retrousse, détrousse jupes et chemises autour des chairs fraîches, il ne retrouve jamais la chaleur de Watteau, et rarement le naturel de Lan-
LA PEINTURE ANCIENNE
cret. Le premier était un véritable amoureux, ardent, fou, poétique ; le second restait un aimable galant, de bonnes manières, affable et discret ; Pater, le troisième, tourne déjà à l'égrillardise et à cette polissonnerie qui finira par salir et pourrir l'art du xvmc siècle. Dans les quatorze toiles peintes pour illustrer le Roman comique , Pater était vraiment à son affaire. La grasse et amusante verve de Scarron l'a bien inspiré ;
1. E JEU U E COLIN-MAILLARD, PAR PATER (Collection de Frédéric le Grand, à Potsdavn.)
quelques-unes de ces scènes sont de bien jolis tableaux de la vie de bohème, non au xvnc siècle, dont il ne cherche à restituer ni les types, ni les costumes, mais en son propre temps, au xvnic.
Au sortir de ces gamineries spirituelles, il est bon de respirer un air plus sain chez le bon Chardin. Une répétition de la Pourvoyeuse et une autre ménagère, de même dimension, dans sa cuisine, la Ratisseuse de navets , bien qu'un peu fatiguées, gardent encore la saveur, saine et calme, de ces accords de colorations, à la fois si francs et si doux, par lesquels Chardin, comme les Hollandais, exprime, en bourgeois convaincu, la poésie des choses familières. Une figure plus importante, le
jeune Dessinateur , à mi-corps, de grandeur naturelle, est datée de 1737. Ce serait donc l’une des premières qu'il ait peintes, après avoir, durant plus de dix années, abandonné la figure humaine pour les natures mortes. La simplicité attentive en est exquise, et l’exécution, vive et discrète, exquise aussi; la peinture pourtant en est plus mince, plus chilionnéc encore, plus dans le goût courant qu’on ne la verra quelques années après, où elle sera mieux étalée, plus accordée, large, rassise et sûre.
Chardin nous reconduit au Petit Palais, où plusieurs peintures portent son nom. L’homme en bonnet fourré, assis, de face, devant sa table, lisant un gros livre, dans un laboratoire de chimie (collection de Mme Pureau) a été gravé par Lépicié sous le titre Le Souffleur. Le peintre semble en avoir exposé deux exemplaires, l'un au Salon de 1737 [Le Chimiste dans son laboratoire ), l'autre à celui de 1753 [Un Philosophe occupé de sa lecture). C'est à propos de ce dernier que Grimm écrivait : « M. Chardin a exposé, entre plusieurs tableaux très médiocres (!), celui d’un chimiste occupé à sa lecture. Ce tableau m'a paru très beau, et digne de Rembrandt, quoiqu'on n'en ait guère parlé. » Il y a, en etl’et, dans le tableau une recherche de clair-obscur qui peut, jusqu'à un certain point, justifier chez le critique ce souvenir de Rembrandt. Un beau Portrait de Rameau , envoyé au musée de Dijon en 181 1, par le musée du Louvre, a pu sembler contestable. Toutefois, Chardin, surtout dans les portraits, a varié sa manière plus qu'on ne croit; il faudrait une exposition générale de son œuvre pour le bien connaître.
La Tour, l'incomparable La Tour, manque au Petit Palais et à l’Exposition militaire, mais la plupart des autres portraitistes célèbres de son temps y sont bien représentés. C'est d’abord, au Petit Palais, Nattier avec un délicieux Portrait de jeune femme, à mi-corps, souriante, en robe blanche, ornée de rubans bleus, dans un jeu charmant de lumière, au milieu d'une collection d’œuvres contemporaines de la meilleure qualité, dont le possesseur (que nous connaissons tous bien) a voulu garder l’anonyme; c'est Tocqué, avec son Comte de Saint-Florentin (musée de Marseille), Yèstier, avec sa Baigneuse (collection Scott), assise toute nue, qui est un portrait, et un Portrait de femme de la même collection anonyme, où figurent encore, avec d'excellents spécimens, Carie Vanloo, Perronneau, Heinsius, Taraval, Mme Vigée-Lebrun. C'est ensuite br.-H. Drouais, avec un e. Actrice jouant de la guitare (collection de Mm- Schneider); Ch. Monnet, avec le Cardinal de JSJ oailles (musée de
LA PEINTURE ANCIENNE
Perpignan); Greuze, avec un beau Portrait de Rameau , très âgé, couronné de lauriers (collection de M. Gaston Joliet), — Rameau étant mort en 1764, à 81 ans, le tableau doitavoirété peint un peu avant cette date, — M*r de Va Iras (musée de Mâcon), et une de ces allégories éroticosentimentales, L’Innocence enchaînée par les Amours et suivie du Repentir (collection du baron de Schlichting), qui alternaient, dans l'atelier du peintre, avec des scènes de familles en larmes.
L’iNNOCENCE K N CHAI N É E PAR LES A M 0 U R S ET SUIVIE DU REPENTIR, P A R GUE U /. K
(Appartient à M. le baron de Schlichting.)
T. es mêmes noms se retrouvent au Palais des Armées sous un assez grand nombre d’œuvres, peu ou point connues, et dont quelques-unes sont supérieures. Le Maréchal de Roquelaure (collection Mandl), le Comte d’Argenson regardant le plan de la bataille de Fontenoy (collection du marquis d'Argenson), font grand honneur à Nattier, comme à Tocqué le Comte Louis Dagobert de Waldner de Freunstein (collection du comte de Waldner de Freunstein), àVestier son Jean l’heure! , doyen des vétérans du régiment de Touraine (musée de Tours), à Trinquesse un Duc de Brissac , en costume de cour, recevant une lettre des mains de son page Louis de Thorigny, deux figures de grandeur naturelle, dans
un milieu très étoffé (collection de la duchesse de La Mothe-Houdancourt). D'autres artistes moins célèbres, ou même presque ignorés, y apparaissent avec des ouvrages qui fixent leurs noms dans nos souvenirs : Mlle Duneufgermain, avec un Maréchal de Saxe (collection du comte Louis Mniszech) ; Melling, avec trois portraits de la famille de Dartein (collection Henri de Dartein) ; Monnet, Le Maréchal de Mailly (musée de Perpignan); Sablet, Le Comte d'Artois , en pied, en 1774 (collection du comte de Bourbon-Chalus) ; etc. On y trouve encore Heinsius, Tischbein, Roslin, Michel Vanloo, Aved, de Troy, Liotard, Duplessis, Le Paon, Danloux, bien d'autres, représentés par des œuvres intéressantes, parfois inattendues. Et si l'on constate que la période révolutionnaire et la période impériale sont peut-être plus richement encore illustrées par une série incroyable de portraits, scènes militaires, batailles, esquisses, nous donnant tout le mouvement de la peinture depuis 1789 jusqu'à 1 8 1 5, on se prendra à regretter que cette collection, vraiment nationale, se doive disperser si vite, comme les autres ; elle méritait une étude attentive, que l'espace ne nous permet point de faire.
A s’en tenir au xvni0 siècle, et comme point de comparaison avec nos portraitistes, on n'oubliera pas non plus les artistes anglais, leurs contemporains, dont le pavillon de la Grande-Bretagne avait recueilli les ouvrages. Nous avons pu là, sur quelques excellents spécimens, admirer la variété de leurs dilettantismes. C'est le dilettantisme studieux et robuste de Reynolds, évoluant tour à tour, avec une versatilité passionnée, qui reste pourtant toujours très personnelle et très reconnaissable, dans le sillage du Titien et des Italiens, dans celui de van Dyck, de Watteau,
voire même de Vanloo et de Greuzc (Marchioness of Lothian, collection Gould). C'est le dilettantisme, moins apparent d'abord, parce qu'il est plus souple et plus libre, mais peut-être plus mobile encore et plus avisé, de Gainsborough, incomparable portraitiste et paysagiste incomparable, aussi inégal qu’il est parfois imprévu : Portrait de Mmc Vigée- Lebrun, curieux à rapprocher du même portrait par David, à l'Exposition centcnnalc (collection Léopold Hirsch ; Mrs Fit\-Herbert (collection Sanderson), d une grâce souriante et mystérieuse; Mmc Baccelli, une danseuse italienne, brune, pétulante, ardente, qui a vu la Camargo de Lancret et s en souvient; The Harvest Wagon , Coast Scene , Dragging Nets (collections de lord Tweedmouth et G. Gould). C'est le dilettantisme, plus incertain, de Raeburn, qui n'est pas toujours le maître fort
LA PEINTURE ANCIENNE
et simple de la Télé d'invalide au Louvre, qui recherche souvent les élégances, parfois meme le style à la David ( Tivo Boys and Lan ds cape,
L1C GÉNÉRAL BONAPARTE, PAR DAVID {Appartient h M. le duc de B tissa no . ■
collection L. Hirsch) ; le dilettantisme de Hoppner, dont VE Usa Howard , Duchess Rutland , coiffée de bandelettes, semble la jeune prêtresse d'un temple classique, tandis que les délicieuses fillettes, la Pnncess Mary , sous son grand chapeau de paille ombrageant de teintes fines son délicat sourire, et la Princess Sophia , toute bouclée, tenant une poignée de
verdure (collection de S. M. la Reine), peuvent rivaliser, pour leur grâce naturelle et fine de fleurs anglaises, avec tout ce qui a pu pousser de fleurs gracieuses, naturelles et fines, dans les jardins français de Mme Vigée-Lebrun. De même, Romney nous surprend et nous amuse par ses transformations : sa Mrs Raikes , en robe blanche, au piano (collection L. Hirsch), est un ravissement. La Miss Craker de Lawrence a de tels rapports, pour l'effet cherché et trouvé des carnations dans le corsage, avec M”'c Jarre , qu'on peut bien croire à une influence de Prud'hon. Du reste, sous la Restauration, entre Anglais et Français, ce n’est sans cesse que prêtés et rendus, avec échanges de très bons procédés. Voici Bonington, si anglais et pourtant si français, notre Bonington comme le leur, avec une Vue de Boulogne , d'un pinceau assez international ; voici Constable, avec deux de ces paysages chaleureux, fourmillants, plantureux, vivants, vibrants, qui exaltèrent si justement les romantiques et où s’inspirèrent Géricault, Delacroix, Paul Huet, Théodore Rousseau. Là aussi, de toutes parts, c'était une confraternité active, presque sans intermittence, car il y a longtemps que les peintres, comme tous les artistes, par leurs appels mutuels et leurs pénétrations constantes, ont préparé, bien avant les Expositions universelles, par leur commune passion de la Vérité et de la Beauté, le rapprochement des peuples et l’apaisement des âmes.