COMPOSITION DE M. GRASSET
que la joaillerie subordonnait la fantaisie de l’artiste à la mise en valeur de la gemme et à ce que le prix de la pierre l'emportait sur
l’intérêt de la monture. Ce fut la gloire de M. René I.alique d’intervertir les rôles et d’obliger l’esprit à reprendre le pas sur la matière.
Victoire édifiante et décisive entre toutes! Les lois d'exception et les défenses caduques étaient abrogées. A quoi rimaient les démarcations vaines et le séparatisme entre les métiers ? Plutôt que de s'isoler, les techniques ne devaient-elles pas se prêter un mutuel appui? De telles libertés entraînaient une réforme complète dans l'esthétique de la parure féminine. Cette réforme, l'Exposition de 1900 la consacre.
A interroger les vitrines de ceux chez qui l'art du bijou s'est transmis héréditairement, comme un honneur ou comme une charge, il apparaît net et clair que MM. Froment-Meurice, Falize, Roger Sandoz, sans rompre avec le passé, ont suivi une évolution jugée favorable au progrès de leur art. Il n'est pas jusqu’aux monteurs à qui elle n'ait été salutaire, en exaltant leur mission, en les contraignant à se dépenser et à faire oublier par la beauté 1 excès de la richesse. Prenez, de toutes les joailleries, la plus
vaste, la plus somptueuse, la plus féérique, le devant de corsage exposé par M. Chaumet, vous constaterez que sa splendeur vient moins, à coup sûr, du nombre, de la grosseur des diamants, que de la composition qui en a réglé 1 emploi et qui a tait chatoyer l’eau des pierreries comme les ondes dune cascade, comme des fusées de lumière.
Il nous plaît d applaudir aux effets de 1 émancipation dont M. René Lalique a donné le signe. Tout Fart bénéficie ainsi de son action et de 1 autoiité de ses exemples. Pourvu, seulement, que l'on ne les copie pas
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servilement en se tenant à la lettre sans remonter à l'esprit ! Tout compte lait, le pastiche est-il aussi constant qu’on le veut bien prétendre? Les ouvrages exposés par M. Boucheron, M. Coulon, M. René Foy (le Diadème aux violettes), se différencient déjà aisément. Dans ceux de M. Colonna, une personnalité hautement s affirme. Le talent de M. Mucha a doué l'exposition de M. Fouquet d'un accent quelque peu exotique, non dépourvu de saveur ni de charme. D’aucuns ont manifesté certain dépit de cette collaboration. Elle n'est ni pour nous surprendre, ni pour nous déplaire. M. Mucha n'a pas prêté à M. Fouquet le seul appui de sa verve décorative; il lui a apporté une conception originale et neuve du bijou.
11 a imaginé des parures de tête d’un luxe barbare: à un casque d'or pendent des chaînes où s'attachent de grands anneaux qui encadrent l'oreille et se terminent par des croissants à breloques. Des agrafes de robe sont plus compliquées encore : le motif principal en est formé par un pendentif oblong à miniature, relié aux larges épaulières émaillées par cinq chaînes dont les maillons se constellent de pierreries. Je ne me mêle pas de déterminer dans quelle mesure de pareils ouvrages peuvent répondre aux habitudes de notre temps et convenir aux modes de notre pays. L'invention, le métier seuls sont en cause, et, à ce double titre, les bijoux de M. Mucha commandent l'intérêt. Ceux-là mêmes qui les censurent avec le plus d âpreté ne lailli-
raient pas à en célébrer le prix si, au cours de quelque excursion vers l'Orient, ils avaient pu s’attribuer le mérite de les découvrir.
Les boucles et les broches issues de la collaboration de M. Grasset et de M. Vever ont rencontré un plus favorable accueil ; le dessin comme le modelé est large, énergique ; ils possèdent je ne sais quelle allure néobyzantine, avec leurs cabochons de topaze, de cornaline, d’améthyste, semés en larmes sur l’or émaillé et ciselé. Ces libres fantaisies ajoutent au nombre des créations neuves qui certifient le goût de M. Henri Vever, l’activité de son labeur, la belle entente des règles de son art. Tenez que cet imaginatif rappelle par plus d’un endroit les classiques. Il veille au balancement des lignes et des masses, au registre des gammes, à l’intensité lumineuse de 1 ensemble; il veut le décor simplifié par la vertu d’éliminations successives, et fermement écrit afin d’ètrc discerné de loin. En somme, M. Henri Vever semble l’orfèvre prédestiné pour établir la transition entre l’ancienne école et la nouvelle, entre le joaillier pur et le bijoutier-joaillier, entre M. Massin et M. René Lalique. Ne sullit-il pas, pour s’en convaincre, d’étudier les diadèmes à plume de paon, à monnaie-du-pape, le pendentif à ancolie ou la broche à épis ? Les montures relèvent du modernisme le plus franc, tout en sachant à merveille exalter la qualité des gemmes; puis, à la différence des aînés, M. Vever poursuit l’expression du décor par l’association des matières, et on le voit progressivement, pondérément, opposer aux facettes scintillantes du brillant la matité de l’émail dépoli, unir à l’eau du diamant l’azur de l'opale.
L’univers, la vie, les livres, ont meublé la mémoire de M. René Lalique et aiguisé la susceptibilité de ses sens. Par une heureuse revanche de l’idéal, la pensée, partout présente, atteste le privilège insolite d’une imagination pittoresque et recherchée, malgré son inépuisable fertilité. Pour M. René Lalique, la nature est le « temple à vivants piliers » où l’homme
... passe à travers des l'oréts de symboles;
mais l’artiste n’interroge pas seulement le sol et le ciel, les plantes et les arbres; la créature humaine, le visage et le corps féminin, la faune fabuleuse ou réelle, savent encore l'inspirer. N’est-ce pas dire qu’il accepte toutes les suggestions, comme l’exige sa conception d art
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naturaliste et visionnaire, « infinie comme le rêve et vaste comme la beauté » ?
Chez lui, l’accord est exceptionnel entre les facultés du penseur et le souverain pouvoir de l’exécutant. Loin de restreindre son art à l'enchâssement des pierres et des perles, il veut étendre le bénéfice de son imagination et de sa science à toutes les métamorphoses de la matière opulente. Volontiers il dirait, avec Pierre Leroy, l’ancien garde du
CHRYSANTHÈMES EN PERLES ET DIAMANTS, AVEC FEUILLAGE d’ÉMAIL, BIJOU DE CORSAGE, PAR M . HENRI VEYER
métier : « Les orfèvres sont aussi essentiellement joy ai Iliers qu'ils sont nécessairement orfèvres. »
Lt c'est bien vraiment un orfèvre que M. René Lalique, si par là on indique que les dons du coloriste, du plasticien et de l’architecte lui sont simultanément dévolus. Le sens inné de la construction se vérifie à souhait par la logique avec laquelle s’ordonnance toute parure. L’ébauchoir à la main, ce statuaire du bijou prête à la glyptique les fiers accents de la grande sculpture. Telle figurine mignonne, tel médaillon, tel bas-relief, offrent, dans leur minusculité, la souplesse du modelé le plus vivant. La diaprure des gemmes, les oxydations du métal, l’émail translucide ou peint, champlevé ou cloisonné, lui constituent une
palette aux mille nuances, dont il tire des harmonies exquises. Tant de peines et tant de soins touchent d’autant plus qu'ils aboutissent à proclamer l'humilité de la matière devant l'art. L'intérêt de la pierre se mesure seulement à laide que sa tache ou ses leux peuvent fournir; souvent, elle ne tient qu'un rôle de comparse ; de toute manière, son haut prix n’est plus de rien; bien mieux, M. Lalique réhabilite des silex méconnus, dédaignés; en dépit du préjugé, il les incorpore dans ses joyaux, et avec tant de bonheur que les plus communs prennent un prestige inouï.
Depuis l'épingle, l'agrafe, la boucle, jusqu’à la broche et la bague, jusqu’au pendant, au collier, au diadème, il n’est pas un bijou que M. René Lalique n’ait rénové; il en a restauré d'oubliés, comme les plaques, les devants de corsage et les « bracelets de manches » ; il en a même créé, le jour où il a élevé au rang des joyaux le peigne que seuls les Japonais avaient eu souci d’embellir avant lui ; il s'est distrait à faire œuvre d’argentier dans des surtouts, des coupes, des drageoirs, des cendriers blasonnés de chardons. De l'une à l’autre de ces inventions, le souvenir erre, sollicité par les images de ce monde fantastique et réel où le visage s'auréole de chevelures ondoyantes et lleuries, où le corps voile et dévoile capricieusement sa souple nudité, où l’être humain se mue en insecte, en feuillage, tandis que plus loin les chauves-souris volètent parmi les étoiles de diamant, que les cygnes glissent en silence sur l’opale des eaux, que des poissons se tordent dans des Ilots d’émailou que des serpents crispés vomissent de leur gueule béante des chapelets de pierreries...
René Lalique, Emile Gallé, ces deux noms résument nos plus chères admirations et nos meilleurs espoirs. Leur maîtrise offre à la fois la plus haute expression et le dernier état des arts de la vie en notre pays de France. L’un et l’autre ont qualité d'initiateurs. L’imagination anémiée des peuples sollicite aujourd’hui de la flore le secret des rajeunissements; — de ceci l'Exposition fait foi. Or, depuis scs débuts, c’est justice de le rappeler, M. Emile Gallé a demandé à la nature seule, pour ses verreries, ses faïences et ses meubles, la suggestion de la forme et du décor ; la présence d’œuvres anciennes dans les sections ccnlennales marquait la date déjà lointaine où remontent ses applications modernistes de la plante stylisée. Avec le temps, la dévotion au sol ancestral s’est encore fortifiée et elle nous a valu, en 1900, des meubles
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plus que jamais riches en signifiance et en beauté. Comme à l'accoutumée, la terre de Lorraine fut la bonne inspiratrice : la prairie, la charmille, la forêt, ont dicté l’ordonnance ou la parure de tel guéridon,