INITIALES TIREES U UN LIVRE DE PRIÈRES DU XII1° SIÈCLE
(Bibliothèque de Cambrai.)
merveilles de beauté et de grâce. Il a donc fallu faire un choix dans cette masse de manuscrits obligeamment prêtés par les villes de France, et on a pu ainsi composer quelques vitrines intéressantes, grâce auxquelles le public instruit pourra se faire une idée un peu précise de ce que fut Part de la miniature en France au Moyen âge. Nous n'avons pas l'intention de décrire tous ces volumes ; ce serait risquer d'ennuyer les lecteurs de cette étude; nous voudrions seulement résumer en quelques lignes les renseignements qu'on peut y récolter pour l'histoire de l'art de la peinture.
Les plus anciens de ces manuscrits remontent au ixc siècle. On aurait pu sans doute trouver dans les dépôts de province des livres de l'époque mérovingienne, mais il a semblé inutile de mettre sous les veux du grand public ces œuvres d'aspect assez barbare et qui intéressent surtout les paléographes et les antiquaires de profession. C'est ainsi qu'on cherchera vainement des manuscrits sur papyrus, d'ailleurs fort rares; tous les volumes exposés sont sur parchemin. On n'a fait qu'une seule exception ; 1 usage du papier, on le sait, apparaît en France au xine siècle, et on a cru bon de montrer ce qu'était ce papier primitif. C est un mince volume de la bibliothèque de Clermont-Ferrand, composé tout entier de papier fabriqué probablement en Italie ou dans le sud de la France; il date de 1247 et 124S et provient du greffe de 1 Inquisition de Carcassonne. Le notaire du terrible tribunal y a noté jour par jour les peines infligées à de pauvres diables qui se permettaient de ne point partager les croyances religieuses de leurs contempoiains. Ces manuscrits ont tous la forme de codices ; ils sont donc composés de feuillets de parchemin pliés et assemblés par cahiers (quatei moues) ; c est ce qu on appelle des feuilles en langage d imprimerie. Mais le Moyen âge a également employé le parchemin sous forme de rouleau (rotulus) ; une généalogie des rois de France, du x\ siècle, provenant de la bibliothèque de Verdun, donne une idée suffisante de ces manuscrits, qui ne rappellent que de bien loin les volumina des librairies antiques.
, ^renons maintenant, dans 1 ordre chronologique, les volumes expo- , et montrons comment 1 étude de ces quelques spécimens permettrait
t-, ^ne ^St0*rc abrégéc de 1 ornementation des manuscrits en r rance, du ixe au xvic siècle.
1 eut être les manuscrits exécutés en Gaule au vmc siècle
L’EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS
loi
qui montrent le mieux dans quelle barbarie deux siècles de guerres civiles avaient plongé ce malheureux pays. Les copistes d'alors ignorent tout de leur métier et ne savent même plus l'orthographe; l'Église séculière est rongée par la simonie; quant aux disciples de saint Benoît ou des missionnaires scots, ils montrent un profond dédain pour les lettres et ne font rien pour sauver de la destruction les restes de l'antiquité classique. Alors survient Charlemagne, qui cherche à parer au péril; esprit curieux, il aime personnellement les sciences; politique expert, il veut réformer le clergé, seul guide moral des habitants de la Gaule et des grossiers païens à demi convertis de la Germanie. A dater de 780, il s'entoure de savants appelés d'Italie et d'Angleterre, met à la tête des églises et des grands monastères de l’empire des hommes énergiques, ayant le goût des lettres, et ces efforts, prolongés durant plus de cinquante ans, produisent ce qu'on a appelé la Renaissance carolingienne. Le terme n'est pas trop fort; à l'école du palais, dans celles de Saint-Martin de Tours, de Corbie, de Saint-Denis, de Saint- Amand, de Reims, de Lyon, d'Orléans, une foule de clercs apprennent à aimer les lettres et les arts, et ce mouvement ne sera ralenti ni par les guerres civiles du règne de Louis le Pieux, ni par les invasions normandes, ni par l'anarchie féodale. De maîtres à élèves, les bonnes traditions se transmettront, et jusqu'au xme siècle la France restera à la tête du mouvement intellectuel en Europe. Mais la première chose à faire était de corriger les textes servant à l'instruction du clergé, de ne mettre entre les mains des jeunes moines ou des futurs clercs que des copies exemptes de fautes de grammaire et d'orthographe. A cette tâche ingrate s’emploient des collaborateurs de Charlemagne : Leydrade a
LE SAGITTAIRE ( X I * SIÈCLE.) (Bibliothèque de Boulogne-sur-Mer.)
EXPOSITION UNIVERSELLE DE iijûo
Lyon, Angilbert à Saint-Riquier, Adalard à Gorbie, et surtout Alcuin Saint-Martin de Tours. Dans les scriptoria de ces églises, on substitue peu à peu aux anciennes écritures, dites à tort nationales, de lecture difficile, d’aspect rebutant, une écriture nouvelle, la minuscule Caroline, qui fera le tour du monde. C’est dans ces humbles ateliers qu’a pris naissance ce bel alphabet, qui, débarrassé en Italie, au xvc siècle, des formes gothiques, est devenu notre lettre d'imprimerie. On pourra juger de la netteté et de l’élégance de ce caractère par un manuscrit en lettres d'or sur vélin pourpré, le Actionnaire de Cambrai.
Mais ce n'était pas assez d’avoir des Bibles, des évangéliaircs, de.s sacramentaires, des Actionnaires corrects et bien écrits : on orne tous ces livres sacrés de peintures; on recourt, pour As faire plus beaux et plus attrayants, à toutes As ressources de l'art. Or. ces ressources sont, dès lors, nombreuses et variées; tantôt; pour marquer en quelle vénération on tient 1e texte sacré, on 1e transcrit sur vélin pourpré en lettres
d'or, avec titres et rubriques en encre d'argent (Actionnaire de Cambrai,
évangéliaire d’Epinal); c'est là un usage ancien, déjà connu des libraires romains, et qui a été en honneur au temps des rois barbares. Parfois encore, on se contente de l'écriture d'or sur 1e vélin blanc évangéliaire d Ebbon, à Epernay). Puis, ce sont des somptueuses lettres initiales, des figures en pied richement peintes, des animaux fantastiques, des ornements de rinceaux, etc. I out cela, en général, de bon goût, exécuté par des artistes experts, qui s inspirent de traditions tantôt antiques, tantôt barbares, modifiées par 1e goût des scribes anglo-saxons, maîtres des copistes gaulois à l’époque carolingienne.
L art romain n avait jamais péri en Gaule, mais, pratiqué par des ouvriers inhabiles, il s était profondément corrompu. Qu'on examine, par exemple, à la Bibliothèque Nationale, A lameux Pentateuque de Tours, rendu a la France pat As soins de M. Del i s A , et on reconnaîtra bientôt, dans ce manuscrit à 1 aspect barbare, une copie maladroite d'un meilleur modèle. Ailleurs, dans la Grande-Bretagne, au vme siècle, des artistes copient des manuscrits soit antiques, soit peut-être byzantins, en modifiant profondément As dessins qu'ils ont sous As yeux. L’habitude ne se per ra pas au ixe sAcle, et certains manuscrit exécutés alors sont des copies assez fidèles de modèles de la bonne époque. Nous pourrions citer es ameux Terence de la Bibliothèque Nationale et de la Vaticane; on peut aussi signaler une copie de la Psychomaçhia de Prudence, venant
de Valenciennes et exposée au Petit Palais. Ce poème allégorique, où l’on raconte la guerre des Vertus et des Vices, a été copié et illustré bien des fois jusqu'au xie siècle, et un recueil comparatif de ces peintures formerait à lui tout seul une histoire de l'art du dessin pendant plus de trois cents ans. Celui de Valenciennes est du ix° siècle, et les dessins qui l’ornent, simplement tracés à la plume avec légers rehauts de couleur, sont certainement copiés sur un exemplaire datant de la fin de l'empire.
L’imitation de l'antique se trahit
encore dans ce qu'on appelle les /
canons des Evangiles. En tête de ces livres sacrés on mettait des tableaux synoptiques, indiquant les passages semblables des quatre textes; ces tableaux étaient encadrés de colonnes et de portiques souvent fort élégants, et on chargeait les marches et les intervalles des arcades de motifs copiés directement sur l’antique; on y t r o u v e des monstres fabuleux , des centaures, des chimères, ou encore des têtes de camées. Dans les encadrements des pages ornées,
dans les feuillages des chapiteaux, on sent également l’influence des traditions gréco-romaines, et cette influence persistera longtemps. Qu’on examine, par exemple, un curieux manuscrit venant de la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer ; l'écriture oblige de le dater du xie siècle, mais l’ornementation pourrait être de deux cents ans plus ancienne. Au texte des Phaenomena d’Aratus on a ajouté, dans des cadres de couleurs vives, les signes des constellations et du zodiaque. Personne, à la vue de ce beau volume, ne pourra s’y tromper ; le moine inconnu de Saint- Bertin qui l’a exécuté un peu après 1 an mil avait sous les yeux un
UN ABBÉ DE FO N T EH ELLE (xi“ SIÈCLE) (Bibliothèfiue du Havre.)
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manuscrit antique de la belle époque, analogue au célèbre calendrier de Furius Filocalus.
Mais à cet art antique sont venus s'associer des éléments étrangers, et de ce mélange sortira plus tard, après une longue gestation, ce qu'on a appelé l'art roman. Les barbares entrés en Gaule au ve siècle avaient des goûts artistiques particuliers; ils affectionnaient des formes ornementales connues jadis des peuples du midi de 1 Lui ope, lcuis aines, et peu à peu délaissées par ces derniers. D'où vient cet art spécial, qui revit alors et fait concurrence aux traditions classiques? Il serait bien difficile de le dire; il semble pourtant avoir été commun à tous les rameaux de la race indo-européenne, et les Germains l'ont importé dans l'empire. On en a des monuments de tout point excellents; on retrouve sur les boucles de ceintures, sur les affiques exhumées des sépultures des Francs, ces entrelacs compliqués, ces pointes de diamant, ces tètes monstrueuses que reproduiront à satiété les calligraphes mérovingiens et carolingiens. C'est surtout dans un pays particulier de l'Europe que cet art s'est développé avec une exubérance extraordinaire : les manuscrits anglo-saxons, exécutés soit dans bile de Bretagne, soit sur le continent, au vib et au vme siècle, abondent en motifs singuliers et qu’on retrouve plus rarement ailleurs. On y voit se multiplier ces singulières initiales formées de poissons, d'oiseaux plus ou moins fantastiques, de monstres purement imaginaires. Ces lettres sont particulièrement abondantes dans un psautier d'Amiens datant du ixc siècle. Aux motifs empruntés à la faune spéciale chère à ces artistes le scribe a ajouté des tètes humaines grossièrement dessinées, des guerriers, des personnages ecclésiastiques ; le tout est fort curieux et témoigne d une vive imagination. Mais aux figures d'hommes et d'animaux, les moines anglo-saxons ont joint parfois des images d'un caractère tout différent ; ce sont des dessins géométriques avec alternances de teintes; les lignes tracées au compas, tantôt droites, tantôt circulaiie^, se croisent, s enchevêtrent sans jamais se confondre, et l'ensemble constitue un dessin géométrique bien équilibré et dont toutes les parties se répondent rigoureusement. C est un peu un jeu d’enfant, mais merveilleusement exécuté et dénotant chez les scribes une surprenante dextéiité. Au même genre se rattachent les belles initiales ornées qui pullulent dans les manuscrits luxueux du ixe siècle. Certaines pages de ces \olumes sont tout entières occupées par de grandes lettres capitales
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ou onciales, admirablement peintes, et à l’intérieur desquelles se développent, en replis innombrables, des bandelettes de couleurs variées : or, pourpre, jaune ou rouge.
On peut indiquer comme particuliérement remarquables quelques pages de l'évangéliaire offert à Ebbon, archevêque de Reims, et du sacramentaire d'Autun, produit de l'école de Marmoutier, au milieu du ixe siècle. Tout cela révèle à la fois un goût parfait et une habileté étonnante.
Les deux arts s’associent dès lors et apparaissent côte à côte dans les mêmes volumes. Qu’on examine, par exemple, les deux manuscrits que nous venons de
citer. L’évangéliaire dit d’Ebbon
appart 1 ent à la bi bl i ot hèque d’ lé pe rnay ; offert à ce prélat vers l'an 83o, il a appartenu ensuite à l'abbaye d’Hautvillers. En tête de chaque Evangile, le calligraphe a réservé une page à des lettres à entrelacs; au début du volume sont les canons disposés sous des arcades à l'antique, flanquées de petites figures, d’animaux, de scènes familières ou de chasse, copiées vraisemblablement sur d'anciens modèles; enfin, à chaque livre, une grande peinture représentant un des Evangélistes. Ce sont des personnages à l’antique, vêtus de robes à larges plis, occupés à écrire l’histoire de Jésus : ces figures sont d'un beau style ; le dessin
INITIALE DU X I I 4 SIÈCLE ( Bibliothèque de Boulogne-sur-Mer.)
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en est satisfaisant, les couleurs brillantes, les ombres sont indiquées avec soin ; en un mot, sans faire tort à l'artiste, on peut croire qu'il a eu sous les yeux un modèle plus ancien qu il a supérieurement icpioduit. Ce beau manuscrit est un bon exemple de la manière dont on ornait les Textes, c'est-à-dire les copies des Évangiles, au ixe siècle. On retrouve les mêmes éléments dans un magnifique volume provenant de Cambrai, saut qu ici les figures des Évangélistes sont remplacées par les symboles de chacun deux; on y remarque, en plus, au tolio 10, une cuiicusc pcmtuie représentant un empereur sur son trône, cntouie des quatic \eitus cardinales. Notons encore l'évangéliaire de SaintA ast d'Arras, où les grandes initiales se détachent sur des tonds éclatants, pouipie ou \cit clair, où les canons sont accompagnés de curieuses figures, dont certaines dessinées à la plume, où enfin les cadres des pages ornées offrent des éléments empruntés, les uns au vieil art antique, les autres a 1 art barbare.
Le sacramentaire d'Autun est encore un bon exemple du talent des artistes carolingiens. Ce précieux volume, exécuté au temps de Rainaud, abbé de Marmoutier, vers le milieu du ixc siècle, fut porté un peu plus tard en Bourgogne par la communauté fuyant les invasions normandes. Le scribe a employé tous les genres d’écriture connus de son temps : minuscule Caroline, onciale, capitale classique ou rustique. Les titres sont tracés en vert, en rouge, en or, sur des bandeaux de couleur ; ailleurs, de grandes peintures représentent les sept ordres ecclésiastiques ou encore l'auteur de l'ouvrage : le pape saint Grégoire; il est assis sur un trône et se détache sur un fond vert et pourpre dans un cadre d'or; ailleurs, de petites miniatures, dont le style rappelle celui de la fameuse Bible dite du comte \ ivien, olTcrte à Charles le Chauve, représentent des cérémonies religieuses ou des scènes de l'histoire évangélique. Le tout est brillant et de bon goût; c'est un excellent spécimen de ce que savaient taire les calligraphes de la belle époque carolingienne, du talent
avec lequel ils savaient utiliser toutes les ressources de l'art de leur temps.
On s étonnera peut-être de nous entendre citer, après ces beaux monuments, le grossier psautier d Angers ; mais ce volume est un bon exemple de 1 illustration des livres saints au ixc siècle. Les peintures en sont, il est vrai, barbares, usées et à demi effacées. Mais quelques initiales moins maltraitées prouvent que le peintre, si malhabile à tracer la figure
L’EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS
humaine, était pourtant bon ornemaniste, et les grandes peintures sont tout au moins intéressantes; elles représentent le roi-prophète assis sur son trône et jouant du psaltérion, les instruments de musique en usage chez les Hébreux avec leurs noms, enfin le même David entouré de ses acolytes et de ses scribes. Le tout est lort curieux, et ces mêmes scènes, mieux traitées cette fois, se retrouvent dans d'autres manuscrits et sur
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(Bibliollicque de Cambrai.)
des ivoires carolingiens. A cet égard, le volume mériterait une étude particulière, en dépit de son aspect peu séduisant.
Si tous les livres de l'Ecriture ont été illustrés bien des fois, aucun ne l'a été plus souvent que l'Apocalypse. Ce texte singulier prêtait en effet à l'imagerie, et son caractère mystique avait de quoi attirer les âmes naïves. Des artistes de tous les pays ont ainsi commenté la révélation de saint Jean; de ces recueils de peintures, beaucoup viennent d'Espagne ou du midi de la France; d'autres, au contraire, ont été exécutés dans le nord de notre pays, en Allemagne ou en Angleterre. Aussi a-t-on pu sans peine réunir quatre Apocalypses figurées du Moyen âge, dont deux remontent au ix° siècle. Celle de Cambrai, qui renferme
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quarante-six pages peintes, est assez curieuse ; l'artiste y a interprété littéralement le texte sacré, sans tenir compte des explications mystiques entassées sur ce même texte par les commentateurs chrétiens. Les personnages ont le costume du ixe siècle, sauf les soldats, qui sont armés à la romaine. Toutes les pages, peintes ou écrites, sont encadrées de listels de couleur, avec grossiers dessins. L'ensemble est assez barbare, mais intéressant. V Apocalypse de Valenciennes est tout autre; ici le texte de saint Jean a été transcrit par un scribe gallo-romain, mais les peintures, exécutées avant la copie, se rattachent plutôt à l'école espagnole. Extrêmement barbares, lourdement coloriées en teintes plates, elles sont disposées dans des cadres de listels jaunes ou rougeâtres. C'est, en somme, un monument d'une singulière sauvagerie.
Nous avons dit plus haut que l'art roman était sorti du mélange intime de ces deux arts antique et barbare, mais suivant les provinces il éclôt plus ou moins vite. Dès le xe siècle, il apparaît tout formé, avec ses caractères spécifiques, dans le nord du royaume capétien. Au sud, au contraire, et surtout dans les provinces pyrénéennes, les traditions carolingiennes persistent fort longtemps. Nous n'en voulons comme preuve que le curieux évangéliaire de Perpignan : le manuscrit e>t probablement du xie siècle et l'ornementation , assez maladroite d'ailleurs, bien que très brillante, pourrait dater du ixL siècle. Mais l’artiste a commis des fautes singulières; ne comprenant pas à quoi servaient les colonnes des canons, il a transformé ces supports d'arcades en motifs d’ornement; les dessins à la plume du début du manuscrit sont encore fort curieux, mais rappellent également le ixe siècle; en un mot, c est un bon spécimen de ce que les anciens archéologues appelaient, par une erreur singulière et invétérée, le style byzantin. Tandis que les ateliers calligraphiques du midi de la Gaule restent ainsi fidèles aux anciennes traditions, ceux du nord créent de toutes pièces un nouvel ait. L ait roman produit alors de véritables merveilles, et les manuscrits exécutés dans les scriptona des églises monastiques et séculières, de l'an mil à l'an 1200, étonnent par la richesse et l'exubérance de l'ornementation et par la beauté des teintes. Il serait impossible de décrire longuement les éléments de cette décoration : quelques mots suffiront. L écriture est généralement régulière et pure; dans les titres, on emploie 1 onciale et la capitale, celle-ci très souvent sous forme de capitale dite rustique. Au heu de s'en tenir à l'ancien alphabet lapidaire, les calli-
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graphes affectionnent les lettres contournées, avec appendices variés : fleurs, rinceaux, têtes de monstres; parfois, ces lettres sont en couleurs alternées, rouge, bleu et vert; parfois encore, à l'encre noire on ajoute des rehauts de couleur. On compose ainsi des pages entières du plus bel effet. On ne saurait nier qu’il n'y ait là de la bizarrerie voulue, mais ces grands tableaux d'écriture sont de teintes si harmonieuses qu'on pardonne à l'artiste — .car de pareils écrivains méritent ce nom — cette recherche parfois excessive de fantaisie. Ajoutons-y les lettres initiales;
LA CRÉATION ( X I V * SIÈCLE) (Bibliothèque de Grenoble.)
la forme en varie à l’infini; le plus souvent, ce sont, sur un fond de couleur, des animaux ou des feuillages entremêlés avec un art infini; le tout est bleu, rouge, jaune, vert, et les teintes sont graduées et alternées avec un soin extrême. On a souvent appelé ces initiales dracontines , la plupart d’entre elles renfermant des dragons dont le corps sert de motif principal à l’ensemble; on y trouve aussi des poissons, des chiens, des têtes monstrueuses, rappelant celles qui figurent sur les cathédrales. Telle ou telle couleur domine suivant les pays; dans certains ateliers du nord, voisins de l’Allemagne, c’est le vert; ailleurs, le bleu ou le rouge. Parfois aussi ces dessins se détachent sur le parchemin pris comme fond, et la teinte jaunâtre de la peau contribue à l'effet d’ensemble. Ailleurs, par exemple en Normandie, on a un goût particulier pour les lettres dessinées à la plume, avec rehauts de couleur claire;
dans des manuscrits écrits au Mont Saint-Michel; un recueil d ues du xiie siècle est orné d’initiales ainsi exécutées, avec tète
comme
chroniques du xi
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humaines qui ont la prétention d'être des portraits. Mais, le plus souvent. les calligraphes aiment les motifs qu’emploient, vers le même temps, les sculpteurs des chapiteaux ou des frises d’églises, et leur art se développe dans le même sens que l'art de la pierre. A mesure qu'on avance dans le xne siècle, il s’épure et se simplifie ; le dessinateur revient aux traditions antiques, renonce peu à peu aux figures monstrueuses et montre une évidente prédilection pour les feuilles largement épanouies, rappelant les belles créations des grandes écoles sculpturales de Bourgogne et de Provence.
Ces recherches de bizarrerie, qui caractérisent le xr siècle, n’étaient pas pour plaire à certains esprits austères, et saint Bernard ne manque pas de les condamner dans une lettre célèbre, satire dirigée contre l'ordre de Cluny, rival de celui de Citeaux. 11 y proscrit ces monstres bizarres, ces fleurs et ces rinceaux exubérants, et, dociles à ces remontrances et aux graves enseignements de leurs premiers fondateurs, les moines cisterciens se contentent d’une ornementation plus simple. Citons seulement une belle copie des Moralia in Job de saint Grégoire, exécutée en ii3q à l'abbaye de la Ferté-sur-Grosne, au diocèse de Chalon-sur-Saône. Ici, les initiales de couleur se composent d'entrelacs de couleurs variées, avec alternance de teintes, le tout disposé dans un cadre à fond bleu. C est un simple dessin à la plume, avec quelques humbles fleurettes. Mais le diable ne perd jamais ses droits, et si le copiste, Pierre de l'ouï, a renoncé à des pratiques condamnées par scs pères spirituels, il avait dû dérober bien des heures à la prière avant d atteindre cette impeccable sûreté de main qui fait le charme de ces jolies initiales.
Dans 1 ornementation des manuscrits à l'époque romane, la figure humaine joue également un grand rôle. Parfois 1 artiste se contente de 1 introduire dans les grandes initiales occupant une page entière, et dans la panse de la lettre capitale il dispose en registres des scènes empruntées à l'ouvrage transcrit. Ainsi, dans la Cité de Dieu de Boulobne sur Mer, du xiP siècle, en tête du xic livre sont figurés les principaux épisodes du Jugement dernier. Ailleurs, c’est un tableau représentant 1 offre du manuscrit a un personnage céleste ; dans une copie du commentaire de saint Jérôme sur Jérémie (bibliothèque de
L’EXPOSITION RÉTROSPECTIVE LE L’ART FRANÇAIS
Dijon), on a figuré la Vierge entre deux abbés ; au-dessous un moine, à genoux, offre à la Mère de Dieu le volume copié par lui ; c'est une peinture de style hiératique, mais ayant grand air, exécutée probablement à Saint-Vast d'Arras. Ces figures sont tout entières coloriées et se détachent sur un fond de couleur éclatante, avec cadres d'ornement. Ailleurs, et notamment en Normandie, on préfère le simple dessin au trait, tantôt noir, tantôt de couleur, avec quelques rehauts, posé à même sur le vélin blanc ou légèrement teinté. Citons une figure de saint Grégoire, qui accompagne une copie des Homélies de ce père, exécutée au Mont Saint-Michel ; le saint écrivain est dessiné en rouge sur fond vert. Même parti pris dans un recueil de chroniques du xuc siècle, venant encore de l'abbaye du Mont, et dans la célèbre Chronique de Fontenelle ou Saint-Wandrille du xie, aujourd'hui conservée à la bibliothèque du Havre. Ici, l’artiste a voulu représenter les grands abbés du monastère depuis les origines ; ce sont des pages excellentes, au trait, avec rehauts de couleur ; le dessin est dur et traditionnel, mais l'effet général est surprenant et d'une grandeur un peu sauvage.
Tous les manuscrits énumérés jusqu'ici étaient à l'usage de clercs et proviennent de bibliothèques monastiques. Les laïques, dès l'époque carolingienne, ont eu aussi leurs livres, ouvrages de piété ou de lecture ; on connaît ainsi des psautiers, des livres de prières ayant appartenu à des princes, Charlemagne par exemple ou Charles le Chauve. Bien plus, on a fait servir l'image à l'instruction religieuse des fidèles. De bonne heure, l'Eglise avait recommandé cet enseignement par les yeux, moyen commode de faire connaître à ces esprits enfantins l'histoire sainte et les dogmes catholiques. On illustra donc les Psaumes, l'Apocalypse, enfin les deux Testaments entiers, et on peut voir dans une des vitrines une Bible historiée célèbre, exécutée en 1197 par Ferrandus Pétri de Fîmes pour le roi de Navarre, Sanche. Ce volume, aujourd'hui à Amiens, renferme plus de mille compositions racontant l'histoire sainte et évangélique ou illustrant la vie d'un certain nombre de saints et de martyrs honorés dans le midi de l'Europe. Le monument est extrêmement curieux, mais d’aspect peu agréable; les figures et les groupes, grossièrement dessinés à la plume, sont recouverts de couleurs posées à plat et sans ombres. L’auteur a suivi scrupuleusement le texte saint, dont une analyse en latin accompagne les images. C’est
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un intéressant spécimen de ces grandes Bibles historiées, dont on devait plus tard exécuter un grand nombic dans les atclicis de la I iancc, et dont quelques-unes sont de vraies œu\ies d ait, on a lait de meme des vies de saints en images, avec légendes tantôt françaises, tantôt latines ; ce sont là manuscrits servant à la fois à l'amusement et à l'instruction.
Si les livres à l'usage des laïques apparaissent dès lors en grand nombre, c'est que les temps ont changé; à dater du xmc siècle, il existe un public instruit en dehors des églises et des cloîtres, et à ce public il faut des livres de lecture et d'enseignement. Aussi, au moment même où les anciens scriptona monastiques languissent ou disparaissent, se créent autour des grandes universités françaises et étrangères des officines où l'on produit en masse des manuscrits à l'usage des lecteurs de tout ordre. A Paris surtout s'établissent de nombreux stationarii qui, sous la surveillance de Yalma mater, multiplient les exemplaires des traités usuels de théologie, de droit, de science et de médecine. Mais ces livres de travail, hâtivement exécutés par des étudiants besogneux ou par des copistes de profession, ne satisfont point les goûts luxueux de beaucoup de lecteurs : à côté de ces manœuvres, il existe des calligraphes célèbres, dont quelques-uns ont signé leurs œuvres, et qui ont pour clients les princes et les nobles lettrés, aussi bien que les riches bourgeois. On a comme autrefois le goût des images brillantes, et une foule d'enlumineurs s'évertuent à satisfaire ce goût. Dès lors, ce n'est plus à des moines que sont dus les beaux manuscrits, mais à des artistes laïques, les uns simples manœuvres, travaillant sur patron et produisant des œuvres brillantes mais banales, les autres, surtout au xiv° et au xvc siècle, doués d un talent plus personnel et composant pour de riches amateurs de véritables merveilles de finesse et de grâce. Inutile d'ajouter que ces travaux, vraiment artistiques, coûtaient fort cher, et que, par suite, le nombre des manuscrits réellement beaux et soignés est assez laible. A cet égard, 1 éducation du public moderne est encore à faire, et les prix atteints dans les ventes par certains manuscrits semblent dénoter un engouement irraisonné pour des productions de second ordre et d'une déplorable banalité. Voici pourtant quelques bons spécimens de la miniatuie française au xmc siècle. rl out d'abord une jolie Apocalypse historiée (bibliothèque de Cambrai) ; les figures sont dessinées à la plume avec rehauts de couleurs claires, jaune, rouge et vert, et sont tout à fait dans le style d un autre exemplaire célèbre, conservé aujourd'hui à la Biblio-
L’EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS
thèque Nationale ; ce dernier, jadis propriété du fameux duc de Berry, fut prêté par lui à son frère Louis d’Anjou et servit de modèle à Nicolas Bataille, auteur de la fameuse tapisserie de l’Apocalypse, aujourd’hui à la cathédrale d’Angers. Une autre Apocalypse figurée, un peu plus récente (bibliothèque de Toulouse), renferme une traduction des révéla-
S C K NK F A >1 1 1. I È R E (ÉCOLE DE B O U R G O G N K (Bibliothèque de Valenciennes.)
tiens de saint Jean en vers français. Citons encore le volumineux recueil des romans de la Table Ronde (bibliothèque de Rennes), avec petites peintures occupant la largeur d'une colonne, puis une Histoire ancienne en français, dont l'écriture et l'illustration paraissent déceler l'influence italienne. D'autres manuscrits comportent une ornementation plus sobre; exemple, une Bible latine (bibliothèque de Dole), écrite en caractères microscopiques, bon type de ce qu'on appelle les Bibles de saint Louis, que produisirent par milliers les ateliers parisiens au xme siècle ; exemple encore, un manuscrit exécuté pour Bernard de Castanet, évêque d’Albi,
nuis du Puy, en l'an i3oo, avec lettres ornées sans or, d'une suprême élégance ; ce beau volume montre combien habiles étaient les scribes du midi de la France, dont le style rappelle celui de leurs voisins d'au delà des monts. Vers le même temps, ces enlumineurs laïques exécutent également nombre de livres de prières et d église. Citons seulement un beau pontifical de Châlons-sur-Marne, dont la reliure offre huit miniatures sur vélin représentant les cérémonies épiscopales; puis, un superbe livre de prières (bibliothèque de Cambrai), exécuté pour Mahaut de Brabant (7 1288). femme de Gui de Chatillon, comte de Saint-Bol. C est un excellent spécimen du talent des calligraphes et des enlumineurs du nord de la France vers ce temps; les grandes peintures sont fines et élégantes, l'écriture très soignée, et on peut y étudier quelques-uns des motils favoris de ces vieux artistes. Les marges sont couvertes de rinceaux et de vignettes, avec sujets familiers et grotesques, dont beaucoup empruntés à la comédie animale ; l'usage ne s’en perdra jamais, et jusqu’au xvie siècle ces humbles artistes déploieront une verve inépuisable; dans certaines de ces images, on reconnaît facilement une intention satirique, et les dessinateurs y tournent en ridicule les choses et les gens les plus respectables. Ces peintres sont bien les frères et les émules des sculpteurs qui, vers le même temps, travaillèrent aux églises gothiques.
Pour les xive et xv° siècles, il était difficile de choisir parmi toutes les merveilles entassées dans les bibliothèques de province. On a pu toutefois réunir quelques types des différents genres de manuscrits exécutés au cours de ces deux cents ans. Le Rational de Guillaume Durand, de la bibliothèque de Beaune, montre la peinture servant à illustrer des ouvrages plutôt sérieux; ce manuscrit est du xve siècle. De 1447 date le Propriétaire des choses de Barthélemy l'Anglais, d'Amiens ; c'est 1 oeuvre d Étienne Sanderat, d'Auxerre, écrivain de Jean de Châlon ; les peintures, très nombreuses et variées, prouvent la fécondité et l'habileté de ce calligraphe. \ eut-on savoir ce dont étaient capables les enlumineuis du temps de Charles V ? Qu'on examine le Tite-Live de Bordeaux et la Bible française de Grenoble. On y remarquera cet encadrement tricolore dont on a fait longtemps la marque distinctive des volumes exécutés poui le royal amateur; le tait en lui-même est douteux, mais cet ornement paraît avoir été en grand honneur à Paris, de i35o environ a 1400. Veut-on étudier la manière des peintres de l’école dite de Bour-
gogne, si florissante au xvc siècle? Un manuscrit de Valenciennes, copié à Bruges en 1462 par le célèbre David Aubert, en fournit un spécimen excellent. La peinture d'en-tête, où l'on voit représentée la naissance d'un enfant, est des plus remarquables, et les autres miniatures du volume ne lui sont point inférieures. Ce beau manuscrit a d'ailleurs une origine illustre; commandé à David Aubert par Philippe de Croy, il appartint plus tard aux comtes de Horn et d Egmont, et le premier volume de l'ouvrage, confisqué par Philippe II, est aujourd'hui à Madrid. Enfin, nous recommandons aux curieux un pontifical du xvc siècle, conservé à Cambrai; on remarque sur les marges une foule d'intéressantes peintures, et la reliure est singulière; les plats en ont été évidés à l'intérieur pour recevoir certains ustensiles employés dans la liturgie épiscopale. C'est un livre de voyage, que nous croyons exécuté à Cambrai même, par un artiste flamand ou allemand d'origine.
Nous voici arrivés au xvie siècle; l'imprimerie existe depuis longtemps; on n’en continue pas moins à exécuter des manuscrits à peintures. Part nouveau est entré dans les moeurs et l’ornementation à la mode antique apparaît dans les livres d’Heures, dans celui de Grenoble, par exemple, dont nous nous garderons de faire un éloge exagéré : c'est un travail lourd et sans grâce, où l'artiste a abusé des couleurs brillantes et des glacis d’or. Plus intéressantes sont les Heures dites de Diane de Poitiers; que le manuscrit ait appartenu à cette célèbre favorite, il serait téméraire de l'affirmer; nous croyons plutôt que c'est un livre de prières fait pour Henri II ; il a appartenu plus tard à Louis XIII. Les miniatures sont médiocres, mais l'ensemble est luxueux et élégant, et la forme singulière. Ouvert, le volume, que revêt une somptueuse reliure, a la forme d'une fleur de lys. Nous citerons encore un graduel, exécuté pour Robert de Croy, évêque de Cambrai de 1 5 1 9 à 1 5 56, par un scribe enlumineur, Martin Lescuyer; il offre un singulier mélange des deux arts gothique et néo-latin; la première page, représentant les armes du noble prélat, est d'un bel effet. Enfin, pour terminer, un mot du curieux terrier des domaines de Louis de Graville, amiral de France sous Louis XII. Ce beau volume appartient à Mnie de la Baume-Pluvinel. La description de chaque fief est précédée d'une grande peinture tout à fait intéressante, représentant des scènes familières : départ pour la chasse, intérieur d'une fauconnerie ou d'une basse-cour, chasse au héron, cortège de seigneurs se rendant à l'église, etc. Dans les fonds, l'artiste
exposition universelle DE 1900
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paraît avoir voulu représenter les différents châteaux de Gia\ ille, lequel en possédait un bon nombre, en sa qualité de fax 01 i du loi. le tout dénote une main exercée; les figures sont un peu lourdes, c'est le cas dans presque toutes les peintures de l’époque, mais 1 ensemble est amusant et les couleurs brillantes. On ne peut mieux terminer cette revue rapide des manuscrits exposés au Petit Palais qu en signalant ce îemaiquable produit des ecoles de peinture parisiennes a 1 auioïc des temps
modernes.
L’EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS