LES IVOIRES
Quelle que soit la réserve imposée aux organisateurs de l’Exposition rétrospective de l'Art français, quelle qu'elle doive être, nous faillirions, nous semble-t-il, au devoir momentané de rapporteur impartial qui nous est aujourd'hui dévolu par les éditeurs de cet ouvrage, si nous n'osions reconnaître que peu souvent il a été donné de voir groupée une réunion de pièces d'ivoire aussi abondante et, dans son ensemble, d’une aussi rare qualité. La meilleure partie de la gratitude du public qui visite le Petit Palais des Champs-Elysées doit d’ailleurs aller aux musées provinciaux et surtout aux collectionneurs qui ont consenti à se dessaisir, pour six longs mois, d'objets aimés, et qui ont ainsi permis une manifestation qui, sans leur concours, fût demeurée incomplète dans son développement didactique. Le rôle des organisateurs s'est borné à connaître les bonnes portes et à y aller frapper, tant à Paris que dans les départements et même à l'étranger.
Ils ont rapporté de leurs tournées une abondante moisson, pour le simple agrément des uns et aussi, veulent-ils croire, pour 1 instruction des autres : « Peregrinando acquiritur », dit une devise gravée sur le dossier d'une grande chaise de bois prêtée par le musée du Puy et que l'on peut voir dans une galerie ; ce pourrait être la leur.
Aux termes du programme élaboré et adopté dès la première heure,
FEUILLET DK DIPTYQUE AU NOM DK JI SITNIANUS, CONSUL EN 52 1 (Collection S. liardac.)
l’Exposition devait se limiter exclusivement à 1 art français ; il avait été
EXPOSITION UNIVERSELLE DE i9o<
décidé, d'autre part, que le classement général des salles et le groupement des objets se feraient par matière et non par époque, comme cela avait eu lieu pour l’Exposition rétrospective du Trocadéro en 1889. Restreindre ainsi le cercle des recherches futures aux productions d'un seul pays, c’était limiter par avance l’ampleur de la récolte possible; prévoir un classement méthodique en raison de la matière adoptée, c'était, d'autre part, presque s’engager à montrer pour chacune de ces matières le développement successif et non interrompu de ses diverses applications et des formes qu'elle revêtit à travers les siècles ; c'était, par suite, s’exposer au péril de laisser subsister certaines lacunes qui eussent été d’autant plus apparentes que l’ensemble de chaque série pouvait plus facilement se lire d'un coup d'œil. La tâche se trouvait ainsi sensiblement accrue; mais, grâce aux bonnes volontés qui, si l'on excepte certaines municipalités mal conseillées ou par nature peu prêteuses, ont, le plus fréquemment accueilli ces demandes, l'on peut dire que, en général, le succès a passé les espérances.
L’Exposition, avons-nous dit, devait se limiter à l'art français. Après cette formelle déclaration de principe, l'on pourra trouver tant soit peu paradoxal de nous voir commencer, en suivant l'ordre des temps, l'énumération des pièces principales réunies dans cette exposition par une pièce grecque. Grecque en etl'et, ou tout au moins du style hellénique le mieux écrit, est assurément cette belle tète de femme, à la chevelure ceinte d'un bandeau, que conserve le musée de Vienne (Isère) et que commente plus haut, avec sa compétence bien connue, M. Salomon Reinach. Si la Gaule ne l'a pas vue naître, c’est en Gaule qu elle fut trouvée, et cela ne suffisait-il pas pour la faire considérer de bonne prise pour l'Exposition?
L on sait combien restreint est le nombre des diptyques du Bas- Empire parvenus jusqu à nous ; diptyques de consuls ou diptyques de particuliers, qui, entre hauts personnages, s’envoyaient en cadeaux, pour commémorer une entrée en charge ou simplement quelque événement heureux. L Exposition en compte trois. Le premier, qui a longtemps appartenu a la cathédrale de Bourges et que conserve le musée de cette \ille, e^t anonyme, mais le style de sa sculpture ronde et basse, devenu aujourd hui mousse, par suite d un long usage, doit faire assigner la fin du ve siècle ou le commencement du vie pour date de son exécution, qui est toute romaine. Dans le registre supérieur de chacun des feuillets,
L’EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS
se voit Je consul assis entre deux assistants, sur sa chaise curule, drapé, tenant d une main la n icippci civccnsis et de l'autre Je sceptre, les pieds posés sur le scabellum. C'est là le type consacré pour caractériser la plus haute magistrature de 1 Empire, et c est ce type que l’on verra adopter
RELIURE DE L1 « OFFICE DES F O U S H (Diptyque de la bibliothèque de Sens.
se substituera simplement à \ai7iappa. Le registre inférieur nous montre les jeux du cirque et la lutte des belluaires contre les fauves. Au nom de Justinianus, consul à Constantinople en 52 1, sont inscrits les deux feuillets, admirables en leur sobriété, qui, de la collection Aymard, du Puy, sont passés dans celle de M. Sigismond Bardac : une couronne circonscrivant au centre l’inscription dédicatoire, quatre fleurons en
cantonnant les angles, enfin un cartouche au nom du consul, font tous les frais de la décoration. La collection Trivulzio de Milan et la Bibliothèque Nationale possèdent du meme consul des diptyques similaires. Enfin, il nous faut encore ranger au nombre des diptyques du ne sjècie( mais, cette fois-ci, émanant de simples particuliers, celui de la Bibliothèque de Sens, qui, depuis le \m° siècle, sert, dans un entourage d’orfèvrerie, de couverture à Y Office des fous et à la Prose de l'Ane : on y Voit le lever du Soleil et de la Lune, sous les traits de Bacchus et de Diane. Le contenant et le contenu sont Y un et l'autre trop célèbres et ont déjà trop souvent couru les expositions pour que nous nous y attardions ici.
Comme le diptyque de la bibliothèque, sauvegardé par l'office sacré qu’on lui fit remplir, la petite boîte toute profane et toute païenne de la cathédrale de Sens, au pourtour de laquelle court une chasse, s est vue sanctifiée par le rôle de pyxide eucharistique, puis de reliquaire, qui lui fut successivement attribué; son travail est exclusivement romain et sa date ne doit auère être retardée au delà du vc siècle.
Romain aussi, et d'une époque un peu plus avancée, avec quelque influence byzantine, est un autre cylindre, aujourd'hui dépourvu de toute monture, que conserve le Musée des antiquités de la Seine-Inférieure, à Rouen. Avec lui apparaissent, en cette série d'objets, les sujets chrétiens. On remarquera dans la Nativité et Y Adoration des Bergers et des Mages qui se déroulent sur scs flancs le costume de ces derniers, coitlés d’un bonnet phrygien et les jambes couvertes de braies. Le meme accoutrement, que Ion voit disparaître avec l'époque carolingienne, nous est encore fourni par une curieuse petite plaque rectangulaire du musée de Nevers, et 1 on peut rapprocher de ce type très caractérisé des reproductions analogues et presque contemporaines du même sujet, qui se voient sur certains sarcophages chrétiens, entre autres sur l'un de l’église de Saint-Maximin.
Les deux pyxides, jusqu ici peu connues, de l’église de la Voûte- Chilhac (Haute-Loire), devaient primitivement, comme la custode de Sens, ètie munies de couvercles plats, à charnières et serrures, s'il faut en cioiie les ttaces qui restent apparentes sur leurs côtés ; c'est seulement au xiii siècle quelles lurent montées sur un pied de cuivre et couionnées d un amoi tissement conique. Ce ne dut être là qu’une simple transformation appropriée au goût du jour, car leur forme et les sujets
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qui s’y voient, La Samaritaine, La Guérison du paralytique , Le Massacre des Innocents , ne permettent pas de penser qu’elles aient jamais servi à autre chose qu'à contenir la réserve eucharistique. Le métier en est des plus grossiers et montre en quelle décadence étaient tombés les ivoiriers du vi° siècle quand ils étaient livrés à eux-mêmes et n'étaient plus guidés par un type fixe et un modèle consacré.
CA V ALI BR, XIe SIÙCLK (Collection Albert Maignan.)
A travers ces formes hésitantes se perçoit néanmoins encore l’influence de la tradition classique, survivante chez les Gallo-Romains de la dernière heure. A en juger par ce que l'on peut considérer comme leur apport personnel, l'art des nouveaux venus sur le sol de la Gaule n'était guère fait, du moins en ce qui nous concerne en ce moment, pour renouveler un métier qui allait s'oubliant et pour fournir de grands éléments à son rajeunissement. Quelques peignes conservés aux musées de Reims, de Tours, de Cambrai, décorés de simples cercles ponctués, de disques concentriques, de dessins géométriques, repercés aussi de
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petites croix; un
coffret encore, dit châsse de Saint-M undry, apparte¬
nant à
l’église de Célettes (Loir-et-Cher), sont tout ce que nous fournit part barbare des Mérovingiens, qui semble d'ailleurs s être plus appliqué à traiter le métal, bronze, fer ou or, que l'ivoire, devenu rare.
Il faut attendre l'époque carlovingienne pour voir se renouer, non sans éclat, la tradition classique; mais alors Byzance apparaîtra a coté de Rome comme un des facteurs principaux de cette renaissance. Sans parler du célèbre coffret teint de pourpre appartenant à la cathédrale de Troyes, qui fut apporté directement de Byzance, comme le veut une tradition fort justifiée, l'influence des Grecs de Constantinople nous apparaît dans le feuillet de diptyque de la cathédrale de Nancy, où se voient La Crucifixion et Les Saintes Femmes au tombeau ; les palmettes qui forment le cadre de la plaque, la disposition de l'édicule qui ligure le tombeau, ne laissent aucun doute à cet égard. L'art latin se retrouve, au contraire, dans la Crucifixion qui décore l'un des plats de la couverture de l'évangéliaire appartenant à l'église de Gannat (Allier). C’est à la même époque, c'est-à-dire au ix‘‘ ou au xp siècle, qu'il faut rapporter, nous semble-t-il. la très belle plaque qui appartient au musée archéologique d'Orléans. Au centre, le Christ, foulant les démons à ses pieds, est assis dans l'attitude du consul, telle que nous la montrent les diptvques du vie siècle; à sa droite, il remet à saint Pierre le livre des Kvangiles; un ange purifie, à sa gauche, les lèvres d'Isaïe; dans la partie inférieure, le Christ instruit les Apôtres, et saint Pierre prêche la loi nouvelle. L'évangéliaire de 1 abbaye de Morienval, conservé aujourd'hui à l'ancienne cathédrale de Noyon, nous présente un curieux et rare spécimen du mariage de la corne et de l'ivoire, dont l’effet décoratif ne devait pas être sans agrément alors que la reliure, aujourd'hui bien délabrée, était dans sa primitive fraîcheur. Le caractère de l'inscription et la facture des petites plaques d ivoire ne permettent pas de faire remonter l'exécution de 1 ensemble au delà du xe siècle. Constatons toutefois, moins pour fixer une date que pour rechercher une origine, que la bordure d'entrelacs d ivoire qui encadre la plaque de corne se voit sur maints monuments mérovingiens, et, d’autre part, que les ouvertures, en forme de croix grecque qui percent cette plaque, se retrouvent, non seulement sur le fauteuil de la statue de sainte Foy du trésor de Conques, qui date egalement de la fin du xe siècle, mais encore sur un des peignes barbares appartenant au musée de la Société archéologique de Touraine que nous