‹ Les Beaux-arts et les arts décoratifsChapitre 37 sur 135 · I.’ EX POSITION RETROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS i3j · texte numérisé non relu

I.’ EX POSITION RETROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS i3j

J ai pu établir, au moyen des comptes du xivc siècle, que X Apocalypse d Angers avait été exécutée presque entièrement dans l’atelier d’un artisan parisien, nommé Nicolas Bataille. Cet habile homme jouissait d une immense réputation; il a travaillé pour la plupart des grands personnages de la cour de France.

Ces détails historiques une fois établis, l'œuvre est des plus intéressantes à étudier. Sans insister sur les imperfections du dessin et sur la déformation des traits, qui tient un peu à la vieillesse du tissu, on est frappé tout d'abord de la franchise de l'exécution. Peu de couleurs; les bleus et les rouges dominent, avec des traits foncés pour accentuer les contours; c'est le procédé du vitrail.

Aux premiers panneaux, les figures s’enlèvent sur un fond monochrome, alternativement bleu et rouge; on cherchera un peu plus tard à enrichir ce ton plat d’un semis de fleurettes, d'un guillochis d'ornements symétriques, et on aura ainsi les admirables fonds de la Dame à la Licorne. Ce procédé a donc persisté jusqu’à la Renaissance, et, il faut bien le reconnaître, nos vieux artisans avaient trouvé du premier coup le meilleur moyen de faire valoir leurs compositions décoratives.

Quand l’exécution deviendra plus compliquée, comme dans les scènes de X Histoire de Clovis , de la cathédrale de Reims, ou dans ce Bal de sauvages au xve siècle, provenant de Saumur, récemment réparé par la manufacture des Gobelins, les tapissiers auront bientôt découvert les meilleurs procédés pour donner aux figures le relief voulu. Un très petit nombre de tons, trois au plus, leur suffiront, au moyen de hachures d’égale épaisseur, diversement espacées, pour ménager la transition de l'ombre à la plus grande lumière. Ces habiles artisans du Moyen âge sont en possession, dès le commencement du xvie siècle, des véritables lois de l'art textile, et ils sauront s’en servir avec une merveilleuse maîtrise. Qu’on leur fournisse des modèles accomplis, et ils arriveront du premier coup, sans changer de technique, à réaliser ces admirables chefs-d'œuvre que nous étudierons tout à l'heure dans le pavillon de l’Espagne.

Ainsi, la science du tapissier atteint son épanouissement complet dès le Moyen âge. Et quand on en viendra, au xvii° et surtout au xviiic siècle, à substituer une imitation plus patiente du modèle à l'interprétation libre des premières époques, la tapisserie perdra plus en ampleur et en solidité qu’elle n'aura gagné en apparente perfection.

Nos premiers tisseurs se contentent d'un très petit nombre de couleurs. A peine arriverait-on a distinguer dans 1 Apocalyse, comme dans le Bal de sauvages , quinze ou vingt laines de tons différents; cette ranime si restreinte contribue singulièrement à l'harmonie et à la franchise de l’ensemble. Comme nous l'avons dit, le rouge et le bleu dominent. avec des bruns accentués dans les ombres. Cette harmonie claire et gaie distingue les pièces d’origine française. On la retrouve très nettement indiquée dans les précieux dessins de la Guerre de Troie récemment acquis par le musée du Louvre, et dont certains sujets sont reproduits sur des tapisseries existant encore.

Un caractère particulier des tapisseries les plus anciennes, de celles d’Angers et de Saumur notamment, est la netteté de la composition. Un petit nombre de personnages, s'enlevant nettement en clair sur un fond coloré, n'est-ce pas là le principe fondamental observé par tous les peintres de vitraux de la même époque? Plus tard, les compositions deviendront plus lourdes; une foule de figures accessoires viendra les compliquer, comme on le voit dans les pièces de Y Histoire de Clovis ou dans les scènes de la Guerre de Troie . Je croirais assez que cette accumulation de personnages est due à une influence flamande. Elle apparaît, en effet, au moment où la maison de Bourgogne arrive, sous Philippe le Bon, à l'apogée de sa puissance et de sa prospérité. Les tapisseries bruxelloises de Madrid procèdent directement de cette tradition flamande entassant les personnages les uns sur les autres. G est une règle fondamentale qui se perpétue à travers les siècles et qui se retrouve encore chez Rubens, chez Jordaens et leurs successeurs.

L artiste français conçoit son sujet de tout autre manière. Il lui suffit de mettre en scène les acteurs essentiels, bien distincts les uns des autres; son grand souci est la clarté. 11 veut d’abord rendre le sujet intelligible au spectateur, et c est à cette école qu'appartiennent, avec 1 Apocalypse , avec le Bal de sauvages , certaines tapisseries religieuses comme la Vie de la Vierge , de Beaune, si mal installée tout en haut de la galerie, la T ie de saint Gervais et de saint Protais , du Mans, 1 Histoire de saint Remi, de Reims, et aussi les Anges portant les instruments de la Passion , d Angers. La tradition se continue au xvie siècle avec la cui ieuse série des anciens rois de France, de Beauvais, avec d'autres tapisseries encore, assez connues pour que je puisse les citer ici, bien qu elles ne figurent pas à 1 Exposition actuelle, comme la Dame à la

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Licorne , et, en avançant un peu plus loin, Y Histoire de Diane , du château d’Anet.

On peut opposer à cet art bien français, que j'ai essayé de caractériser, la tradition bourguignonne-flamande, bien reconnaissable aux caractères signalés plus haut dans 1 Histoire de Clovis, dans la Prise d’une ville, prêtée par un amateur, dans la belle série de la Vie du Christ, appartenant a 1 église d Aix, et enfin dans toutes ces tentures bien connues des Triomphes, des Combats des Vertus et des Vices, de la Vie de la Vierge , et dans tous les trésors de la Couronne d'Espagne que nous avons sous les yeux.

Jusqu au déclin de la Renaissance, toutes les compositions tissées

1 A VIE DE I.A VIERGE (Kglise dv Beaune.)

sur le métier se rattachent à E u ne ou à l’autre de ces deux écoles. Et, comme la Flandre a été, jusqu'en 1 5 1 5 environ, province française, nous avons le droit de considérer la France comme le berceau de l'art du tapissier. On sait que les villes de la Marche et de l'Auvergne furent, de bonne heure, des centres importants de fabrication ; les origines de cette industrie provinciale sont encore imparfaitement connues ; mais on trouve les métiers d'Aubusson et de Felletin en pleine activité au xvi° siècle ; or, il est assez probable que leur installation remonte plus haut.

Ces artisans du Moyen âge avaient abordé tous les sujets. Les scènes religieuses ont été mieux conservées que les compositions historiques ou les tentures inspirées par les chansons de geste, les romans

de chevalerie ou les fabliaux, et cela s'explique tout naturellement par

la destination de ces sujets, empruntés à l'Evangile ou à la vie des saints : ils étaient oll'erts â des églises, â des couvents, par de pieux

donateurs, et ne couraient pas les risques de destruction des tentures transportées constamment de château en château, ou devenant butin de guerre après une défaite, comme les fameuses tapisseries de Charles le Téméraire, qui sont aujourd hui 1 oigueil des musées de l>eine et

de Nancy.

LH COURUS N E M E N T DE IJ K TH S A 11 K K ( X V " SI È G L K ' (Trésor de la cathédrale de Scns.i

Kt voila pourquoi ces tentures d église ont conservé, comme la f le de la J lerge, de la collégiale de Beaune, tant d’éclat ; voilà pourquoi on en trouve encore de si beaux échantillons un peu partout, en dehors de ceux qui sont réunis en ce moment et qui garnissent plus de la moitié des murs du Petit Palais. En faisant de plus larges emprunts a la cathédrale d Angers, à celle de Reims et aux deux églises de Saumur, en s’adressant à l'hôpital de Beaune, à l'église de la Chaise- Dieu, en frappant à d’autres portes encore, les organisateurs de l’Expoition auraient pu facilement doubler les richesses exposées ; mais à quoi bon, puisque la place a manqué même pour celles qu’on a bien

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voulu prêter et qui se voient si difficilement, à la hauteur où elles sont pendues ?

Mais a-t-on su. du moins, trouver pour les merveilles du trésor de Sens une place de choix ? En vain avait-on essayé de faire venir a Paris ces pièces uniques lors des précédentes Expositions. Jusqu’ici le chapitre s'était obstinément refusé à un déplacement dangereux.

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