K COURONNAIENT D’EST H ER ( X V 0 SIÈCLE
(Trésor de la cathédrale de Sens.)
A quelles sollicitations a-t-il obéi cette fois ? Je l’ignore. Mais, malgré tout le plaisir que l’on éprouve à revoir de pareils chefs-d'œuvre, je ne saurais blâmer leurs gardiens du zèle qu'ils mettent à les défendre contre toute chance de détérioration et de perte.
Ces trois parements d'autel, aux armes du cardinal Charles de Bourbon (1446-1488), représentent ce que l'art du tapissier a produit au Moyen âge de plus délicat et de plus accompli. J'entendais un admirateur comparer la scène dite des Trois Couronnements — ceux de la Vierge, d’Esther et de Bethsabée — à une miniature de Bouquet; ce serait plutôt autour de van der Weyden, de Bouts ou de Memling,
qu'il faudrait chercher des points de comparaison. On ne saura sans doute jamais le nom de l'auteur de ces merveilles; c’était, à coup sûr, un maître des plus habiles. Ici, le tapissier s'est montré à la hauteur du peintre. 11 n’existe pas, à notre connaissance, de tissu exécuté avec plus de finesse et de soin. Les couleurs ont gardé tout leur éclat ; seules, certaines nuances foncées, comme il arrive souvent, ont mangé la laine, et ce serait un crime d’y porter une main sacrilège, même pour chercher à remédier à ce défaut. Le métal est aussi brillant qu'au premier jour, et ce mélange des tons vifs de la soie et de l'or ne contribue pas peu à l'harmonie de ces pièces. Peut-être est-ce ce mariage de la soie et du métal qui a produit les rides du tissu. Chose curieuse, ces accidents, si fréquents dans les tapisseries aussi fines, n’étaient pas apparents lorsqu’elles se trouvaient dans les vitrines de Sens, ,1'en avais fait la remarque, et je n'y aurais pas ajouté grande importance, car je pouvais me faire illusion, si l’observation ne m'en avait été exprimée par un amateur attentif.
Quoi qu'il en soit, la finesse du tissu, l’éclat des couleurs, l'état de la conservation, font de la pièce des Couronnements — car les trois tapisseries de Sens ne sont pas toutes de même valeur — une merveille de l'art. Quant à son lieu de fabrication, c’est dans les Flandres qu'il faut le chercher, et je m empresse de reconnaître l'erreur que j'ai commise jadis en émettant 1 hypothèse que ces parements d’autel avaient peutêtre été tissés à Paris par un artisan aux gages de l’archevêque Tristan de Salazar, le constructeur du fameux hôtel de la rue du Figuier. Il est acquis aujourd hui que ces parements d autel furent olferts à la cathédrale pai le cardinal Louis de Bourbon-Vendôme, qui fut archevêque de Sens, de i536 à 1 5 5 7. Les chiffres et la devise : nespoir ne peur appai tenaient à son parent le cardinal Charles de Bourbon, archevêque de L} on, qui a probablement commandé les trois pièces soit à Bruges, soit à Bruxelles, soit dans un autre centre flamand.
Les merveilles du trésor de Sens nous serviront de transition natuelle [our ariivet a la Renaissance flamande, c’est-à-dire à l’époque où art du tapissier atteint 1 apogée de son développement. Certes, s’il est, iheu de 1 Lxposition de 1900, dans cet entassement confus de tant
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d’objets disparates et souvent de mauvais goût, une retraite où l'on ressente l’impression d'un art absolument supérieur, c'est bien dans ce pavillon de l'Espagne, où sont étalées quelques-unes des plus précieuses tapisseries exécutées pour Philippe le Beau et Charles-Quint. On ne
LE CHRIST PORTANT SA CROIX 1 Tapisserie flamande appartenant à la Couronne d'Kspagne.)
saurait exprimer trop de gratitude à la gracieuse souveraine qui a consenti au déplacement de ces trésors en faveur de notre Exposition. Ses intentions, il faut le reconnaître, ont été admirablement comprises et réalisées avec un goût et un tact parfaits par le commissaire chargé de l'installation matérielle.
Dans un palais d’une architecture sobre et élégante, de la meilleure époque de la Renaissance espagnole, sont ouvertes quelques salles, quatre ou cinq en tout, garnies d'un petit nombre d’objets du plus haut prix. Nul entassement; dans le milieu des galeries, deux ou trois
EXPOSITION UNIVERSELLE DE iyoo
vitrines, avec des casques du plus beau ti a\ ail , tout autour, des tentui es merveilleuses, d'une conservation étonnante, surmontant des banquettes im peu solennelles, mais parfaitement hospitalières, ainsi qu'il convient à ce bel ensemble.
Pour le passant vulgaire, ces salles sont vides; il s'éloigne en murmurant : « Il n'y a rien à voir ici. » Mais le connaisseur et 1 artiste goûtent là une des plus vives jouissances d'art que puisse inspirer une réunion d'objets parfaits en leur genre.
Une question vient tout d'abord se poser à l'esprit : Comment une époque a-t-elle pu atteindre à cette perfection ? De quels éléments, de quelles ressources disposaient les princes à qui est due l'exécution de ces merveilles? Il existait donc alors des artisans infiniment plus habiles que ceux qui les ont précédés ou suivis?
Cette splendide expansion de l'art de la tapisserie est tout d'abord la résultante des encouragements que les tapissiers recevaient depuis plus d'un siècle, surtout en France et en Bourgogne. Il a fallu, en outre, qu'un souverain tout-puissant, possédant des trésors inépuisables, parut à point pour favoriser ce développement prodigieux de l’industrie. Car, on l’a maintes et maintes lois répété, la tapisserie ne peut vivre et prospérer sans les encouragements et les libéralités dont, seuls, les souverains et les grands Etats ont la disposition. Encore faut-il que ces largesses rencontrent des artistes capables de s'acquitter avec talent et conscience de leur tâche. C est la condition essentielle de la prospérité de l'art textile. Le meilleur tapissier usera en vain son habileté sur des modèles médiocres, sans produire rien qui vaille. La question des modèles est vitale en la matière, et les artisans du xvie siècle rencontrèrent, il faut le reconnaître, toute une école d'artistes admirablement doués pour répondre à leurs besoins.
Si 1 on joint à ce qui précède que, jamais, les fabriques bruxelloises ne connurent de prospérité pareille à celle dont elles jouirent sous le règne de Charles-Quint ; si Ion songe que plusieurs milliers d'ouvriers travaillaient en même temps dans ces ateliers où les commandes impériales pro\ oquaient une féconde émulation; si l'on admet que dans cette quantité de travailleurs il s était formé une sélection et une élite employée exclusn ement aux ouviages les plus difficiles et les plus précieux, les
admirables lésultats que nous avons sous les yeux ne paraîtront plus si extraordinaires.
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C’est donc à Bruxelles ou dans les autres centres flamands, sous les règnes de Charles-Quint et de son père, que furent tissées ces trente ou quarante tapisseries que l'Espagne nous a envoyées comme un de ses plus précieux trésors. Ici, l'art atteint sa perfection; il ne sera pas dépassé. Et comme tout cela est supérieur aux trop fameux ara\\i du
[Tapisserie du xv* siècle, appartenant à la Couronne d Espagne.)
Vatican! Comme l'artiste ici comprend mieux les lois et les conditions de la décoration spéciale pour laquelle il travaille! Et quelle ampleur d'exécution ! quelle sûreté de main ! quelle hardiesse de procèdes techniques ! .
C’est ici surtout qu’il faut étudier les ressources à peu près infinies
de ce système de hachures, permettant de passer avec deux ou trois tons seulement de l’ombre à la lumière la plus vive. Il y a là pour nos tapissiers d’incomparables modèles. C'est dans cette voie qu’on doit à tout prix faire rentrer l’exécution de la haute et de la basse lisse. Qu on
applique ces procédés à des sujets modernes, voilà ce qu'on a le droit de demander. Mais il faut que les peintres, de leur côté, renoncent à exiger la reproduction de finesses intraduisibles et se pénètrent bien de ce principe que le tapissier est, lui aussi, un artiste, qu'il doit interpréter et non copier, et qu’on le rabaisse à un rôle subalterne, indigne de son mérite, en lui imposant des prescriptions trop étroites et dont il lui est interdit de s’écarter d'une ligne.
Les conditions particulières dans lesquelles sont montrées les belles tapisseries d’Espagne contribuent pour une large part à leur succès. Le palais est fait pour les tentures, qui sont ici non plus un accessoire, une décoration d’occasion, mais l'objet principal proposé à l’admiration des visiteurs. On voit que cette installation a été dirigée par un connaisseur doublé d’un véritable artiste. C'est ainsi, face au jour, et non sous un éclairage tombant d'en haut, ou avec une lumière frisante accentuant toutes les rugosités de l'étoffe, qu'il convient d'exposer ces chefs-d'œuvre de l'art. Les pièces du trésor de Sens gagneraient infiniment à être vues sous un meilleur éclairage que celui du Petit Palais.
II paraît certain qu'un grand nombre d'artistes ont collaboré aux cartons des tentures espagnoles. On ignore les noms de ces peintres; on cite Bernard van Orley, Michel Coxcie, Vermeulen, d'autres encore ; mais les documents font défaut qui permettraient des attributions positives. Ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est que les auteurs de ces cartons étaient flamands, c est qu ils comprenaient admirablement les conditions et la technique du travail du tapissier.
Nous possédons d ailleurs un exemple célèbre des modèles qu'on fournissait aux artisans de ce temps-là. Les fameux cartons de Raphaël nous montrent les indications, à la lois précises pour le dessin et fort élastiques pour la couleur, sur lesquelles le tapissier exécutait son tiavail. Et, certes, les ara{{i du Vatican, comme les autres reproductions des Actes des Apôtres répandues un peu partout, en ont pris à leur aise avec les colorations du modèle. C est là ce qui devrait être la règle générale; mais les artistes se résigneront toujours malaisément à laisser une pareille liberté à leurs interprètes.
Poui en revenir aux tentures d’Espagne, il est évident que les ouviiers de Bruxelles ont eu sous les yeux un dessin d’une grande précision. Pour le trait des figures, rien n'est abandonné à la fantaisie du copiste. 11 y a là un scrupule d’exécution remarquable. Qu'on examine
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les cinq ou six panneaux de la Vie de la Vierge ', aux scènes multiples, séparées par des arcatures surbaissées et de fines colonnettes, avec de nombreux personnages pressés les uns contre les autres. Aucune confusion dans cet entassement ; et quelle délicatesse de traits dans ces suaves profils féminins, devant lesquels on pense à Memling ou à Bouts ! Les tons diaprés des draperies sont tenus dans une harmonie douce et claire, formant un complet contraste avec les vigoureuses oppositions de pièces voisines appartenant à d’autres séries.
Comparez à cette suave apparition, à cette vision en quelque sorte paradisiaque, les compositions si différentes de la Vie du Christ , Y Histoire de Romulus , ou bien les scènes allégoriques ayant pour titres Le Chemin des honneurs ou La Justice. Quelle distance et quel contraste ! Dans ces dernières, les draperies, tous les accessoires offrent une intensité de coloration des plus accentuées. L'harmonie générale est très montée de ton. Les rouges, les bleus atteignent une violence étonnante. Seuls, les visages restent clairs ou sans ombres accusées. Le modelé des draperies est rendu avec deux tons, trois au plus, par un système de hachures d'une rigidité partout égale. A distance, le modelé produit par ces hachures ne présente aucune dureté, tandis que les lumières sont, presque partout, dues à un jaune lumineux qui sert de transition à l'éclat du métal.
L’Espagne a installé une quarantaine de tapisseries dans les salles spacieuses et claires de son élégant palais. Certaines suites fameuses, comme Y Histoire de Vertumne et de Pomone, Y Apocalypse, d’autres encore, ne sont pas représentées ici ; nous n'avons sous les yeux qu’un seul panneau de la célèbre série représentant la Conquête de Tunis par la flotte de Charles-Quint, et il a suffi de ce choix judicieux pour conquérir tous les suffrages. Il ne s'est pas rencontré, jusqu'ici, une seule personne de goût se refusant à reconnaître que le pavillon espagnol offre un des spectacles les plus admirables qu'il soit donné de voir à
l'Exposition.
Sans doute, l'art français soutiendrait difficilement la comparaison avec ces merveilles, même si l'on s'était donné la peine de le mieux représenter pour le xvic siècle. Comment se fait-il que toute cette période de l’époque de Louis XII, de François Ier et de Henri II soit
i. Nos 5, IO et 1 3 , 21 et 22 du catalogue des objets d’art exposés au pavillon d'Espagne. Ces quatre pièces avaient appartenu à la mère de Charles-Quint, Jeanne la Folle.
si pauvre ou fasse presque complètement défaut à l’Exposition ? Les tentures de YHistoire de saint Reini , dont la date exacte est connue — elles furent terminées en i53o, année inscrite sur la dernière pièce, ne suffisent pas, à elles seules, à montrer les aspects si variés du goût national pendant cette période féconde. N'aurait-on pas pu trouver moyen de se procurer un échantillon du type de la Dame à la Licorne ? Il en existe pourtant un remarquable spécimen chez un délicat amateur
faisant partie du grand comité des trois cents. N ‘eût-il pas mieux valu emprunter au musée de Rouen la pièce de YHistoire de Diane ayant appartenu à Diane de Poitiers et récemment acquise par les soins de M. G. Lebreton, que la tapisserie qu'on voit ici ? En cherchant bien, on se fût procuré aussi quelque bon exemplaire des travaux de cet atelier de Fontainebleau sur lequel plane encore un certain mystère et dont les productions gardent un caractère tout spécial. Enfin, les scènes de YHistoire d’Artémise et quelques autres tentures du commencement du xviie siècle auraient relié, pour le plus grand profit des curieux, le Moyen âge et la Renaissance aux temps modernes. Puisqu'on n'avait qu'à puiser à pleines mains, puisque tous les trésors étaient ouverts, il nous sera bien permis de signaler et de regretter des lacunes qui semblent marquer une interruption dans l'art français, à une époque où il brillait pourtant d'un assez vif éclat.
Nous avons, il est vrai, la série des anciens rois de la Gaule, de la cathédrale de Beauvais. Cette légendaire généalogie des fondateurs de Lyon, de Beauvais, de Paris, a malheureusement subi les influences de 1 air et de la lumière. Les couleurs sont fort effacées et une épaisse couche de poussière en atténue encore la vivacité. Comme, de plus, ces tentures sont accrochées beaucoup trop haut, on aperçoit à peine les ligures principales et on ne discerne aucun détail. Les inscriptions sont à peu près illisibles.
Les organisateurs de 1 exposition d’Espagne nous ont donné une leçon dont on devra profiter a 1 avenir. On considère trop, en France, les tapisseries comme un accessoire négligeable, comme une toile de fond, tandis qu elles devraient être tenues pour des œuvres d'art méri¬
tant tous les respects. Et c est ainsi que des morceaux de grande valeur sont sacrifiés et ne jouissent pas de la réputation qui leur est due.
Est-elle d origine française, ou sort-elle des ateliers flamands, cette tenture de \ Histoire de saint Jean, qui resta si longtemps ignorée du
nir alo que jt/C?rnpmdai leparecta que ruuuemj pjrtt; piuï-Mrcrtoiu ili mijhu liîo quelto dondf ttamofemm los apjreJou que jUt üjuu mjgdjdo prouee: pure mueftn o aUtdedrios uidj;! q jllv bjuu de venv-’-polcrero dvj dç/tavofeboo alJ veü Uruido ettli/ oorrrpjççii jjlnrjtr
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1 1 <i pisser ie flamande du milieu du xvi* siècle, appartenant a la Couronne d'Espagne.)
EXPOSITION E N 1 VKRSK LE K I)K tpoo
public, dans l'aile du nord du château de Pau? Nous ne possédons pas des éléments suffisants pour trancher la question. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas trop se plaindre de cet oubli, cui c est a cette indilléi ence, probablement, que la précieuse tenture doit son admirable conservation. A coup sur, si elle était restée dans les magasins du quai d'Orsay, après avoir traîné dans les cérémonies et les fêtes publiques, comme les autres pièces de l'ancienne collection royale, elle nous serait parvenue flétrie, décolorée, à moitié ruinée. Si cette belle suite ne doit pas retourner dans les salles où elle se trouvait à l'abri de toutes les chances de détérioration, faisons les vœux pour qu'elle entre au Louvre, car c’est une vraie pièce de musée; mais souhaitons en même temps qu'on prenne là de minutieuses précautions pour assurer sa conservation. De pareils chefs-d'œuvre méritent bien la dépense d'un cadre et d'une glace. On devra aussi se préoccuper d’exposer les scènes de Y Histoire de saint Jean sous un jour favorable, point capital, nous ne cesserons de le répéter, pour mettre en toute valeur ces merveilles de l'art ancien.
Le xvue et le xvme siècle paraissent avoir été laissés de côté avec intention; on a eu raison. Les grandes tentures de Y Histoire du Roi, de Y Alexandre, des Résidences royales, des Saisons, des Eléments , des Triomphes des Dieux, et aussi les suites de Don Quichotte, de Y Ancien et du Nouveau Testament, les Histoires d’Esther et de Jason, les Amours des Dieux, tous ces sujets qui ont fait, durant un siècle et demi, le fond
de la fabrication des Gobelins, ont passé trop souvent sous les veux des amateurs, lors des Salons annuels, pour qu'il fût utile de les exhiber à nouveau. Peut-être aurait-on pu choisir, dans les séries les plus célèbres, des types plus caractéristiques que ceux qui nous sont montrés; mais il a fallu compter avec les besoins du Garde-Meuble, les exigences des fêtes publiques données à propos de l'Exposition, et aussi avec cette mauvaise habitude bien enracinée de considérer le magasin des tapisseries de 1 Etat, non comme un trésor auquel on ne doit toucher qu'avec la plus grande discrétion, mais comme un fonds commun auquel tous les ministres au pouvoir ont le droit de puiser à pleines mains et sans ménagement pour rehausser 1 éclat de leurs réceptions. On a beau protestei , depuis des années, dans la presse comme au Parlement, contre
L’EXPOSITION RETROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS
ces déplorables abus, les vieilles habitudes se perpétuent, et le moment approche où il ne restera que des ruines informes des admirables collections que notre pays possédait naguère.
Parmi les pièces nouvelles que l'Exposition a tirées de leur obscurité, j en signalerai une dont le caractère particulier mérite de retenir un moment l'attention. Elle appartient à une église de Chalon-sur-Saône et provient, d'après une inscription fort lisible encore, d'un procureur royal du commencement du xviC siècle, nommé Hugon. Cette légende nous apprend aussi que le possesseur de cette tenture bavait fait tisser
SAINT J K AJ{— BAPTISTE S’INCLINANT DEVANT LE CHRIST ET SAINT J EA.N- BAPTISTE PRÊCHANT XVI' SIÈCLK) (Château de Pau.)
pour décorer la façade de sa maison lors des processions de la Fête- Dieu. C'est d'ailleurs une affectation que la disposition seule des scènes indiquerait nettement. Répartis sur deux rangs superposés, les sujets laissent, au milieu de la zone inférieure, un champ vide, semé de heurs de lys, destiné certainement à disparaître derrière le reposoir. Au-dessus, sont représentés le donateur et sa femme, agenouillés devant le Saint- Sacrement; de chaque côté, des scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament. La tapisserie par elle-même n'aurait pas une bien grande valeur: le dessin laisse à désirer; le tissu manque de finesse; mais la composition, dont nous ne connaissons pas d'autre exemple, et l’inscription qui l'explique, nous ont paru intéressantes à noter.
Nous n’avons pas le loisir de nous arrêter aux tentures, peu nombreuses d'ailleurs, qui représentent ici le travail des Gobelins sous le règne de Louis XIV. L'époque la plus prospère pour la manufacture ne
brille pas d'un bien vif éclat dans les rares pièces foui nies pai le Gaidc- Meuble. Il eût mieux valu pourtant immobiliser ici, pendant la durée de l’Exposition, les débris encore assez bien conservés de l'ancienne collection de la Couronne, que de promener de ministère en ministère ces pauvres tapisseries, déjà réduites à un état si précaire par les traitements dont elles sont chaque jour \1ct1mcs.
C’est en vain que des flots d'encre ont été répandus, en vain que des journalistes ou des connaisseurs ont pris en main la cause d'un de nos plus précieux trésors nationaux, en vain que la tribune du Parlement a retenti des doléances des députés et des promesses ministérielles : les memes abus subsistent, et chaque année on peut constater les progrès du mal. Et cependant, si le côté artistique est indifférent aux puissants du jour, ils devraient au moins se préoccuper de la valeur considérable, au taux du marché, de ces tentures si menacées. Aujourd'hui, une tapisserie d'après Boucher, de Troy ou Covpel, atteint au moins la même valeur qu'un tableau de Watteau; on a encore dans la mémoire cette enchère formidable de cinq cent quatre-vingt mille francs obtenue par les quatre panneaux des Scènes d'opéra de Coypel. l it, chaque jour, les prix montent davantage, indiquant que le goût de la tapisserie, si longtemps tombé en discrédit, renaît à nouveau et se répand de plus en plus, dans des proportions inconnues jusqu’ici. Cette indication est à relever; elle permet à nos vieux ateliers français d'espérer des jours meilleurs; elle nous fait entrevoir la renaissance dune de nos plus glorieuses industries nationales.
Parmi les tapisseries du xviic siècle, une série otl’re un intérêt particulier : je veux parler de la suite des Actes des Apôtres, exécutée à Beauvais, d après les cartons de Raphaël, en 1680 et i6qo. Elle porte la signature de Behagle, le successeur de Hinart, et décore, depuis deux cents ans, les murs de la cathédrale de Beauvais. Sans doute, ces scènes aux personnages plus grands que nature ne convenaient guère au talent des artisans flamands attirés en France par les promesses du Roi-Soleil. Ecs liguies auraient-elles été exécutées par les déserteurs des Gobelins attirés à Beauvais, comme on l'a prétendu ? C'est possible. Dans tous les cas, les bordures, composées uniquement d'un cordon de fleurs, sont tiaitées a\ec une virtuosité remarquable. Ea manufacture de Beauvais renonça, parla .suite, aux scènes historiques, pour se renfermer dans une tache plus modeste, et elle eut raison, car elle reste sans rivale dans
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LE SAINT SACREMENT A D O R K PAR LES DONATEURS MELCHISSÉDEC; LA CÈNE! LA MANNE; LA PAQUE [COMMENCEMENT DU XVIIe SIÈCLE)
(Eglise Saint- Vincent, Chalon-sur-Saône.)
l'exécution des fleurs, dans les scènes rustiques et les bouquets jetés sur les sièges et les écrans. Au surplus, les ateliers de Beauvais, comme ceux des Gobelins, ont eu la bonne fortune de rencontrer au xvme siècle des artistes du plus haut mérite, dont le nom est à peine connu de nos jours, bien qu’ils aient créé, comme en se jouant, d admirables modèles parfaitement appropriés aux exigences de l'art du tapissier et sur lesquels plusieurs générations ont vécu.
Car c'est toujours là qu’il faut en revenir : tout dépend de la qualité du modèle. Le tisseur le plus habile ne fera rien qui vaille si on lui donne à traduire une composition sans caractère, sans expression, sans couleur, tandis qu'une œuvre fortement conçue et d'une belle allure présentera toujours de hautes qualités, même interprétée par une main
inexpérimentée.
C'est sur ce point que ceux qui ont pris à tâche de régénérer la tapisserie doivent concentrer tous leurs soins, tous leurs efforts.
Que se passe-t-il, en effet, depuis un siècle ? Le tapissier est condamné à reproduire des scènes d'histoire, habilement conçues sans doute, mais froidement peintes, ou des portraits n'ayant rien du charme que les Nattier, les Drouais, les Boucher, les Greuze même, savaient prêter à leurs modèles.
On demande à l'étoffe d’être la copie minutieuse, terre à terre, de la peinture à l'huile. Réduit à cette fonction déprimante et subalterne, le tapissier perd toute initiative, toute liberté. Le trompe-l'œil devient son unique objectif.
Il esta peu près établi maintenant que les vieux maîtres tisseurs des belles époques, j entends ceux du xvc et du xvie siècle, avaient pour modèles non pas une peinture prévoyant jusqu’au moindre détail des colorations, mais des cartons où les figures dessinées en grisaille, avec indication sommaire du ton local, laissaient toute liberté à l’application d un procédé franc et expressif. C’est le tisseur qui inventait ces oppositions hardies que nous admirons dans les tapisseries d’Espagne et que notie œil, habitué à des tons anémiés et pauvres, ne peut supporter dans les œuvres modernes.
La teinture offre a 1 artiste tapissier des ressources infinies d'une lichesse merveilleuse. Pourquoi n’en pas faire usage ? Certes, il est plus aisé d obtenir une harmonie avec des tons atténués qu’avec les brillantes couleurs que les vieux maîtres savaient si bien employer. De même, un
L EXPOSITION RETROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS 1 55
modèle vague, dans les demi-teintes grises, n’accusant avec précision aucune forme, est à la portée du plus médiocre dessinateur, tandis que les saillies vigoureusement accusées choqueront au premier abord, si elles ne sont pas à leur place.
Il faut bien le reconnaître aussi : le discrédit dans lequel le noble métier de la haute et de la basse lisse était tombé depuis plus d'un siècle avait singulièrement contribué à la décadence de l'art. A quoi bon soutenir, encourager une industrie nationale dont les produits ne trouvaient plus d'écoulement ? Le papier de tenture à bon marché, qui se remplace périodiquement au cours des variations du goût, avait tué la tenture somptueuse et inusable, transmise dans la même famille de génération en génération et dont on ne voyait pas la tin.
Quand le goût de cette magnifique décoration revint avec l'engouement pour les vestiges du passé, il se trouva, dans les greniers où s'entassent les vieux mobiliers condamnés par la mode, assez de tentures pour satisfaire pendant de longues années à toutes les exigences des amateurs. Cependant, peu à peu, ce stock, amassé par les siècles, vint à s'épuiser; des pays éloignés nous enlevèrent les spécimens les plus
vantés de notre fabrication française. La concurrence fit monter les
prix, et maintenant la tapisserie est cotée dans les ventes à des chiffres inconnus jusqu'à ce jour. Il en résulte que, les tentures anciennes étant devenues inabordables pour les bourses moyennes, les amateurs montrent peut-être un peu moins de dédain pour les ouvrages modernes. Les ateliers, naguère languissants, d'Aubusson reprennent depuis quelque temps, m'a-t-il été assuré, une activité qu'ils ne connaissaient plus.
Pour satisfaire à cette réaction du goût, il n'était pas possible d'inventer du jour au lendemain de nouveaux modèles. L’admiration exclusive pour le passé, qui forme un des caractères de notre époque, rejetait les tentatives hardies des novateurs, et il fallait bien se résigner à se conformer aux désirs de la clientèle.
Avouons-le franchement : les tentatives faites jusqu’ici pour créer un style nouveau ou moderne n'ont généralement pas produit de bien heureux résultats.
Le public a été étonné, déçu parles inexpériences et les maladresses
d'un art ne se rattachant à aucune tradition et se proposant souvent d'étonner plutôt que de plaire. Enfin, les promoteurs de ces excursions téméraires dans un domaine inexploré manquaient de cette soigneuse préparation, de cette étude préalable que s'imposaient les anciens. Il en est résulté des essais parfois curieux, mais bien souvent aussi fort choquants.
Il fallait tenir compte de toutes ces difficultés, si l’on voulait introduire quelque réforme utile et féconde dans ses résultats. C'est ce que les manufactures des Gobclins et de Beauvais ont tenté à l’occasion de la présente Exposition universelle. Elles se sont adressées aux artistes les plus différents par leurs tendances, mais en s’efforçant de choisir les plus capables d’imprimer à leurs œuvres une note personnelle, originale.
Peut-être trouvera-t-on qu’une peinture de Gustave .Moreau n'est pas l'idéal d'un modèle de tapisserie. Nous sommes de cet avis. Mais le brillant coloris du peintre aura permis au tapissier de montrer toutes les ressources offertes par les tons de la laine et de la soie. De plus, il aura rencontré, dans la reproduction des complications inouïes de l'original, l'occasion de prouver que l'habileté traditionnelle des artisans des Gobclins est à la hauteur de toutes les tâches, sait surmonter toutes les difficultés.
C est à la couleur aussi que M. Jean-Paul I .aurons a demandé la magnificence de ces scènes empruntées à la vie du Moyen âge et à l'histoire de Jeanne d Arc. Ici, la fermeté du dessin imprime aux sujets une grandeur simple et robuste qui peut ne pas séduire la masse du public, mais dont tout artiste sera frappé.
N y avait-il pas de bien jolis ellets à tirer de ces divers aspects du jardin du Luxembourg, dont M. Zuber a composé la série des Quatre Saisons pour la manufacture de Beauvais? C'est la première fois depuis longtemps, croyons-nous, que notre établissement provincial risque une tentative pareille. En général, 1 exiguïté de ses métiers ne lui permet pas d entrepi en dre d aussi vastes ouvrages, car le métier de basse lisse nollic que des ressources assez limitées. Par contre, les tapisseries de Béarnais, en raison même de ces dimensions, se présentent presque toujours dans un cadre favorable qui les fait valoir. C'est encore le cas cette année , les panneaux et les dessus de portes tissés sur les dessins de M. Mangonnot sont accompagnés des filets dorés, des glaces, de la cheminée, de 1 ensemble décoratif, en un mot, qui les compléteront