‹ Les Beaux-arts et les arts décoratifsChapitre 39 sur 135 · LOUIS XIV VISITANT LA MANUFACTURE DKS G O B K L I N S · texte numérisé non relu

LOUIS XIV VISITANT LA MANUFACTURE DKS G O B K L I N S

(Tapisserie des Gobelins, au Garde-Meuble.

dans leur emplacement définitif. Que si l’on est étonné de la vivacité de certaines valeurs, on devra se souvenir que la crudité des couleurs franches tombera rapidement, que le ton s’atténuera sensiblement; il faut attendre quelques années avant de porter un jugement définitif sur un ensemble décoratif conçu pour braver les injures du temps.

Jusqu’ici, JesGobelins n'avaient pas trouvé l’occasion ou les moyens d’exhiber leurs ouvrages dans leur cadre naturel. Grâce au concours précieux d’un architecte actif, chargé de la restauration du beau Palais de justice de Rennes, ils ont pu placer cinq panneaux destinés à la décoration d'une des salles de ce monument dans le cadre qui les attend là-bas. Des moulages, exécutés sur place, reproduisent la décoration exquise du xviP siècle. On peut juger sur ce spécimen quelle intensité de coloration exige un accompagnement de dorure. Sur le métier, les panneaux du fond semblaient durs et violents; maintenant, c’est tout au plus si les deux tapisseries latérales. La Loi et La Justice , bien plus montées de ton que les autres, sont d’une coloration assez éclatante.

11 est vraisemblable que les reproductions des modèles de Boucher, Vertumne et Pomone, L’Aurore et Cêphale, Aminte et Sylvie, ou des Mois grotesques d’Audran, paraîtront un peu crues aux veux habitués à l’harmonie atténuée des vieilles tentures. Mais, ainsi que le disait très justement un journal allemand qui s’occupe spécialement de notre genre d ouvrages1 : « Il ne faut pas s’étonner si les travaux sortant de l’atelier se distinguent de ceux d une date plus ancienne par des tons plus vifs, quelquefois même durs. On doit tenir compte du changement des couleurs, ou de 1 action de 1 air et de la lumière au bout d'un certain temps. Ce n est que lorsque ces copies de Boucher et d’Audran auront pris leur teinte définitive que la différence avec les originaux paraîtra tout à fait insignifiante. »

Et le rédacteur de cette revue spéciale, dont le jugement tout à fait indépendant a pour nous une haute valeur, termine ainsi son article : « On aui a alors la certitude que les artistes actuels des Gobelins ne le cèdent en lien a ceux du siècle passé, et que le manque de valeur de

certaines créations modernes ne provient que de l’insuffisance des modèles. »

Nous sommes heureux de trouver cet arrêt sous une plume étran- Dèie, il 1 épond bien à nos idées et contient 1 expression exacte de la '• neutsdK Teppich-Mœbdstog-Zeilmg de Berlin, ,<> mars iooo.

I/I'.X POSITION RKTROSPKCTIVK DK L’ART FRANÇAIS

situation actuelle. 11 nous eût été particulièrement difficile de louer comme de critiquer les panneaux exécutés sur les cartons de MM. Maignan, Rochegros.se, Galland, Ehrmann, Maurice Leloir, Georges Claude, Lévy-Dhurmer. Mais de leur examen et de leur comparaison se dégagent certaines vérités qui s’imposent, comme la nécessité, évidente aujourd hui, de simplifier les modelés, d'étendre les lumières, d'accuser les

VUE DK LA PREMIÈRE CHAMBRE DE LA COUII Al RALAIS DE JUSTICE D1Î RENNES

A Y K C LIS T A I> I S S lî R I K S D E S G O H B LINS

vigueurs, de cerner dans certains cas les contours, de réduire enfin les couleurs au plus petit nombre d'éléments. C'est dans cette voie qu'on s’est résolument engagé depuis un certain nombre d'années et qu'il faut persévérer à tout prix. Les résultats déjà obtenus montrent clairement qu'on est dans le bon chemin. 11 ne reste plus qu'à continuer à marcher dans ce sens et le but sera bientôt atteint.

Quand on examine de près les chefs-d'œuvre du xvr ou du xvie siècle, on constate que trois tons, quelquefois quatre ou cinq au plus, ont suffi aux maîtres de l'art pour passer de l'ombre la plus intense à la dernière lumière. C'est le procédé auquel il importe de revenir et qui affranchira

EXPOSITION UNIVERSELLE DE igoo

le tapissier de cette multitude encombrante et inutile de couleurs dans lesquelles il s'égare. La théorie, peut-être '\iaie scientifiquement et encore ccst douteux, — mais à coup sur funeste dans la pratique, de Chevreul, comportait 14.400 tons; or, les tapissiers des Gobelins ont reproduit une des pièces les plus fameuses de Y Histoire du Roi : Y Audience du Léçai, avec soixante-dix-neui coulcuis. et il est a icmaïquer que cette pièce olfre la réunion des objets les plus divers pouvant entrer dans la composition d une scène historique.

On s est peut-être étonné de rencontrer, à côté des plus récentes productions de batelier des Gobelins, de beaux panneaux datant du xvi° siècle. Au premier abord, ce rapprochement ne s'expliquait pas; il a pu sembler étrange ou même imprudent. Nous allons en donner la raison.

Depuis une dizaine d'années, une active campagne se poursuit dans le but de sauver d’une destruction imminente un des trésors artistiques les plus précieux de notre pays. On réclame instamment la réparation des tapisseries de l'État et aussi des séries anciennes dispersées dans un certain nombre de nos vieilles cathédrales. Il devenait urgent de tenter quelque chose. La Commission des Monuments historiques a pris l'initiative. Elle a compris l'importance du but et a prélevé, sur ses crédits annuels, une certaine somme pour commencer cette œuvre d'intérêt public. On s'est occupé d’abord de l’admirable suite de Y Histoire de saint Remi , appartenant à l’église placée sous le vocable du patron de Reims. La ville et la fabrique ont contribué, dans une assez large mesure, aux dépenses de ce délicat et long travail, confié à la manufacture des Gobelins, et qui touche à son achèvement. Sur dix tapisseries, huit sont terminées; une neuvième est à l'atelier; la dixième ligure à l’Exposition universelle, entre deux pièces déjà remises en état. Celle-ci est en même temps une des plus délabrées dans la partie basse et une de celles 011 le coloris est le mieux conservé. Un écriteau explique qu elle est exposée a 1 en\ers, d une part pour permettre de constater la différence entre les tons encore très vils de cette tapisserie et les tonalités effacées des deux panneaux voisins, d un autre côté pour montrer aux artistes décorateurs les audaces des anciens maîtres dont les œuvres sont si admirées. Je n'ai

L’EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE L'ART FRANÇAIS

pas rencontré un seul peintre, arreté devant cette tapisserie, qui ne s'extasiât sur la franchise du dessin, la richesse des accessoires, la vivacité harmonieuse des couleurs. Et je leur disais pour conclure : « Voyez ce qu'on peut oser, jusqu’où l'on peut aller; qui vous empêche de suivre cet exemple, d'imiter les audaces de vos anciens? »

Ces trois tapisseries de Reims figurent donc ici à la fois comme un enseignement pour nos décorateurs modernes, et comme un spécimen des résultats obtenus dans l'atelier de réparation ou de rentraiture des Gobelins. Ainsi, l'atelier existe; il a fait ses preuves; en même temps que pour les monuments historiques français, il travaille pour le gouvernement de nie de Malte. Il faut espérer que la voix des amateurs ayant le souci de nos gloires nationales sera enfin entendue et qu'on retrouvera bientôt, dans un budget comme le nôtre, les quelques milliers de francs indispensables pour assurer le salut de ces anciens Gobelins que tous les pays étrangers admirent et envient à la France. Je l'ai dit déjà bien des fois: qu’on achète un ou deux tableaux de moins tous les ans; nos musées n'y perdront pas beaucoup, et les tapisseries de Louis XIV et de Louis XV seront sauvées de la destruction.

A côté des travaux de 1 atelier de rentraiture, les Gobelins ont réuni, cette année, un échantillon de l’activité de leurs différents services. C'est la première fois que la manufacture présente aussi complètement au public les ressources dont elle dispose ; c'est la première fois aussi que les tapis de la Savonnerie sont montrés étendus à terre, dans leur véritable fonction, au lieu d’être pendus au mur, comme des tentures. Ici encore, un progrès sensible a été réalisé et se poursuit sans interruption. Les étapes de la réforme tendant à une réduction notable des tons mis

en œuvre sont bien marquées dans les trois tapis exposés, dont les deux

premiers, composés par M. Libert, et destinés au palais de l'Elysée, ont employé, l'un deux cent cinquante couleurs différentes, et le second soixante-quinze seulement, tandis que le tapis de M. Binet était exécuté avec vingt-trois ou vingt-cinq tons, ce qui suffit bien à produire des effets riches et brillants.

Une vitrine centrale renferme six gammes, de douze couleurs chacune, présentant les éléments fondamentaux de la tapisserie des Gobelins. Ces gammes, que le commerce ne pourrait fournir, sont produites avec les matières végétales qui ont servi à la teinture depuis la plus haute antiquité : la cochenille, la garance, la gaude et l'indigo.

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Il n’est pas encore bien démontré que les fameuses matières colorantes tirées de la houille donnent des tons bien résistants, et, de même, il n’est pas certain non plus que les progrès de la science aient été d'un grand profit pour les beaux-arts.

Il avait été décidé, en principe, que les manufactures nationales garderaient leurs écoles dans leur voisinage. Le programme a été modifié par la suite, alors que les Gobelins avaient pris leurs dispositions pour sv conformer à la lettre, comptant ainsi prouver aux esprits sérieux que les professeurs distingués de la manufacture mettent tous leurs soins à signaler à leurs élèves les caractères essentiels et les plans principaux des objets et des figures. Ce dessin simplifié prépare insensiblement l'apprenti tapissier à donner à son tissu une fermeté de modelé et de dessin que l’emploi d'une trop grande quantité de couleurs noierait dans des effets mous et incertains.

On eût voulu donner plus d'extension à la partie de l'exposition des Gobelins qui représente ici le musée de la manufacture. Il a fallu se résigner à mettre sous les veux des visiteurs seulement les esquisses préparatoires des modèles récemment exécutés. Lst-ce que les visiteurs s intéressant aux diverses manifestations de l’art n’auraient pas été vivement frappés par les merveilleux dessins de van der Meulen,

1 ancien hôte des Gobelins, par ces études si consciencieuses, si précises, dune facture si étonnante? Est-ce que cela n’eût pas été aussi curieux pour le public, aussi instructif, que les modèles pour papier peint de certaine école qui a envahi tous les coins disponibles et jusqu'aux escaliers ?

X eût-il pas mieux valu aussi, pour 1 enseignement de la foule et des artistes eux-mêmes, installer, dans le voisinage immédiat des produits de notre vieille manufacture, les admirables modèles qui ont inspiré les chefs-d'œuvre du temps passé ? Ces spécimens eussent rendu sensibles à tous les véritables lois de 1 art décoratif, méconnues ou ignorées aujourd'hui par tant d’artistes. C'était une leçon, et des plus

utiles, car tout l’avenir de la tapisserie dépend des modèles qu'on créera pour elle.

, , La <luestI0rL déjà si complexe quand il s’agit d'un établissement d Etat, dexient singulièrement plus grave quand on se préoccupe de ^ ustrie prixée. Et, en etlet, si une manufacture nationale, pourvue d un budget régulier, arrive avec peine à suffire aux besoins de son

L’EXPOSITION RÉTROSPECTIVE D E L’ART FRANÇAIS

atelier, en raison des exigences de plus en plus élevées des artistes en réputation et aussi de leur inexactitude, comment des fabricants, travaillant à leurs risques et périls et réduits à leurs propres ressources, parviendraient-ils à se tirer d'affaire, à supporter la lourde charge de modèles qu’il faut sans cesse renouveler?

Pour être grave, le problème ne nous paraît pas insoluble. Et d’abord, il faut rappeler que, de tous les arts somptuaires, la tapisserie compte parmi les plus magnifiques et, par suite, les plus dispendieux. Elle n'a jamais pu vivre et prospérer, c'est un fait acquis, sans les encouragements, sans l'appui et le concours effectif de mécènes généreux. C’est aux ducs de Bourgogne, aux rois de France et, plus tard, aux souverains espagnols que les maîtres de la grande époque ont du le développement de leurs métiers.

Pourquoi l’Etat moderne n’interviendrait-il pas, comme il l’a fait aux siècles passés? pourquoi ne procurerait-il pas à cette vieille industrie d Aubusson, si intéressante, si française, les éléments indispensables pour relever sa fabrication, je veux dire les modèles? Que chaque année le ministre, soit par voie de concours, soit par commandes directes, provoque l’exécution de dix ou douze cartons nouveaux de tapisserie. Les meilleurs resteraient aux Gobelins, et ce serait déjà une récompense très enviée par les peintres d’être traduits par ces artisans émérites. Les autres pourraient être livrés gratuitement aux chefs de l’industrie aubussonnaise, comme cela s’est pratiqué au xvme siècle. Et l’art décoratif, auquel tout le monde prétend s’intéresser de nos jours, trouverait certainement son compte à ces encouragements fournis aux tapissiers.

Qu'on y fasse bien attention. Du moment où la tapisserie, sortant de la période de marasme où elle végète depuis un siècle, redeviendra une industrie prospère et rémunératrice, bien des pays chercheront à nous enlever nos plus habiles ouvriers, à créer chez eux des ateliers de haute et de basse lisse, à organiser de nouveaux centres de production, et cette industrie d’ Aubusson, qui s'était perpétuée en France au prix de tant d’efforts et de sacrifices, se trouvera menacée dans son existence.

C'est en connaissance de cause que je pousse ce cri d’alarme. Des tentatives ont été faites, on le sait, en Angleterre, en Autriche, en Amérique, pour installer des ateliers de basse lisse. Jusqu'ici ces tentatives, semble-t-il, n'ont pas très bien réussi; peut-être étaient-elles prématu-

rées; mais le moment viendra où la persévérance de nos rivaux, secondée par des capitaux puissants, triomphera de ces prenne! es difficultés, et alors nos voisins viendront nous attaquer, peut-être nous menacer, sur un terrain où jusqu ici nous n avions pas de concunents.

Je sais pertinemment, par les élèves femmes que les pays Scandinaves adressent depuis plusieurs années à la manufacture des Gobelins, que le travail de la haute lisse se répand de plus en plus en Danemark, en Suède, en Norvège. L'Exposition actuelle prouve que des résultats fort estimables ont été obtenus dans ces différents pays. Les tapisseries exécutées à Christiania sur les dessins de Mme Fride Hansen, et reproduisant de vieilles légendes Scandinaves, les panneaux envoyés par M. (ïiôbel, de Stockholm, d'après les modèles d un des premiers peintres de Suède, M. Munthe, prouvent que les ateliers du Nord sont entrés dans une voie excellente et que lorsqu'ils auront surmonté les premières difficultés du début et se seront débarrassés de certaines inexpériences, ils viendront faire une concurrence redoutable aux vieux tapissiers français.

Il n’est que temps d'agir, de procurer à notre vieille industrie nationale les moyens de conserver son avance et sa supériorité séculaire. Qu’est-ce qu'un sacrifice d’une cinquantaine de mille francs par an, en raison du but à poursuivre ? Est-ce même un sacrifice, quand on peut retirer de cette dépense, si insignifiante dans le budget des Beaux-Arts, des avantages considérables ? Car ce qui manque surtout à nos vieux tisseurs de f Auvergne, il ne faut pas se le dissimuler, ce sont les bons modèles, bien appropriés à leur destination, bien conçus pour la tapisserie. Si les artisans des principales maisons de l'industrie aubussonnaise sont en réel progrès, si leur exécution ne laisse rien à désirer comme finesse et comme régularité, il y a bien des réserves à faire sur la qualité des modèles ayant 1 ambition de représenter un art qui n’est bien souvent moderne que par ses inexpériences, sa faiblesse et sa prétentieuse médiocrité.

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