PROMENADE A L’EXPOSITION
tous ceux qui ne s'arrêtent pas uniquement à l'extériorité des objets, qui ne sont pas intéressés seulement par les problèmes de fabrication. Ceux-là, en regardant le travail des mains humaines, remontent des mains au cerveau, du résultat à la cause. Ils vont des laits à la synthèse, ils s’efforcent vers les idées générales, quand ils voient s’agiter avec une sûreté harmonique les rouages d'une machine. Pour peu qu ils aient l’habitude de raisonner, ils évoquent le milieu qui est en rapport avec cette machine, le courant de vie qui vient depuis le lointain des âges jusqu'à nous, le flux grossissant de pensée qui a permis cette construction, qui a nécessité et alimenté le génie de son inventeur.
Immédiatement alors, aussitôt qu'on réfléchit à la continuité et au développement des phénomènes sociaux, tout ce qui est entassé à 1 Exposition, depuis l'objet usuel jusqu'à l'œuvre d'art, apparaît dans la même atmosphère d'intellectualité. L'unité de conception se révèle, tout ce qui semble absent devient visible et présent jusqu'à l'obsession.
Les idées font songer aux individus qui les ont exprimées et qui les ont représentées avec le plus d'autorité. Mais il les ont exprimées par la parole et par l'écriture. Pour les faire vivre devant les yeux de l'esprit, il faut ouvrir le livre où elles sont enfermées. Une reliure de livre avec un nom n’est pas, ne peut pas être pour tous la représentation matérielle absolue de ce quelle contient. Un fabricant de ronds de serviette est davantage exprimé qu'un poète, un historien ou un philosophe. Pour s'en tenir à ce siècle, comment faire tenir dans les galeries du Champ-de-Mars, sous une forme sensible, l'effort de tous ceux dont la pensée a été le facteur principal de son organisation actuelle, de notre état cérébral d'aujourd hui ?
S’il faut citer des noms, comment faire figurer dans cette revue complète tous ceux dont le travail est pour ainsi dire au repos dans les bibliothèques comme dans de vivants cimetières t '\ oici tous les industriels, tous les commerçants, tous les savants, tous les sculpteurs, tous les peintres. Un inventeur comme Edison n a pas besoin de s’affirmer par la présence réelle : le phonographe su Hit pour proclamer son génie d'inventeur. Mais les autres, depuis les poètes jusqu aux sociologues, où sont-ils? Qui les dénombrera et les fera surgir dans cette mise en scène qu'ils ont réglée et dont ils sont inséparables :
Pour faire à Lamartine, à Vigny, à Hugo, à Baudelaire, à Balzac, à Flaubert, à Proudhon, à Michelet, à Renan, à tous ceux qui pourraient
I ; x POSITION rNIVKRSKU.K DH h>oo
être cités, leur part dans le mouvement d'hier, d’aujourd’hui et de demain, il faut évidemment un effort de volonté, il faut songer à eux et savoir reconnaître les indices de leur présence. Pour se rendre compte de l’action d’un Charles Darwin, d’un Herbert Spencer, sur l'évolution de la pensée humaine, il faut sortir en esprit de l’espace accordé à la section anglaise et gravir un sommet d'observation.
Quand ces réflexions viennent au passant, ce passant complète logiquement et juge l’ensemble de faits qui est offert à sa méditation. Peut-être, par la page écrite, pourra-t-on. en cette année 1900, aider à cette revue des idées et des événements. Quelques lignes savent résumer un ensemble de choses et de raisonnements, suggérer les examens indispensables, rattacher le fait à l'histoire générale de l'humanité. Les détails caractéristiques des choses et les grandes influences individuelles trouvent ainsi place dans ces notes de voyage prises à travers le monde.
Lest 1 art, sans aucun doute, qui apparaît comme i’épannuissement xisiblc de la pensée humaine, non seulement l’art du tableau et de la statue, mais I art de tous les objets, et non seulement l'art de tous les objets qui ornent l'existence de l'homme, mais de tous les objets qui jouent un mie d utilité. Il y a vraiment, avec tontes les dili'érenees et toutes les nuances qu'il est bien inutile d'indiquer, une unité admirable dans toutes ces manifestations du travail humain. C'est plus que
I unité de l'art, c'est l'unité même de la pensée humaine. L'histoire de t, désot mais, ne pouna plus être laite sans la connaissance de tous es entours de I artiste, sans la confrontation des divers ordres de la connaissance. Cette histoire marche de front avec l’histoire littéraire, scientifique, sociale. C’est un tout dont on ne peut rien distraire. Vérifiez cette assertion qui n’avait jamais été faite avec une si nette
PÉ™ qU£ P!r.notre temP*. vërifiez-la au temps de l'Assyrie e, de
du xv ’ et ?[ dC R°me’ dL' M°yea ^ « de la Renaissance,
* ct touiours vous — * - —
d’une ' r“ ^
LES PAVILLONS DES PUISSANCES K T H A N O K R K S , AU QUAI d'ORSAV
Cliché Neurdein frères.
Passez des salles de la peinture et de la sculpture à la scène du cabaret espagnol ou du théâtre égyptien, vous retrouverez chez l'être vivant qui réjouit vos sens et votre esprit de sa grâce rythmée, voluptueuse et savante, la beauté même que le statuaire et le peintre s'ell'orcent de fixer par le marbre, le bronze et la couleur.
Passez des architectures traditionnelles aux extraordinaires façonnements et assemblages du fer et du cuivre que l’industrie métallurgique née d'hier poursuit et réussit en conceptions si hardies et si simples, et il est impossible que vous ne prévoyiez pas la beauté nouvelle qui existera demain, de par la science aux avancées sûres et la logique invincible des faits.
Et, puisque vous êtes à la section de métallurgie, cherchez, non loin, un spectacle placé là par l’ironie des choses : bétonnante exhibition des costumes de la femme, mise en scène par nos couturiers avec un art prodigieux. On songe à une flore miraculeuse, à un jardin de féerie, à une serre où des horticulteurs magiciens ont fait éclore des soies et des velours, des dentelles et des mousselines, en combinaisons imprévues. Toute cette frêle et éblouissante apparition, née de la richesse, n’est-elle pas comme le produit miraculeux de cette noire force de 1 industrie avec laquelle elle voisine, et n v a-t-il pas un rapport direct entre ces robes fleuries et ces canons rayés, ces obus d'acier, que I on a disposés aussi en parterres ? Peut-être est-ce là le svmbole le plus net de 1 Exposition, et ce spectacle des costumes de femmes, d une infinie beauté, deviendrait alors infiniment terrible.
Il est un autre spectacle, ou plutôt c'est le même, puisque c’est celui de la foule qui regarde ces merveilles, une foule écrasée aux vitrines, des femmes aux visages idolâtres, des veux fous, des expressions d’ivresse et de pâmoison, des fillettes en extase, des hommes, admiratifs aussi, mais plus calmes, refaisant l'équilibre.
D'ailleurs, partout comme ici, c est la foule de l’Exposition qu’il faudrait étudier et peindre. J aime a croire que quelque artiste amoureux des spectacles vivants nous gardera un peu de ce grand passage u main à travers cette ville que nous avons édifiée pour six mois. La ou e e tous les jours et la loule des dimanches, la foule des repas en P ein air, la foule qui va partout, qui regarde tout, qui cherche à savoir, t est cela aussi qui est l’Exposition, autant, que dis-je ? mieux que les ] s expobCb. Hélas ! trop souvent, cette foule regarde sans voir, sans