PROMENADE A L’ EX P O S I T I O N
comprendre. On a organisé des conférences devant les tableaux, devant les statues, les objets d’art, et il faut souhaiter qu'elles se multiplient. Il faut souhaiter aussi que ces conférences aient lieu sur tous les points de l'immense champ d'étude, et même que chaque commissaire d'une section, que chaque gardien d'une installation, donne les explications qu'il sait à tous ceux qui contemplent, muets, ce qui est offert à leur jugement. Mieux encore, pourquoi celui qui sait un peu n'interviendraitil pas pour renseigner son voisin qui interroge parfois si timidement, de façon si touchante, de ses yeux interrogateurs, ceux qui regardent en même temps que lui une œuvre d'art ou un objet usuel ? Il reste beaucoup à faire, il reste presque tout, pour créer parmi nous la vie civique, le lien véritable entre les habitants d'une même cité, d'une même patrie. Il faudrait d'abord rompre le silence, se faire confiance les uns aux autres, chercher, se tromper et découvrir ensemble. Quelques signes de solidarité sont apparus à la faveur de l'Exposition, et c'est l'art, encore cette fois, qui joue le grand rôle d'éducateur. D'ici le mois d'octobre, combien de justes notions peuvent être confiées à ceux qui viennent vers cette Exposition, qui leur a été définie comme une grande école ! Par la parole, par la plume, il faut aider cette masse humaine, de si grande bonne volonté, à débrouiller ce monde chaotique.
Que la foule, aussi, regarde la foule. C'est elle qui est la vie, qui est la source de tout ce travail, la raison d’être de tout cet art. Qu'elle écoute les éducateurs sortis d'elle, qu'elle prenne conscience de sa destinée et de son rôle. Elle circule, paisible et ordonnée, par tous les chemins qui lui ont été tracés : la large voie entre les deux palais, le pont Alexandre III, la rue des Nations, les sentiers du Champ-de-Mars et du Trocadéro. C’est un rapprochement de races, une harmonie universelle. Puisse cette force donner raison à l'art et aux idées contre les obus d'acier ! Elle le peut si elle le veut, et elle voudra si elle comprend, car c'est sa vie, sa vraie vie, qui est ici l'enjeu.
Mais c'est assez philosopher. Avant de quitter l'Exposition, il me faut célébrer le paysage du soir et de la nuit qu'elle offre à notre admiration et à notre repos. Le jour, l'agrément de cette région mouvementée du Champ-de-Mars, du Trocadéro et de l'Esplanade des Invalides
dépend d'un hasard de lumière, d’une combinaison de nuages. Il est impossible qu'un accord d'atmosphère se fasse pour toutes ces combinaisons disparates. La tour hillel. par exemple, nacquieit sa \uiie beauté d'édifice de fer que par les temps de brumes et les tristesses de pluies. Le ciel terne où courent les nuées couleur de suie est. pur contre, mortel pour le décor en trompe-l'œil des bâtisses orientales. 11 faut, pour
découvrir l'harmonie de l'ensemble, aimer les mouvements de foule, les arrangements disparates, les violences contrastées, 1 aspect dore et colorié de grand café, de moderne magasin de nouveautés, de gigantesque bazar, de foire tumultueuse, qui est sans conteste celui de 1 Exposition à vol d'oiseau, dans l'agglomération de ses bâtiments et la confusion de ses races.
Le soir, dès que le crépuscule s'établit avec le ciel tendu de violet, l'horizon éclaboussé de rouge, l'harmonie de l'ombre transparente résume les contours, apaise les colorations, rend la foule indistincte et le bruit mystérieux. Le large lîcuve, les jets de lumière électrique, le passage des bateaux, fournissent aux paresses du corps et aux imaginations de l'esprit des sensations de vaste estuaire, de port maritime, de rencontre prochaine de la rivière et d'un océan. De même que Des Esse in tes. le personnage raconté par Huysmans dans A Rebours, croit réalisé son voyage à Londres par une arrivée en iiacre chargé de malles dans la rue d'Amsterdam et par une station dans un bar anglais où coule la bière, où saigne le rostbeet. de même les minarets du Trocadéro, diessés contre le velours obscur du ciel, les dômes en lorme de casques indiens, les toits îetroussés des pagodes, les cubes blancs de 1 Afrique, donnent aux cervelles voyageuses une impression lointaine de Tunisie et de Chine, de Gange et de Bosphore. On peut croire, dans la vision de cette lumière électrique inventée d'hier, avec le bruit des sifflets, des halètements de vapeurs, a une arrivée subite en gare de Constantinople ou de Calcutta, ou dans un port de la côte barbaresque ou de la mer de Chine, une gare, un port bâtis par des ingénieurs européens à l'entrée d une cité dOiient, eneoie chaude tic soleil, et qui s'assoupit, murmumnt et rêvant, dans 1 ombre bleue de la nuit.
tificiel ti iomphe \ éi itablement pendant les soirées qui se passent en batailles de la lumière avec l’ombre. Ce ne sont pas seulement les potnts fixes allumés e, les rayons errants qui éclairent le jardin nocturne. La «oraison inattendue de l’eau lumineuse monte et s’épanouit au fond