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SAINT JEAN, FIGURINE EN OR

(commencement nu XV siècle) (Collection Corroyer.)

Si on s'arrête assez longuement sur ces œuvres tant soit peu primitives. et qui datent des origines de l'art limousin, il serait injuste de passer sous silence les monuments qui représentent ce même art arrivé à son complet développement, les ateliers de Limoges en possession de tous leurs moyens, dans la plénitude de leur talent et, par conséquent, de leur succès. Faisons grâce au lecteur d'une foule de châsses, les unes charmantes de couleur, les autres curieuses de forme ou de disposition, que présente l'Exposition. On ne peut bonnement écrire ici en raccourci une histoire de l'art limousin. Fixons notre attention sur deux ou trois spécimens caractéristiques, qui suffisent poui ctabln la réputation universelle de ces émaux. La grande châsse, sorte de majestueuse église à trois transepts, épave du trésor de 1 abbaye de Giandmont et qu abrite maintenant 1 église d Ambazac, sert aujourd hui de récipient à la précieuse dalmatique de saint Étienne de Muret; autrefois elle contenait des reliques des martyrs de la légion thébaine, rapportées de Cologne, à la fin du xnc siècle, par deux moines limousins, avec d'autres reliques de provenance allemande. Pendant longtemps, le récit des pérégrinations de ces deux moines et de leur précieux fardeau a suffi pour taire attribuer à cette châsse une origine germanique. Rien de plus absurde cependant, car ce récit est des plus clairs pour tout esprit non prévenu, et la châsse d'Ambazac. avec ses plaques d'ornements émaillés alternant avec des filigranes et des cabochons, avec sa crête ajourée si particulière, ses pieds rectangulaires, ses têtes de personnages en reliet terminant des corps exprimés à plat, est un des spécimens les plus caractéristiques de l'art limousin de la fin du xnc ou du commencement du xme siècle. Mais il paraît que ce qui pour nous est maintenant l'évidence même ne frappait pas les regards prévenus de ceux qui ont imprimé que le prototype de ce monument était la châsse des Rois mages de la cathédrale de Cologne, pourtant si différente de forme et de style. Ce n'est pas d ailleurs la seule occasion où l'artiste limousin se soit essayé à donner à une châsse la forme d'une église de galbe très stylisé : la châsse de Laguène. que posséda jadis Soltykoff et qui, après de très nombreuses pérégrinations, est entrée définitivement au musée archéologique de Nantes, est aussi munie d'un transept, et on pourrait citer pour le Limousin maint autre exemple de cette forme; j'en ferai grâce au lecteur, qui les pourra trouver en abondance dans des ouvrages spéciaux, en particulier dans le volume si précieux que M. E. Rupin a consacré â L'Œuvre de Limoges .

If EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS

Contemporaines de la châsse d’Ambazac sont des châsses de dimensions plus modestes, dont celle de Gimel représentant Le Martyre de saint Etienne , ou celle de Nantouillet, présentant La Descente de Croix , peuvent passer pour les spécimens les plus complets. Dans ces œuvres, l’émailleur, comme dans les plaques provenant de Grandmont, conservées au musée de Cluny. s'astreint encore de son mieux, aussi bien du

R I I.1QIAIR E XII' K T XIV' siècles lïgÜse de Jnucourt, Aube.)

moins que le lui permet sa technique simplifiée, â imiter les vieux modèles cloisonnés : aussi les corps des personnages sont-ils entièrement émaillés; les tètes sont exprimées â plat ou rapportées en relief. Cette riche ornementation polychrome s'enlève sur un fond de métal gravé délicatement d'un dessin vermiculé, de style et de construction très particuliers. On possède lâ, évidemment, les échantillons d'un atelier spécial, au style arriéré et novateur tout â la fois, d'où sont sorties des œuvres presque toujours luxueuses et très soignées. Mais ce ne sont point seulement des châsses qu'a vues naître ce centre artistique : des Christs, de grandes figures en relief, des œuvres entièrement de cuivre, battu, repoussé, gravé, paraissent avoir la même origine et présentent

le même soin dans l'exécution des menus détails, la même grandeur dans le style.

Des monuments de ce genre étaient longs à exécuter et, par conséquent. coûteux ; leur formule fut abandonnée dans le courant du xme siècle, pour faire place à une technique simplifiée par le renversement des termes du problème. Les têtes rapportées en relief accompagnant des corps exécutés en plate peinture d'émail ou simplement gravés et s'enlevant alors sur un fond émaillé étaient déjà un acheminement vers cette solution. Sur un fond semé de grands rinceaux habilement dessinés et d’une admirable harmonie de ton, l'émailleur limousin rapporta des figures en bas-relief, émaillées elles-mêmes ou non. Plus tard, le relief, encore trop coûteux, disparaîtra pour ne plus laisser subsister qu’une gravure en creux. Nombre de monuments limousins du xme siècle offrent cette formule, et l’Exposition en compte notamment un spécimen de très grandes dimensions, peu connu jusqu'ici : la châsse de l'église de Sarrancolin. La châsse de Chamberet, celle de Saint-Viance — qui n'a pas été envoyée — sont des spécimens les plus considérables actuellement connus d'un art qui se simplifie et verse de plus en plus dans l'industrie.

Je ne voudrais pas insister outre mesure sur cet art limousin qui a tenu une si grande place en Europe au Moyen âge; je laisse volontiers de côté, quel que soit leur mérite très réel, et les crosses, et les pvxides, et les colombes eucharistiques dont la plus belle, assurément, à 1 Exposition, est celle que possède M. Martin Le Roy : ce n’est point la colombe connue, perchée sur un plateau, munie d’un appareil de suspension plus ou moins compliqué, telle que nous la montre la colombe de Laguène, d ailleurs si malencontreusement restaurée : c'est une colombe aux pattes ramassées sous le corps et qui va prendre son vol, spécimen, croyons-nous, unique de cette formule de récipient de la réserve eucharistique dont les textes nous signalent des exemples dès l’époque carolingienne.

Les Limousins lurent-ils simplement des émailleurs ? Ne se sont-ils pas essayés aussi dans la sculpture de grande dimension? Il n’est pas douteux qu on ne doive répondre par l’affirmative : dans le courant du xme siècle, ils ont fabriqué des tombeaux somptueux : l'Espagne et 1 Angleterre montrent encore aujourd hui avec orgueil des témoins authentiques de cet art, plutôt rares chez nous, car, en dehors de

L’EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE L’ART FRANÇAIS

quelques chefs provenant de figures de gisants — celui qu’a envoyé le musée Saint-Jean d’Angers, par exemple, ou le tombeau de Blanche de

RELIQUAIRE DE S A I X TE A L D B G O N DE ( XV " SI K CLE (liglisc de Maubeuge.)

Champagne au Louvre, — nous n’avons plus guère que les dessins de Gaignières pour nous figurer la splendeur des tombes limousines, si nombreuses autrefois, mais dont les chaudronniers ont eu raison. Encore est-il que tous les spécimens, en nature ou en dessin, appartiennent à une époque assez avancée du xiu° siècle. Le chef ou plutôt le buste-reliquaire de saint Baudime, conservé dans l’église de Saint-

Nectaire, remonte à une période plus archaïque : sans doute, au point de vue de la plastique, ce corps, sur lequel s'emmanchent assez mal deux bras, est assez répréhensible; mais la tête, qui par son style appartient au plein xuc siècle, est une œuvre de sculpture puissante, d'une grande sûreté de technique; elle tient une place très honorable dans l’histoire de la sculpture romane ou de style roman du midi de la France; elle fait oublier cette impression de maladresse que fait naître une œuvre pourtant importante, la \ ierge d argent de l'église de Beaulieu, témoin d'ailleurs très précieux de la persistance en Limousin de traditions artistiques fort anciennes. Mais je m'arrête, car c'est là un sujet qu’on ne peut même effleurer sans lui consacrer de longs développements, sans entrer dans la description de détails de technique qui ne sauraient trouver place en une revue si rapide.

Un mot cependant pour terminer, parce qu'en l'ajoutant ici je sais répondre aux préoccupations de quelques amateurs auxquels j'ai entendu souvent poser cette question : à quoi reconnaissez-vous un émail limousin d'un émail allemand ? A cette question, très simple en apparence, mais qui demanderait une réponse très complexe, il est deux solutions : prenez les très nombreux spécimens authentiqués par leur provenance ou, très rarement, authentiqués par des signatures — tel le chef de Nexon, œuvre authentique d'Aimeri Chrétien, — regardez-lcs, interrogez-les, et il n'est pas douteux que, si vous avez quelque sentiment du style et de la forme des monuments du Moyen âge, vous n arriviez rapidement à grouper d une façon absolument sûre autour de ces rares jalons une loule de monuments analogues. Mais c'est là une méthode qu'on ne peut recommander à tout le monde, parce qu'elle réclame une longue éducation artistique, une science archéologique qui n est pas encore assez répandue ; elle demande — s’appuyant sur la même méthode de comparaison — le même flair, le même œil, que 1 attribution de tel tableau à tel ou tel maître. Mais, fort heureusement, il est des caractères plus visibles, plus perceptibles pour tous, qui peuvent taire reconnaître une œuvre limousine, d’autant plus utiles à observer qu ils se rencontrent dans d innombrables monuments : les pieds des chasses de torme rectangulaire, les personnages à tête ou corps en relief , les percements des crêtes de châsses ou des parois des reliquaires en loi me d entrées de serrures, les tonds gravés et vermiculés sont des tiaits caractéristiques si significatifs et d'un diagnostic si aisé

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qu’un enfant, même avec la plus mince réflexion, est en mesure de reconnaître un monument limousin d'une œuvre d'une autre origine. Quand on rencontre l'un ou l'autre de ces caractères sur une œuvre du

SAINTE MARTHE ET LA T A R A S Q U E , GROUPE EN ARGENT XVe SIÈCLE)

(Eglise de Lueéram, Alpes-Maritimes.)

xne au xive siècle, on peut dire avec une entière confiance qu'elle est née sur les bords de la Vienne. Ils constituent en quelque sorte la marque de fabrique du Limousin.

Pendant que les Limousins fabriquaient surtout de l’orfèvrerie de cuivre émaillé — les quelques monuments en argent ou en or sont

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plutôt l'exception - les artistes du nord de la France apportaient peutêtre un goût plus pur. un style plus raffine dans leuis ti a\ aux, qui, moins nombreux sans doute, nous laissent cependant deviner des merveilles. Sans reparler encore de cette admirable coupe, le calice dit de saint Remi. dont lelégance et la simplicité de forme attestent un art absolument parfait, joint à une technique raffinée, sans reparler de la belle coupe d argent de la cathédrale de Sens, plus modcinc île cinquante ans sans doute, mais encore si heuieuscment pi opoi Donnée, des reliquaires tels que celui de la Sainte-Épine d Aiias, <>ù le ciistal de roche se marie si harmonieusement au vermeil repoussé, des crosses telles que celle de Maubeuge, des croix filigranées et niellées telles que celle de la cathédrale d'Amiens ou de Rouvres, des bras-reliquaires tels que celui que possède le musée de Rouen, montrent, au \uL siècle, pour l’Orfèvrerie, un épanouissement comparable à celui de la sculpture. Ces petits monuments sont, dans leur genre, des œuvres aussi impeccables que le Saint Georges de Chartres ou la Communion du chevalier de Reims. Il est à croire que les mêmes qualités se retrouvaient dans des morceaux plus importants. Malheureusement, aucune des grandes châsses du xiil siècle ne nous e>t parvenue, pour la partie de la France qui nous occupe en ce moment du moins, sauf la châsse de saint Taurin d'Fvreux. Curieuse, â coup sûr. est cette œuvre qu'une restauration déjà ancienne a rendue un peu voyante : elle nous montre la forme primitive de la châsse arrivée à son complet développement. Ce n'est plus un tombeau; c'est une église élevée à la gloire du saint, bien plutôt qu'un sarcophage destiné à contenir ses ossements. Rien n'y manque de ce qu'on peut du moins figurer d'une manière résumée : ni la forme, ni les gàbles des pignons, des façades et du transept, ni la flèche destinée à surmonter l'édifice et à lui donner plus de sveltesse. Mais, quel que soit 1 intérêt de cette châsse, quel que soit le caractère de certains des bas-reliefs qui ornent ses flancs ou son toit, ce n'est point une œuvre très bien conçue et très bien proportionnée. Monument destiné a produire un grand effet sur un autel ou dans une procession, on n y retrouve point les qualités hors ligne des œuvres citées plus haut et que possédaient sans doute certains reliquaires des églises de Paris ou du trésor de Saint-Denis. Un reliquaire en forme de tript}que, qui fit partie de plusieurs collections célèbres et qui appartient maintenant à M. Martin Le Roy, est un exemple caractéristique des

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