PLAT EN F A I E N C E D E R O U E N
(Collection de M. G. Papillon.)
différent du ton de la brique employée comme matière subjective, ont été d'un usage général.
Ce procédé très français, nous le voyons à l'époque de la Renaissance appliqué à la fabrication de pièces somptueuses, de pièces d'un dessin excessivement compliqué, dont on ne pourrait point citer d analogues pour l'époque antérieure.
Les œuvres de céramique ainsi traitées, coupes, aiguières, salières, vases, etc., qui ont été assez malencontreusement rangées par Brongniard
dans la série des faïences fines, alors qu'elles ne présentent aucun des caractères techniques que ce savant attribuait lui-même aux véritables faïences, ces poteries ont fait le désespoir de tous les amateurs d'art et de tous les archéologues depuis une soixantaine d'années environ. Ils ont exercé leur sagacité pour découvrir le centre de leur fabrication, en déterminer l'origine, la date, et pour savoir pour qui ces monuments avaient été fabriqués.
Aujourd'hui, à vrai dire, cette question est beaucoup moins passionnante, en ce sens que le champ a été déblayé d'un certain nombre d'erreurs qui poussaient très facilement à ce moment dans le champ de la céramique. Les premiers de ceux qui se sont occupés de cette curieuse série de poteries ont hésité à en attribuer la paternité à la France. Ils se sont montrés fort disposés à en faire honneur à des potiers italiens, et le nom de Girolamo délia Robia, de ce sculpteur florentin qui fut chargé par François Ier d'élever et de décorer en faïence le château de Madrid au Bois de Boulogne, a été mis en avant, ('/était une simple absurdité, car les délia Robia ont toujours fabriqué de la poterie émaillée ou des faïences à l'italienne, c'est-à-dire recouvertes d’émail stannifère, et ces poteries françaises ne présentent aucun des caractères de la poterie italienne ; ce sont des pièces de terre blanche, ornées d'un décor très fin d'arabesques, obtenues par impression et incrustation de terre colorée, puis vernissées. Je n'en finirais pas si j'énumérais toutes les hvpothèses qui ont été émises à leur sujet, les unes inacceptables, les autres admissibles, du moins momentanément. Les noms qui, successivement, ont été imposés ou sont imposés encore aujourd'hui à ces produits céramiques montrent les variations de l'opinion archéologique à leur sujet. Successivement appelés faïences de Diane de Poitiers et de Henri II, termes qui n expliquent pas la présence des emblèmes de François Ier sur un certain nombre de pièces; faïences d'Oiron, ce qui indiquerait que ces monuments ont été fabriqués au château d’Oiron ; faïences de Saint-Porchaire, ce qui attribue à cette fabrication une région assez voisine d Oiron, il est probable que l’on doit encore aujourd'hui renoncer a porter à leur sujet un jugement définitif et que ce n'est ni à Oiron ni a Saint-Porchaire que ces monuments, extrêmement rares — on en compte une soixantaine à 1 heure qu'il est, — ont vu le jour. Il faut attendie d un heureux hasard la clef d'un problème qui, dans ces dernièies années, par suite de nouvelles découvertes, a pris une autre
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tournure et semblerait indiquer — nous disons semblerait — qu'à un certain moment il a pu exister certains points de contact entre la fabrication de ces produits et la fabrication de Bernard Palissv.
Dans tous les cas. quel que soit le lieu qui vit naître ces monuments délicats de décor et de forme, il faut, si bon veut bien les comprendre, comme d ailleurs si l'on veut comprendre l'origine des recherches de Palissv, les remettre dans leur milieu historique et se demander à quelle préoccupation cédaient les potiers qui 1rs fabriquaient, quelles recherches ils avaient en vue. quels souvenirs hantaient leur cerveau.
ü O L K U K S K T BOUTEILLE, FAÏESCE D E NE V E R S (Musée de Xevers.)
C'est grâce à la méconnaissance des préoccupations qui. au point de vue de la céramique, ont assailli les hommes de la Renaissance que jusqu'ici, croyons-nous, on n'a pu très bien comprendre l'origine des recherches de Palissv.
Des pièces telles que ces produits de l’époque des derniers Valois, dont la fabrication, si l'on s'en rapporte au style adopté dans ces pièces, a pu durer environ soixante ou quatre-vingts ans, répondent à des recherches auxquelles se sont livrés tous les alchimistes et les curieux de la Renaissance. Certains princes meme, en Italie, ont poursuivi ou fait poursuivre ces recherches pendant de longues années. 11 s'agissait de donner un corps à des recettes plus ou moins complètes, plus ou moins exécutables, permettant de contrefaire les porcelaines que les caravanes apportaient de l’Extrême-Orient.
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Dans l'Exposition, telle qu elle s'est trouvée composée par les prêts des particuliers ou des musées, l’œuvre de Palissy est suffisamment représentée. On y trouve toute une série de pièces rustiques, de pièces à personnages, de pièces dont les motifs de décoration sont empruntés à l'ornementation la plus courante du xvh siècle français. Il n'y a donc pas, à proprement parler, de pièces spéciales à signaler dans cet ensemble, qui, en somme, peut faire honneur à la céramique de Palissy.
Faisons toutefois une exception pour deux charmantes coupes découpées à jour, qui firent autrefois partie de la collection Sel I i ère et appartiennent aujourd’hui à M. le baron Gustave de Rothschild, et sur lesquelles, dans des compartiments formés par l'entrelacement de cuirs découpés, sont plusieurs fois répétés les chiffres et les emblèmes du roi Henri II et de la reine Catherine de Médicis. Etant donné les rapports étroits qui ont existé entre le potier de Saintes et la reine-mère, il est à croire que nous avons là deux spécimens des œuvres créées spécialement pour elle. Ce ne sont pas celles-là, cependant, que nous rencontrons mentionnées dans 1 inventaire des biens de la reine, où la céramique de Palissy est amplement représentée. Ce que nous y trouvons surtout, et ce que semblent par-dessus tout avoir apprécié les amateurs du x\iL siècle, ce sont les poteries simples, non pas les rustiques, dont ils semblent avoir préféré I emploi dans la décoration monumentale des glottes tonnées de cailloux et de coquillages de différentes couleurs, qu on liom e dans certains monuments français élevés alors sous 1 influence de 1 Italie, mais les imitations de jaspes, les tons marbrés de bicu, de \iolct, de brun et de vert, qu on rencontre sur un nombre 1 elatix ement restreint de pièces qui sont de 1 aspect le plus brillant et qui peuvent passer pour les œuvres les plus délicates et les plus distinguées dans l'ensemble céramique créé par Palissy.
1 endant que certains artistes fabriquaient une céramique dont les piocédés 1 appelaient les anciennes traditions françaises, ou imaginaient de nom eaux émaux, tels que ceux de Palissy, quelques ateliers, s'inspiîant des traditions de la céramique italienne, adoptaient ses procédés sans y lien changei ; ils créaient, dans différentes parties de la France, des œm 1 es dont quelques-unes atteignent à la perfection du style de
ateliei de Rouen, diiigé par Masseot Abaquesne, d'où, vers le milieu u xu siècle, sont sortis des pavages et des revêtements de céramique
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décorative, tels que ceux du château d'Ecouen, du château de La Bâtie ou de la cathédrale de Langres.
Un peu plus tard, vers la fin du xvie siècle, tout au moins, on relève la date de 1 58 1 et l'indication du lieu de fabrication, Nîmes, sous une
JARDINIÈRE EN l’AÏENCE DE SCEAUX (Appartient à M"" Papillon.)
gourde décorée à l'italienne, qui appartient à M. le baron Gustave de Rothschild ; un potier minois, nommé Sigalon, dont l’éducation s'était vraisemblablement faite en Italie, mettait en pratique des procédés qui font ressembler les rarissimes pièces sorties de ses mains à des œuvres créeés dans les ateliers d'Urbino ou de Gastel-Durante dans la première moitié du xvie siècle.
L'influence italienne devait très peu après, d'ailleurs, prendre
chez nous, au point de vue céramique, une très grande importance.
Si après la mort de Palissy, après 1 58g par conséquent, la fabrication de la céramique qu'il avait imaginée devait continuer à donner lieu à la création d’imitations de ses pièces originales ou de nouvelles figurines — parmi lesquelles la Nourrice . dont le modèle, très probablement dû au ciseau du sculpteur Guillaume Dupré, est le spécimen le plus délicat, — si cette fabrication devait avoir un dernier écho au courant du xvne siècle dans les poteries, surtout dans les épis de faîtage créés à Manerbe en Normandie, fltalie devait prendre une revanche éclatante par l’établissement à Nevers de potiers venus de la Rivière de Gênes.
Les Gonzague, devenus duc de Nevers, allaient y apporter, par les mains des Conrade, potiers d’Albissola, une céramique italienne sans doute dégénérée, mais encore assez vivace pour prendre dans sa patrie d'adoption un très grand et très rapide développement, capable de subir de nouvelles transformations de procédés et de style, des transformations telles et si profondes, que, d'origine purement italienne, la faïence de Nevers deviendra, dans le courant du xvnc siècle, une production complètement française.
Ce sont, en somme, ces procédés de fabrication à l'italienne, c'est-àdire 1 application sur la terre d'un émail stannifère qui reçoit ensuite une décoration peinte de différentes couleurs, qui dominent pour ainsi dire 1 origine de toutes les fabrications françaises qui devaient prendre tant d extension. Que 1 on considère les céramiques créées dans le Nord de la France ou dans le Midi, ce sont toujours les vieux procédés italiens qui ont cours, avec les quelques modifications apportées par le style de chaque époque et le talent personnel des potiers.
Ces origines sautent plus ou moins aux veux, suivant qu’on se trouve en face d’œuvres complètement italiennes, telles que les faïences créées a Lyon, dans le dernier quart du xvie siècle, par des mains
italiennes, ou en face de produits dont l’origine est moins exactement établie.
Ln face de poteries telles que celles de Nevers, franchement italiennes à 1 otigine, ou d œuvres telles que celles qui sont sorties des ateliers de Rouen, où, a 1 aide de procédés italiens, des potiers français ont créé une céramique d un style absolument français dans lequel dominent, au point de \ue du décor, les rosaces et les lambrequins dans le style
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de Louis XIV ou dans le style de la Régence; ou bien encore si Ton considère des poteries du Midi de la France, telles que celles de Moustiers où, sur un émail plus beau que celui employé par les Italiens, on applique, en plein xvmc siècle, des motifs de décoration empruntés surtout à Berain, c’est-à-dire à un artiste dont la vogue était terminée à cette même époque dans le Nord de la France et dans le monde de la cour, on s’aperçoit que toutes les faïences, et, par conséquent, les faïenceries fondées en France au xvm" siècle, procèdent, en somme, de la céramique italienne et de trois grands centres : Rouen, Nevers et Mo u st i ers.
Je sais bien que, pour ce dernier nom, on pourrait objecter que certaines pièces de faïence à l'italienne ont été fabriquées à Marseille à des dates plus anciennes que les premiers échantillons de Moustiers que nous possédons; mais, si nous citons Moustiers ici, c’est que, en réalité, c'est, parmi les centres de fabrication du midi de la France, celui qui a eu la plus grande extension.
On ne s'attend pas à ce que nous fassions ici une histoire détaillée ni de la faïence de Rouen, ni de la faïence de Nevers, ni de la faïence de Moustiers, que nous montrions combien, sous différentes influences, cette fabrication a pu, au point de vue du décor, se modifier étrangement, comment successivement les potiers ont adopté un style inspiré du décor persan, du décor chinois ou du style rocaille, ce style pouvant, dans certains cas, non seulement modifier l'apparence des peintures, mais aussi influer sur le galbe des pièces; encore moins nous arrêterons-nous à tracer, même sommairement, l'histoire d'une foule de petites fabriques provinciales qui peuvent avoir, au point de vue historique, un certain intérêt, bien restreint d'ailleurs, dans la plupart des cas, mais qui, si on les envisage au point de vue artistique, sont des quantités presque négligeables. Les potiers qui y ont travaillé n'étaient point des artistes d’assez grande envergure pour modifier sensiblement les modèles usités dans les manufactures établies dans les grands centres, en sorte que. sauf de très rares exceptions, toutes ces fabriques secondaires peuvent se réclamer des grands noms que nous avons cités.
Quelques ateliers de potiers, toutefois, au xvnc et au xvme siècle, semblent avoir continué les traditions du Moyen âge ; mais cette fabrication grossière n'a eu pour résultat que de perpétuer, d’une façon très imparfaite, certains types très anciens, en les amoindrissant tant
au point de vue de la forme qu'au point de vue du décor. Des pièces à reliefs, des sujets de piété en ronde-bosse, tels que ceux que possède le musée du Mans, sont sans doute des documents que l'on peut considérer comme les derniers échos de la céramique du Moyen âge ; mais ce sont surtout des documents, et ils ont une bien petite valeur au point de vue artistique.
Disons maintenant un mot de la porcelaine telle qu'elle a été pratiquée chez nous au xvur siècle.
SOUPIÈRE EN PORCELAINE DE SÈVRES (Appartient à M. Doislau.)
Il serait sans doute d'une médiocre utilité de refaire ici l'histoire des principales fabriques qui, à l'Exposition, sont représentées par de nombreux échantillons, quelques-uns de premier ordre. Rouen, Chantilly, Vincennes, Saint-Cloud, Sèvres, pour ne citer que ces noms, ont fourni des spécimens tout à fait intéressants de cette céramique française pour laquelle l'admiration a été poussée à ses dernières limites. Oserai-je le dire ? J'avoue ne pas partager cet enthousiasme, surtout quand les porcelaines sont présentées par séries et en dehors du milieu mobilier pour lesquelles elles étaient faites. Si on en excepte quelques pièces de Rouen, quelques pièces de Saint-Cloud, fort simples d'ailleurs de décor, mais qui sont des œuvres bien comprises, je ne puis — et on me tiendra compte de ma franchise — me pâmer devant le Sèvres à
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iond rose ou à fond vert, pas plus que je ne me pâme devant une porcelaine de Chine, à moins toutefois qu'un des maîtres bronziers du xviiic siècle n'ait jugé à propos de l'enrichir d'une somptueuse monture. Et, dans ce cas, j'estime infiniment plus la sauce que le poisson, tout en reconnaissant que l'un réuni à l'autre compose un plat délicat. La rareté d'une œuvre n'en fait point la beauté, et je trouve que beaucoup de
PLATEAU EN PO R CEI. Al NE 1> E SÈVRES
(Appartient à M. l'oistau.)
porcelaines créées à Sèvres au xvmc siècle constituent des erreurs manifestes au point de vue décoratif. Trouve-t-on que des semis de fleurettes exécutées à la loupe, des paysages ou des bergerades, forment une décoration bien appropriée à une œuvre de céramique ? Tout esprit non prévenu et non enclin au snobisme répondra franchement non. Ces réserves faites, j’accorderai volontiers que tout cela est traité avec une délicatesse et une habileté incomparables, mais je ne sache pas que la miniature soit très propre à décorer un bol, un vase ou une assiette. Sur une pièce de belle forme, bien dessinée, il faut un décor plus robuste. Mais aussi bien dois-je avouer, comme je le disais tout à l'heure, que
toute cette frêle décoration prenait un tout autre aspect au milieu des soieries d'un ameublement et des costumes conçus dans le même style. Cne dernière observation : la porcelaine, qu'il s agisse de pâte tendre ou de pâte dure, est une admirable matière, une sorte de gemme, belle en elle-même, et qui n'a besoin que d'être employée à la traduction d'une belle forme; dès lors, déguiser cette matière première sous un ton général, qu'il soit bleu, vert ou rose, me parait une de ces erreurs colossales dont les traditions remontent au xvïii* siècle, erreur qui. hélas! a été trop souvent continuée de nos jours. Cela dit, remercions les amateurs tels que M1,e Grand jean. M. le baron Henri de Rothschild, M. Charles Mannheim, M. Doistau. qui ont consenti à se priver de leurs précieuses porcelaines; elles représentent un capital trop gros pour qu'on ne leur témoigne pas ici un peu de gratitude pour un tel désintéressement. Ce côté curieux de l'art français du xvnr siècle, et non l'un des plus recommandables, à mon avis du moins, a été bien représenté au Petit Palais. C'est quelque chose, et il convient de ne point l'oublier.