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PROMENADE A L’EXPOSITION

du Champ-de-Mars, en une prodigieuse architecture d'eau, transparente et brillante comme une muraille constellée de pierres précieuses, chargée de sculptures mouvementées. C’est un foyer qui éclaire toute l'étendue des massifs et des pelouses. Les jets droits, les jets paraboliques, les retombées en nappes, les coulées en ruisseaux, les multiples combinaisons de toutes les formes fluides sont imprégnées de toutes les violentes éruptions de la couleur et de tous les alanguissements des nuances. Un bleu de flamme s'envole en vapeur liliacée, un rouge d'incendie se consume et s'évanouit en rose de chair, une pâleur d'or fond dans un brasier d'argent. Tout à coup, c'est le pur éclat frigide d'un bloc de diamants parcouru par des ondes de frissons. A regarder ces scientifiques illuminations, qui changent l'atmosphère de la nuit, on perd la notion exacte de la matière que l'on a sous les veux. Cette eau devenue éclairante, cette eau changeante, est un feu qui jaillit, une vapeur qui s'étend, un mélange magique, réel et impalpable, complet et sans précision, de fleurs incandescentes écloses parmi des métaux en fusion.

C'est le commencement de la féerie nocturne. Voici, avec la nuit, son achèvement dans une apothéose d'une douceur inoubliable. Si l'on demande, finalement, aux promeneurs de l'Exposition, quel spectacle a réjoui davantage leurs yeux, il est probable que presque tous désigneront l’aspect de la Seine illuminée. Pour l'imprévu de l'effet, pour le charme somptueux et mystérieux de la couleur, rien ne peut être comparé à la triomphante apparition de la lumière sur l'eau. L'éclat du soleil a sa beauté et son mystère. Le soleil allume toutes les surfaces, fait brûler les nuances dans un brasier, force toutes choses à une flambaison générale dans la chaleur de l'air. Et cet air surchauffé peut devenir une vapeur neutre, dans laquelle les objets perdent leur véritable signification colorée : la lumière du jour absorbe tout, enveloppe tout d'une brume transparente et tremblante.

La lumière artificielle créée dans la nuit fait chatoyer et étinceler différemment ce qui l’environne. Les ombres prennent une profondeur et une douceur infinies, les clartés d'une blancheur verdâtre ont la magie lointaine des clairs de lune. Tout ce qui est proche, tout ce qui est pénétré de flamme, vit d'un éclat exalté : les architectures, les feuillages,

exposition universelle DE i.joü

les vêtements et les parures des femmes, les visages, les chevelures, les yeux. Tout reflet devient à son tour un foyer, où la flamme se multiplie, se réjouit, danse en agitée, court en feu follet. L'eau, surtout, accepte merveilleusement cette approche lumineuse du feu : son élasticité, ses courants et ses remous propagent par mouvements incessants les égrenementsde perles, les tombées de diamants, les ruissellements de pierreries. Elle rend au centuple, elle rend à l’infini ce qui lui est prêté, elle fait courir de vague en vague, elle envoie jusque dans les recoins les plus reculés, les plus cachés de l'ombre, les fulgurances et les lueurs.

L’Exposition illuminée et reflétée dans beau a donc un charme particulier. Le fleuve est transformé en une rue fantastique d'ombre et de lumière, traversée par des ponts éclatants, dorés et multicolores. Tout au long, c'est la vision à l'envers d'une ville de rêve, comme on en voit en certains paysages japonais, bleus de nuit et éclairés de lanternes. Les arches créent dans la profondeur de l’eau des cavernes des Mille et une nuits, où des mains invisibles de fées et de génies remuent sans cesse des richesses fluides, de l'or, de l’argent, des métaux en fusion, des coulées d'étoiles, des poussières éclatantes de voies lactées. Sous les bei ges s enfoncent de bizarres lisières de forêts, des frondaisons tremblantes et claires chargées de fruits resplendissants. Entre les rives, dans cette cité renversée, passent les bateaux chargés de lampions bigarrés, de guirlandes de verres de couleur.

Ce passage des bateaux, c est ce qui fait arriver à son paroxysme 1 agitation colorée de 1 eau. I out 1 écrin se vide autour de l’embarcation, ruisselle en rubis, en topazes, en émeraudes. Des courants sombres traversent ces éblouissements. Parfois, de grandes étendues plates et huileuses, de vert clair, de bleu pâle, apparaissent comme des clairières tranquilles. Là-bas, un croisement de deux barques fait se gonfler les lames, les modèle en sculptures qui se forment et s’évaporent fugitivcmem et sans cesse. On croit entrevoir, identifiées à ces formes de l’eau, des corps pâmés et frissonnants, des gorges mouillées, des chevelures cnoui.es, des bias qui se délient et qui se reprennent, tout un rose passage de hiles de l’eau, sirènes de rivière qui évoquent à nouveau le es J. octcs de la peinture et les paysages de la mer mythologique.

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