L’ EXPOSITION CEN T E N N A L E
« L'artiste a d'autant plus de mérite à bien exprimer des impressions de famille, qu elle s'est refusée à les éprouver pour n'appartenir qu'à son art. » « Chaque production de M1,e Gérard, écrivait Boutard à propos de
1. A M ÈRE NOURRICE, 1' A R M,,e (i É R A R 1) (Musée d’Aix.)
La Mère nourrice , témoigne de la douceur de scs mœurs aussi bien que de la délicatesse de son tableau.» Quelque chose de 1 esprit de b rago flotte encore par là, et dans Y Amourette , Les Parques filant à l Hymen avec les Amours des jours embellis de fleurs, L Hymen va unir deux adolescents, de J. -B. Mallet, de Grasse lui aussi, on retrouve, un peu embourgeoisée, assagie, mais encore reconnaissable, la manière ou la mémoire du maître.
On perdrait beaucoup à négliger ou à dédaigner de pareils documents. Ce qu'ils ont pour nous d’affecté et qui date à nos yeux est précisément ce que les contemporains appelaient un « aimable naturel ». Le même Routard, par exemple, à ce même Salon, goûtait fort le portrait d'une négresse « posée avec esprit, c'est-à-dire dans une attitude gracieuse et qui ne sort point de l'habitude des gens de sa couleur», et celui d’une dame espagnole «du temps d’Isabelle, pleine de vivacité et de grâce, assise sur un banc de pierre, au fond d'un bosquet solitaire et accordant une guitare (maussade instrument qui heureusement n’a jamais pu s'acclimater en France) »... On voit pourtant beaucoup de guitares dans les portraits du temps, et Drolling ne manqua pas d’en accrocher une aux murs de l’atelier où il peignit si joliment, avec sa bonhomie un peu compassée, les portraits de ses lilles (collection M eu nié).
C’est aussi une agréable et instructive rencontre que celle de ces artistes provinciaux, préservés par leur éloignement des influences absorbantes et tyranniques des grands chefs et qui ont l'air de peindre pour leur plaisir plus que pour la gloire ou l’argent : un Gamelin de Carcassonne ( 1 735- 1 8o3 ), Fauteur du savoureux petit Portrait de Frion, un Dominique Doncre (1748-1820), « maître peintre» à Arras, élève de l'école de Saint-Omer, qui mit dans son Portrait de Mmc Lepage (musée d'Arras) une sincérité fine et pénétrante et je ne sais quel sentiment mélancolique et tendre de la vie.
A goûter la saveur de ces œuvres d’intimité et de spontanéité, on en vient à plaindre ceux qu’une ambition trop haute ou une docilité trop humble, le rêve du « grand art » ou la défiance d'eux-mêmes poussèrent à forcer leur talent et à trahir leurs préférences intimes pour se ranger à la suite du jacobin de l'idéal nouveau. Parmi les exemples qu’on pourrait alléguer, je n’en vois pas à cette exposition de plus intéressant que celui d'Anicet-Charlcs-Gabriel Lemonnier (1743-1824). Cet honnête homme aimait la peinture, et probablement il avait admiré de tout son cœur Chardin; il suffit de voir sa Nourice cauchoise } si largement peinte, où tout est si prestement indiqué dans la lumière, avec un sentiment si juste des valeurs : fichu blanc, manches bleues, dentelles noires, bijou d’or sur la blancheur du linge, ombre légère du bras sur le sein que le nourrisson vient de saisir de ses lèvres gloutonnes, — pour etre convaincu que sa destinée naturelle eût été de prendre rang en
I 'EXPOSITION CENTENNALE
bonne place parmi les «petits maîtres», à la suite de Chardin, dans la
bonne et franche tradition française.