‹ Les Beaux-arts et les arts décoratifsChapitre 55 sur 135 · I> 0 R T R A I T D K K U I O N , 1>AR Q A XI E E I N · texte numérisé non relu

I> 0 R T R A I T D K K U I O N , 1>AR Q A XI E E I N

(Musée de Perpignan.)

Mais il avait rencontré David chez Vien; il subit son ascendant, se laissa troubler par la littérature des esthéticiens. 11 lut sur « le beau idéal qui ne peut être défini que par la théorie et apprécié que par la raison », sur les « pratiques prosaïques » des pauvres peintres de la simple nature,

des choses éloquentes et intimidantes. D'ailleurs, dans l'ancienne Académie royale, n'avait-on pas reçu des instructions plutôt sévères de M. d’Angiviller sur le goût déclinant de l'histoire et de la grande peinture qu'il faut encourager, protéger et secourir? Il recula pourtant devant « J antique » tout nu, et quelques dessins, comme la Mort de Phocion, les Adieux d'Ulysse et de Pénélope à Icare , ne suffiraient pas à le classer parmi les purs davidicns. Il prit un moyen terme; et, comme il ne manquait pas après tout de braves gens, même avant Chateaubriand et le Génie du christianisme, pour inviter les artistes et les écrivains français à ne pas dédaigner les sources nationales; comme Girodet lui-mème, qui peignait les Héros français, «chantait» déjà

. les tourelles gothiques,

Les ponts-levis, les murs hérissés de créneaux ;

comme ces évocations des « vieux castels » et des scènes historiques offraient à son goût de coloriste une séduisante matière pittoresque, il fut un de ceux qui. sans le savoir, ouvrirent la voie au romantisme. Des esquisses comme celle d'un Trait de compassion de Blanche de Castille en faveur des habitants de Chàlenay et autres que le chapitre de Xotre-Dame retenait prisonniers sont à signaler comme révélatrices du mouvement qui se préparait obscurément avant d'éclater au grand jour. Le sentiment de la composition, le grouillement de la loule, la recherche même de l'expression par la couleur, y sont déjà de l'école de demain. De cette ébauche, Boutard, observateur attentif de toutes les nuances du goût et de toutes les modifications de la facture, aurait pu dire déjà ce qu'il ne devait écrire qu’un peu plus tard : « Dans les tableaux qui dominent cette année, par leur nombre du moins, la composition est en général moins resserrée, plus abondante en figures, plus pittoresque... La figure est moins académique; le dessin, moins rigoureusement arrêté, participe davantage du milieu dans lequel il se meut en quelque sorte... » Et, sans doute, je ne voudrais pas avoir 1 air d'exagérer le rôle de Lemonnier ; mais, à y regarder de près, on s'aperçoit de plus en plus que l'école de David, à peine formée et triomphante, voyait déjà poindre à côté d’elle et parmi les traditions survivantes du passé, — qu’il s'agisse du paysage, de l'histoire pittoresque ou du genre, — les premières pousses de l'art qui devait la remplacer.

>ntc

E’F. X P O S IT 1 0 N G E N T ENNAL E

Mais avant d’assister à son déclin, il convient de suivre d'abord sa croissance. Quoique le nom de Vien soit inscrit au catalogue, je ne

UNE NOURRICE CAUCHOISE, PAR A.-C.-G. LHMONNIER (Appartient à M. Paul Vallet.)

suis pas bien sûr que nous ayons rien ici du maîtie de David, qui lut aussi celui de Vincent, de Régnault et de Remonniei. Fc giand poitiait de Frion, prêté par le musée de Perpignan, qui lui est attiibue, îépond bien sans doute au signalement de celui qui parut au Salon de 1804,

où ledit Frion était représenté

a sortant de nager et reprenant ses

vêtements» ; mais il était de Vieil fils. Quant au portrait de vieillard en veste rouge, c'est aussi une attribution — et qui ferait honneur à Vien, — mais ce n'est qu'une attribution.

Quand les élèves de Vien résolurent de fêter son jubilé, l'atelier de David se signala par son enthousiasme, et on peut dire qu'il accapara à son profit la gloire, un peu artificielle, du « régénérateur de l'École », du « sectateur des anciens, du patriarche de la peinture». C'est le 9 brumaire an ix que la solennité fut célébrée. On avait élevé, au fond de l'atelier, une sorte de trône avec cette inscription : « A Vien les arts reconnaissants ! » « Tous les élèves de David, écrit le chroniqueur du Journal des Débats (14 brumaire an ix), animés du même esprit, se pressaient avec respect autour du fondateur de leur école et considéraient avec attendrissement le grand homme dont le talent avait formé ceux de leur maître. » A la fin du repas, « où régnaient la gaîté et la décence », David leva son verre et, au milieu de l'émotion générale, porta ce toast : « Au citoyen Vien ! à notre maître ! Puisse-t-il, nouveau Diagoras, voir briller au Salon d'exposition les ouvrages de sa cinquième génération ! A madame Vien, dont les soins, la grâce et les vertus nous ont conservé jusqu'ici et nous conserveront encore le père de la peinture ! » Puis, un élève prononça ces paroles : « Vien fut le maître de David, David est notre maître. Notre gloire est à David. La gloire de David est à Vien. Célèbre vieillard, tes derniers jours sont aussi beaux que ceux où ton génie à son lever luttait contre le mauvais goût, que ceux où, dans le feu de son midi, il le voyait disparaître. Tu as vaincu des maîtres d autant plus dangereux qu ils se croyaient inspirés ; tu as renversé des systèmes d’autant plus funestes qu'ils faisaient oublier la nature. Le culte de 1 antique était oublié; qui le croirait ? De froides idoles en avaient pris la place... »

Ce jeune sectaire parla longtemps encore, et Vien, « dont la force d ame, la sensibilité et la modestie enchantèrent également tout le monde », lui répondit : « Oui, mes enfants, quand j'embrassai cet art, je vis qu il s égarait dans de faux systèmes, ,1e dis : il faut que cela change et cela sera 1 J ai combattu, j ai persévéré et cela a été... » En vérité, le bon Vien grandissait un peu trop complaisamment son rôle et ce jour-là il se prit pour David.

(< 11 laut que cela change! » avait dit Vien. Que fallait-il changer? Quels étaient les taux systèmes contre lesquels on devait réagir ? La pre-

L’EXPOSITION CENTENNALE

mière idée de réforme porta sur le dessin. Le besoin s’en était fait depuis longtemps sentir; les procédés expéditifs et les pratiques superficielles des académiciens appelaient quelques amendements. Quand la publication de la Correspondance des directeurs de l'Académie de France à Rome en sera arrivée à son dernier volume, on y trouvera sans doute beaucoup de documents à ce point de vue curieux. Je relève, par exemple, dans les cartons des Archives Nationales (O1 121 1) une note ainsi conçue : « Monsieur Pierre prie Monsieur le Directeur général de témoigner à Monsieur Yien son étonnement sur ce que les pensionnaires oublient la nécessité de dessiner, comme il se pratiquait autrefois, des académies et se croyent dispensés d'en envoyer ici. Il est essentiel d’appuyer sur l'obligation de rétablir un ancien usage reconnu de la plus grande utilité; la correction du dessin est la base première et principale de l'art. » Le comte d’Angiviller écrivit en marge : « Lettre forte à Monsieur Vien sur ce sujet », 28 mai 1780. Ainsi donc, à cette date, dans les bureaux de cette Administration royale des Beaux-Arts, où le marquis de Marigny lui-même, sur la fin de sa carrière, avait pris discrètement en mains la cause de la peinture d'histoire et du grand art délaissé, — où, après lui, le comte d’Angiviller, avec plus de suite, avait manifesté son intention et cherché les moyens « de rendre aux arts autant qu'il est possible toute leur dignité » et de remettre en honneur « le genre noble et sévère de l’histoire qui, principalement, doit former et soutenir la réputation de notre école », — la correction du dessin était recommandée, comme le but suprême de sa pédagogie, au directeur de l’Académie. Et, par une ironie singulière du sort, c'est Pierre, c’est-à-dire le médiocre successeur de Boucher, qui se taisait vis-à-vis de Yien le porte-parole de la loi nouvelle 1 II va sans dire que, « par correction du dessin ». on entendait déjà celle qui prend pour modèles ces « bas-reliefs antiques » dont M. d’Angiviller avait instamment recommandé que l'on prescrivit la copie négligée aux pensionnaires du Roi.

Je ne reviendrai pas ici sur tous les symptômes qui témoignaient de l’élaboration d'une esthétique nouvelle sous l'influence des études et des fouilles des archéologues. On sait comment, après bien des hésitations et même, s'il faut en croire Vien, des résistances, Jacques-Louis David, le propre neveu de Boucher, donna à ces idées une forme plastique et à ces doctrines un corps...

C’est au lendemain du grand succès du Serment des Horaces et avant

d’entreprendre pour M. Trudaine la Mort de Socrate qu'il peignit la Mort d'Ugolin , datée de Rome, 1786. S'il n’en est pas encore à appliquer dans toute sa rigueur ce « mépris du coloris » et ce goût de la « peinture grise » qu’il recommandait un peu plus tard (1789 , dans une de ses lettres à Wicar, comme la condition de « l’épuration de la forme », on peut dire qu'il y tend déjà d'un énergique effort. C’est bien de 1 art réformé, et, avant la Révolution, de la peinture de jacobin et de sectaire, que cette sèche compilation de torses antiques surmontés de « tètes d expression ». Les draperies y sont d’une pauvreté pitoyable : 1 exécution et l'invention d'une sécheresse égale. Il pourra, par la suite, abandonner ce qu’il appelait sa «manière romaine», pour essayer avec les Sabines d’une « manière grecque » ; le David classique, le futur chef de file de l'Institut impérial est là tout entier — et nous avons, trois ans avant 1789, le type complet et redoutable du prix de Rome tel qu'on le fabriquera tristement dans les caves ou les prisons de l’Académie reconstituée, où, par la voix des orateurs officiels, les maîtres du xvnf siècle, de Watteau à La Tour, des Coustou à Lemovnc et à Falconet, seront traités d'hérétiques et de corrupteurs du goût public.

L’œuvre et la vie des théoriciens, si inflexible qu'ait pu être leur volonté, sont pleines, par bonheur, de fécondes inconséquences. Ce n est pas quand il s’est abandonné avec une sorte de logique violente aux abstractions de la métaphysique archéologique et de la raison raisonnante, que David se montre grand peintre ; c'est plutôt quand il est ramené par les circonstances en présence de la nature et de la vie.

Je ne sais pas, et je n ai pas le temps de rechercher, comment il fut appelé a faire le portrait de Mme \ igée-Lebrun ; je ne crois pas quelle en ait rien dit dans ses Souvenirs... Il est intéressant, en tous cas, de comparer la M"’e Y igée-Lebrun qu'il nous montre à celle qu'ellemême peignit. La voila bien — un peu vieillie, semble-t-il. toujours gracieuse et souriante, mais avec je ne sais quoi de plus « tiré» dans le souiiie et de plus soucieux dans le regard — dans ce costume à 1 antique qu elle contribua a mettre à la mode : « J'avais horreur, écritelle, du costume que les femmes portaient alors ; je faisais tous mes efloitb pour le rendre un peu plus pittoresque; on ne portait point encore de châle, mais je disposais de larges écharpes, légèrement cntrelacées autour du corps et sur les bras, avec lesquelles je tâchais d’imiter

Page 1