‹ Les Beaux-arts et les arts décoratifsChapitre 69 sur 135 · I. B SI A N O I R DE UEAUNK-LA-ROLAN’D E , PAR CO R O T · texte numérisé non relu

I. B SI A N O I R DE UEAUNK-LA-ROLAN’D E , PAR CO R O T

(Collection Sarlin.)

pourtant, à quelques exceptions près, ses tableaux sont inertes; la vibration de la lumière et de la vie s'arrête au bord du cadre, comme figée sur la toile ; ce qu'il exprime le mieux, c'est, dans le paysage, les heures lourdes et, si l’on peut dire, les sites somnolents. Aussi, comme il a bien compris et traduit l'accablement des bœufs ruminant et des laboureurs endormis en plein champ, à l'heure de la Sieste ! Une sorte de torpeur flotte encore dans 1 atmosphère de ce blond tableau des

Cribleuses , où tant de finesse se mêle à la solidité de la facture... Mais de tout ce qu’on a réuni ici de son œuvre, le morceau le plus curieux est ce petit tableau où il s’est peint lui-même, assis, adossé à un rocher, au bord d’un paysage lumineux, son épagneul noir près de lui, un album de croquis à ses côtés. C’est presque encore un adolescent; un léger duvet ombre à peine ses joues, qu'encadre une épaisse chevelure romantique et « mérovingienne ». Un sombrero a larges bords abrite son front orgueilleux; sa taille est prise dans un veston de velours noir dont il s'est plu à montrer la doublure soyeuse, d'un ton délicat de rose fanée, près du pantalon clair à raies vertes. C'est encore presque la tenue d'un combattant de la première d 'Hernani; Théophile Gautier l'eût approuvée. Et, à cette heure, en effet, il fait, c'est lui qui le dit, des tableaux qu'il intitule : L'Homme délivré de l'amour par la mort, ou bien La Suit du 1 Yalpurgis, « tableau allégorique résumant tout le Faust de Goethe » — tout simplement ! — sur lequel, plus tard, il peignit Les Lutteurs. Avec quelle complaisance et quel orgueil, naïf et madré à la fois, il s’est mis en scène! Son maître, le davidien Elageoulot, lui a dit : «Tu seras le roi de la couleur ! » Et le voilà prêt à régner. 11 trône au premier plan; la nature là-bas est comme prosternée à ses pieds. Il a la jeunesse, la force et la beauté. Nul peintre ne s'est plus complaisamment servi de modèle à soi-même. Dans la description de son Atelier , il écrit sans sourciller, en son charabia : « Puis vient la t aille sur mon chevalet, et moi peignant, avec le coté assyrien de ma tète. » Et dans le tableau que lui commanda un peu plus tard son Mécène, Alfred Bruyas, dans cette Rencontre que le public baptisa, à l’Exposition de 1 8 5 5 : Bonjour, monsieur Courbet! c'est encore lui le centre de la composition.

Bruyas avait voulu garder, peint de la main de son hôte, « un paysage de son pays et un souvenir sans affectation de leur intimité ». Quelle humble posture Courbet lui a donnée ! Et comme ce paysage méridional, où le soleil fait rage, reste immobile et froid !... Qu’on pense à ce qu’un Nittis, par exemple, aurait tiré d’un pareil thème et, pour ne prendre qu’un détail, de cette diligence jaune qui passe sous le ciel bleu, dans la poussière de la route. Théophile Silvestre a dit, à propos de ce tableau, que Courbet avait reçu quelques leçons de Corot. J'en cherche en vain la trace et je serais plutôt tenté de croire que ce dont Corot eut 1 intuition géniale, Courbet ne le chercha, ne le comprit jamais.

L’EXPOSITION CENTENNALE

Quoi qu'il en soit — et si inférieures à ses prétentions et à ses vantardises qu'aient pu être ses façons habituelles de penser et de sentir,

K S THE R SK PARANT POUR ÊTRE PRESENTEE AU ROI ASSUERUS, PAR THÉODORE C H A S S É R I A IJ

(Appartient à M. A. Ghnsscriau.)

il fut de ceux qui contribuèrent puissamment à « naturaliser l'art », selon le mot de Montaigne, à une époque où d'autres avaient trop « artialisé la nature ». Les mièvreries élégantes des néo-classiques qui commençaient à faire parler d'eux et obtenaient de faciles succès, les

allégories anecdotiques d'un Hamon, la recherche de « l’esprit », les tableaux conçus à la manière d'une romance ou d'une « nouvelle à la main », n'avaient pas de quoi rajeunir et vivifier, à ce tournant du siècle, les forces de l'art français. Quand même Thomas Couture, qui fut seul à croire jusqu'au bout à son génie et qu'on avait acclamé en 1847, à l’apparition de ses Romains de la décadence , comme un nouveau Véronèse, aurait eu plus de talent et plus de recettes savantes dans son manuel du parfait « saucier», le principe d'art d'où procèdent des tableaux comme Y Oiseleur et la Courtisane n’est pas de ceux qui révèlent, aux heures d’inquiétude et de lassitude, le secret du renouvellement et de la vie.

Un jeune homme dont la vie intérieure fut ardente et réfléchie, la sensibilité profonde, l'imagination délicate et riche, Théodore Chassériau, avait cherché ce secret dans la conciliation des principes rivaux qui s'étaient incarnés en Ingres et Delacroix. Par l'intimité du sentiment, l'aveu discret d'un rêve de beauté où toutes les mélancolies modernes se mêlaient à la contemplation et s'apaisaient dans l'eurythmie de la forme voluptueuse, dans le bercement musical des harmonies colorées, il avait dès ses premières œuvres révélé aux esprits attentifs ce qu'il portait en lui. Quand il s’était confié à Ingres, il l'avait trouvé obstinément fermé « à la compréhension des idées et des changements qui se sont faits dans les arts à notre époque, dans une ignorance complète de tous les poètes de ces derniers temps ». mais il n’avait rien sacrifié de son admiration pour le maître ni de son intime idéal. 11 s'était promis de «chasser l'inquiétude », de ne peindre que « les choses qui lui touchaient l’âme, jamais rien de fade, rien de grossier ». Ht, à feuilleter les notes écrites par lui au jour le jour, au hasard de ses voyages et de ses impressions, on voit se lever des visions fines, délicates et charmantes, dont ses tableaux sont la fidèle illustration : « Faire des oliviers polis et dorés de soleil. » « Le rose sur le roux est d'un bel effet lin, ferme et distingué. » « La peau rose, blanche et mate, les cheveux doux, blonds et cendrés, des fleurs rouges, une robe grise, dans les joues des fossettes d'un modelé large et bon, des cils très blonds, ce qui donne un air pur. » « Par un beau jour bien rare, le ciel d'un bleu heureux et resplendissant, le premier plan rosé et doux, les montagnes au second plan tièdes et bleues avec des lueurs rouges et lilas. » « Mettre autant que possible moins de tristesse, plus d ardeur. » « Ne rien faire d'impossible, trouver la poésie dans le réel, ne pas se torturer; chercher ce qui est beau et l'exécuter. »

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