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touchés. Chateaubriand n'avait pas encore eu de crédit auprès d’eux. Ils en restaient à l’antiquité profane. Au contraire, la peinture et la poésie ont des affinités qui ont été dès longtemps constatées et sur lesquelles il n'y a pas lieu d’appuyer. Alors, elles se manifestaient avec force.
Nous nous trouvons donc en présence d'une nouvelle génération de statuaires fidèles aux traditions de leur art et aux enseignements qu'ils avaient reçus. Ils avaient été formés par ces artistes presque oubliés dont les œuvres sont inséparables des grands travaux exécutés sous le Consulat et sous le premier Empire. Ces excellents maîtres sentaient ce qui leur avait manqué; ils ne se refusaient pas à l'idée que leurs élèves devinssent plus habiles qu'ils n'avaient été; ils ne les détournaient pas d’aimer la nature. Jamais professorat ne fut plus paternel et, j'ajouterai, plus désintéressé. Car ils n’exigeaient aucune rémunération et cette tradition nous est restée.
Il n’est pas sans intérêt de savoir comment s'est .formée cette pléiade qui fut celle de nos maîtres. Indépendamment du travail de l'atelier, l’Ecole qui devait être en 1819 l’Ecole royale des Beaux-Arts, recevait les jeunes modeleurs et leur donnait ses encouragements; le prix de Rome était l'objet de leur ambition. Le Musée impérial réunissait tous les chefs-d’œuvre de l'art. Le Musée des Petits-Augustins, si important au point de vue de l'histoire, n'était pas cependant un milieu dans lequel on allait s'instruire; c'était un endroit charmant où l'on venait rêver. Alors on dessinait beaucoup et, pour cela, on avait recours aux peintres. Les élèves de Lemot fréquentaient chez Meynier ; ceux de Roland s’adressaient à David. Jean-Joseph Sue qui, dès 178D, avait publié un traité d’anatomie à l'usage des artistes, enseignait cette science avec autorité; les sculpteurs, s'ils le voulaient, pouvaient disséquer. Et aussi ils lisaient. C'étaient les poètes et les historiens de l’antiquité qui les captivaient et qui les ont charmés pour la vie. Bien avant que Raoul Rochette et que d'autres antiquaires eussent publié une Achilléïde et une Orestéïde , ils avaient compris la parenté qui existe entre les textes classiques et les monuments figurés, particulièrement entre 1 Iliade et l’ Odyssée et les vases peints. De la sorte ils renouvelaient la physionomie de l'antique.
On put le constater bien vite. Les jeunes maîtres, avec les anciens,
furent appelés à compléter la série des œils-de-bœuf de la cour du
Louvre. Aucun d'eux ne tenta de se rapprocher de Jean Goujon. Etienne
Ramey. avec une grâce recherchée, traita le sujet qui lui avait été donné dans la matière du Primaticc; Cortot et Roman, sur un mode un peu froid, s'acquittèrent honorablement de leur tâche. Mais David d'Angers, dans un style inspiré des bas-reliefs grecs, lit un chef-d'œuvre. Le sujet que l'habile artiste avait à rendre était L'Innocence implorant la Justice. Ces deux figures, d'une exquise beauté, ont conservé toute leur fraîcheur; le temps n'a rien pu sur elles. Ce travail est de 1824. Déjà, l'année précédente, avec le même goût et un égal succès, 1 auteur avait sculpté le tombeau du comte de Bourke. On peut voir au cimetière du Père- Lachaise cette stèle, qui rivalise par l'entente et par l'exécution avec les ouvrages grecs du stvle le plus pur. C était, pour ainsi dire, la première fois que l'influence de l'art hellénique s'exercait ostensiblement parmi nous. David avait passé quelque temps à Londres, et ce séjour, qui le mit à même de considérer à loisir les marbres du Parthénon. lut pour lui décisif. On en retrouve l'impression surtout dans les œuvres que 1 <>n peut regarder comme appartenant à sa première manière. De belles statues, dans lesquelles le nu et la draperie sont associés d une façon originale, celle du général Foy et celle de Botichamp, achevèrent de lui faire un nom. A l'occasion de l'inauguration du monument de Bonchamp, David eut à faire le portrait des ofliciers et des soldats vendéens accourus pour rendre un suprême hommage à leur général. Bien qu'il s'agisse de simples dessins, on peut dire que cette série fut comme le prélude de l'incomparable galerie de médaillons a laquelle l'artiste ne cessa d ajouter jusqu’à la fin de sa vie.
A côté de lui, Pradier, avec de charmants ouvrages, arrivait aussi à la renommée. C'étaient des nymphes; c'étaient un Fils de Fiobé et un Cyparisse , œuvres de style, mais toutes pénétrées d'un sentiment de la nature qui leur donne une éclatante fraîcheur. Pradier était aussi chargé de travaux officiels. Mais ceux-ci allaient de préférence à Cortot, lequel connaissait bien les lois de la sculpture et toutefois les appliquait avec quelque lourdeur. Quant à Rude, il avait quitté la France par attachement pour un bienfaiteur exilé, et il exécutait en Belgique des œuvres dont beaucoup ont été récemment détruites dans un incendie. Chez nous, il était encore inconnu.
Alors se préparait également à briller un génie novateur. Barye renouvelait 1 art en s'appuyant sur la science ; c'était une des aspirations du romantisme. 11 entreprenait de représenter les animaux avec
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leur structure exacte, dans leurs attitudes vraies, ingénue de leur instinct. Il appliquait à l'homme
dans la manifestation les memes principes ;
NAPOLÉON Ier, PAR II O U DO N (Musée de Dijon.)
mais partout et toujours c'était une vie supérieure qu’il voulait exprimer. Sa méthode était logique. 11 devait d'abord observer les mœurs
de ses modèles. Or, en général, il ne pouvait les étudier que captifs; mais, grâce à une force d'intuition extraordinaire, il arrivait à les voir
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comme s'ils eussent été en liberté. Après, il les rendait avec un savoir anatomique scrupuleux et aussi par compas et par mesures. Il obéissait en cela aux idées d’Kmeric David, établissant d'abord le squelette et passant ensuite à la myologie.
Le gouvernement de la Restauration avait commandé pour les places publiques plusieurs statues équestres : à Bosio, premier sculpteur du roi, le Louis XIV de la place des Victoires; à Lemot Henri IV pour le Pont-Neuf et Louis XIV pour Lyon. Ces ouvrages, pleins de dignité, conservent un très noble aspect. D'ailleurs les sculpteurs de ce temps avaient un excellent praticien du métal dans la personne du fondeur et ciseleur Crozatier. Crozatier coulait en bronze par les procédés du moulage au sable et. avec le secours du chimiste d'Arcet, il s'était appliqué à reconstituer l'alliage des Keller. Cependant, un débutant, Honoré Gonon, arrivait à retrouver la technique de la fonte à cire perdue. C'était un moyen dont on allait de plus en plus faire usage.
d'elles étaient, entre 1818 et i83o, les forces et aussi les réserves de l'école de sculpture : elle se préparait à jeter sur notre art national un éclat incomparable. Le Salon de i832 fut un événement : Rude y parut avec son petit Pêcheur jouant avec une tortue ; Duret y montra son Danseur napolitain ; Barye y lit sensation avec le Lion écrasant un serpent. Quels beaux ouvrages 1 ils sont au nombre des chefs-d'œuvre qui restent populaires. Les travaux considérables entrepris de toutes parts sous le règne du roi Louis-Philippe permirent à des talents déjà formés de prendre leur essor et firent naître entre tous une émulation très vive. La Madeleine et la Chambre des Députés se complétèrent. Sous la direction de 1 architecte Hittorlf, la place de la Concorde reçut des dispositions qui n’ont pasété changées. Sur les piédestaux qui en marquent le périmètre, Cortot et Petitot exécutèrent de belles statues de villes dont on n'admire pas assez la perfection monumentale et Pradier sculpta la figure de Strasbourg , dont le patriotisme a fait l'objet d’un pèlerinage. Des artistes moins célèbres ont peuplé de leurs œuvres les vasques des fontaines ; tandis que la décoration de l’avenue des Champs-Elysées fournissait à des hommes nouveaux l’occasion de se distinguer. D'autre part, la création du musée de Versailles, qui permit à la peinture de rompre définitivement avec des traditions faussées, amena nos sculpteurs à
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s’intéresser à des sujets tirés de notre histoire. Plusieurs d'entre eux se signalèrent par des reconstitutions qui demandent de bien connaître le caractère et des temps et des hommes. Nous devons à Jaley un Louis XI d'une individualité frappante. Jusque là, cet habile artiste ne s’était fait remarquer que par des morceaux gracieux; mais pour son Louis XI , comme dans d'autres statues-portraits, à la Chambre des Députés et ailleurs, il s’est montré physionomiste profond, non seulement dans les visages, mais encore dans tout le personnage de ceux dont on lui demandait de fixer l'effigie. Faculté rare et qui doit être soutenue par une sorte de divination 1
Qu’on me pardonne de m'arrêter à ces nomenclatures. Je voudrais n'oublier aucun mérite ; et cependant j'ai passé sous silence Ltex et son groupe imposant de Caïn avec sa famille , et Jouffroy et sa gracieuse Jeune fille confiant son secret à Vénus. On me comprendra sans peine : j’ai hâte d'arriver à i83y. Cette année fut pour nous vraiment glorieuse. Des échafaudages depuis longtemps dressés tombèrent, et l'on put voir
le fronton du Panthéon de David d’Angers et le haut-relief de Rude à
l’arc de triomphe de l'Etoile. C’était la première fois que, dans l’art monumental, le patriotisme moderne prenait une expression aussi puissante. D’ordinaire, les grands ouvrages de ce genre étaient comme des actes d'adulation qui s'adressaient à un homme. Aujourd’hui, ces démonstrations avaient pour objet la glorification de la nation entière. C’était une nouveauté à laquelle l'esprit public était préparé et qu'il attendait. Aussi fut-elle saluée avec enthousiasme. La France se reconnaissait et elle applaudissait à l'hommage rendu à ses grands hommes ; elle acclamait le départ pour la frontière de ses volontaires héroïques. Le travail de Rude, dans lequel la pierre vit et crie, n’a pas besoin de commentaire. Il réunit toutes les qualités de notre race, cette fois animées par un souffle populaire. L'exécution de ce groupe est de tout point admirable : la vérité et l'idéal s'y confondent. Rude, paraît-il, copiait la nature en la mettant au point; mais à aucun moment il ne perdait de vue son sujet. La rigueur du procédé n’ôtait rien à l’indépendance de sa pensée : bien au contraire, elle en assurait l’exercice. Jamais on ne vit une œuvre si passionnée et, en apparence, aussi affranchie des formules. Lt cependant elle satisfait aux règles éternelles ! Quelle qu’ait été l'importance des productions de cette époque, à quelque genre qu’elles aient appartenu, on peut affirmer qu’aucune d'elles n’a la valeur de l’œuvre de
Rude. Cette œuvre est à l'honneur de notre temps; c’est plus qu’une belle sculpture : c'est un chef-d'œuvre du génie français.
Après cet admirable épanouissement, la sculpture, ce me semble, resta quelque temps stationnaire. Les occasions manquèrent. L’éducation dans les ateliers était de plus en plus bornée à l’étude du nu. Sans doute la théorie n'était pas dédaignée, mais le sentiment du grand art et de son emploi paraissait affaibli. A cette époque, on produisit surtout des statues. Les Salons qui permettent d’avoir la forme sous les yeux et d’en juger le rendu par morceaux, justifiaient l'enseignement et exerçaient un attrait sensible : la préoccupation des artistes était d’être inscrits au livret. Ce fut à partir de ce temps que le musée du Luxembourg commença d'être à l'étroit et que les musées des départements furent plus largement dotés d’œuvres tirées des expositions. 11 y avait encore d’importants travaux de décoration ; mais c'était dans des intérieurs. Là, nos maîtres continuaient à donner l’exemple. Le tombeau de l'Empereur aux Invalides mit une fois de plus en lumière le talent de Pradicr. D’autres rivalisaient au Louvre, où, sous la direction de l’architecte Dubau, ils exécutaient des plafonds. Celui de la salle dite alors des Sept Cheminées est extrêmement remarquable : il est de Durct et mérite qu’on le regarde. Personne mieux que Duret n'a su de son art tout ce que l’on en peut savoir. 11 possédait, sans rien perdre de la faculté qu'il avait d'inventer, un puissant esprit d'analyse et, de plus, il concluait avec rigueur. La théorie des mouvements du corps humain est chose délicate si l'on veut fixer une figure dans un équilibre fugitif. Duret la connaissait à fond et on peut en donner comme exemple le Danseur napolitain et Ylmprovisateur, statues pleine de vie et cependant pondérées à merveille, il possédait également la théorie des ajustements. Voyez la Tragédie et la Comédie , ces beaux marbres qui sont au Théâtre-Français : non seulement les draperies accusent bien la pose et les proportions des deux personnages, mais la science du maître consiste en ce que les manteaux, taillés conformément à la tradition gréco-romaine, sont ajustés de façon que la coupe en reste sensible par les bords. Point de ces complaisances qui lont que l'on dissimule certaines parties dont on est embarrassé. L’étoffe entière est employée suivant la logique même du costume et
P. I.c Rat sc.