MONUMENT AUX MORTS
Gazette des Beaux Arts
lmp Paul Mogl-.a
L’EXPOSITION CENTENNALE
Tout sert l'art quand il est réellement une des activités d'un peuple; tout peut être pour lui l'occasion de briller. Nos malheurs ont donné à M. Mercié 1 idée de deux groupes, de deux chefs-d'œuvre : l’un qui réconforte, le Gloria Victis ; l'autre, le Quand Même, image d'une ardente revendication. Et aussi nos épreuves nous ont fait souvenir de ceux qui, à différentes époques de notre passé et jusque de nos jours, ont servi la patrie, l’ont consolée et relevée de ses défaites, et qui, sortis des rangs les plus humbles et donnant l'exemple d'un dévouement sans bornes, ont fait à leur pays le sacrifice de leur vie : héros glorieux et héros sans gloire ! C'est pourquoi des monuments commémoratifs ont ont été dressés sur des champs de bataille funestes à ceux qui sont morts en combattant, que des statues ont été élevées jusqu'à de modestes soldats. Et c est ainsi que nous avons vu s’ouvrir l’ère sacrée de Jeanne d Arc. A la veille d'être proclamée sainte, elle descend parmi nous et apparaît sur nos places publiques, guerrière, inspirée. Honneur à M. brémiet ! Honneur à M. Paul Dubois! Dans deux figures équestres d une beauté parfaite, ils ont représenté l'héroïne nationale, le premier avec toute sa signification historique, le second dans un enthousiasme mystique dont on est pénétré. Enfin au même ordre d’évocation pieuse appartient l’admirable statue de la Jeunesse sculptée par Chapu à l'École
des Beaux-Arts. Placée de plain pied avec le spectateur et comme émanant de la foule, elle voue son laurier à Régnault et à ses camarades tombés, comme lui, les armes à la main. Honneur aussi à l'artiste trop tôt disparu qui a taillé dans le marbre cette noble élégie! C'est ainsi que, dans son langage idéal, l’art exhale sa plainte en glorifiant ceux qui ne sont plus. Sans doute ce sont là des œuvres exceptionnelles; mais combien d'artistes ont consacré leur talent, ont mis tout leur cœur à traiter des sujets tirés d'événements qu’on ne saurait oublier ! Le ciseau à la main, ils ont été les interprètes émus de nos sentiments patriotiques.
En vérité, cette époque aura été riche en leçons inattendues. Il n'est personne parmi nous qui, en vivant sous les régimes passés, ne se soit étonné de la fécondité artistique des républiques grecques. On ne pouvait s’empêcher de se demander comment, au milieu des agitations
politiques dont témoignent les historiens, il pouvait surgir tant de grands artistes. Or, maintenant, nous savons par expérience qu'une pareille floraison n'est pas incompatible avec une démocratie moderne. Et, en effet, depuis 1870, quelle abondance de beaux ouvrages de sculpture, qu'il suffit de rappeler : le Tombeau de Lamoricière et la Statue funéraire du Duc d' Aumale ; la Pensée et le Génie moderne ; la Junon et la Diane lançant ses flèches; V Aveugle et le Paralytique'. Citons aussi les marbres et les bronzes de M. Gérôme, qui sont de premier ordre; le Monument aux morts de M. Bartholomé. et les travaux du sympathique M. Gardet. Et comment oublier M. Puech déjà célèbre, et M. de Saint-Marceaux, M. Dalou avec ses groupes superbes et ses bustes admirables, et aussi les ouvrages, même discutés, de M. Rodin ? Enfin, pouvons-nous passer sous silence les prix d’honneur remportés aux Salons annuels par MM. Turcan, Bartholdi. Ernest Dubois, Boisseau et Yerlet ? Que ceux dont les noms m'échappent me pardonnent. Mais cette richesse ne dénote-t-elle pas une vie intense; n'est-elle pas digne de notre pays ?
Maintenant, il est une dernière évolution de la sculpture française sur laquelle il convient de s'entendre. Lorsqu’on organisa l'Ecole des Beaux-Arts en 1 863, on lit le possible pour entourer les jeunes artistes, peintres, sculpteurs et architectes, de tout ce qui était nécessaire pour les instruire. Des cours oraux furent institués à leur intention ; une riche bibliothèque leur fut ouverte, des collections furent formées pour répondre à chaque branche de l’enseignement. On voulait établir, entre les études techniques et d'autres études destinées à nourrir et à éclairer les esprits, un rapprochement, un concert que l'on jugeait utile à la formation des talents. Cela ne lut pas bien compris. Quoiqu'ils eussent été confiés à des maîtres de premier ordre, les cours en chaire ne réunirent pas un nombre d’auditeurs aussi considérable qu’en devaient fournir plus de 1.200 élèves. Oui, sans doute, le professeur d’archéologie voyait la foule se presser à ses belles leçons de fin d'année et applaudir à ses démonstrations sur le costume, et les peintres comme les sculpteurs travaillaient sérieusement l'anatomie. Mais ce n'était pas assez ; ce n était pas l’ensemble et l'harmonie que l'on avait rêvés. A quoi tenait cette déception ? Peut-être avait-on trop compté sur les ressources de jeunes gens généralement pauvres et obligés, en étudiant, de travailler pour vivre. Le temps et l’indépendance leur manquaient,