LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE
Gravure sur bois originale de M. I. opère.
L’heureuse réaction qui ramenait le fac-similé ne s’est pas arrêtée là. On a voulu reconquérir la naïveté des premiers xylographes, et réinventer la gravure au canif. M. Lepèreadonné le branle, accompagné par M. Vallotton. La gravure au canif a fourni et fournira quelques épreuves curieuses, de celles qu'on dit amusantes , en style d'amateurs, mais elle paraît déjà perdre de son importance, en n'étant plus qu'un support pour la couleur. Nous y reviendrons à la lin île cette étude.
la GRAVURE AU BURIN
L’histoire de la gravure au burin au xix° siècle comprend la lin de la taille régulière et la naissance du travail libre. Le vieux burin brille d'un dernier éclat avec Bervic, le baron Desnoyers, Tardieu, Lignon, Martin,— puis meurt. 11 agonise littéralement pendant la période romantique, où toute la vogue va successivement à la manièic noue, a la lithographie, à 1 eau-forte originale. On n a pas assez de saicasmes, dans L'Artiste, pour les burimstes que soutient 1 Institut. Comme il arrive presque toujours dans un changement de mode en art, la littérature et la politique s'en mêlent. On n aime plus le burin parce qu il est classique, bourgeois; bien peu s'avisent de ne plus aimer le burin simplement parce que Bartolozzi a fatigué et parce que 1 on s engoue de certains sujets pour lesquels la « majesté » de la taille n est pas faite. L'ancien burin convenait admirablement aux sujets bien équilibrés, calmes, comme l'est toute la peinture italienne du \\T siècle, la peinture française du xvnc et, au xixc, celle de David, d Ingres, d Ary Scheffcr, de Paul Dclaroche ou de Gérard. Là, il était et est encore supérieur. On ne peut se défendre d'un intérêt très vif pour 1 Enlèvement de Déjanire de Bervic, le Talleyrand de Desnoyers, la J lerge au poisson de Lignon, le magnifique Barras de Tardieu- Mais a une peinture nouvelle il faut un procédé de gravure nouveau. Delacroix, Devéria, Couture, Gigoux, avec leur fougue, leur flagrance de coloris, ne se trouvaient pas à l'aise dans l’uniforme de la taille « militaire », comme l'appelait Charles Blanc. D'autre part, les burinistes d alors n'avaient que dédain pour les nouveaux venus ; la querelle des anciens et des modernes recommençait, avec la même aigreur de part et d autre que sous Colbert. Or, un art qui, d’une façon générale, vit en dehors de son temps est un art qui se momifie. La gravure a pour support la
L’EXPOSITION CENTENNALE
peinture ; il est tout à fait inutile de regraver sans cesse, et avec la même
DOM G U K R A N G K R D'après la gravure au burin de Gaillard.
vision, Raphaël, Michel-Ange et le Poussin, si suggestifs que soient ces grands dieux.
Le burin devait périr ou se transformer. Il se transforma. Déjà Henriquel-Dupont, faisant un chef-d'œuvre d'une œuvre ordinaire, gravait l 'Hémicycle de Paul Delaroche, d'un outil moins asservi aux formules professées et laissait au papier son rôle de lumière, ce qui ne se voyait plus depuis longtemps. Par lui le burin redevenait vif et clair et sortait de l’académisme. Un pas de plus, et Henriquel accomplissait la révolution qui devait sacrer Gaillard grand graveur du siècle.
Gaillard est le véritable graveur contemporain, bien qu'il n’ait exercé son talent que sur des œuvres classiques. Mais il agissait comme les premiers imprimeurs qui, avant de divulguer la pensée de leur époque, publiaient des Donats. Son interprétation, du reste, n'était pas une répétition. En gravant la Tète de cire ou le Saint Georges , ou Y Homme à l'œillet . il faisait œuvre personnelle, tout autant qu’en gravant les portraits originaux de Pie IX ou de dom Guéranger. Avec lui, c'en est fini de la gravure de manuel. Une taille n'a plus de signification par elle-même; on n'apprendra plus a priori comment il faut conduire un burin pour obtenir une draperie et combien de points amènent à la lumière d'un méplat. Il « dessine dans la taille » ; son outil est pareil à un crayon dans la main d’un dessinateur. Il collabore vraiment avec l’auteur, et son trait ne relève que de son inspiration et de son intelligence. Aussi, plus de règles. Il les a toutes rejetées, sauf celles qui sont inhérentes à la matière et à l’outil qu'il emploie.
La liberté proclamée par Gaillard n'a pas été admise également par tous les graveurs, quoique tous en aient retenu quelque chose. 11 y a, parmi eux, les modérés et les radicaux. MM. Didier, Lamotte, Massard, Jules et Achille Jacquet, Salmon, Levasseur, Achille Lefèvre, Vyboud, peuvent être comptés au nombre des premiers, de ceux qui ont conservé le souci des nobles entrecroisements et des tailles bien filées, sans toutefois retomber dans le défaut du vieux burin et couvrir toute la planche de travaux. Parmi les radicaux, nous trouvons quelquefois les Jacquet, M. Schütz, M. Léopold Flameng, dont la Vierge au Donateur d’après J. van Eyck et Y Adoration des Bergers d'après van der Gocs sont des pages hors ligne, M. Lionel Lecouteux, M. Florian et ses étonnants fac-similé des crayonnages de Renouard, M. Burney, l'élève de Gaillard, digne du maître, enfin MM. Sulpis et Patricot.
M. Sulpis est un coloriste. A la fois ingénieux et scrupuleux, dans une toile froide comme le Sacre de David, il parvient à éviter toute
LA PROCESSION DES ROIS MAGES, PAR BKNOZZO GOZZOLI (FRAGMKSTj
D'après la gravure au burin de M. J. Patricot.
monotonie et à intéresser vivement par la variété de ses moyens. Il est évidemment un buriniste excellent, à qui l’on peut seulement souhaiter un dessin plus serré. Quant à M. Patricot, il est extraordinaire. Ses interprétations de Gustave Moreau — Médèe et Jason, Le Jeune homme et la Mort , — la Judith et la Vénus de Botticelli, les fresques du palais Ricardi, ont la valeur de planches originales, traitées par un grand artiste, tellement la simplification en est audacieuse, le dessin plein d’aisance et d'exactitude, le modelé condensé et expressif. Quand on compare — et la chose est facile — la gravure de Médèe et Jason avec l’original qui figure à la Centennale, on est stupéfié de la crânerie avec laquelle la planche est enlevée. Ah ! M. Patricot ne s’embarrasse pas dans les détails ! Il ne se noie pas dans l’océan des valeurs ! D'un coup d’œil extrêmement pénétrant et juste, il a pesé ce qu'il importait de rendre pour ne pas trahir Gustave Moreau et ce qu'il fallait abandonner pour conserver à la planche la grande allure digne de Patricot. Et l'on peut affirmer que si la gravure est belle, sa qualité n'est pas prise au détriment du tableau. La fidélité, dans ce qu’elle a de substantiel, marche de pair avec la virtuosité. C'est Patricot, mais c'est aussi Gustave Moreau, Ingres, Sandro, Benozzo Gozzoli.
De tels burins sont de nature à reconcilier les amateurs avec la gravure de reproduction. Ils prouvent cette vérité, énoncée par M. de Chennevières, que « tant qu'il y aura un grand peintre et un grand sculpteur, il y aura place auprès de lui pour un grand graveur ». Les interprétations d'un Jacquet, d'un Sulpis, d’un Burney, d’un Patricot, sont aussi exactes que la meilleure des héliogravures, — lesquelles, soit dit en passant, ne sont bonnes qu’à la condition d’être retouchées par un graveur, qui détruit absolument le caractère de sincérité immédiate qu'on leur prête. Mais, en outre, elles sont de l'art, tandis que les photographies n’en sont pas. Nous ne pouvons que souhaiter vivement au burin d'interprétation de voir se rouvrir pour lui les cartons des collectionneurs, qui n'ont pas de raisons pour moins apprécier les traductions qu'il leur donne avec tant de brillant, que des burins originaux, souvent moins louables, bien que ceux signés de MM. Deturck, Manesse, Barbotin, Fattorini, Le Nain, Achille Jacquet, puissent légitimement intéresser.
l’eau -forte
L histoire de l'eau-forte est particulièrement importante, car, depuis
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L’EXPOSITION CENTENNALE
Callot et Claude Gelée, elle n'avait point montré une aussi belle effervescence que dans ce siècle. Comme la gravure sur bois, la gravure à beau-forte originale a eu une véritable renaissance, sinon avec le magistral portrait de Pressigny, J. -B. Ingres fecit Roma 1S16 , du moins avec Huet, dont le Cahier de six eaux-fortes parut au Salon de i83q et fut signalé par Gustave Planche; avec Charles Jacque, qui était au plein de son talent en 1843; avec Célcstin Nanteuil, le précurseur de Buhot pour les marges symphoniques , qui gravait, au compte de Renduel, des illustrations pour Victor Hugo en 1 832 et pour Musset en 1 833 ; avec Delacroix, Barye, Raffet, Johannot, Bléry, Hcrvicr, qui tous faisaient prendre corps à beau-forte et l'amenaient à « l'intensité « qu'elle devait trouver chez Saint-Marcel (1848), chez Daubigny (i85i), chez Leys, Corot, Millet, et surtout chez Méryon qui, en six ans, de i85o à 1 856, la conduisait à son maximum de puissance.
Ensuite, c’est l'époque de beau-forte militante : Bracquemond, Legros, Bonvin, Ribot, Whistler, Seymour-Haden (ces deux derniers Anglais et Américain, mais révélés à Paris), Jongkind, Rops (francisés), Chauvel, Jules Jacquemart, enlèvent successivement toutes les positions. D’autres s’essaient en passant, comme Manet, et d'autres commencent, comme Pissarro, dont l'œuvre, d aspect particulier, rappelle sa peinture. C'est la période héroïque ; les grands combats se livrent entre le burin académique et beau-forte libre. La Ga\ette des Beaux- Arts , fondée en 1 8 09, apporte à la liberté l'appui de ses commandes et l'autorité de ses jugements. Philippe Burty, Galichon, Charles Blanc, mènent la campagne. Il n'y a pas un artiste de valeur que la Galette n'ait révélé, ou dont elle n’ait publié une œuvre remarquable : de Legros, la Charrette brisée ; de Gaillard, Y Homme à l'œillet , le Gattamelata , la Tête de cire ; de Charles Jacque, la Lisière de bois ; de Daubigny, le Lever de lune ; de Jacquemart, des dessins d’armes, et de toute la pléiade: Flameng, Courtry, Rajon, Boilvin, Burney, Lalannc, Gaucherel, jusqu’à Gau jean et Bertrand, avec leurs planches en couleurs, et à Waltner. Cette période, qui s’étend de i85oà 1880, est extrêmement féconde; Bracquemond, Ch. Jacque, Jacquemart, qui meurt à cette date extrême après avoir créé, et de — quelle façon magistrale ! — le rendu des objets d'art, Buhot, Daubigny, Hédouin, Rajon, y donnent la plus grande partie de leurs chefs-d’œuvre.
Mais les luttes cessent, et, vers 1880, beau-forte triomphe presque
sans concurrents. Les burinistes, sauf Gaillard, Flameng, Ach. Jacquet, se laissent oublier; le bois est chassé du livre par le procédé et l'eau-forte; la lithographie originale ne compte plus que Manet et Fantin-Latour pour partisans. On ne voit partout que l’eau-forte. A la gravure originale, pour laquelle elle est faite, elle s’est depuis longtemps adjoint la gravure de traduction, pour laquelle elle offre moins de sûreté, mais où, néanmoins, elle produit des pièces de premier ordre. Le David de Gustave Moreau, le Boissy d'Anglas de Delacroix, Y Érasme d'Holbein, par Bracquemond; la Hutte de Rousseau, le Tronc d'arbre de Diaz, par Çhauvel, qui « a élevé la gravure de paysage à la hauteur d'une estampe» ; l’exquise Source d'Ingres, par Léopold Flameng, une des plus suaves gravures de ce temps et 1 une des plus remarquables par la délicatesse du modelé et le ménagement des blancs ; Y Angélique par le même, et son fac-similé étonnant de la Pièce aux cent florins, le portrait d 'Edmond About de Baudry, par de Mare; les charmantes vignettes d'Hédouin; les Bibliophiles de Fortuny, et le Bacchus et Ariadne de Ranvier, par Boilvin; les portraits de Masaccio et de Rembrandt par Waltner ; les Rembrandt et les Watteau de Rajon, et surtout les soixantes planches des Gemmes et joyaux de la Couronne par Jacquemart, ainsi que le Défilé de Nancy , le Liseur d’après Meissonier, ou Le Soldat et la jeune fille qui rit d’après van der Meer ; ces planches hors ligne ont procuré à l’eau-forte comme un frisson nouveau. 11 convient aussi de rappeler la contribution importante apportée à l’estampe par ILArt , sous la direction Gauchercl.
Aujourd'hui, l’eau-forte cède du champ. Les procédés photographiques ont entamé le domaine de l’interprétation, et tant de croquis sans mérite ont envahi la production originale, que le public s’est lassé. MM. Chauvel, Le Rat, Laguillermie, Lalauze, Henri Letort, Boulard, Coppier, Mongin, Flameng, Mordant, Muller, etc., travaillent encore abondamment, mais pour l’Amérique et l’Angleterre (où l’estampe de grand format conserve des débouchés), pour la Chalcographie, pour quelques revues, pour un certain nombre de livres illustrés, et... pour la gloire. Les amateurs français ne recherchent plus l’eau-forte de traduction qui, ces dernières années, a même été remplacée, dans les catalogues des ventes, par l'héliogravure et la simili!... Pour l’estampe originale en noir, elle conserve des partisans quand elle est bonne et quand l’épreuve est belle. Il n’est pas indifférent, on peut le croire,