‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 107 sur 150 · I. K S 11 K AUX- A U T S · texte numérisé non relu

I. K S 11 K AUX- A U T S

Augustin et Aunibal , fondèrent à Bologne cette ecole éclectique qui, choisissant les beautés, corrigeant les erreurs, suppléant aux omissions et évitant les extrêmes des différents styles, essaya de former un système parfait; mais comme la partie mécanique de l’art était leur seul objet, ils ne s’aperçurent pas que l’union qu’ils projetaient était incompatible avec les principes essentiels île chaque maître. Examinons ce plan, qu Augustin C arrache a tracé lui-même, des mérites exigés pour former un peintre parfait, plan qu’il a consigné dans un sonnet de sa composition, si l’on peut appeler sonnet une pièce de prose rimée qui ressemble à une ordon-. nance de médecin (-1). « Prenez, dit Augustin, le « dessin romain, la pose et l’ombre vénitienne, le « ton noble du coloris lombard, la manière terrible « de Michel- Auge, la juste symétrie de Raphaël, la « vérité de nature du Titien et la pureté supérieure « de style du Corrége. Ajoutez le décorum et la soit lidité de Tibaldi , l'invention savante de Primatice » et un peu de la grâce de Parmesan ; mais, sans « une étude si compliquée, sans un travail h péni- « ble, appliquez-vous seulement à imiter les ouvrait ges que notre cher Nicolo nous a laissés ici. »

Que pourrait-il résulter d’un semblable conseil , qui ressemble à celui d’un bon instituteur autant qu’au jargon d’un charlatan? Excellence ou médiocrité? Qui a jamais pu croire qu’une multitude de lîls de nature différente puisse composer un tissu uniforme ? qu’une dissémination d’iles puisse former un continent? et qu’une faible partie de plusieurs choses dilférentes puisse former un beau tout? Une imitation mécanique doit finir par l’extinction de tout caractère, et l’extinction de tout caractère par la médiocrité, qui est le zéro de l’art.

.Mais cette réflexion peut-elle s’appliquer aux Carrache? Séparons le précepte delà pratique, l’artiste

(1) Son n ct d'Augustin Carrache.

Obi farsi un lmon piltor cerca, e desia,

Il designo di Huma bubbia alla inano,

La niossa, col 1 ’ ombrar vene/.iano,

E il degno colorir di Loinbardia.

l)i Michel’ Angiol la terri bit via,

Il vero nalural di Tiziano,

Del Correggio lo sti I puro, e sovrano,

L ’n Rafael la giusta simmelria.

Del Tibaldi il decoro, e il fondaniento,

Del dollo I’riinaticcio l’inventare,

E un po di gra/.ia del Parmigianino.

Ma senza tau li sludi, e lanto stenlo,

Si ponga I* opre solo ad imilare,

Cho qui lascioci il nostro Niccolino.

Malvasia, auteur de la Felsina Piltrice, a fait de ce sonnet le texte de sa narcotique rapsodie sur les fresques île I ouis C arrache et de quelques-uns de ses élèves, clans les cloîtres de Saint-Michel in Ilosco de Bologne; -il commente le massa veneziana du sonnet et le traduit par ce motif renommé cl tortillé qui est particulier au Tintoret.

du professeur, et les Carrache auront droit a nos hommages et à notre respect. Loin d’adopter aveuglément les leçons de son maître, Louis Carrache se lit l’élève juré de la nature. Son style modeste, dans les formes, sa simplicité éminemment convenable aux sujets d’une gravité religieuse que son goût préférait, réunissent cette couleur solennelle, ce sage demi-jour, cet aspect de méditation solitaire, que nous avons si souvent entendu louer comme le ton propre du coloris historique. Satisfait de relever les plus humbles grâces de son sujet, il chercha rarement â plaire par l’élégance; et quand il employa son attrait, ce fut toujours avec un succès digne d’envie. Maintenant même, et quoique dans un étal de destruction prochaine, les trois nymphes qui se trouvent dans les cloîtres de Saint-Michel in Posai semblent moulées par lamainde l’amourqui les ainspirées. Augustin, avec une modestie particulière qui l’excitait à propager la réputation des autres par son burin, plutôt qu’à perpétuer son nom par l’exercice de son talent, Augustin a réuni avec quelque savonun goût cultivé de la correction, mais sans élégance dans les formes, et un coloris tjui lenaitde la maniéré du Corrége. Aunibal, supérieur à tous deux par le talent d’exécution et les mérites académiques, leur était inferieur en sensibilité, en goût et en jugement. Pour prouver celte infériorité par les témoignages les plus frappants, j'en appelle à sou chef-d’œuvre, la galerie du palais Farnèse, ouvrage sur lequel repose sa réputation, et dont la vigueur générale d’execution ne peut être égalée que par la faiblesse et l’inconvenance de la conception. Si l’on pouvait définir l’inconvenance d'ornements, on citerait cette galerie Farnèse comme l’exemple le plus concluant.

La critique a essayé d’écarter du domaine de l’histoire proprement dite Paul Vèronèse et le Tintoret, eu les appelant avec mépris des peintres d’ornements. Ce n’est pas parce qu’ils avaient peint des sujets inconvenants dans les palais publics et particuliers, dans les églises et dans les couvents qu’ils ôtaient chargés de décorer; mais parce qu’ils ont quelquefois traité ces sujets sans avoir egard aux costumes ou à la simplicité que réclament les sujets sacrés, héroïques ou allégoriques. Si ce reproche est fondé, que dirons-nous de l’artiste qui, ayant la chapelle Six t i ne et le Vatican sous les yeux, a rempli le séjour de l'austérité religieuse et de la gravite épiscopale d’une suite confuse de fables triviales et d'orgies dissolues , sans allégorie, sans allusion, et seulement pour fomentation puérile d’une exécution hardie et d'une vigueur académique? Si l'auteur n’a pas toujours part à la louange que l’on fait de son ouvrage; si, comme le dit Millon, à l’ouvrage quelque louange , quelque louange à l'architecte , admirons l’éclat, la surabondance et la réunion des talents développés dans la galerie Farnèse, en regrettant le mauvais emploi qu’en a fait Aunibal C arrache.

Les principes hétérogènes de l’école éclectique

opérèrent bientôt sa propre dissolution. Les grands talents qu 'Annibal Carraclic avait fait naître suivirent promptement leur pente naturelle et s abandonnèrent d’eux-mêmes à leur goût particulier; Bortliolomée, Schidone (1), Guido Reni (2), Jean Lan franc (5), François Albane (4), Dominique Zmnpieri , dit le Dominicain (5), et François Barbiéri , dit le Guerchin (G), différèrent entre eux par leurs ouvrages autant que par leurs noms. Schidone , dont | tout l’esprit était dans ses yeux, choisit et employa souvent aux plus minces sujets l’harmonie et le coloris du Corrége, tandis que Lan franc s’efforcait inu- j tilementde l’imiter dans l’étendue de sa création et de ses masses. Guide fut attiré par sa grâce ; mais la grâce du Guide n’est que la grâce maniérée des tlieà- j très; ses femmes ont des formes copiées sur la beauté antique, mais elles sont posées dans des attitudes langoureuses et drapées suivant les modes vo- | luptueuses du temps. Ses formes d’hommes, prises i sur des modèles tels qu’on les trouve dans un climat heureux, sont quelquefois d’un grand caractère, d’une virilité noble ou d'une ferveur apostolique, comme son Saint Pierre et son Saint Paul , qui étaient autrefois dans le palais Zampicri, à Bologne; quelquefois superbes, doucereuses, insipides, comme son Paris accompagnant Hélène , qui ressemble plus â un proxénète qu’à l’amant qui enlève la femme dont il est épris. Son Aurore méritait de précéder un soleil plus majestueux et des heures moins lourdes. Son coloris varie comme son style; tantôt doux et harmonieux, tantôt vigoureux et sévère, et d’autres fois plat et insipide. L’ Albane, séduit par l’attrait des idées mythologiques, créa des néréides et des oréades sur les modèles potelés de Venise, et fit contraster leurs couleurs perlées avec les teintes rosées des amours, le brun moelleux des faunes et des satyres, avec de riches fonds de forêts ou de marines. Le Dominicain, plus fidèle que les autres à ses maîtres, visa à la beauté de l’antique, à l’expression de Raphaël, à la vigueur A’ Annibal et au coloris de Louis Carraclic , et, prenant quelquefois quelque qualité ou mérite de chacun d’eux, ne leur resta pas moins inférieur en tout. Le Guerchin, de son côté, détruisant comme un torrent toutes les règles académiques, et saisi d’une démangeaison insurmontable de copier tout ce qu’il rencontrait, sacrifia l’âme, la forme et le costume aux effets de couleur, â la vigueur du clair-obscur et à la hardiesse de la main.

L’art était dans cette situation, lorsque, pour fi a t-

(1) Né à Modène, vers 1 5G0, mort à Paris, en 1616.

(2) Mort en 1642, âgé de soixante-huit ans.

(5) Mort à Naples, en 1647, âgé de soixante-six ans.

(4) Mort en 1660, âgé de quatre-vingt-deux ans.

(5) Mort en 1641, âgé de soixante ans.

(6) Il était néaCeuta; il fut appelé le Guerchin , parce

qu il était louche ; il mourut en 1667, it l’âge de soixante-seize ans.

ter cette vanité et cette insolence de nouveaux parvenus qu’affichait le népotisme papal, le .r0l*,t grande machine détruisit ce qui restait de principes propres à la conservation de l’art; lorsque les idées d’équilibre, de contrastes, de groupes, entrèrent dans toutes les compositions et inondèrent les plafonds, les murailles et les coupoles des temples et des palais d’un déluge de lieux communs. Ceux qui ne pouvaient concevoir une figure seule en semèrent une multitude; Compter, c’était être pauvre. L’arcen-ciel et les saisons furent mis à contribution pourleurs couleurs, et tous les yeux devinrent tributaires .du grand, mais abusif talent de Pierre de Cortonv eide la facilité brillante, mais vide et désordonnée de Luc Jordans (I).

La même révolution des esprits qui avait arrêté les arts en Italie s’étendit, sans aucune communication visible, jusqu’en Allemagne; et, vers la lin du quinzième siècle, aux essais grossiers de Martin Schon et de Michel Wolgemuth, succédèrent le fini plus beau et la méthode plus adroite d'Albert Durer. L’application irréfléchie des mots génie et talent n’a peut-être jamais occasionné nulle part plus de confusion que dans la classification des artistes. Albert Durer était, à mon avis, un homme d’un grand talent, sans être un genie. II a étudié, et aussi loin que sa pénétration a pu s’étendre, il a établi certaines proportions des formes humaines, mais il n’a pas inventé un style.

Traduit de l’anglais par I . Mérimék [La suite à la prochaine livraison.)

(1) Pierre Berretini de Cortone , peintre du plafond du palais Jlarberini et de la galerie du petit palais Pamphile : la suavité printanière de ses peintures à fresque n'a pas encore été égalée. Il est moit à Rome, en 1669, âgé de soixantetrois ans.

Luc Jordans , surnommé fa presto ou l'expéditif, a cause de la rapidité de son exécution, fut le plus grand machiniste de son temps. Il mourut en 1705, âgé de soixante-seize ans.

LES BEAUX-AKTS

LA

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