‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 109 sur 150 · PIERRE GRAILLON · texte numérisé non relu

PIERRE GRAILLON

Fils d’un mineur, Pierre- Adrien Graillon, né en 1 807, quitta, après avoir perdu son père, la solitude et l’obscurité du puits de marne pour l’étroite boutique d’un maître cordonnier, pour le bruit d’un atelier d’apprentis joyeux et causeurs. Mais Adrien Graillon avait contracté dans sa jeunesse une habitude de méditation et de réflexion qui le suivit dans sa profession nouvelle. Comme délassement, comme récréation, il aimait à reproduire, avec la pointe d’un couteau sur la craie, avec un mauvais charbon sur la muraille, les figures, les formes qui frappaient son imagination ; il s’essayait à la peinture avec de grossières couleurs ; il observait, le dimanche, assis sur ses chères falaises, les grands effets de lumière et d’ombre que les nuages projetaient sur la mer, les déchirements des vagues, les luttes des vaisseaux contre la tempête; mais ce qu’il aimait surtout à étudier, c’était le peuple qui l’entourait, c’étaient ces hardis matelots du Polel, dans leurs costumes de pêche, cl ces pauvres qui se traînent, dignes du pinceau d’un nouveau Callot, dans les rues tortueuses du vieux Dieppe ou sous le soleil qui brûle la plage aux beaux jours de l’été.

Ses essais de dessin furent remarqués par M. Foret, directeur de l’école de dessin de Dieppe, qui l'engagea à suivre ses leçons. Adrien Graillon fréqueuta alors l’atelier de M. Feret et se livra avec plus de confiance au goût des ails qui le dominait; alors aussi on commença à parler, dans la ville de Dieppe, du pauvre artiste qui modelait déjà des groupes de personnages d’une manière qui n’était qu’à lui. Le conseil municipal, averti, parla réputation naissante du sculpteur, qu’un véritable artiste se révélait dans un des plus pauvres enfants de la population dieppoise, voulut, pour la gloire de la cité, venir en aille a ses efforts, encourager ses travaux. A cet effet, il lui accorda une pension de quelques centaines de

francs pour le mettre à même de venir à Paris apprendre, chez les maîtres de la sculpture, l’art difficile dont le génie s’était révélé en lui.

Mais le conseil municipal ne s’en tint pas à ce premier encouragement; il voulut aller plus loin, et il manqua son but. De protecteur, il voulut se faire directeur, tracer à l’artiste sa voie particulière, lui assigner pour ainsi dire un genre parmi toutes les branches de l’art sculptural. Ceux des membres de ce conseil qui avaient quelque prétention a des connaissances spéciales en matière d’art (et qui ne s en croit pas aujourd'hui?) lui conseillèrent, les uns limitation, l’étude des maîtres de l’antiquité; les autres, la recherche de la naïveté de la sculpture du moyen âge; aucun n’admit qu’il fût bon de laisser à l’artiste sou libre arbitre , de 1 abandonner à son génie particulier. Le conseil municipal, d ailleurs, avait un but en perspective; l’encouragement accordé à Graillon devait faire de lui, soit un sculpteur ivoirier remarquable, soit un bon restaurateur des monuments de la ville de Dieppe.

Graillon était marié, il avait deux enfants; il vint à Paris, suivi par sa jeune famille et comptant pour la faire vivre, pendant son apprentissage d artiste, sur la pension que lui avait allouée le conseil municipal de Dieppe. Lorsqu’il posa pour la première lois le pied sur le sol parisien , Graillon se livra a toutes les espérances des plus belles illusions; il rêva la fortune et se mit courageusement à l’étude; il étudia chez le sculpteur David, et dessina d après le modèle vivant à l’académie de Suisse. Huit ou neul mois se passèrent ainsi. Graillon travailla sans relâche ; sa santé et sa vue, faibles encore aujourd hui. en souffrirent. Rien ne put ralentir son ardeur; d travailla la nuit, il travailla le jour. Il avait hâte de répondre aux espérances que sa ville natale avait mises en son talent. Pendant neuf mois, il fut i>da‘

tigable; pendant neuf mois, il consacra toutes ses heures, le matin, aux ateliers de M. David ou de Suisse, le soir, à dessiner, à la lueur de la lampe, d après des plâtres. Mais la pension qui le faisait vivre lui et sa famille, payée d’abord régulièrement, se lit attendre après quelques mois; à l’époque des échéances, il fallut que Graillon perdît son temps en courses infructueuses ; l'intérêt qu’il avait inspiré au conseil municipal de Dieppe s’était refroidi ; le pauvre sculpteur ne devenait pas assez vite un grand homme. Renvoyé de bureaux en bureaux, accueilli froidement, Graillon comprit qu’il lui fallait dire adieu a tous les espoirs qui un moment lui avaient souri ; sa famille allait éprouver les atteintes du besoin; le séjour de Paris, les études longues et sérieuses lui devenaient impossibles. 11 se résigna et reprit courageusement la roule de sa ville natale, renonçant a la subvention dont sa pauvreté ne lui permettait pas d’attendre le payement irrégulier. Il éprouva une peine profonde, le jour où il dut abandonner l’atelier de M. David, son habile professeur, l’académie de Suisse et ses études sévères.

Un matin, Graillon se retrouva dans les rues étroites et tortueuses de Dieppe ; un peu moins d’un an s’était écoulé, et personne, parmi tous ceux qui avaient salué ses débuts d’artiste de tant d’acclamations, qui lui avaient promis de si puissantes protections, ne. songeait à lui venir en aide, à s’informer du motif de son retour. On lui aurait plutôt fait un crime de n’ètre pas devenu maître dans l’art de la sculpture et d’avoir mal employé les neuf mois de son séjour à Paris.

L’artiste dieppois ne devait plus compter que sur lui-même. Craignant la misère pour sa famille, il lutta longtemps contre sa vocation ; mais, après plusieurs tentatives à peu près infructueuses, il se laissa entraîner où son instinct d’artiste l’appelait. Il se fabriqua des ébauchoirs, creusa la terre pour y trouver de l’argile, et se mit à l’œuvre.

Ses premières statuettes, accueillies froidement dans sa ville natale, frappèrent d’étonnement quelques artistes et quelques amateurs qui eurent occasion de les voir. M. le comte de IVoë encouragea l’artiste par un intérêt soutenu. M. Gudin et M. de Niewerkerke visitèrent Graillon , et tous deux lui témoignèrent leur satisfaction, tous deux lui prédirent des succès. Graillon, fortifié, relevé par de si bonnes paroles, redoubla d’efforts, fit parvenir a l’exposition de Rouen un groupe représentant une distribution de comestibles à des indigents, et la société des arts de Rouen envoya une médaille à Graillon.

Graillon emploie ses hivers à sculpter d’admirables christs pour une maison d’ivoirerie, et ces christs passent inaperçus parmi les christs de pacotille (pie l’on voit derrière les boutiques d’ivoiriers. L’été, il modèle en terre des figurines isolées et des groupes de pauvres, de buveurs ou de mate¬

lots, que les étrangers recherchent avec empressement.

Graillon est surtout remarquable dans la représentation des misères et des douleurs humaines ; il en étudie les diverses expressions, il en saisit avec une grande habileté les physionomies variées; il possède cette mâle énergie de Cal lot , qui accusait les souffrances des pauvres de son temps d’une façon si puissante et si vraie. La figure que nous donnons comme illustration dans cet article a été modelée sous mes yeux, pendant que je causais avec le sculpteur dieppois de son art, de son avenir, et qu’en lui donnant la confiance d’épancher ses idées, ses espérances, je lui apprenais à se défier moins de lui-même.

Cette figure peut servir à faire connaître la pensée poétique de Graillon , la portée de sa rêverie et do sa méditation ; on pourrait la nommer la misore morale. C’est, en effet, ce Juif condamné parle Christ, au pied du Golgolha, à promener sans repos sur la terre son inhumanité, la dureté de son cœur.

Quand je vis celte figure, je demandai à Graillon quelle avait été sa pensée; voici ce qu’il me répondit, autant que ma mémoire a pu retenirses paroles :

« Voyez-vous, monsieur, c’est le Juif errant ; il « est fatigué de sou voyage qui ne finit pas, et de « repasser sans cesse par les mêmes lieux, et de « voir disparaître tout ce qu’il a connu, tout ce que

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„ peut-être il a aimé. Le voilà dans un cimetière „ abandonné; sous ses pieds, il rencontre des osse- „ ments, des débris de la mort; tout cela c’est pour „ lui des hommes qui se reposent, et il dit : Il n’y a « que moi qui ne peux pas me reposer. »

C'est l’inquiétude et le remords, la fatigue morale, rendues sous l’aspect d’une croyance populaire par un artiste du peuple. Mais Graillon a voulu élever plus haut sa pensée, il a cherché une h gui e qui résumât les deux souffrances, l’idéalité de toutes les misères. le poétique dans le vrai des croyances,

•u il a fait un christ en croix, cest-à-dire un Dieu, souffrant comme Dieu dans sa charité pour les hommes, et comme homme souffrant les misères dont on l'accable. Lui, le pauvre artiste qui a souffert, il a sculpté celui qui a souffert plus que tous et i

pour tous, celui qui bien des fois lui a rendu le courage à lui, travailleur découragé. Graillon n’a pas ébauché en terre une statuette, mais il a pris un énorme bloc de buis et y a taillé un christ de six pieds de proportion. Ce christ est bien compris, bien étudié comme anatomie; c'est enfin une belle chose, une œuvre remarquable; nous voudrions voir ce christ placé dans l'église Saint-Jacques de Dieppe que l'on restaure en ce moment.

Graillon s'est créé aujourd’hui ce qu'on nomme le nécessaire; ce qu’il lui faut maintenant, c’est le loisir, c’est l'encouragement , c’est un peu de ce puissant soleil qui réchauffe les artistes : la publicité. le succès.

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