‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 111 sur 150 · I.e gnome ne l’a point trompée · texte numérisé non relu

I.e gnome ne l’a point trompée

Voilà chaque racine, animée à son tour,

Qui s’agite, grandit, devient une poupée.

Et la princesse encor peut se croire à la cour.

La princesse les nomme, aucune n’est absente ;

La favorite de son cœur,

La douce Brunchilda, entre toutes charmante,

Dans ses ajustements l'assiste avec ardeur.

Deux carottes restaient; la belle Les touche à tout hasard pour se désennuyer,

Et soudain, ô merveille! à scs pieds, que voit-elle?

Sa gentille levrette et son chat familier.

Hélas! ce ne sont là que fantasmagories,

Bientôt ces visages si frais Pâlissent tristement, et leurs roses flétries Sous le vent de la mort s’effeuillent pour jamais Les voyez-vous ces belles filles,

Dont les regards vous ont tout à l’heure enivré.

S’appuyer maintenant sur d’affreuses béquilles Et porter à la tombe un corps défiguré?

Le matou, la levrette, hélas ! rien ne résiste,

Et les animaux favoris

Ont le sort douloureux de chaque camériste.

Ils rampent en pleurant maigres et rabougris:

Et de l'étrange sortilège.

De ces illusions, de ces enchantements,

Il ne reste bientôt pour Emma, le dirai-je?

Que débris de carotte autour d’elle gisant.

Et la princesse alors pleure et se désespère Au souvenir de ses chagrins.

Autrefois, en effet, à la cour de son père,

Le premier Ratibor a demandé sa main.

D’illustre et royale origine,

Le prince est un jeune homme élégant entre tous,

Fidèle chevalier, noble cœur, bonne mine,

Emma l’avait choisi dès longtemps pour époux.

Aussi quand d'un baquet de carottes nouvelles,

Le gnome apporta le tribut,

La belle en choisit une, et lui donnant des ailes,

Elle en fait une abeille et l'envoie à son but.

« Va, lui dit-elle, ma petite,

Porte à mon bicn-aimé le salut de mon cœur.

Vole ! vole ! et dis-lui surtout qu'il vienne vite Arracher sa princesse aux mains de l’enchanteur. »

Aussitôt dans les airs, leste, joyeux, rapide.

L’insecte part comme un griffon ;

Mais voilà tout à coup qu’une hirondelle avide. L’arrêtant dans son vol, le mange sans façon.

La princesse alors recommence,

Et toujours, par l'effet du magique pouvoir,

Crée un gentil grillon que sa blanche main lance : a Vole’, vole! grillon, vers lui, mon seul espoir. »

Mais le doux messager n’eut point chance meilleure ;

Sur le bord du lac un héron Attendait son dîner depuis une grande heure ;

Quel mets pour le gourmand que le gentil grillon!

Et la belle désespérée De prendre une carotte énorme dans ce las,

Et d’en faire une pie alerte et bigarrée,

Qui de tels ennemis ne s’embarrasse pas.

Elus heureuse du moins que les deux émissaires,

Elle parvient avant la nuit Au bourg de Ratibor, qui, laissant à ses frères Le soin de gouverner, vivait dans son ennui.

Pour la royale jeune fille,

Elle demande alors assistance et secours ;

La commère pérore, argumente et habille,

Le prince avise au soin de venger ses amours.

Au gnome, cependant, la belle Emma propice Lui dit : «A loi je veux m’unir,

Mais au don de ma main j’ai mis, c’est mon caprice.

Une condition que tu devras remplir.

Tu vas sortir au clair de lune El me compter soudain les carottes du champ ;

Songes-y, sois exact, si tu te trompes d'une,

Point de noces. » — Le gnome à ce pacte consent.

Le voilà, jusqu’au cou, plongé dans les légumes De son grand jardin potager,

Qui calcule, suppute, et, sans craindre les rhumes,

Passe, à la belle étoile, une nuit de berger.

Le jour paraît, ardeur nouvelle,

Mais bientôt un oubli rend tous ses contes nuis.

Il poursuit, la nuit vient, il redouble de zèle,

Mais toujours l'imprudent se trompe en ses calculs.

Or, pendant ce temps-là, que faisait la princesse ?

A la fenêtre de la tour,

Emma, de sa baguette usant avec adresse,

Animait un dragon aux ailes de vautour.

Monture étrange et fantastique Qui l’emporte aussitôt dans les plaines de l'air,

Et la captive ainsi sort du cercle magique Où le gnome infernal la retenait hier.

On traverse la nue, on voit fuir la montagne,

Et le dragon volait encor,

Lorsqu'Emma tout à coup croit voir dans la campagne Passer avec les siens le prince Ratibor.

Aussitôt du fond de l’espace Le coursier écumant s’abaisse vers le sol.

O délire ! ô transports! on s’appelle, on s’embrasse,

Et le dragon ailé dans l’air reprend son vol.

Après avoir passé dix nuits au clair de lune.

Et non moins de jours au soleil,

Quand le gnome ravi de sa bonne fortune De la dame aux yeux bleus vint guetter h' réveil Pour l’instruire en somme du nombre Des carottes du champ, il ne la trouva plus :

Or la légende dit qu’une colère sombre Soulevant aussitôt scs esprits éperdus,

Il s’élance au dehors sur la trace maudite De sa colombe en liberté ;

Mais du cercle magique elle a fui la limite,

El le malheureux gnome est partout rebuté ;

Vainement il entre en démence,

Vainement il arrache un quartier de granit Le gigantesque bloc n’atteint qu’un chêne immense. Qui craque, et dans le gouffre à jamais s'engloutit.

Quand le joyeux printemps d’une moisson nouvelle Couvrit les jardins embaumés,

| Le prince conduisit Emma dans la chapelle,

Un prêtre les bénit en leur disant : « Aimez » D'une heureuse progéniture,

Le ciel bientôt combla cet illustre lien.

Quant au gnome, ce fut sa dernière aventure,

El depuis ce jour-là nul n'en sut jamais rien.

PEINTRES CONTEMPORAINS

fvHd

.'fin

Page 1