‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 112 sur 150 · LES .MODERNES · texte numérisé non relu

LES .MODERNES

Mac r n des ouvrages (V Albert Durer prouve qu’il manquait de talent pour imiter et pour juger par ce qu’il voyait de ce qu’il ne voyait pas; qu'il a copié plutôt <jne choisi lesformes qui l’environnaient, et pris sans scrupule la maigreur et la dilTormitépour l'embonpoint et quelquefois pour la beaulé(l). Tel était son dessin; sans goût dans la composition, d’une précision pénible dans les partieset négligé dans l’ensemble, il montrait

(t) L 'éditeur de la traduction latine de l'ouvrage d 'Albert Durer, sur la symétrie des parties du corps humain, nous apprend (pie, pendant le séjour d'Albert Durer a Venise, où il résida quelque temps pour demander justice au gouvernement contre le faux de Marc- Antoine, il fut admis dans la familiarité de Jean Bellini, et qu 'André Mantegna, qui avait appris son arrivée en Italie et qui avait conçu une haute opinion de son talent et de sa fécondité, l'invita à venir à Manloue, dans l’intention expresse de lui donner une idée de cette forme dont il avait lui-même aperçu les éléments dans l’élude de l’antique. André était malade alors (en 1517) et mourut avant qu 'Albert Durer, (pii abandonna sur-le-champ

plutôt ce qu’il fallait éviter que ce qu’il fallait suivre lia eu quelquefois un rayon du sublime, maiscen’étail qu’un rayon. La longue agonie du Christ sur la montagne des Oliviers, et la conception mystique de sa figure de la Mélancolie, sont des idées de sublimité,

Mantoue, eût pu profiter de ses instructions. Albert Durer, dit mon auteur, n’a cessé pendant toute sa vie de regretter ce contre-temps. Je n’examine pas ici comment le Mantouan pouvait instruire l’Allemand; mais les regrets de celui-ci prouvent qu’il a senti un besoin que ses modèles ne pouvaient pas satisfaire, et qu’il avait une assez juste idée de l’importance de l’art pour ne pas s’enorgueillir de la dextérité de sa main ou de la facilité de son exécution , lorsqu’il les employait à des objets essentiellement défectueux ou comparativement frivoles. L’éditeur latin fait le portrait d'Albert Durer dans les termes suivants : r E Pannoniâ oriundum accepimus. —

« Erat caput argutum, oculi micantes, nasus honestus, et « quem Græci Terpa-pvov vocant; proceriusculum collum,

« pectus amplum, castigatus venter, femora nervosa, crura « stabilia ; sed digitis, nihil dixisses vidisse eleganlius. » Nous traduisons : — « Nous le croyons originaire d’Au- « triche. Il avait la tête pointue, les yeux brillants, le nez « noble, que les Grecs appellent Tsrpâ-puvcv ou carré, les « cuisses nerveuses, les jambes solides et bien posées; mais « on ne pouvait rien trouver de plus élégant que ses doigts. >, Albert Durer était élève d G Martin Schoenel de Michel Wolilgemuth ; il mourut a Nuremberg, en 1528, âgé de cinquante-sept ans.

T. il.

LES BEAU X-AHTS.

quoique l’expression île la dernière soit affaiblie par l'aspect des haillons dont il l’a couverte. Son chevalier, que la mort et le diable accompagnent, est plus capricieux que terrible, et son tableau d'Adam et (Y Eve n’offre que deux modèles communs enfermés dans une prison de rochers. S'il s'est approché du génie dans quelques parties de l’art, c’est dans le coloris, et, à cet égard, il était au-dessus de ses contemporains. Autant il a surpassé en vérité, en largeur d’exécution et en facilité dans l’emploi des couleurs a l’huile, le coloris de Raphaël, autant Raphaël le surpasse dans toutes les autres qualités. Si nous parlons de ses tableaux de chevalet, nous y verrons des draperies larges, quoique trop angulaires, et souvent plus brisées que plissées. On appelle Albert Durer le père de l’école allemande, quoiqu’il n’ait ni fait des élèves, ni trouvé des imitateurs parmi les artistes allemands de son siècle ou du siècle suivant. Que l’envoi de ses ouvrages en Italie ait produit un changement momentané dans les principes de quelques Toscans qui avaient étudié Michel-Ange, comme Andrea del Sarlo et Jacob de Puntormo, c’est un fait qui prouve qu’à de certaines périodes, les esprits peuvent être exposés à des influences épidémiques, ainsi que les corps.

Lucas de Lcgde (I) a été la caricature hollandaise d'Albert ; mais les formes d'Aldégraff , de Sebald Bclieim et de George Peutz paraissent avoir été le fruit d’une étude attentive des estampes de Marc Antoine d’après Raphaël, dont Peutz avait été l’élève. Bientôt après, le style de Michel-Ange ayant été adopté par Pclegrino Tibaldi et répandu par les gravures de George Manlouan, attira ces caravanes d’élèves allemands, hollandais, flamands, qui, à leur retour d’Italie, introduisirent dans les cours de Munich et de Prague, en Flandre et dansles Pays-Bas, cette manière désordonnée, cette ébullition de cerveaux marécageux qui, dans les formes de l’homme, ne laissa rien d’humain. La manie de l’affectation tordit l’action et le mouvement et habilla des poupées d’enfants en tailles colossales. Voilà le style de Golzius, de Spranger, de Jlegnz et d e Acli ; mais quoiqu’ils se soient contentés de s’instruire sur les estampes des dessins toscans, ils se pénétrèrent du coloris vénitien et répandirent les éléments de ce mérite qui distingua les écoles suivantes de Flandre et de Hollande.

Cette frénésie de pèlerinages en Italie cessa à l’apparition de deux météores de Part , Pierre-Paul Rubens (2) et Rembraiu.lt VanRhgn. Tous deux, dédaignant de se soumettre aux lois reçues pour être admis au temple de mémoire, s’en fabriquèrent har-

0) /-«cas Jacob, appelé Lucas de Lcijdc, et par les Ilaliens Lucas de Hollande, est mort à Leyile, en 1535.

(2) Disciple d’Adam Van-Ort et d'Otto- Venins , Rubens mourut a Anvers, en 1(341, âgé de soixante-trois ans.

Voir le portrailadmirable que M. Josué Reynolds en a fail, dans son Voyage en Flandre, 2e vol. de ses œuvres.

(liment une clef (pii n’appartenait, qu’à eux seuls, y pénétrèrent, et, précédés de leur propre talent ou annoncés par lui, s’assirent tous deux à la place la plus éminente. Rabais naquit à Cologne, en Allemagne; mais il fut élevé à Anvers; celte ville était alors le dépôt du commerce de l’Occident, une école d’instruction religieuse et classique et le siège pompeux de la superstition autrichienne et espagnole. Rubens profita de ces avantages avec une ardeur et un succès dont les esprits vulgaires ne peuvent se former une idée , lorsqu’ils savent le court espace de temps qu’il employa, dit-on, à étudier sérieusement la peinture dans l’atelier d'Otto- Van-Vecn et qu'ils voient le talent supérieur avec lequel il maniait les instruments de l’art, au moment de son départ pour l'Italie, où il se montra tout à coup non comme un élève, mais comme le rival heureux des maîtres dont il choisit les ouvrages pour objets de son émulation. Doué de la parfaite intelligence du caractère qui lui était propre, il ne perdit pas un moment à l'acquisition d’un mérite incompatible avec son ardeur, et il vola à Venise, le centre de son ambition. De l’éclat de Paul 1 êronèse et de la chaleur du Tinlorel, il composa en peu de temps ce système fleuri de magnificence raisonnée, qui est l’élément de son art et le principe de son école. Le premier, il fit connaître cette palette idéale qui sut plier à ses principes la variété de la nature, et qui , soumise en même temps à une méthode dont son esprit établit les règles, circonscrivit ou rendit inutiles celles de l imitation individuelle. Ses élèves, quoique différents entre eux, virent par les yeux de leur maître. L’œil de Rubens devint le miroir de la nature. Cependant l’esprit qui avait balancé ces teintes et avait examiné leurs effets pouvait seul les appliquer aux objets convenables et déterminer leur emploi dans le pompeux développement d une magnificence historique ou allégorique ; c est dans celte intention qu elles avaient été choisies; c est pour cette destination qu’était réservée cette brillante guirlande de fleurs si richement nuancées. Mais lorsque, dans les progrès d’une pratique dépravée, elles n’ont plus servi qu’à couvrir 1 impuissance de l’esprit; lorsqu’elles n’ont plus été que de vaines représentations de teintes qui n imitaient rien, lorsqu’on ne les a plus appliquées qu’a des formes mal imaginées ou à des idées encore plus mal conçues, elles ne peuvent plus être considérées que comme des impropriétés brillantes, que comme remplaçant des qualités dont le coloris ne peut pas excuser 1 absence et qu’aucune teinte ne peut suppléer.

Je ne crains pas qu’on me soupçonne d enveloppei dans celte censure le nom illustre de Van-Dgcl \ I)

(1) Mort à Londres, en 1641, âgé de quarante-deux ans. Les conceptions poétiques de Diepenbeck ont pu être H'ji lL>t * du Temple des Muses de M. de Marottes, revu et non corrige par Bernard Picard.

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