INTRODUCTION
a soixante - septième exposition vient de s’ouvrir, plus nombreuse , mais moins brillante que celle de l’an dernier. Beaucoup de noms illustres manquent à l’appel ; beaucoup de toiles retardat a i res sont couda m n ées a passer douze mois encore dans l’atelier. M. Horace kernel n’a pu achever sa Prise de la smala, que nous verrons d’ailleurs au musée de Versailles.
M. Delaroche est à Rome. Occupé par ses travaux du Luxembourg, M. Eugène Delacroix n'a pu qu’ébaucher Marc-Aurèle à son lit de mort. Quant à M. Ingres, il persiste dans son système d’exil volontaire et d’exposition extra muros. Nous nous attendions vainement à voir au salon un Intérieur de l'atelier de Rembrandt, par M. Robert Fleury, une Marguerite, par M. Ary Scheffer, une Vue d'Avignon , parM. Dagnan, un tableau de M. Chenavard. M. Henri Lehman expose le Portrait de la princesse Bclgiososo, mais il tient en réserve celui de la comtesse Lebon, et sa Sainte Catherine portée au tombeau par des anges. Nous regrettons encore l’absence de
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MM. Decamp, Jules Dupré, Cabat, (1. Boqueplan; et des sculpteurs, Prndier et Duret.
C’est eu partie à ces défections qu’on doit attribuer la triste physionomie du salon. Peu d’années ont été moins fertiles en œuvres saillantes, et sauf quelques exceptions que nous nous plaisons à signaler, une médiocrité uniforme nous paraît être h*, caractère de l’exposition actuelle. La foule qui, le jour de l’ouverture, assiégeait dès onze heures les galeries du Louvre, a défilé silencieusement, cherchant en vain quelques toiles importantes devant lesquelles elle pût éprouver des sentiments de plaisir et d’admiration. La sculpture nous a satisfait davantage; elle annonce de la part des artistes plus d’études réelles et de travaux consciencieux.
Cette année, le jury d’examen s’est lassé des récriminations de ses victimes; après l’avoir longtemps accusé d’un excès de rigueur, on est en droit de lui reprocher un excès de clémence. Son ostracisme, même quand il s’exerce sans discernement, est peut-ètreun palliatif nécessaire au mal de l’exposition annuelle, qui tend à augmenter outre mesure la production artistique, et à multiplier d’informes ébauches. Peintres, sculpteurs, graveurs, architectes, la réclamèrent àgrands cris en 1832. Ce fut en partie pour l’obtenir qu’ils créèrent la Liberté, journal (/es arts (I), dont le prospectus disait : « Nous examinerons si c’est par bienveillance pour les artistes, par pitié pour la misère de beaucoup d’entre eux, par lidélité enfin à la parole donnée, que les expositions annuelles promises se reculent, s’ajournent et se souillent définitivement. (2). — 11 vous faut l’exposition annuelle, s’écriait M. Jeanron (5), elle seule peut rendre cet horizon lointain à votre vue. — L’exposition, disait M. Eugène -Delacroix (4), est le seul moyen de faire triompher l’art de la mode. » Plus calmes aujourd’hui, les artistes sont les premiers a reconnaître les inconvénients de la mesure qu’ils avaient sollicitée avec ardeur.
Avant la révolution, le droit d’exposer n’apparte nait qu’aux membres de l’Académie royale. C’étaient des hommes arrivés, qui avaient fait leurs preuves et qui apportaient au Louvre les fruits d’un talent mûr et consommé. Leurs œuvres avaient, pour la plupart, une destination fixe; indépendants parleur position, dégagés de toute préoccupation mercantile, ils cherchaient moins le lucre que la gloire, moins des chalands que des admirateurs. Le décret du 21 août 1791, en admettant au musée les ouvrages de tous les artistes français et étrangers, ouvrit la carrière où se précipitent aujourd’hui tant de jeunes
(1) Paiis, Normand, libraire. In-12. 1852.
(2) Ce prospectus était rédigé par M. Didrou, aujourd'hui secrétaire du comité des monuments historiques et professeur a la Bibliothèque royale.
(5) Ibid. , n° 2.
(4) Ibid. , n° de janvier 1855.
ambitions bien tôt déçues. Les objets d'art exposés, qui, l’année du décret, n’étaient que de 521, s’élevèrent, en 1797, à 1,0 50; le grand salon devint insuffisant; la salle antérieure, la galerie d’Apollon, la grande galerie furent envahies. Depuis cette époque, quiconque a su dessiner une bosse semble se croire appelé à la succession de Itaphaël ; les professions libérales sont encombrées de médiocrités, et les œuvres du pinceau et de l’ébauchoir se multiplient dans des proportions qui ne sont nullement en rapport avec les besoins sociaux. Trente-six expositions, de 1675 à 1791, avaient produit 6,584 tableaux, 1 ,180 sculptures; vingt expositions, de 1795 à 1851, ont produit 18,162 tableaux, 2,599 sculptures; onze expositions annuelles, de 1833 a 1 8 55, ont produit 21,524 tableaux, 1,565 sculptures. Le livret de 1845 ne comptait que 4,581 numéros; aujourd’hui nous avons à passer en revue 2,423 ouvrages ; et quels ouvrages !
L’accroissement du nombre des œuvresd’art est évidemment un fait corrélatif del’ex position annuelle, et ce n’est pas le seul résultat fâcheux qu’elle amène. Les meilleurs artistes, pressés par le délai lalal, conçoivent et exécutent a la hâte des œuvres indignes de leur renommée ; les jeunes gens, sitôt qu ils savent mélanger un ton, mettent leurs primeurs indigestes en vente dans le bazar du Louvre. Ils sont séduits par 1 appât d'une réalisation immédiate; ils se Battent que le public remarquera, achètera surtout leurs ébauches; mais, loin de répandre le goût des arts, l'exposition annuelle l'aligne l'attention, provoque l’indilTérence et la satiété. Si la division de la propriété a multiplié le nombre de ceux qui peuvent acheter des œuvres d’art, d un autre côté, les tendances industrielles ont étouffé toutes les autres; on emploie les peintres à des travaux secondait es, concurremment avec les tapissiers; les grands seigneurs dégénérés ne se soucient plus de résidences monumentales , et songent plutôt â faire valoir leurs capitaux qu’à être des diminutils du grand Colbert.
La commande de cent mille traites de li esques, faite â M. Ingres par le duc de Luynes, présente un* exception, on peut dire même uneanomalie. Si quelques talents supérieurs reçoivent parlois les encouragements de l’État ou de 1 aristocratie, qu aiii'e-t-il aux écoliers qui, entraînés par de toiles illusions, sollicitent prématurément les su tirages de lent s concitoyens? Ils avaient rêvé la gloire et ne recueillent que le dédain; ils espéraient échapper au délimitent et ils y demeurent d’autant plus profondément cm bourbés, qu’ils manquent de ces éludes sérieuses sans lesquelles le génie même s’étiole et dépetit.
Nous croyons dans l’intérêt des artistes et du pu ldic de revenir à l’exposition bisannuelle et même triennale. Deux fois on a essayé de l’exposition att-
(1) I)e 1757 à 17iv; de 1796 il 1805.
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miellé, deux fois ou y a renoncé (-1); une troisième épreuve doit être décisive. 11 n’est pas nécessaire à une nation de regorger de peintures et. de sculptures; les conditions sont les mêmes pour les œuvres d’art que pour les livres : pauca sed elecla.
L’excès de la production serait moins dangereux, si les arts étaient soumis à une direction puissante; mais ils vont ci l’aventure, picorant çà et là, s’inspirant du bien comme du mal, infructueusement, voués au culte de la forme. On s’est accoutumé de longue date à n’estimer les artistes qu’en raison de l’exécution ; on n’a exigé d’eux ni élévation dans les pensées, ni but dans les conceptions; aussi le choix de leur sujet est-il généralement déterminé par la recherche de la forme. Un trait d’histoire ancienne ou moderne, une scène de palais ou de boudoir, prêtent-ils à des jeux de lumière, à des agencements de costumes, à des effets de couleur, les peintres s’en emparent sans examiner quelle en est la portée. En parcourant les livrets des soixante-six expositions, on y rencontre une effrayante majorité de sujets nuis, puérils, indécents ou ridicules. Nous lisons au livret de 1(573 (I) : « Trois tableaux de M. Loir, recteur de l’Académie. Le premier représente Bérénice qui arrache un papier des mains de Ptolémée, dans lequel estoient les noms des personnes condamnées à mort, parce que le roy le lisoit en jouant, jugeant que, quand il y va de la vie des hommes, il faut plus d’attention.
« Le second, Pilhopolis, femme de Pi thés, roy, faisant servir sur sa table toutes sortes de viandes représentées en or massif, pour guérir l’avarice de ce prince, qui voulait que ses sujets ne travaillassent qu’aux mines d’or.
« Le troisième, Policrite, qui envoie un pain à ses frères, dans lequel esloit un avis important. »
Chardin expose, en 1758, un e Jeune fille distraite d’un ouvrage de tapisserie, Ecolier abandonnant ses livres de toutes les couleurs pour faire pirouetter un toton, Elève de dessin taillant ses crayons, Garçon de cabaret rinçant un broc, Ré cure use, Jeune personne choisissant des laines dans un panier , Petit polisson dessinant accroupi. Bouclier, Natoire, Vanloo, André Bardou, Coypel tils, absurdes sur une plus grande , échelle, avaient peint Vénus entrant au bain, Castor et Poilu; v, un Divertissement de satyres et de bacchantes, Jason exposé aux taureaux d’Aëte, roi de Colchos, la Destruction du palais d’Armidc, le Sommeil de Renaud , Vénus devant son miroir , une Jeune Asiatique lisant un billet doux à la clarté d’une bougie.
On voit apparaître, l'année suivante. Psyché dans le palais de l’Amour et l’Aurore et Cêphale , par Bou-
(1) Liste des tableaux et pièces de sculpture exposez dans la cour du Palais-Royal par messieurs les peintres et sculpteurs de l’Académie royale. Paris, 1075, cliez Pierre le Petit, imprimeur et libraire ordinaire du roi.