‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 122 sur 150 · ÔS · texte numérisé non relu

ÔS

nu nombre îles chefs-d'œuvre du salon de 1775 une fête champêtre donnée par les odalisques ; « elles plaisent fort aux spectateurs, et ils ne quittent qu’avec peine cet assemblage d’un sexe ravissant. » Tous les jugements de cet écrivain caractérisent également un esprit étroit et des mœurs corrompues.

Une multitude de pamphlets sont conçus dans ces données et rédigés dans ce style (I). Si Diderot et les critiques modernes l’emportent sur leurs devanciers, c’est moins par les appréciations que par le mérite littéraire. Rarement ils voient au delà de la forme; rarement ils percent l'écorce pour pénétrer jusqu’à l’aubier; leurs éloges et leur blâme portent uniquement sur la partie technique; ils nient que la peinture et la plastique soient tenues d’élever l’art et d’être utiles. Quant à nous, nous soutenons que l’art doit, correspondre aux besoins moraux, entretenir les bons penchants, étouffer les inclinations vicieuses. Nous ne prétendons pas, toutefois, réduire les artistes aux sujets graves; nous ne leur demandons pas de copier Ciniabué et (iiotto, dégrouper des auges dans les deux ou de mettre en scène les traits de vertu pour lesquels M. de Monlyon a fondé des récompenses temporelles. Nous désirons seulement qu'une impression morale résulte de leurs compositions; les peintres d’histoire, de genre, d'intérieur, de paysage, de marine, peuvent, à différents degrés, exercer sur l’homme une influence salutaire et toucher utilement une corde sensible de son être. Quand Poussin retrace un site magnifique, des eaux limpides, des bouquets d’arbres touffus, il éveille en nous l’idée des jouissances vraies que nous offre la nature et de la reconnaissance que nous devons au Créateur. Greuze, par ses drames intimes, ranime dans les cœurs le sentiment de la famille. Les intérieurs d’églises de Peler Néêfs nous portent au recueillement; les batailles de Van der Meulen flattent notre fierté patriotique; les kermesses de David deniers, en nous communiquant leur gaieté expansive, nous placent dans des dispositions douces et bienveillantes. Pour être moral, pour développer nos meilleurs instincts, un artiste n’a pas besoin de

(1) Les principaux sont : Observations sur les ouvrages de messieurs de l'Académie de peinture et de sculpture , exposés au salon du Louvre en l'an 1755, et sur quelques écrits qui ont rapport à la peinture, à M. le président de U. ; Réponse de M. Résine, râpeur de tabac, à M. Raphaël, peintre de l’Académie de Saint-Luc, entrepreneur général des enseignes de la ville, faubourg et banlieue de Paris, par Çochin fils, 17G9, in-12; Lettre de M. Raphaël le jeune sur le salon de i7G9, par Daude de Jossan ; Deuxième lettre du même sur le salon de 1771; Dialogue sur la peinture, à l'occasion du salon de 1775 ; Observations sur les ouvrages exposés au salon du Louvre, ou Lettre à M. le comte de ***, par Colson, 1775, in-12; deux Lettres sur le salon, l’ Espion anglais, t. vu. Ces lettres sont une compilation des jugements d’alors et contiennent une curieuse notice sur l’Académie de peinture, sculpture et gravure. Londres, 1785, in-12.

recourir à l’écriture ou a l’histoire; il lui suflit d agir, soit directement, soit par analogie, sur la partie noble et spirituelle de notre organisation.

(.es principes, nous les croyons incontestables, et nous nous proposons de les appliquer dans l’examen que nous allons faire de l’exposition de 1844.

Si ces principes, que nous croyons incontestables, u étaient les noires depuis longtemps, nous en sentirions l’urgence et la vérité en visitant le salon de 184 t. Est-ce une inspiration puissante, un sentiment intime, est-ce l’intelligence d’un but, qui dirigent dans le choix des sujets nos artistes contemporains? point : aux uns le gouvernement a commande de quoi remplir des cadres vides à Versailles, et ils ont saisi leurs pinceaux, sans goût, sans entraînement, peut-être même avec une secrète et naturelle antipathie pour le sujet imposé. D'autres, aspirant aux faveurs du budget, ont mis en scène des anecdotes du présent règne, susceptibles de trouver place au milieu du panthéon de toutes les gloires de la France, lien est qui, remarquant la réaction religieuse des esprits, ont spécialement travaillé pour complaire aux fabriques de nos églises. D’autres, enfin, ont étudiées inclinations des particuliers et frappé à la porte îles salons. Quel que soit le genre des tableaux exposés, nous y avons rarement aperçu les étincelles de ce feu sacré, maintenant étouffé sous la cendre des instincts commerciaux. I. es peintures dites religieuses offrent de pâles réminiscences des vieux maîtres : Suintes familles , Atmonciulions, Descentes de croix , Kcec liomo, Madeleines, Samaritains, refaits pour la centième fois après Raphaël, après Rubens, après Rembrandt, sont des pastiches conçus sans conviction, enfantés uniquement par l’espérance d'uu placement avantageux. Les tableaux de genre sont empruntés aux romans à la mode, aux recueils rimes de nos versificateurs élégiaques, aux scènes les plus vulgaires de notre vie usuelle. Les paysages reproduisent le premier coin de terre venu, sans que le peintre s’inquiète de la beauté des lignes et de la poésie des sites. De même que les sujets, la forme change et se modifie suivant les caprices des acheteurs. Point de méthode, point de direction fixe, point de continuité d’efforts. Tel peintre qui, l’année dernière, avait adopté les effets brillants et chaleureux, interpose un nuage grisâtre entre ses toiles et le spectateur. Tel portraitiste s’était signalé par son coloris terne et faux ; vous le voyez aujourd’hui garnir ses fonds de décorations d’opéra, et chercher dans les effets outrés la vogue qui s’attache toujours aux partis extrêmes. A-t-il reconnu son erreur? s’est-il livré, par amour de l’art, à d’honorables tâtonnements? Non; sa clientèle a voulu qu’il changeât de manière, et il en a docilement changé. Au lieu de se développer dans une voie déterminée, comme font fait les grands artistes, ceux de nos jours sacrifient sans cesse leur personnalité aux exigences de la mode.

Sans aborder la question technique, il suffit d'ouvrir le livret au hasard, pour apprécier la déplorable abondance des sujets nuis ou puérils. A côté des emprunts faits à la Bible, vous retrouvez les scènes mythologiques, Psyché , Jupiter et Léda, Flore, Daphnis et Chloé , la Nymphe (le la Seine. Vous rencontrez, parmi les sujets de genre, la Pose, les liaiynëuses , Tout beau ! une Femme centenaire, Pauvre mais heureuse, Fleur -de- Marie au tapis-franc. Combien gagnerais-je y Elle se souvient quelle a été fleur, ■l’en suis bien fâché , une Conjugaison, j’aime, la aimes, elle aime , la Fille mal gardée, etc., etc. Les chasses, les chevaux, les chiens, les chats, sont multipliés à l'infini, et des disciples flamands de Paul

Botter ont imaginé de peindre des vaches de grandeur naturelle.

Nous n’insisterons pas plus longtemps sur les impressions qu'excite en nous une première visite ; peut- être se modifieront-elles quand nous ferons le voyage du salon par étapes, en arrêtant nos regards sur les plus remarquables compositions. Nous apporterons dans notre examen la justice impartiale et prudente que l’on doit à des artistes dont on juge en quelques mots la tâche d’une année; mais nous avons dû signaler d’abord les funestes résultats des expositions annuelles, de l’absence de tout principe, de tout enseignement philosophique de l’art et de toute croyance religieuse.

a pétulance et l'exagération italienne ne se voient nulle part aussi nettement que dans l’exécution d'un ballet, et ce genre d’ouvrage trahit un côté du caractère méridional tout à fait naïf et enfantin. Le ballet pantomime de i’Ilalie ressemble par le fonds à l’ancien mélodrame français. Il est orné comme lui de cavernes, de brigands, de fioles empoisonnées, d’un traître, d’un tyran et. d’un enfant courageux. Pour bien jouir de ces représentations, il faut se mettre au point de vue d’un écolier âgé de dix ans. C’est une concession que le public dece pays-là fait volontiers à l’auteur.

Le parterre italien s’émeut trop facilement pour pouvoir supporter une action dramatique forte ou terrible. Une tragédie de Shakspere, exactement traduite, causerait des évanouissements dans la salle ou bien un cri général d’horreur et de réprobation. La tragédie classique d’Alfieri est, comme la nôtre, une suite de récits avec une action énergique, mais qui se passe dans les coulisses, parce que le spectateur n’aurait pas la force de la voir. En Italie, les grandes péripéties appartiennent au ballet, qui les adoucit par la musique, les voile à ''demi parla pantomime et les rend agréables à l’œil sous le satin blanc, les toques de velours et les paillettes. Ces précautions une fois prises, le spectateur étant assuré contre l’excès d’émotion, les acteurs peuvent donner librement carrière à l'emphase et à l’exagération. L’artiste italien nage heureux dans le ballet comme

le poisson dans l'eau, à cause de la nécesssité d’élargir ses mouvements sur l’échelle énorme de la perspective. La cadence de la chorégraphie, au lieu d’être une entrave, ne le met que plus à l’aise.

Il faut voir deux personnages qui doivent se jeter dans les bras l’un de l’autre, se rapprocher en mesure, faire deux pas en arrière, trois en avant, reculer encore, s’avancer de nouveau et s’embrasser enfin à point nommé sur le coup d’archet des violons. Il faut voir, pendant ce temps-là, les cinquante figurants parfaitement alignés, témoigner l’attendrissement ou la joie par des gestes d’un ensemble irréprochable; tous les yeux levés au ciel, toutes les jambes écartées dans la même posture, toutes les mains à la fois sur tous les cœurs; ils se remuent comme un seul homme. Le premier jour, vous en l iez, car la nature est trop loin de là pour que votre esprit se prête a la convention; mais bientôt vous vous accoutumez à cette symétrie, qui est un art au fond ; et si un moment pathétique arrive, si l’acteur est bon et la musique touchante, vous finissez par y prendre du plaisir et par distinguer autre chose que du bruit, des grimaces et des gambades.

L'est à Gènes, il y a un an, que j'ai fait connaissance avec le ballet italien. Pendant tout le mois de janvier, on ne jouait au théâtre Carlo-Felice que le Bélisaire du maestro Donizetli, et Floreska , ballet mélodrame à grand tapage, en sorte que j’ai eu le loisir d’apprécier ces deux ouvrages, d’une conception facile. Le ballet est la mort des orchestres. Ou' ne sait pas assez de gré aux pauvres musiciens de se démancher les épaules ou de souffler leurs pou-

LES BEAUX- A RTS.

nions dans des tubes, tandis que l’acteur, qui se démène comme un diable, prend un exercice violent, à la vérité, mais salutaire. Qiinnt] je vois les trombones éclater en gammes chromatiques, pour nous faire entendre ce que pense un personnage secondaire, qui n'a pas même de panache sur la tête, je soutiens qu’on abuse des instruments et qu’on prodigue les cuivres.

Une autre réforme importante à faire au ballet italien serait de supprimer les danses d’hommes. A chaque instant se présentent une trentaine de singes sautant sur leurs talons, s’entremêlant le sabre à la main et s’imaginant nous divertir beaucoup, parce qu’ils nous montrent alternativement leur profil droit cl gauche. Mais occupons-nous de Floreska. L’héroïne est une jeune dame' polonaise , mariée à Edwinski, un fort grand seigneur tout couvert de plumes. Le ciel a béni leur union en leur accordant un petit enfant blond admirablement frisé, véritable chérubin destiné à d’étranges vicissitudes. Au premier acte, on danse ; des feux de bivouac annoncent que tout «à l’heure ou se battra. En ell’et, le cruel Zamoski, autre seigneur, ennemi des jeunes époux, s’avance avec ses troupes. Ou court aux armes. On va chercher des sabres très-recourbés, et on danse un dernier pas avant de livrer bataille, tandis que Floreska et son mari se font de tendres adieux. Le signal du combat est donné. La mêlée s'engage. Zamoski est mis en fuite; mais la pauvre Floreska, tombée dans une embuscade, est emmenée avec son enfant. Le mari, au désespoir, veut se tuer d’abord ; puis il change d’idée et court après les ravisseurs.

Au second acte, nous sommes dans le château de Zamoski, homme de six pieds, œil flamboyant, longue barbe, pantalon collant d’un rouge féroce. Aussitôt que ce tyran peu délicat aperçoit sa belle prisonnière, il se donne de grands coups de poing à s’enfoncer la poitrine, pour exprimer qu’il devient subitement amoureux d’elle; il passe neuf fois la main dans ses cheveux, pour faire entendre que sa raison s’égare; puis il arpente la scène d’une vitesse incroyable, en décrivant autour de la dame des cercles de plus en plus étroits. Vainement Floreska se jette a ses genoux ; il lui répond par un grincement de dents. Elle lui oppose son enfant; il saisit l’enfant, le lance à son confident, qui le jette à un autre soldai, et, en une seconde, le pauvre chérubin va rebondir de main en main jusqu’au fond du théâtre. Le tyran s’irrite de l’opposition. Bientôt il n’a plus d’humain que ses gants blancs, et l’héroïne va être dévorée, lorsque la mère de Zamoski paraît et prend l’infortunée sous sa protection. Cet incident n’arrête que pour un instant la violence de ce forcené. Il témoigne son hésitation et sa contrariété par l’écart prodigieux de ses jambes, puis il fait vingt-sept fois le tour du théâtre en moins d’une minute et revient décidé a passer outre. Alors sa mère, dans l'intention de lui dire : n 1 ne-moi plutôt que de consommer

ton crime, » le prie de tirer son poignard, lui prend la main armée entre les siennes, et, dirigeant la pointe du poignard sur son propre cœur, elle poussé et relire l'instrument dix fois de suite, et ils se balancent ainsi tous deux comme des pagodes de porcelaine. L’amour triomphe encore dans l’âine du tyran, et la mère, poussée à bout, lève ses deux bras en l’air; un coup de tam-tam part de l’orchestre : c’est la malédiction maternelle. Zamoski, épouvante, s allonge comme un serpent; ses mains atteignent la coulisse et ses pieds sont au milieu de la scène. Floreska, provisoirement sauvée, tombe évanouie par (erre. Sur ces entrefaites, un messager arrive; c’est Edwinski déguisé; il ne peut plus dissimuler eu voyant sou épouse sans mouvement; il se jette sur elle; on le reconnaît, on l'enchaîne, et le voilà dans le fond d'un cachot.

Far un antique usage, le dénoûnient d'un ballet doit courir la poste. Tout va très-vite au troisième acte. Edwinski reçoit dans sa prison une visite de sa femme et de son enfant, introduits par la vieille mère qui les protège. Celle bonne dame a unedouble clef de la cellule du prisonnier; elle lui ouvre, et il peut embrasser tout ce qu’il aime. Cependant Zamoski entre précipitamment; il cherche sa victime. Sa mère l’enferme dans la cellule, et on s’enfuit. Le décor change subitement. Edwinski, coiffé d’un panache gigantesque, livre un nouveau combat. On s’attaque le plus vite qu’on peut, le tyran est lue en un clin d œil; on se retrouve rapidement, on s'embrasse au galop, on se caresse à franc étrier, on se rejoint a bride abattue, on danse a toutes jambes, on se félicite avec impétuosité, on remercie le ciel à lire-d aile , l orchestre précipite la mesure, frappe brusquement l accord final, et la toile tombe comme la foudre. Tel est le ballet italien.

On croira sans peine que, plus tard, j'ai dû voir d’autres ballets plus beaux, plus animés encore que celui-ci. I.a vivacité napolitaine mène ces spectacles avec bien plus de feu qu’on ne saurait le faire a Gênes; mais j’étais à mon début, et jamais aucune autre caverne, jamais aucuns brigands, ni héroïnes de salin blanc, ni petits enfants Irisés, ni tyrans peu délicats, ne m’ont fait autant d’impression que ceux de Floreska. Je puis me flatter d’avoir été, à la première représentation de ce ballet, le spectateur le plus neuf et le moins blasé de toute la salle. Far la suite, étant habitué au climat, nourri de macaroni et rafraîchi par l’eau à la neige et. la limonade, je perdis ce sentiment du ridicule qu’on respire avec notre brouillard hnnmnquc; le tyran m'effraya,

1 héroïne m’intéressa, l’enfant me lit sourire, et je ne pénétrai plus dans les cavernes qu’avec un movimcnio di orrore et lutta tremente di paîtra; c’est pourquoi, ne voulant plus revenir sur ce sujet, j’ai parlé du ballet de Gènes de préférence à tous les autres.

F a cl ut: Musset.

DES

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