‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 125 sur 150 · PRETRE ET MOINE · texte numérisé non relu

PRETRE ET MOINE

ESSAI SL'K DIVERS ARTS, P U B 1, I É PAR LE COMTE CHARLES DE l/ ESC A L O P I E R, PRÉCÉDÉ d’üNE INTRODUCTION PAR J. M A R I E G U I C II A R D (I).

Aujourd’hui que le dédain qu’inspiraient, il y a à peine un demi-siècle, les merveilleux chefsd'œuvre des artistes du moyen âge, a fait place à une admiration d'autant mieux sentie qu’elle a été plus longtemps comprimée, le livre du moine Théophile, édité parM. de l’Escalopier, ne saurait manquer d’être favorablement accueilli du public. Vers les douzième et treizième siècles, sons l'empire d’une féodalité presque toujours violente, l’intelligence résidait plutôt dans l’individu que dans la masse; les esprits heureusement doués laissant à l’écart une société où dominait la force brutale, apportaient aux arts leurs inspirations, leurs rêveries et leur activité créatrice ; delà tant de peintres, d’architectes, de sculpteurs , d’orfèvres et d’ingénieux ouvriers ; de là ces admirables et capricieuses fantaisies dont nous retrouvons encore les traces vivantes aux voûtes des basiliques, aux verrières des châteaux gothiques, sur les marges des manu scritsou aux porches ruinés des abbayes ; le livre de Théophile est le manuel où vinrent puiser les auteurs de ces charmantes productions.

L’essai sur divers arts ( Diversarum artium schcdula) date du douzième et du treizième siècle; on ne sait rien de Théophile, sinon qu’il était moine ;

I ouvrage contient trois livres, le premier traite de la peinture proprement dite; le deuxième de la fabrication du verre et du coloriage des vitraux ; le troisième est consacré à l’orfèvrerie , à la niellure, à la ciselure et à la fusion des métaux. Ces trois livres réunis forment, à vrai dire, une encyclopédie complète où chaque procédé et chaque méthode sont soigneusement décrits. Toutefois, Théophile nous paraît plutôt manipulateur habile et expérimenté que grand artiste; c’est un maître prévoyant, modeste, bien renseigné, et qui se borne à constater fidèlement les résultats de ses observations. En pein-

( ) Paris, chez J.-A. loulouse, rue (lu Foin-Saint-Jacques, S. Un beau volume in-4". Prix • 18 fr.

turc, ses préceptes vont rarement audelàdela mixture des substances colorantes. « Peintres, sachez d’abord composer les couleurs, puis appliquez vos soins à les bien mêler. » Voilà le programme qu’il a tracé luimême et dont il s’est, rarement départi. Voulez-vous représenter sur votre tableau une tète de vieillard ou de jeune homme, une draperie, la chevelure d’un enfant, des arbres, des animaux, des fleurs, les colonnes d’un temple, peu importe? Le moine vous guidera dans le choix et la préparation des couleurs; il vous dira aussi les ingrédients nécessaires aux peintures sur bois, sur mur ou sur parchemin; mais il ne vous apprendra ni les lois de la composition, ni les régies de la perspective. La patience, cette grande vertu du moyen âge, et le respect de la tradition, qui semble avoir été si persistant dans les écoles depuis la décadence du style byzantin jusqu’à la renaissance, tels sont les conseils de Théophile aux artistes; son but , c’était l'ornement des édifices sacrés et la fabrication des objets nécessai-

res aux pompes et aux solennités de l’Eglise; les récompenses qu'il promet à l’artiste laborieux sont celles que Dieu réserve aux élus dans le ciel.

Il serait superflu d’insister ici sur l'importance de l’ouvrage de Théophile, et sur les notions précieuses qu’y recueilleront les archéologues et les antiquaires. Au moyen âge, les artistes étaient nombreux, féconds, pleins de zèle ; maison écrivait peu sur les arts, et la Diversarum artium schedula est sans contredit, dans son genre, le livre le moins imparfait qui nous reste de cette époque; aussi M. de l’Escalopier n’a-t-il rien négligé pour comploter et perfectionner sa remarquable publication. La traduction française, qu’il a ajoutée au bas des pages, est faite avec une rare sagacité et toute l’élégance que comportait la matière. En effet, il ne s’agissait point ici de paraphraser un poète ou un romancier, il fallait suivre pas à pas le text'e latin et le reproduire mot pour mot avec une rigoureuse fidélité, sous peine d’être inexact. Dans des notes critiques qui forment un appendice considérable, M. de 1 Lscalopier s’est appliqué à expliquer les termes douteux, les passages obscurs qu’offrait parfois la plume de son auteur; c’était là assurément une tâche difficile et dont le jeune savant s’est acquitté avec non moins d’érudition que d’habileté. Enfin, dans 1 introduction, M. J. Marie Guichard a signalé tous les faits propres à éclairer l'histoire du livre depuis le douzième siècle; il a discuté la valeur et 1 authenticité des manuscrits qui ont fourni le texte; il a fixe l’époque approximative où Théophile écrivit son traité; puis il a terminé par l'analyse de quelques chapitres de YEssai sur divers arts, d’où il résulte clairement que le moine connaissait la peinture a l’huile, et que par conséquent le Flamand Jean an- Eyck n’est poi ut, comme certains critiques 1 ont prétendu, l'inventeur de ce procédé.

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