M. INGRES
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LES BEAUX-AltTS.
k signalant la rareté des visiteursà l’exposition dn Louvre . nous n’avons voulu parler que de ce qui se passe les jours ouvrables. Le samedi même le monde fashionable fait défaut; les beautés aristocratiques ne daignent pas quitter leurs foyers ; mais le dimanche, une effroyable coluie se précipite dans le Louvre avec la véhémence de l'ouragan. Ln vain I on a organise un ordre de marche pour éviter 1 en
comblement; les précautions prises contribuent à l’augmenter. La grille du grand escalier est fermée; on entre par la galerie d’Apollon , rétrécie par de massifs échafaudages, et on sort par l’escalier sombre qui débouche dans la cour du Sphinx. Les curieux qui se succèdent incessamment, après un défilé de dix minutes devant les gravures et lithographies, n’atteignent le salon carré que pour y être ballottés, coudoyés, pressés, poussés en tourbillons jusqu’aux extrémités du Louvre. Au retour, l’ordre établi exige qu’on suive la galerie de bois, où les charmes des petits tableaux de genre retiennent une multitude compacte. On marche à peine, on est porté, on
se heurte, on demande de l’espace cl de l’air. A eus avez hâte de sortir, mais avant de gagner 1 antichambre, il faut vous résigner à combattre, a braver les dangers d’une mêlée auprès de laquelle celle de M. Guignet est d’une tranquillité glaciale. Vous donnez et recevez d’énergiques horions; vous êtes assourdi par des cris tumultueux; vous vous sentez pressé dans un étau vivant, écrasé par une avalanche humaine, et l’asphyxie menace de vous saisir au terme de votre périlleux voyage.
Durant la semaine, le Louvre est désert; il regorge le dimanche, le jour où le commerçant ferme son magasin, où l’expéditionnaire quitte son bureau, où les ateliers sont vides, où les classes laborieuses cherchent des délassements et des plaisirs; quelle conclusion en devons-nous tirer? C’est que le goût des arts est développé dans les masses. La classe aisée, celle que sa position appelle à patroner les artistes, a tourné les yeux d’un auLre coté. Le luxe, les fêtes, les hais, l’Opéra, la musique, la danse, les concerts, les chevaux et les chiens, absorbent ses facultés sensitives; mais la majorité, demeurée fidèle au culte des arts, saisit avidement l’occasion île le pratiquer. C’est la curiosité qui l’entraîne au musée, mais c’est une curiosité intelligente qui préfère à des dissipations plus grossières le spectacle de 1 exposition .
A la vérité, les appréciations populaires sont erronées; le public du dimanche court aux œuvres d’art qui sont en harmonie avec ses instincts, avec ses idées, avec son existence journalière ; mais pouvez-vous exiger de lui du discernement ? qui lui a donné, en matière d’art, la science du bien et du mal ? quels écrivains ont essayé d’élargir le cercle de ses pensées et de le hisser sur les sommités poétiques ? 11 est né d’hier à la vie sociale ; il sommeillait naguère encore dans des langes séculaires, et l’on ne saurait attendre de lui ce jugement solide qu’acquièrent si difficilement les esprits les plus éclairés.
Nous constatons donc seulement comme fait, et non pour dresser l’acte d’accusation des masses, qu’elles manifestent une prédilection extrême pour de niaises conceptions, tandis qu’elles refusent souvent un regard à des œuvres capitales. Nous ci tenons parmi ces dernières les paysages de M. Marilhat. Cet artiste rend avec un talent supérieur les sites orientaux. 11 transporte sur ses toiles les dômes blancs des villes d’Egypte, la végétation luxuriante des rives du Nil, les palmiers élancés, le soleil ardent, les eaux fraîches. 11 nous conduit au bord des fleuves où s’abreuvent les buffles pesants; il nous jette sur les routes arides du désert, à la suite des pèlerins de la Mecque et des Arabes voyageurs; il nous arrête à la porte des cafés syriens aux piliers massifs, a l’ombre des arbres gigantesques; jamais pinceau plus magique n’a retracé une plus riche nature. Cependant, nous pouvons l’affirmer de visu , les tableaux de M. Marilhat, admirés par une mino¬
rité d’artistes, n'attirent que médiocrement les veux du public.
L'indifférence et l’engouement desmassesne doivent influer en rien sur les délibérations de la critique; mais elle s’estime heureuse quand ses jugements sont ratifiés tant par l’acclamation universelle que par l’adhésion des experts.
M. Saint-Jean est de ceux qui réunissent tous les suffrages Ce peintre de fleurs peut être comparé sans désavantage a Jean Van lluvsum. Le Flamand est plus flou, plus suave, plus moelleux, mais on sent chez lui les résultats de la patience; M. Saint- Jean, au contraire, semble travailler d'inspiration. Le considérer comme l’émule de Van Iluvsum, c’est évidemment le placer au-dessus d’Abraham Mignon, de Baptiste Van Spaendonck et de Van Dael.
Dans ses compositions précédentes, M. Saint-Jean avait rattaché les fleurs à une pensée morale. Il avait exposé, en I S A 2 , une Tête de Christ dans un médaillon entouré des emblèmes eucharistiques; en 1845, une Guirlande de / leurs suspendue autour d'um ■ niche gothique de la sainte Vierge. Employé symboliquement, le règne végétal acquérait une signification, une importance, qui manquent au tableau de celte année, Fleurs et fruits près d'un bas-relief. Nous admirons le velouté des pèches, le grumeleux des fraises, la transparence des raisins, la fraîcheur des figues et des grenades entr’ouverles ; nous détacherions volontiers une tranche de melon savoureux, nous pouvons croire que ces roses vont nous embaumer de leurs parfums ; mais comment expliquer l’assemblage de ces productions autour d'un basrelief qui représente le vieux Silène soutenu par ses compagnons d’orgie ?
Après avoir fait, dans notre précédent article, le procès de ce qu’on appelle les grandes pages, nous aimons à reposer nos yeux sur des toiles d’une dimension moindre, mais d’une valeur plus réelle. Telle est la Tentation de saint I Clarion, par M. l'apely. On se souvient de son Rêve de bonheur, manifestation fouriérisle , où des phalanstériens des deux sexes chauffaient au soleil leurs membres demi-nus, et réalisaient en ne faisant rien la théorie du travail attrayant. On sait l'éclatant succès de l’esquisse envoyée de Borne, et avec quel dédain réactionnaire fut accueilli le tableau terminé. Celle année, M. Papely, renonçant a la grande peinture, a interprété, dans un tableau de genre, un passage de la biographie de saint Ililarion, par saint Jérôme (l). Beudant que le jeune anachorète médite à l’entrée de sa grotte, une femme jeune et belle lui apparaît ; elle lui sourit gracieusement, elle étale
(1) Mullæ sunt tentaliones ejus , et die nocluque varia; dæmonum insidiæ, quas si omnes narrare vefini. modem excédai» voluniinis. Quoties illi midæmulieres cubanti ! quoties esurienti largissîmæ apparuere dopes!
(Vit a S. Hilarionts, cremitœ .)
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sur un guéridon de pierre une appétissante collation ; mais Hilarion repousse avec horreur ie démon leinelle et ses présents. Voilà, sans doute, un sujet religieux, mais il ne l’est guère dans l'exécution. Le peintre a mis Ions ses soins à modeler la lêle et le torse de la tentatrice; le reste du tableau leur est sacrifié; la Femme, en pleine lumière, charmante de formes et de coloris, captive l'attention au détriment du moine caché dans une demi-teinte. Quel doit être le but d’un tableau de celte nature, qu’il s’agisse de saint Antoine ou de saint Hilarion? C’est de communiquer aux spectateurs le spiritualisme élevé qui anime 1 homme en lutte avec ses passions; le pieux solitaire est le personnage essentiel ; on ne saurait exprimer trop énergiquement sa résistance héroïque, son aversion pour le mal, les combats intérieurs qui le bouleversent. La figure du démon qui tente vient en seconde ligne; rendez-la séduisante, donnez-lui de doux regards, une chevelure onduleuse, une taille élégante et déliée; mais, en même temps, lâchez de caractériser son origine infernale par quelques parties de sa conformation : Désunit in piscein millier formosa superue. Toute tentation d'un saint, prise au sérieux, reproduit nécessairement la lutte de l’esprit et de la matière ; si vous vous rendez le complice de celle-ci, si vous jouez vous-même le rôle de tentateur, vous êtes en contradiction directe avec le sujet que vous avez choisi. M. Papety a-t-il eu l’intention de faire un tableau religieux , mais alors d’où vient qu'il provoque parmi ceux qui le contemplent des entretiens peu ascétiques, que les femmes s’en éloignent, (pie les mères n’en permettent point la vue à leurs filles ? S'il s’est proposé uniquement de produire une impression matérielle, pourquoi avoir emprunté le masque de la religion ? Les motifs érotiques abondent, les odalisques sont toujours la ; à quoi bon travestir une pieuse légende, transformer le sacré en profane et rendre une scène d'abnégation volontaire propre à la décoration d’un boudoir ?
Le mérite de ce petit tableau est tout entier dans l’habileté manuelle de l’exécution. La composition a d’autres défauts encore que ceux dont nous avons signalé l’existence. La femme allonge les bras comme si elle était saisie d’un irrésistible bâillement; elle a dû, nous le présumons, planter là cette table de pierre et y déposer des fruits; mais rien n’empêche de supposer (pie la table, si solidement enracinée au sol, fait depuis longtemps partie du mobilier de l’austère Hilarion, et que les fruits dont elle est chargée composent sa nourriture habituelle.
Deux portraits de feu Mgr. le duc d’Orléans sont concurremment exposés, l’un de M. Alfred Dedreux, l’autre de M. Émile de Lansac. Il est impossible d’établir un parallèle entre deux peintures si différemment exécutées. Celle de M. de Lansac est d un dessin pur et d'un ensemble harmonieux. 1/3 tète du cavalier est d’une grande ressemblance, la pose élé¬
gante et noble. I, artiste a triomphé heureusement des difficultés qu offrait le raccourci du cheval vu de lace. Le portrait de M. A. Dedreux se distingue par 1 originalité de la touche et l’éclat de la couleur.
Les tons brillants conviennent particulièrement au genre du portrait, mais parfois, en les cherchant, on tombe dans l’affectation et. le papillotage. C’est ce qui est arrivé à RL Frank Winterhalter ; son portrait en pied de S. A. II. Mgr. le duc de Nemours frappe au premier coup d’œil par la vivacité du coloris; mais le corps est maigre et long ; la tète, les étoffes, les bottes» sont traitées avec la même importance, et celte uniformité de teintes éclatantes ellace, aux yeux du public, les imperfections du dessin.
Les deux portraits équestres de Godefroy de Bouillon eide Saint Louis, par RI. Emile Signol, annoncent une connaissance très-superficielle de la nature chevaline. Les figures sont lourdes et ramassées, les fonds incompréhensibles. On y aperçoit des tètes sans corps derrière la poussière opaque que soulèvent les pieds des palefrois. Nous ne supposons pas que, même en Egypte, le sable qu’emportent les vents passe à l'état de muraille solide. Dans le portrait de Godefroy de Bouillon, deux jambes humaines surgissent de dessous une pierre du premier plan. La présence de ces deux jambes nues nous a paru inexplicable; peut-être l’artiste a-t-il voulu rappeler l’un des faits d'armes du chevalier chrétien. Attaqué devant Antioche parmi gigantesque Sarrasin, il le fendit en deux d’un seul coup ; la moitié du musulman tomba immédiatement à terre; le cheval du vaincu, emportant l’autre moitié, rentra paisiblement dans la ville assiégée.
Le portrait de saint. Louis a le mérite de la ressemblance; on peut s’en convaincre en lecomparant au masque moulé sur nature qui nous a été conservé. Quant au portrait du premier roi chrétien de Jérusalem , M. Signol a dû se voir dans l’obligation de l'inventer. On ne trouve nulle part les traits de Godefroy reproduits par un artiste de son temps; on les chercherait inutilement dans les archives <‘1 bibliothèques des villes où il séjourna, à Nivelle, à Boulogne-sur-Mer, â Metz, â Stenai; les historiens des croisades, sans entrer dans une description circonstanciée de sa personne, disent seulement qu'il avait une haute stature et une physionomie imposante. C’est donc un portrait de fantaisie qu’on va introduire dans Versailles sous le pseudonyme de Godefroy de Bouillon; mais tant d’autres y sont déjà installés, qu'un de plus ne tire pas à conséquence.
Notre génération épargne â la postérité l’embarras que nous éprouvons à l’égard des illustrations antiques. Les nôtres sont peintes, dessinées , gravées, lithographiées. Princes, députés, magistrats, auteurs, poètes, notabilités de l’administration ou du barreau, de la presse ou des salons, posent, cha-
cnn à son tour, dans les galeries du Louvre. Voici la princesse Belgiojoso; ici est M. le préfet de la Seine; la M. le président de la chambre des pairs. >1. le baron Pasquier doit des remercîments à VI. Horace Vernet pour l’avoir rajeuni de quelques lustres; la figure représentée par l’artiste n’est pas assurément celle d’un homme né le 22 avriNTGT, fatigué par les rudes labeurs de la politique. En revanche, le modèle peut reprocher au peintre de l’avoir étouffé de draperies, écrasé d’accessoires , dissimulé en partie derrière un bureau massif du plus mauvais style impérial.
Tous les grands coloristes ont ete plus ou moins monochromistes. On dirait qu’ils ont vu la nature à travers un verre d’une couleur déterminée; ils répandent sur les objets, tantôt, comme Rembrandt, une teinte bitumineuse; tantôt, comme Terburg, un "ris argentin et perlé; tantôt, comme le Titien, un jaune d’or éclatant. L’école anglaise, la pire de toutes, a employé la laque à fortes doses. Elle en met dans les vêtements , dans les chairs , jusque dans les cheveux, et il est à regretter que, par ses tons laqueux, le portrait de M. Pasquier appartienne à l’école britannique.
Le portrait de M. de Rambuteau, par M. Henri Scheffer , est également flatté, embelli , poétisé. Comme peinture, il a de l’harmonie, et cette correction de modelé qui prouve des études sévères. Nous trouvons dans la Princesse de Belgiojoso, par M. Henri Lehmann, la science du dessin et de l’ajustement, mais un coloris terne et froid, et trop de recherche dans la simplicité. M. Lehmann est un de ces artistes d’un talent véritable que l’école ingriste a corrompus. Pour les disciples de l’auteur de Saint
Symphorien, le contour passe avant toutes choses; ils l’accusent sèchement, sans admettre les reflets qui modifient les tons, sans tenir compte du j eu ,1c la lumière et des ombres. Il en résulte des tableaux qui n’ont ni plan, ni effet, ni perspective aérienne, mais où l’on reconnaît toutefois la qualité qu’on désigne sous le nom de style. Elle existe à un degré éminent dans le Portrait de la princesse Belgiojoso.
Celui de M. Dubois, peintre-expert, augmentera la réputation bruxelloise de M. Gallait, qui n’avait encore rien exécuté d’une main aussi ferme; nous y blâmons néanmoins l’exagération du frontal et des temporaux. Depuis que les doctrines craniologiques ont envahi les ateliers, on peint les hommes d’intelligence avec des tètes démesurées. Les modèles ne s’en plaignent point, mais leurs portraits y perdent dans l’ensemble et dans les proportions.
On a placé dans le salon carré deux vastes toiles de MM. Louis Robbe et Eugène Verbœckhoven, compatriotes de l’auteur de V Abdication de Cliailes- Quint. Qui leur a mérité cet honneur? Se sont-ils inspirés d’un grand souvenir historique? Déroulentils à nos yeux les annales de la France ou de la Belgique? Ils ont simplement représenté, l’un, des animaux dans les poldres de Flandre; l’autre, des animaux dans la campagne de Rome. Donner l’importance d’un tableau d’histoire a des vaches, a des moutons, à des ânes, les peindre de grandeur naturelle, n’est-ce pas une monstrueuse aberration, un véritable panthéisme en peinture, une réminiscence du culte d’Apis ? Nous recommandons ces artistes à M. Cornet, dans le cas où il voudrait faire faire le portrait en pied du bœuf qu’il engraisse pour le prochain carnaval.
LES BEAUX- A ItTS.