CHANT
Quand I »iou faisait des saints que ne m’a-t-il fait naître! Je serais, il est vrai, défunt depuis longtemps ;
Mais telle qui me liait m’adorerait peut-être ;
Je ferais à ses yeux la pluie et le beau temps!
Il en est un surtout que je voudrais bien être;
C’est le bon saint Antoine : il a vécu cent ans.
Puis il eut ce bonheur, très-inappréciable Pôur nous qui revenons de droit à Lucifer, Et traitons avec lui de pairs, à l’amiable, Convention tacite à régler eu enfer ;
Il mi ce bonheur, lui, d'être tenté du diable , En face, ne/, à nez ; de le voir aussi clair
Que je vous vois, madame. Oh ! n allez pas en rire , Je tiens même beaucoup à ma comparaison.
Non point que vous ayez des jambes de satyre,
Des yeux rouges taillés dans un ardent tison.
Ni la peau rêchc et noire, ou que je veuille dire Surtout que vous soyez cruelle outre raison.
Non, vraiment, vous n’avez rien d’un diable, madame ; Mais il avait pris, lui, pour tenter le bon vieux Tout ce qui fait de vous une charmante femme :
L’or de vos longs cheveux, l’azur de vos doux yeux : Le corps fait, il trouva facilement une âme Qui de l’aider un peu ne demanda pas mieux
Satan femme ouvre donc ses deux ailes au vide.
Bat la rouge atmosphère où l’air manque à son vol : Puis d'élans en élans s’élançant plus rapide,
Il jaillit du Vésuve et prend enfin le sol Au pied d'un rocher creux, en pleine îhébaide.
Sur lequel trois palmiers ouvraient leur parasol
( ;’éiait là que le saint, pris de grâce divine Et de pieuse horreur pour tout le genre humain. Dînait d'un orénnis, soupait d’une racine.
Et se désaltérait dans le creux de sa main Vu ruisseau qui coulait du sein do la ravine,
A la garde de Dieu donnant le lendemain.
Les yeux du chaste ermite, attachés sur la grève, La suivaient, la suivaient dans son vol cadencé, Comme un rêve d’amour que notre esprit achève Après qu’en sommeillant le cœur l’a commencé; Elle gagnait l’espace, elle aussi, comme un rêve Qui s’en va lentement après qu’on l’a hercé.
A l’heure où nous voici, le pauvre anachorète. Sur ses genoux penché buvait à son ruisseau , Derrière lui, Satan courbant sa blonde tète, Rajustait scs cheveux et se mirait dans l’eau ; Mais si traîtreusement, que sa bouche indiscrète Sous la bouche du saint avait pris son niveau.
Antoine tressaillit, car il crut voir un ange ; Déplus rusés que lui s’y sont trompés souvent. Dieu soit béni, dit-il ; et dans un trouble étrange, Relevant son bâton, et puis se relevant,
Il bénit l’envoyé delà sainte phalange.
Sous les palmiers tous deux s'assirent en rêvant.
Antoine, ce jour-là, trouva sa grotte humide. L'ombre de ses palmiers trop pleine de langueur, L'azur du ciel trop bleu, le désert bien aride,
Et que de son ruisseau le rire était moqueur
0 saint presque sauvé! la misère et le vide
Que tu croissons tes yeux sont au fond de ton cœur
Couvre ton front de cendre et serre ton cilico, Frappe à coups redoublés la poitrine et ton Iront, Que la verge et le fer sous leur ongle eu hélice Te déchirent les reins. Sang et pleurs n'y feront ! Tes lèvres une fois ont louché le calice.
Et les lèvres toujours en songe y reviendront !
— « Mon père, dit Satan, le Seigneur Dieu m’envoie Apporter le baiser de consolation Au plus grand de tous ceux qui marchent dans sa voie: Toi seul vaincras l’esprit de la tentation... »
El disant, il posait ses longs cheveux de soie Sur l’épaule du saint en adoration.
Chrysoslômc disait cela d’autre manière :
Il n’était pas sans cesse en extase absorbé, Ni, qnoiqn’à deux genoux, si bien à sa prière Qu’il ne sentît par fois sur son dos recourbé L'aiguillon du désir qui hâtait la matière :
« Holà! s’écriait-il, mon âne a regimbé! »
— « Antoine, ajouta-t-il, le Seigneur, dans sa gloire. A béni ta prière et tes austérités;
Dans un plus doux calice avec loi je viens boire,
Et, la nuit, sur le jonc, dormir à les côtés... «
FA ses bras enlaçaient dans leur anneau d’ivoire Ee front du bon vieillard sur ses seins agités.
El pour continuer l'allégorique histoire,
Il attachait son âne au vide râtelier.
Et lui faisait subir un jeûne expiatoire.
Lorsque notre âne, à nous, regimbe au cavalier, Nous lui donnons l'avoine et nous le menons boire Au lieu de prendre un fouet et de bien l'étriller!
Et le désert, autour, était une prairie,
Chaque atome de sable une herbe avec sa fleur Où la brise chantait sa molle rêverie,
Des lotus aux jasmins promenant sa langueur.
O saint presque damné ! l'enivrante féerie
Que tu crois sous tes yeux est au fond de ton cœur!
Je suppose un de nous, en pareille occurrence. Hors votre confesseur, madame, toutefois,
Et ma strophe qui naît si pleine d’innocence. Vu sa couleur locale aurait été. je crois,
Difficile à tinir sans une rélicence ;
Mais elle finira par un signe de croix
A peine le bon saint, du front à la poitrine Et d'une épaule à l’autre, eut-il porté la main.
Que tout s’évanouit! moins la forme divine D’un fantôme à la fois vaine ombre et corps humain, Et que le vent chassa de ravine en ravine,
Pauvre âme qui séchait les fleurs sur son chemin.
Or la tentation du bienheureux Antoine,
De saint Jean Bouche-d'Or le symbolique àmm,
■ Ee diable de l’ermite et la bêle du moine,
A parler net et franc tout cela n’a qu'un nom : L’àne, c'est le désir; — le plaisir, c'est l’avoine; Aimer, c’est là le diable ! Heureux qui dirait non !
Veillez, jeûnez, priez! — Si l’ardente étincelle Que Dieu dans votre cœur a mise au premier jour Ne se marie au feu d’une jeune prunelle Pour devenir rayon et s'appeler amour,
Lave prête à bondir du sein qui la recèle,
Vous l'entendrez en vous bouillonner à bruit sourd
C’était le cas de Mark ; — il s’était fait ermite I Avec un parti pris et des mieux résolus ; D’imposer à son cœur une étroite limite ;
Tous deux ils devaient vivre et mourir en reclus. Mark redoutait son cœur, cl sage qui l’imite ;
| Encor n’osai-jc point discuter là-dessus.
LES BEAUX-AHTS.
Depuis un an bientôt il allait à merveille,
Sans s’avouer, par jour, plus de cinq ou six fois Que pour suivre, en extase, un beau jour qui s'éveille Sur les fleurs, ou se couche à travers les grands bois, On n'est pas assez d'un, — tant l aine s'émerveille.
Et qu'un serait de trop si l'on se trouvait trois.
Mais qu’il faut être deux, assis sur la colline !
El que l'extase est douce entre ces deux heureux, Dorés par le soleil qui naît ou qui décline,
Quant tout chante, bruit et palpite autour d'eux, Dans lt‘ chêne géant, dans le lisipii s'incline,
Et sous la mousse verte, et dans les ruisseaux bleus.
El qu'il est doux encor de s'en aller ensemble,
Par les plus longs sentiers et les plus égarés,
En sentant dans sa main une autre main qui tremble; En s'arrêtant souvent à l’ombre, dans les prés,
Sous le saule pleureur, sous le frêne ou le tremble, Comme un faune et sa nymphe au fond des bois sacrés
De l’arbre où l’on s’assied la naïve dryade,
Toujours hospitalière et complice toujours.
Arrondit sur vos fronts ses deux bras en arcade El fait de ses cheveux un dôme à vos amours;
El sa sœur du ruisseau chante sous sa cascade :
— « Ce jour est entre tous le plus beau de vos jours 1 »
Or Mark chassait bien loin ces mauvaises pensées,
Ces symptômes d’un ma! qu'il connaissait trop bien, Pour ne point redouter que ses lièvres passées Ne le prissent encor par accès quotidien :
Mais j'en appelle à vous, pauvres âmes blessées;
C'est un mal incurable un mal comme le sien.
Cependant il cherchait à s'étourdir encore;
Et d'abord il pensa que travailler un peu,
Au lieu de faire ainsi les yeux doux à l’aurore, Dans un autre foyer condenserait ce feu Qu’il sentait de son cœur jaillir par chaque pore : C’était Jacob luttant avec l’esprit de Dieu.
Ainsi que font tous ceux de nature choisie, Inquiets de douleurs, de joie ou de plaisir,
De caprice agités ou bien de fantaisie,
Possédés, endiablés d’amour ou de désir Il s’enferma tout seul avec sa poésie ;
De l'huile sur du feu ; — beau moyen à choisir !
Il est déjà trop lard d'appeler à son aide Et les raisonnements cl même la raison,
Quand c'est contre le cœur que notre bouche plaide; Car s’il suit les progrès qu’en lui fait le poison,
C'est qu'il craint moins le mal encor que le remède. Et la mort, s’il le faut, moins que la guérison.
Nul ne sait, ici-bas, un baume qui tempère Le mal d'un amoureux, hormis son assassin;
Elle nous a dit : « Meurs ! » Qu’elle nous dise ; « Espère ! > Qu’elle daigne sur nous courber son front divin ; L’enchanteresse, en elle, a, comme la vipère.
Pour blesser et guérir antidote et venin.
Mark était à ce point d’attendre l'antidote,
Car. hélas ! le venin, il l'avait dans le cœur Depuis un mois bientôt. — Un mois !... Mais prenez note j Que ce mois lui sembla d'une horrible longueur ;
Sentant qu’il revenait à la mine assez sotte D’un homme qui s’en va d'amour ou de langueur.
Or cela s'était fait, — disons-le à sa louange,
Sans que, je vous le jure, il y mil rien du sien ;
Et si fatalement, que vous, — que moi, — qu’un ange. Nous eussions été pris comme lui bel et bien ;
Car, le pauvre garçon ! le fait parait étrange,
Mais s'il est amoureux, — c'est la faute à son chien.
On était en septembre, — et partout dans la plaine. Sur les coteaux, partout, — et filles et garçons ,
Là, coupaient les raisins. — là, groupés sous un chêne, Egayaient leur pain noir de vin et de chansons; D’autres bâtaient les bœufs traînant la cuve pleine Des vignes aux pressoirs, en longeant les buissons.
Follette, Faust et Mark étaient tous trois en chasse.
— C’était en trente et un, et le ciel soit béni !
Ce fut pour les chasseurs véritable an de grâce : Perdreaux tant qu’on voulait, cailles à l'infini...
A/or! mon pauvre Azor ! cœur de si noble race !
Dont le nom reste encore oit ton règne a fini.
Que d’heures nous avons nu soleil, à la pluie,
Et par monts et par vaux battu les champs tous deux !
En homme d’esprit toi, moi vrai chien qui s’ennuie, Chassant moins le gibier que mes pensers fiévreux ..
De perdreaux pas un seul qui devant toi ne fuie;
Mais jamais un penser qui s’envole avec eux !
Oh ! l’aurais-je voulu, d’ailleurs, — et dans les branches . Et dans l’air, — dans les bois, — les guérets,— le huilier. Les grappes des houblons, les yeux bleus des pervenches Ne me rendaient-ils pas mon songe familier ?
Azor ! moi qui baisais ton col que ses mains blanches Enlacèrent un jour, comme dans un collier.
Mark chassait en chasseur, lui, non pas en poète.
En amateur non plus, mais en blouse et sans col. Devant lui ses deux chiens, au trot, croisaient leur quête Tout à coup voici Faust, - patte en l’air, nez au vol.
Los muscles frémissants et tendus. — laust arrête! Vingt perdreaux, en criant, prennent leur bruyant vol.
Ln homme do métier, Mark ajusta la mère. .
Au mol : Apporte! Faust et Follette, effarés. Bondissent dans les ceps, — tandis qu'à son affaire Leur maître Suit des yeux les perdreaux égarés Jusqucsà la remise où chacun reprend terre,
Ici, là. dans les champs, les vignes ou les prés.
Mais la mère perdrix n'ciait que démontée; La terre était brûlante et mauvaise, — si bien Que Follette, en défaut, sur la piste éventée , Courait comme une folle et n'entendait à rien. Faust, au galop, gagnait une vigne écartée ; La perdrix sûrement était au nez du chien.
— « Monsieur Mark, par ici ! — Le chien est là qui quête
— Elle a l’aile cassée. — Elle a couru là-bas. » C’étaient des vendangeurs dispersés sur la crête D’un coteau, qui criaient en agitant les bras;
Et Mark de courir sus; — mais soudain il s’arrête, Hésite, puis s'incline en mettant chapeau bas.
Il saluait ainsi, (iris à la dépourvue. Respectueusement et machinalement,
Une enfant aux yeux bleus qu’il n’avait jamais vue, Sinon comme on en voit quelquefois en dormant; Lorsqu’à nos yeux, ouverts à la seconde vue,
Le ciel s’épanouit mystérieusement.
A l'ombre d'un pêcher, plein comme une corbeille De ses fruits éclatants et de muscats ambrés,
Elle s’était assise et butinait la treille.
Plus purs étaient ses yeux que lescicux azurés ; Plus éclatant son teint que la pêche vermeille.
Et plus blonds ses cheveux que les raisins dorés.
Folle pensionnaire, encor trop ingénue Pour suivre de l’esprit les oiseaux voyageurs;
Pour laisser en aller son âme où va la nue.
Vers le monde idéal que cherchent les songeurs,
Du village voisin elle n’était venue
Que pour courir la vigne et voir les vendangeurs.
Son père était plus loin, veillant de l’œil du maître; Elle, elle s’était mise à l’ombre en l’attendant.
Comme ces oisillons que l’on voit disparaître A l'heure où le soleil devient le plus ardent.
Ut qui, sous la feuillée, — où je voudrais bien être, font la sieste, — ou l’amour, et des vers en chantant.
Mark ne se doutant guère, en se lançant en plaine. Faire une chasse à l’ange, au sylphe, à la houris, Était presque confus de cette bonne aubaine,
Ainsi que ce renard qu’une poule aurait pris ; Quand, fort heureusement pour le tirer de peine, l aust revint dans sa gueule apportant la perdrix
- Donne au maître ! dit Mark. — A celle voix connue Faust remit son gibier dans les mains du chasseur.
— Pauvre charmant oiseau! — s’écria l’ingénue.
En rejoignant les mains d'un geste intercesseur: Tandis que la perdrix, par les pieds retenue,
A coup d’ailes luttait avec son ravisseur.
La conversation était presque engagée ;
Le reste allait venir tout naturellement.
En premier tête-à-tête, — et c’est chose jugée,
Ce qu'on sait le moins bien, c'est son coinmenceineni. El du simple bonjour la formule obligée,
Ne se dit pas toujours spirituellement.
Mark prit par le court, cl c'était le plus sage .
Il offrit sa perdrix, — en faisant observer Qu’étant blessée à peine, elle serait en cage Guérie en quelques jours, — facile à conserver El que d’ailleurs c'était droit d'aubaine et d'hommage (lue la dame du lieu devait se réserver.
Enfin il fil si bien usage de sa proie ,
Qu’une minute après, à l’ombre du pécher, Ils étaient, — dût crier quelque papa morose, A genoux, — vis-à-vis, — occupés d'allachei Les pieds de la perdrix avec un ruban rose : El dans un voile blanc cherchant à la nicher
Mark. — moi qui l'ai connu, — je dois en conscience Avouer qu'il ne fut jamais plus maladroit :
Quoiqu’il y mît, vraiment, autant de patience Que sa belle voisine y mettait de sang-froid.
Enfant! elle riait, — forte de sa science,
De voir le nœud toujours trop lâche ou trop étroit
Et puis, ainsi penchée. — à boucles ruisselantes.
Ses longs cheveux voilaient d’une résille d’or Ses yeux et ceux de Mark : — si ses mains nonchalantes En voulaient, — sur son front, — rassembler le trésor, Mark les sentait passer sur ses lèvres brûlantes...
Tout cela le rendait plus maladroit encor.
L’œuvre enfin s’acheva! — ce ne fut pas sans peine!
La jeune fille prit son fardeau précieux :
Mark, pour la relever, mit sa main dans la sienne Et la sentit trembler en rencontrant ses yeux.
Tout à coup, de la vigne on cria ; Madeleine!
— Oh ! mon père! dit-elle, — et, comme un faon joyeux
Que la biche, sa mère, — inquiète, — rappelle: Elle prit au plus droit, gagna dans le fourré. Disparut sous les ceps enlacés en tonnelle. Laissant Mark interdit, rêveur, désespéré.
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