‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 22 sur 150 · N COMBAT N W AL · texte numérisé non relu

N COMBAT N W AL

p k i .\ i: la générale a-t-elle relenli sur le |)unt etdans les batteries, chacun se rend au poste indiqué par le rôle de combat; les cloisons des appartements des batteries sont démontées, les sabords ouverts, les re/Vm/oô\? disposés à côté des pièces, les palans de côté et de retraite mis en place ; les hommes de la manœuvre s’arment de fusils qui leur donnent un emploi actif dans les moments d’inaction; les soutes à poudre sont ouvertes; les manches, conduits en drap ou en toile qui servent à y envoyer les gargoussiers , étuis en cuir où l’on renferme la gargo usse de serge remplie de poudre, sont mises en place; la pompe à incendie est montée sur le pontet placée à l'abri d’un mât du côté où l’on ne doit pas combattre ; les gabiers montent dans la Inine les pierrierSf les espingoles , les mousquetons, les grenades «pii leur serviront dans le combat; ils doublent les manœuvres importantes; de minces cordages serpentant sur les étais sont destinés à en empêcher la chute s’ils sont coupés par les boulets ennemis; les grappins d’abordage, munis de leurs chaînes , sont suspendus au bout des vergues, la barre en fer du gouvernail est placée dans la première batterie; elle est prèle à remplacer la barre ordinaire située à l’étage inférieur dans l’entrepont; on monte de la cale un supplément de boulets; les embarcations sont mises à la mer si le

temps le permet ; un pavillon français est bi>sé a la tète de chaque mal ; les malades, les blessés, dont l’asile ordinaire est à l avant de la deuxième batterie, sont descendus dans la cale à eau; <m a vu souvent drs hommes dangereusement malades, dans des rencontres de navires suspects, se rendre à leur poste d’où il était impossible de les arracher; un enthousiasme incroyable se révèle souvent au milieu de ces belliqueux préparatifs. Les officiers se rendent à leur poste munis de leurs armes; cinq minutes à peine se sont écoulées, et un roulement répété par les tambours de chaque batterie annonce «pie tout est prêt et que l'on peut commencer le feu ; le commandant, suivi de son second, passe l’inspection de tous les postes et se rend sur la dunette où est sa place «b* combat ; l'embouchure d’un énorme porte-voix, dont le pavillon sonore débouche dans la batterie basse, s’élève jusqu’à sa hauteur; l’ennemi est supposé s’approcher : Pointezà six encablures ! crie fortement le grand porte-voix; les chefs de chaque batterie font exécuter ce pointage !

Feu de batterie! A ce commandement, l'officier de la première batterie répond . Première batterie , feu! Seize pièces de trente ont tonné à la fois et lancé dans l’espace leur ouragan de fer; aussitôt les chargeurs se jettent a la bouche des canons «pii viennent «le reculer et les gorgent de nouveau de poudre et de fer; la commotion terrible de la deuxième batterie «pii tire à son tour ne les inter-

LL S liEAUX-ARTS.

rompt pas un iiislanl ! La troisième batterie, les earonades des gaillards, n'ont pas l’ait feu, que déjà la batterie basse est prèle à recommencer. Le feu continue ainsi par demi-batterie, par section on à volonté; l’ennemi se rapproche, les officiers de batterie règlent constamment le pointage et l’élévation des mires. Leur devoir, au milieu du tumulte (Incombât, du spectacle affreux des morts et des blessés, est de rester sans cesse calmes, attentifsà renforcer les postes dégarnis, à vérifier le pointage, à encourager les canonniers, à parer à tous les événements. Les tambours battent le rappel sur le pont; c’est le signal de faire monter en liant le renfort de mousquelerie; un servant de chaque pièce se détache, saisit son fusil accroché aux baux au-dessus du canon, et se réunit au peloton que forment tous ceux de la même batterie, et un élève de marine les conduit en bâte sur le pont; ils se répandent en tirailleurs, sur la chaloupe, sur la

dunette, sur le gaillard d avant, et commencent un i l’eu nourri ; cependant les batteries ont continué le leur. Tout à coup, la cloche est tintée avec précipitation... le leu est à bord ! Un canonnier de chaque pièce saisit le seau de cuir et se porte au lieu de l’incendie. Là chacun a son poste; ceux-ci doivent former la chaîne pour fournir de l’eau en abondance, ceux-là font agir les pompes, d’autres doivent les diriger. Au milieu de ce tumulte, le silence doit régner; c’est assez pour troubler l’ordre du fracas de l’artillerie, du bruit des apparaux, des cris des blessés; ceux-ci sont descendus par les panneaux jusqu’à la cale dans des fauteuils ou des lits suspendus nommés cadres ; c’est l’ombre sanglante de ce brillant tableau; mais la fumée, l’odeur enivrante de la poudre dérobent ce triste spectacle, ou ne font qu’exciter davantage la male fureur des combattants.

LES BEAl’X-AUTS.

Tout à coup les clairons sonnent : En haut les peinions d’abordage! L’ennemi n’a pas craiiil d’aeceplcr ce genre de combat, si favorable a noire valeureuse nation; l’élite des hommes de la manœuvre, deux canonniers par pièce saisissent les pisto- j lois, les sabres, les haches, les poignards d’abordage suspendus à leur portée, et s’élancent sur le puni par toutes les écoutilles à la lois! L’équipage dos canons est réduit à trois ou quatre hommes; mais leurs forces sont décuplées dans ce paroxysme de la crise, et d'ailleurs il faut faire la partie belle aux camarades qui vont, la poitrine nue, s’élancer sur le pont do l’ennemi. Ceux-ci s'accrochent aux cordages, sautent dans les haubans; du haut des hunes, des vergues, les gabiers font pleuvoir los grenades surles gaillards de l’ennemi; lamousquetorie redouble, les grappins sont lancés, les deux navires so lient ensemble. Une dernière lois les canons vomissent la mitraille; puis les clairons appellent les secondes troupes d’abordage : tous accourent au soutien des combattants déjà engagés, conduits par le reste des officiers; c’est le dernier enjeu, la dernière réserve, et que Dieu protège la France ! Car le courage, l’habileté, la vaillance succombent alors que la Providence l’a décidé dans ses impénétrables décrets.

Tel est le résultat définitif, Pacte suprême de l’existence d’un vaisseau de guerre ; les nombreux ateliers de l’arsenal, les traditions de Part de construire, le courage des rudes enfants de la mer, les idées d’honneur et de gloire, la science de la navigation, tout ce faisceau d’elforls physiques et intellectuels se résume dans la puissance destructive de la machine qu’ils ont créée et qu’ils animent ; le philosophe peut gémir lorsqu'il voit l’espèce humaine employer pour de futiles querelles ou dans le but immoral de l'asservissement dos peuples le fruit de tant de travaux; mais lorsque toute celle sève, tout ce sang, tout cet or sont dépensés pour une sainte cause, pour la défense des opprimés, pour le soutien des droits impérissables île l’hn- I inanité, pour la conquête de la liberté des mers, le spectacle devient à ses yeux aussi grandiose et sublime qu'il paraissait d’abord terrible et impie. Noble mission dont la France donne depuis longtemps l’exemple aux autres peuples, et qui la décore d’une gloire plus solide, de lauriers plus durables que ceux qui couronnent des succès injustes et passagers !

Fini; ni; I* ici ni.

Il y avait parmi les Ecossais En chevalier qui vit tomber Douglas, Et qui jura de le venger Sur le comte Bercy.

On l'appelait sir Hugues Montgomery.

Tenant sa lance en arrêt,

Monté sur un coursier fongueux,

Il se jeta à travers la mêlée.

Il se lit jour sans crainte An milieu des archers anglais El plongea sa lance Dans le corps du comte Percy.

Le coup fatal fut porté Avec tant de force et d’énergie,

Que la lance passait de plus d'une vergm De l’autre côté du corps.

Ainsi périrent ces gentilshommes.

Dont rien n’abattait la bravoure.

Un archer anglais s’aperçut Que le noble comte était tué.

11 avait à la main un arc Fait du bois le plus solide ;

Il prit une flèche à pointe dure, D’une vergue de longueur.

A knighi amongst the Scotts tliere was, Whieh saw Erle Douglas dye,

Who streight in wrath did vow revenge Upon the Erle Percy :

Sir lltigh Mountgomery was he call'd, Who, with a spere full bright, Well-mounted on a gallant steed,

Ran fiercely trougli thefight;

And past the English archers ail, Without a dread or Icare;

*»nd through Eric Pcrcy's hody tlieu Ile thrust lus lialefull spere:

With such vebement force and might He did his hody gore,

The staff rang through (lie other side A large clotli-yard, and more.

So thus did bolh tltese nobles dye, Whose courage none could staine :

An English archer then perceiv'd The noble erle was slaine;

He had a bow bent in bis hand,

Made of a trusty tree;

An arrow of a clotli-yard long To the liard head haled he :

LES BEA UX-A B T S.

Il la dirigea avec tant de justesse Loutre sir Hugues Montgomery,

Que la grise plume d'oie qui la garnissait Fut teinte du sang du chevalier.

La bataille dura depuis le point du jour Jusqu’au coucher du soleil ;

Elle était à peine t erminée Lorsque la cloche du soir sonna.

Avec le comte Perey furent tues Sir John d’Egerton,

Sir Robert RatdilV, sir George,

Et sir James, le hardi baron.

Et, avec sir George cl sir James,

Tous deux chevaliers de renom.

Périt le bon sir Ralph Raby.

Dont les prouesses sont célèbres

Je pense avec douleur que Witherington Dut également succomber.

Lorsque ses jambes furent coupées en deux Il s'agenouilla, et combattit à genoux.

Du côté du comte Douglas furent tués Sir Hugues Montgomery,

Sir Charles Murray, qui, dans les mêlées. Ne reculait jamais d’une semelle;

Ainsi que le fils de sa sœur.

Sir Murray de RatclilT;

L'honorable sir David Lamb Ne put être sauve.

Elle lord Maxwel pareillement Mourut avec le comte Douglas.

De deux mille lances écossaises Il en échappa a peine cinquante-cinq.

Vgainst sir Hugh Moimtgomery So rigiit the shaft lie selt;

The grey goose xving thaï xvas thereon In Dis écarts bloode xvas wett.

Tins tiglit did last from breake of day, Till setting of the surine;

For xvhen they rung the evening-boll, The baltel scarce xvas doue.

M ith stout Elle Perey, lhere xvas slaine Sir John of Egerton,

Sir Robert Ratcliff, and sir John Sir James, thaï bold barron.

Ami xv ith sir George and stout sir James, lioth knighls of good account,

tjood sir Ralph Rahy lhere xvas slaine, Whose proxvesse did surmount.

For W itherington my écart is xvoe.

Thaï ever lie slaine shold be :

For xvhen Dis legs xvere liexvn in txvo Fie knelt and fouglit on bis knee.

Vnd xvilli Frie Douglas, lhere xvas slaine Sir Hugh Mountgorneiy,

Sir Charles Murray, tliat from the teeld One foote xvold never lice.

Sir Charles Murray of RatclilT, tuo,

Dis sisters sonne xvas hee;

Sir David Lamb, so xxrll estcem'd,

But saved lie cold not hee.

\nd tlie lord Maxxvell in like case Did xx i t li Frie Douglas dye :

Of txventy hundred Scoltish spen s, Scarce fiftv-five did flyo.

De quinze cents Anglais, Cinquante-trois seulement rentrèrent chez eux: Le reste péril à Clievy-Chace,

Sous les arbres verts des bois.

Le lendemain, plusieurs veuves accouru rem Pour pleurer leurs maris ;

Elles baignèrent de larmes les blessures.

Mais tout secours était inutile.

Elles emportèrent avec elles Les cadavres couverts de sang :

Elles embrassèrent mille fois les morts Avant qu'ils fussent déposés en terre

On vint apprendre au roi d'Ecosse,

A Eddenborroxv où il tenait sa cour,

Que. le brave comte Douglas Avait été percé d’une flèche,

« Malheur! s’écria le roi Jacques,

L’Ecosse entière peut attester Que je n’ai plus de capitaine Digne de lui être comparé. »

On porta aussi promptement Au roi Henri la nouvelle Que Percy de Northumberland Avait été tué à Clievy-Chace.

« Que Dieu soit avec lui ! dit notre roi ;

Il est mort glorieusement;

Mais je compte avoir en mon royaume Cinq cents chevaliers qui le valent.

« Toutefois l’Ecosse ni les Ecossais Ne se vanteront de l'i mpunité.

Je. saurai tirer vengeance De la mort du comte Percy. »

or tifieen hundred Englishmen,

Went home but fifty-ihree;

The rest in Chevy-Chace were Maine.

Under the greene woode tree.

Next day did many widdowes corne,

Their luisbands lo hewayle;

They xvasht their wounds in brinish toaies. Put ail wold not prevayle.

l'iieir hodyes, hathed in purple hlood,

They bore with them away :

l’hey kist them dead a thousaml limes.

Ere they were cladd in claj

The newes was hrought to Eddenhorrow.

Where Scottlands king did raigne.

Thaï brave Erle Douglas suddenlye Was with an arrow slaine :

’O heavy newes’, King James did say,

' Scott land can witnesse bee,

1 bave not any-captaine more Of such account as bee.’

Like tydings to King Henry came.

With in as short a space,

That Percy of Northumberland Whas slaine in Chevy-Chace :

' Now God be with him, ’said our king, ’ Si tir t will noe better bee ;

I trust I bave, within my reaime,

Five hundred as good as hee :

Yett sliall not Scotts nor Scottland say, But I will vengeance take :

t ’ 11 be revenged on them ail.

For brave Erle Percy’s sake”.

u;s ueaux-a kts.

j e roi accomplit do point on point Ce vœu à llumbledoxvne ;

En mi soûl jour, cinquante chevaliers Eurent tués avec d'illustres lords

Des centaines de soldats Périrent avec eux.

Ainsi iinil la chasse

Faite à Chevy-Chacc par le comte Per< v

Dieu sauve le roi. et comble ce pays Do joie, de paix et d abondance,

Et nous accorde de voir cesser Cos débats funestes eulre les grand*

1 Dis vow fu 1 1 well the king perform d After, at Humbledowne;

In one dav, iifty knights were slayne, NViiti lords of liigli renowno :

Ami of f fie lest, of miiüII àccount.

Did many liundreds dye.

Thus endetli (lie hunting of Cliov\-cit;u-i Marte by tlie Frie Ferry.

D»d save the king, and bless tins land U'iili plentye, joy, and peace;

Uid grant, lieuceforih, thaï foule débat e ' Twixt noblemen inay cease.

PI L !h IPIDIKITP^I & (Kl T 0 <§) (U) g „

Ksartistesgrecs n’ont jamais procédé que par types, c’est-à-dire d’après un exemplaire abstrait de la beauté que tel personnage devait avoir. Les tv-

pes variaient selon les personnages; mais le type une fois établi, on devait s’y tenir. Il y avait le type de l’Hercule, de l’Apollon, de Jupiter, des deux \enus, de l’allas, de Hacchus, du Silène, des faunes, et successivement de toutes les divinités. Il y avait le type d Homère, d Achille et de tous les héros de l’Iliade. Loin de transporter dans les œuvres d’art ce que les modernes ont appelé le caractère individuel, les anciens tendaient au contraire a le faire disparaître. De là cette beauté de raison qu’ilsappe- Inient beauté idéale.

« Pensez-vous, « disait la plus éclatante personnification du génie grec, « qu’un peintre dût être ré- « pute moins habile, si, après avoir peint un homme " parfaitement beau et accompli dans toutes ses « parties, il ne pouvait en faire voir un semblable « parmi les hommes vivants!'' Non, par Jupiter! «

Le passage de Platon nous explique toute la théorie des Grecs. On a souvent cite encore l’exemple de Zeuxis, qui , ayant a peindre une Hélène, choisit cinq des plus belles vierges deCrotone.

Les grands sculpteurs appliquaient» la sculpture, a 1 art vivant, les mêmes règles de symétrie invariable qu ils appliquaient» l’architecture, l’art inanimé. Ils avaient des proportions fixées pour le corps humain comme pour des colonnes ; ils appelaient ces régies des canons. Chaque sculpteur avait ses canons; il n’en transmettait les formules à ses élèves qu’aprés de longues épreuves.

De tous les sculpteurs anciens, Phidias a voulu le

plus sincèrement imiter la nature, non pas dans son Jupiter Olympien, mais dans ses frises du Parthénon. Lorsqu'on examine la procession panathénaïque, on y remarque une grande variété de gestes et d attitudes ; mais tous les hommes n v sont qu’un même homme, tous les visages qu’un même visage.

Cependant s’il existe dans la nature une loi de ressemblance, il existe aussi une loi de diversité qui veut que vingt hommes soient vingt hommes différents d’âme comme de ligure. Les anciens ignoraient ce ((ne nous nommons le caractère, l’individualité, aussi bien dans leurs drames que dans leurs arts plastiques; mais de tous les arts plastiques, celui qui s’accommode le mieux a ces violations des lois de la nature, à cette monotonie des types, surtout lorsqu’il s’allie à des monuments, celui qui exige même souvent cette monotonie, c’est l’art de la sculpture. Ainsi l’antiquité a pu produire des chefs-d’œuvre en statuaire, en n’étant ni passionnée, ni vraie, ni variée.

Nous ne voulons pas faire ici une critique puérile des anciens, intenter un procès à ces immortels aïeux au profit d’aïeux plus récents. Laissons les grands artistes de tous les temps, ces grandes manifestations de la pensee divine se reconnaître, s’expliquer mutuellement, et se donner le baiser fraternel sur les splendides péristyles de leur apothéose. Il n’existe point d’antagonisme, de rivalité, entre les époques d’art, mais une chaîne continue qui lie le passé au passé, le passé au présent. Nous serions indigne de jamais comprendre le beau . si nous ne sentions pas les véritables magnificences de l’art antique. Nous essayons seulement de le caractériser. Nous ne repoussons pas l’idéal des anciens, nous essayons de l’expliquer, et nous montrerons ailleurs que cette notion de l’idéal fut modifiée par les modernes.

Ainsi l’art grec a principalement recherche la

beauté de la forme ; il n’a donné à ses figures qu nue expression solennelle, mais lroide; ces qualités suffisaient à la statuaire; elles étaient essentiellement insuffisantes pour la peinture.

Une des causes les plus puissantes qui ont dû éloigner les Grecs de l’expression, surtout en peinture, c’est le choix même des sujets. Les œuvres , l’art ne sont grandes et ne deviennent sublimes que par l’idée à laquelle, directement ou indirectement, elles se rattachent. Voilà pourquoi les époques religieuses produisent le plus de chefs-d’œuvre.

La sculpture avait le monopole du culte; elle en symbolisa toute la partie élevée. La peinture fut réduite à ramasser toutes les inspirations licencieuses qui se trouvent abondamment semées dans les théogonies anciennes. De là ce nombre prodigieux de peintures pornographiques qui se trouvaient répandues partout, jusque sur la coupe, pour échauffer les passions des convives. Ces peintures exaltaient encore l’imagination de Rome mourante sur sa litière de débauche. Tibère surtout les payait îles sommes immenses. Et au fond des cavernes de Capri, dans les fureurs ou les mélancoliques souvenirs de ses orgies, il commentait les peintures avec les vers infâmes de la poétesse éléphantide.

L'idée de la beauté corporelle disparaissait, il n'en restait plus que la conséquence extrême, la débauché. La civilisation païenne était morte, une autre civilisation était née.

En acceptant l’héritage du monde qui venait de mourir, le christianisme eût volontiers repoussé les monuments de l’art, protestations silencieuses et immobiles de croyances qu’il voulait détruire. Il avait bien pu s’assimiler la portion la plus importante de la philosophie grecque, il en avait retire les idées vitales pour se les incorporer; mais par aucune espèce de transformations et de compromis, il ne pouvait admettre ni la pensée, ni la forme de l’art antique, trop intimement unie au culte païen, trop radicalement hostile à ses propres dogmes. S’il avait répudié l’architecture du temple, à plus forte raison devait-il répudier la statuaire et la peinture.

Dans son essence, et surtout au principe, le christianisme répugnait aux idées de beauté corporelle qui avaient constitué toute l’éthologie ancienne. Uar une étrange réaction, pour la première et pour l’unique fois dans le monde, il faut bien l’espérer, la laideur se trouve mise au-dessus de la beauté; elle fut sanctionnée comme une gloire devant Dieu, à tel point que l’on mit en question chez les anciens Reres de l’Église si le Christ était beau, et il fut généralement admis que, pour rendre son expiation plus complète et son humilité plus évidente, il avait dû revêtir les .apparences les plus laides de la nature humaine. Si ces idées se fussent perpétuées, jamais 1 art chrétien n’eût pu se développer. Aussi qu’arri- \ a-t-il au commencement de l’époque romaine? C’est (pie la représentation du corps humain dans

sa laideur, ce paradoxe systématique de 1 art , devint impossible; les premiers artistes chrétiens ne représentèrent point des personnages, mais des symboles. Les compositions pittoresques étaient devenues des allégories ; les évangélistes n’étaient personnifiés que par des animaux ou par des fleuves.

Les premiers siècles du christianisme n’eurent que des images acheïropoiètes ; les portraits que la crédulité populaire et la légende naissante avaient conservés comme la Véronique et la Vierge de saint Luc. Cependant quelque violente qu’eût été la réaction du christianisme contre les religions antérieures, quelque absolue qu’eût été sa substitution aux anciennes formes, il n’en restait pas moins dans les âmes, au milieu de tous les chefs-d’œuvre de la Grèce, encore debout sur leurs piédestaux, un certain sentiment de beauté. Le génie des Byzantins, fils des Grecs, ne saurait consentir à peindre le Christ couronné d’épines, percé d’un coup de lance, épuisé par les douleurs de l’agonie. Le concile de Constantinople, en 6i*2, résolut la question débattue entre les l'eres de l’Eglise ; il reconnut que la ligure du fils de Dieu devait être belle : c’était émanciper l’art. Nous avons vu que la statuaire s’est développée la première en Grèce, qu’elle était devenue la forme d’art la plus importante, jusqu'à imposer ses propres lois a la peinture. Dans le christianisme, au contraire, les conditions de supériorité d’un art sur un autre art sont entièrement changées. La staluair e se trouve dominée par la peinture qui la précédé; elle oublie ses propres lois, et dans la profusion de statues et de sculptures entassées extérieurement et intérieurement sur les murs de toutes le^ cathédrales, ou voit dominer l’élément pittoresque sur l’élément sculptural. Les portes de Ghiherli, a Florence, sont composées comme des tableaux avec dc.s groupes et deux ou trois plans de profondeur.

Le paganisme convenait à la statuaire, le christianisme à la peinture. Au lieu des dieux isolés les uns des autres, jeunes, radieux, vivant dans les conditions humaines d’un éternel repos, le christianisme inaugure dans l'histoire une religion une, dramatique, souvent surnaturelle, où l’action ne peuttoujours se localiser dans un lieu précis. L'Évangile semble avoir été fait pour la peinture, et les deux plus magnifiques sujets du christianisme, la Rassitm et le jugement dernier, ne peuvent être traités que par la peinture.

L Evangile avait 1 avantage d’être à la fois une action et une doctrine; la peinture y trouvait des sujets certains, eonnusdetous, et qui avaient exigé le concours de plusieurs personnages. Les faits se rattachaient a une seule vie, celle du Christ, à un même dogme, celui du christianisme. Ils étaient divins puisqu ils racontaient le passage de Dieu sur la terre, en même temps ils se passaient au milieu des hommes vivant de cette vie, et réveillaient eu nous des émotions humaines.

Ensuite l’Evangile était pour l’art un livre inépuisable. La peinture y prenait toutes les inspirations, la vieillesse, l’enfance, la virginale maternité •le Marie, tous les âges de la vie s’y trouvaient représentés, ainsi que tous les sentiments de Pâme.

Le drame animé de l’Evangile contraignit l’artiste a chercher l’expression beaucoup plus que la forme. Jamais le sculpteur le plus savant ne pourra obtenir des statues ni des bas-reliefs cette harmonieuse diversité de groupes, cette expression profonde, ces détails inappréciables, cette poésie vague de la lumière et de la nature, que les ressources seules dé la peinture peuvent donner. La statuaire est dépourvue du regard , ce foyer où rayonne toute passion humaine.

A proprement parler, les progrès de l’art chrétien sont dans le visage, sanctuaire de l’expression. C'est là (ju’il a fait passer son génie tout entier. Tous les mouvements les plus rapides de l’àme, du sourire intérieur, la résignation du martyre, l’expression du mourant, il les a tous écrits avec une miraculeuse inspiration.

Le problème que s’était posé le christianisme était en art autrement difficile que celui posé par l’antiquité dans tous les progrès de l’art; en effet, ce qui change le moins est l’expression des têtes. L’école d’Egine n'est guère plus avancée sous ce rapport que l’école égyptienne, et l’école de Phidias que celle d’Egine.

Ce fut donc un avantage pour l’art chrétien que, par suite des idées nouvelles et l’influence des régions septentrionales, les peintres ne pussent représenter que des figures vêtues. Cette nécessité

contraignit l’artiste à reporter toute son attention sur les tètes. Le nu, presque indispensable à la statuaire, l’est beaucoup moins à la peinture; les étoffes, au contraire, sont utiles à cette dernière pour obtenir des harmonies plus riches et plus savantes ; des tableaux composés uniquement de figures nues seraient monotones.

Un dernier avantage enfin de la peinture et de la peinture chrétienne est d’avoir donné à chaque personnage une physionomie et un caractère individuels. L’antiquité procédait par types, par catégories; le bas-relief et la sculpture pouvaient se prêter à ces conventions abstraites; l’esprit n’est pas trop choqué de ne retrouver dans la procession panathénaïque qu un même visage, qu’une seule femme et qu’un seul homme dans différentes attitudes. Mais la peinture veut être plus vivante, plus concrète; le christianisme est la religion de l’individu et non plus de la cité. On ne vit donc plus dans les tableaux le même personnage répété, mais on y vit la même diversité que dans la nature.

En nous résumant, nous pouvons juger les caractères principaux de la peinture antique par les documents qui nous sont restés ; nous pouvons en conclure que la peinture, pour tout ce qui la distingue de la sculpture, pour ce qui constitue sa nationalité en quelque sorte , n’a pas existé chez les anciens, qu’elle a été inférieure à la statuaire, engendrée et dominée par elle, en un mot, que l’art ancien a été purement et simplement sculptural, tandis que l'art chrétien a été purement et simplement pittoresque.

Eugène Pelleta».

-i y t nr Q3 23 O-n ^ S^JT C£à> liâ ,; )<=*

En cc siècle (l’amour, de gloire, de folie,

11 allait à travers les monts de l'Italie,

Humiliant l’orgueil de ces monarques nains,

Prenant pour piédestal Rome ou les Apennins,

Dormant sur l’édredon, sur la paille ou sous l'arbre,

De sa main épuisant les carrières de marbre,

Et Prometliéc ou Dieu, de son souffle puissant.

Donnant la vie aux blocs, ciselés en passant.

Oh! qui peut la compter la sublime phalange Des dieux et des héros créés par Michel-Ange !

Fils d'un ciseau divin, et chefs-d’œuvre semés De son prodigue doigt sur les sillons aimés !

Un jour, c’est à Florence où son prince l'appelle,

Qu’il entre, et de ses blocs il peuple une chapelle;

Il sculpte des tombeaux, pleins de noms émouvants,

11 inhume les morts sous des marbres vivants,

Et pose par-dessus, comme une sentinelle.

Un guerrier épanchant sa pensée éternelle.

Une autre fois, sortant des monts italiens.

Il vient à Rome, il entre à Saint-Pierre ês liens.

A l’heure où, dans la nef, le prêtre évangélise,

Et cisèle un géant digne de celte église,

Le Sauveur des Hébreux, tel (pie le dessina Le doigt même de Dieu sur l'ombre du Sina,

Moïse ! le poète au front couvert de flammes,

Tel qu’il passait la mer avec six cent, mille âmes.

Ici qu’entouré d’éclairs, le tonnerre grondant.

Face à face avec Dieu, sous le buisson ardent,

Père et législateur de son peuple d’élite,

Il recevait du ciel le code israélite;

Tel que par les déserts, et les monts ennemis,

Il entraînait les siens vers les jardins promis!

Un autre jour, le roi de l’Eglise romaine.

Intronisant les arts dans son pieux domaine,

Lui dit . «Je te lais peintre, ô superbe sculpteur !

Géant, redresse-toi de toute ta hauteur ;

Evoque Josaphat, divin archange! appelle Les générations dans ma sainte chapelle;

I oins ce jour formidable où les jours finiront.

Où Dieu fera tomber le soleil de son front. »

En écoutant ces mois, Midhel-Ange s’incline ;

Le souille de David, la muse sibylline.

Ont embrasé le cœur de l’artiste géant ;

II trempe, pour tirer son œuvre du néant,

Dans le feu de l’enfer, et dans Peau du Cocyte,

Son pinceau furieux qui tue et ressuscite ,

H évoque l’enfer avec tous ses remords,

Les générations des vivants et des morts,

Les squelettes, sortis, en traînant le suaire,

Des entrailles du monde, invisible ossuaire ;

Il ‘,ni,ne, cl remplit ce tableau souverain Du fracas solennel des trompettes d'airain.

„ J2. ,WS °"' 0lé in,PrOTi^ du» un album, sur ce sujet

Puis, sous le ciel romain, aux teintes éclatantes, Comme sur le Thabor, il va planter trois lentes ;

11 prend le Panthéon, et d’un vol triomphant Il le lance dans l’air comme un ballon d’enfant.

Et le laisse tomber sur la sublime pierre Qui brille sous la nue au sommet de Saint-Pierre.

La montagne de marbre et d’or qu’il cisela Lorsque le Vatican à ses pieds s’ébranla.

Il monte au Capitole, et là, sa voix puissante Rappelle de l’exil l’architecture absente.

Et prépare au pontife en tunique de lin Le sol oïi triompha le dieu capitolin.

Aux Thermes de Titus, l’œuvre faite, il s'élance.

Et s’indigne, pensif, de ce morne silence Qui régnait sur ce mont, où criait autrefois Le peuple, ce lion aux cinq cent mille voix.

Lorsque, sons l’étendard de la Louve latine,

II saluait Titus, vainqueur en Palestine : Michel-Ange recueille, éparses dans ces lieux.

Ces pierres qu’outragea le Romain oublieux,

Et faisant aux païens de glorieux échanges.

Bâtit, grâce à Titus, Notre-Dame des Anges.

Puis, ayant fait, dans Rome où sa gloire avait lui, Ses trois tentes, pour Dieu, pour Virgile et pour lin, Et quand il ne vit plus, regardant en arrière,

Ni chef-d œuvre incomplet, ni marbre a la carrière Il mourut, souriant du haut du ciel romain,

A son peuple de marbre échappé de sa main.

Mék y.

Physionomie Parisienne.

l’Etude.

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