‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 29 sur 150 · X - ARTS · texte numérisé non relu

X - ARTS

et il devait bien tôt devenir maître <>

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arriver a des auditeur* presque toujours indiffèrent» ou ennemis: car tout ce qui les trouble dan* l*ur» jouissances habituelles, les indispose et les révolté. S’il s’accommode au goût du public, il le trouve déjà prévenu par d'autres talents; ou s’il se hasarde à le heurter, il risque d’en être rebuté du premier coup, et, de rester enseveli dans sa première disgrâce. Ce n’est donc pas assez pour le jeune compositeur

d’être doué d’invention et de génie; il ne lui snllit

pas de connaître toutes les ressources de sou art, ni même toutes les qualités de ses acteurs; il lui reste encore à faire une étude plus difficile et plus périlleuse, celle de son auditoire; et c’est seulement avec le temps, et le plus souvent à ses dépens, «pi il peut se créer un public, après avoir créé des opéras. Les plus grands génies ont payé ce tribut a I expérience. Pergolèse, Mozart, Beethoven, ont plus d’une fois éprouvé, pour leurs productions les plus originales, l’injustice ou l’indifférence de leurs contemporains; et, de notre temps même, l’homme qui a tenu ave» le plus d’éclat et, d’autorité le sceptre de l’art, Uossini, souvent mal accueilli le premier jour, ne se relevait qu’aux représentations suivantes, et, ménageant, pour ainsi dire son talent, afin de formel son public , n’a fini par conquérir le monde

LES BEAUX-AHTS.

qu’aprés l’avoir rendu capable de le comprendre.

Le fuldonc pour M. Chérubin i unrare bonheur que < le s'exercer si jeune devant le public, en société avec un maître éprouvé, et de s’habituer ainsi à la scène, sans avoir encore quitté l’école. Un autre avantage qu’il dut aux leçons et à l’amitié de Sarti, ce fut d’être jugé digne, à moins de vingt ans, de produire un opéra de sa composition. Ce fut à Alexandrie, où il avait été appelé de Milan pour la foire d’automne de -1780, qu’il donna ce premier essai de ses talents, Quinlus Fabius, opéra en trois actes, dont la mention se trouve ainsi exprimée dans une notice de ses manuscrits autographes : « C’est mon premier •< opéra ; j’avais alors dix-neuf ans accomplis. » Ilevenu prés de Sarti, nous le trouvons l’année suivante occupé a continuer ses éludes à Milan, en même temps qu’il t ravaillait à un opéra pour Venise, et qu’il fournissait desmorceauxaux partitions de son maître. Mais eu 1782, il prend un essor plus libre et plus hardi. Il fait représenter deux opéras, l’un et l’autre eu trois actes, Armida et Messenzio , dans le cours de celte même année, sur le théâtre de sa ville natale, et à Livourne, un troisième opéra, Adriano in Stria, pour l’ouverture d’une salle nouvelle. L’année d’apres, il est appelé à Home, et il y produit un second Quinio Fabio; la même année, il va a Venise, et il y compose, sur un librello alors très en vogue, un opéra bouffon en deux actes, la Sposo tli trc , viarito di ncssuna; enfin, en 1784, il fait représenter, l'hiver, a Florence, Vldalide, opéra en deux actes, et au printemps, à Mantoue, VAllessanilro ncir lndie, sujet traité à Home trois ans auparavant par Cimarosa , alors âgé de moins de trente ans, et qui comptait déjà plus d’opéras et. de succès que d’années. Cependant de si nombreux ouvrages, qui attestaient chez M. Cherubini tant de savoir et de facilité, ne l'empêchaient pas de suivre auprès de Sarti, chaque fois qu'il pouvait le rejoindre dans l’intervalle de ses voyages, des éludes dont il sentait toujours mieux le prix, à mesure qu’il en faisait des applications plus heureuses. Un compositeur, applaudi sur plusieurs des premières scènes de l’Italie, revenait modestement faire hommage à son maître de ses succès, et se constituer de nouveau son disciple et. son tributaire. Un artiste, qui pouvait déjà passer pour un maître, ne craignait pas de se remettre a l’école, parce qu’il ne croyait jamais savoir assez; et cet exemple d’une si touchante sympathie de talent, d'un si noble échange de travaux et de services entre le maître et l’élève, n’est pas assez commun dans I histoire de l'art, pour ne pas être signale à l’attention publique. Ajouterai-je qu’il ne risque pas assez de devenir contagieux de nos jours, ou tant d’écoliers craignent surtout d’avoir des maîtres, comme s'ils avouaient par là qij'ii leur reste quelque chose a apprendre?

A vingt-quatre ans, M. Cherubini, auteur de sept grands opéras représentes avec succès, sans compter

une foule de morceaux applaudis sous le nom d’un autre, se trouvait déjà placé au rang des maîtres de l'art dans l’opinion de son pays; et sa réputation , appuyée du suffrage de Sarti, avait passé en Angleterre, ou il fut appelé au commencement de 1785, pour y écrire deux opéras et y remplir les fonctions de compositeur du théâtre royal. Les deux ouvrages qu'il produisit à Londres, l’un et l’autre d’un caractère d i fièrent, la Finta Principessa , opéra bouffon en deux actes, et le Giulio Sabino , sujet déjà traite Pai‘ Sarti, ajoutèrent encore à sa renommée ; ce qui ne 1 empêchait pas d’écrire pour des opéras de l'aisiello, et de Cimarosa, représentés sous sa direction, notamment pour il marchese Tulipano de Paisiello, plusieurs morceaux charmants, où il se montrait digne de se mesurer avec ces deux maîtres, alors en possession de l’admiration universelle.

Nous touchons à l’époque où M. Cherubini allait changer de théâtre et de patrie, et entrer dans une nouvelle phase de son talent. II avait fait à Londres la connaissance de Viotti, et dés ce moment le virtuose et le compositeur s’étaient liés d’une amitié qui eut sur la destinée de celui-ci une influence aussi heureuse que décisive. Dans une excursion que M. Cherubini lit à Paris, pendant les vacances théâtrales de Londres, Viotti, qui jouissait à Paris de la faveur de la ville et de la cour, lui fit prendre la resolution de se fixer pies de lui; il le présenta à la reine Marie-Antoinette, qui voulut entendre sa musique dans les concerts quelle donnait à Versailles, et il le conduisit chez Marmontel, qui lui remit h* manuscrit de Dèmophon , tragédie lyrique en trois actes. En repartant pour l’Angleterre, M. Cherubini se trouvait donc déjà engagé envers la France, qu'il revit vers le milieu de 1787, et qu’il ue devait plus quitter.

Cette époque de la vie de M. Cherubini, que j’appellerai une époque de transition, est sans doute une des plus curieuses à étudier, non-seulement dans l’histoire de son talent, mais encore dans celle de son art. Il n’avait pas renoncé tout à fait à l’Italie, et il se disposait à travailler pour la France. Il devait. aller faire représenter, à la lin de l’hiver de cette année, un grand opéra italien sur le théâtre de Turin, et il s’exercait à écrire sur des paroles françaises, en composant dix-huii romances tirées de l 'Estelle de Florian. 11 se trouvait donc, pour ainsi dire, entre deux pays et deux systèmes, cherchant encore le goût de l’un, tout, en suivant celui de l’autre, et préparant, pour son ancienne patrie, un dernier tribut qui fût. digne d’elle, en même temps qu’un art nouveau pour sa nouvelle patrie. Celte situation, qui ne s’est peut-être jamais rencontrée dans la vie d’aucun artiste, se dessine de la manière la plus frappante dans la composition des deux ouvrages, l'un italien, YJfujcnia in Aulide , représenté à Turin dans l’hiver de 1788, l’autre français, le Dcmoplwn, joué â Paris sur le théâtre de l’Opéra , le

LES BEA U X - A BTS.

:> décembre de cette année. Ces deux ouvrages du même auteur, produits la même année, sont d’un style si différent, qu’ils ne semblent être ni conçus par la même pensée, ni écrits par la même main , et certainement une transformation de talent si complète indique une bien rare souplesse d’esprit, eu même temps quelle atteste une bien profonde connaissance de l’art. Mais il y a encore quelque chose de plus à remarquer dans cette lutte singulière d un grand artiste avec lui-même, d’un même compositeur sur deux scènes différentes. L’ Iphigénie en Aulide renferme, entre autres morceaux remarquables, un admirable trio, rempli d’une expression simple et touchante autant que vraie, dont la facture s’éloigne déjà beaucoup du style italien. C'est, là que se trouve la transition sensible entre la manière italienne qu’il allait quitter, et la nouvelle manière qu’il cherchait à se créer; et ce beau morceau est à la fois un adieu touchant à cette muse de l’Italie qui l’avait inspiré jusqu’alors et dont il allait se séparer, en même temps qu’un noble salut, un brillant appel aux sympathies de cette terre de France, qu'il adoptait pour sa patrie,

Tout est remarquable dans l’histoire de ces deux ouvrages, dont le caractère était si différent et dont le succès fut si inégal. L ’lfigenia in Aulide fut reçue à Turin avec un enthousiasme extraordinaire, au point que Marchesi, le plus célèbre chanteur du temps, fit choisir cet opéra pour les représentations d'automne du théâtre de la Scala à Milan. Démoplum n’obtint au contraire du public de Paris qu’un froid accueil, constaté par un petit nombre de représentations. On a cherché à expliquer de plusieurs manières celte disgrâce qui pouvait être si fâcheuse pour l’avenir du jeune compositeur. La vérité est qu’un poème tout à fait dépourvu d’intérêt comme celui-là devait entraîner, sur un théâtre tel que le nôtre, la chute du musicien. Ajoutons que la parti- i lion de M. Cherubini, bien quelle renfermât le germe de toutes les qualités de son talent, ne brillait pas assez par l’inspiration, pour triompher de ! la froideur du poème. L’instrumentation qui s’y | montrait déjà avec éclat ne suffisait pas pour obte- | nir alors un succès musical; elle annonçait pourtant une école nouvelle; et l’on peutdireà la louange du Démoplum, retiré du théâtre, mais resté une étude ! pour les artistes, qu’une révolution de l’art s’accomplissait lentement au sein du public et à son insu, par cet ouvrage même qu’il avait dédaigné.

De cette époque date en effet une ère nouvelle pour la musique française : et c'est ce qui la rend si I impôt tante dans 1 histoire de notre théâtre lyrique. Gluck venait de mourir à Vienne, et depuis dix ans, d avait cessé d’écrire pour le théâtre; son dernier ouviage, Lcho et Narcisse , avait été donné en <778. Bans cet intervalle, deux ouvrages seulement avaient captive l’attention publique; en 1784, les Dcmaïdcs de Saheri, protégées surtout parle nom de Gluck,

et en <787, VOItdipe à Colon e. de Sacchini , mort l'année d'auparavant, du chagrin de se voir oublie, et sans avoir pu prévoir un succès, qui , tout posthume qu’il était, fut lent et difficile. A l’Opéra- Comique , Grétry régnait encore dans toute sa gloire; mais il travaillait depuis vingt ans; il avait déjà produit trente ouvrages et obtenu treille succès; et ces succès même semblaient avoir épuisé une veine jusque-là si féconde et si heureuse. La France, du reste, encore assourdie de la longue et bruyante querelle qu’avaient suscitée les partisans et les adversaires de Gluck, paraissait étrangère au mouvement musical qui s’opérait au dehors. G’est à peine si, dans l’absence d’un théâtre italien, ou y entendait. retentir de loin en loin les noms de I’aisiello et de Cimarosa, qui se partageaient alors, avec toutes les couronnes de la renommée, tous les théâtres de l'Europe; et Mozart, qui allait bientôt s’éteindre de langueur à Vienne, avec la douleur «le voir son l)on Giovanni méconnu même de 1 Allemagne, était complètement ignoré comme compositeur a Paris, ou il s’était fait admirer comme pianiste, dans sa prodigieuse enfance. Telle était la situation des choses, lorsqu'on <788 M. Gherubini donnait son Démoplum à l’Opéra, el apportaita la France un style nouveau, non-seulement pour la France, mais pour M. Gherubini lui-même.

Cependant, tout en se produisant sur celte scene nouvelle a laquelle il voulait se consacrer tout en lier, notre compositeur allait se trouver encore rappelé à la scène italienne. Léonard, coiffeur de la reine, venait d’obtenir le privilège d'un théâtre italien, dont Viotti avait formé lui-même la troupe, la meilleure qu’on eût encore vue sur aucun théâtre . et ce fut M. Gherubini qui eut la direction de cette troupe, pour tout ce qui concernait l'exécution musicale, le choix et l’arrangement des pièces, la distribution des rôles et la conduite de l’orchestre. Les Bouffons, comme on les appelait alors, étaient installés dans une espèce de bouge, qui se nommait le théâtre de la foire Saint-Germain, et ils donnaient aussi des représentations sur le théâtre de la cour aux Tuileries. Ge fut là qu’a l’aide de chanteurs accomplis, tels que Viganoni, Mandini, la Morichelli et l’excellent acteur Itaffanelli, et a force de soins donnés à toutes les parties du chant et de l’accompagnement, M. Gherubini lit connaître à la France les meilleurs opéras d’Anfossi, de Paisiello, de Gu* glielmi, de Gimarosa, en ajoutant , dans la plupart de ces ouvrages, des morceaux de sa composition , (pii, tous marqués du sceau d’un talent supérieur, excitèrent une admiration générale. On se souvient encore a Paris de l’enthousiasme produit par h1 délicieux quatuor, Corn, du roi dipende, inséré dans les Viagyialori felici; par un autre quatuor du même mérite et d’un caractère différent placé dans le Don Giovanni de Gazzaniga, et par le charmant trio, Son ire, sei, uove , ajouté à Vllatiuna in Londra de Cima-

rosa. Ainsi, dans ce même temps où M. Cherubini travaillait à un grand opéra français de Marguerite d'Anjou, dans le style nouveau qu’il voulait introduire sur notre scène, il se montrait le digne rival des maîtres de la scène italienne , sur leur propre théâtre; il luttait avec Cimarosa, Paisiello et Guglielmi, dans la manière de chacun d’eux; et, avec cette richesse de mélodie et cette abondance de chant r] ni caractérisaient leur école et qui se j o i gnaientehez lui à une pureté de style supérieure , il se distinguait d'eux tous par un emploi plus large des ressources de l’harmonie et des effets de l'instrumentation «jui annonçait toute une révolution musicale. Il n'y a peut-être pas , dans toute l’histoire de l’art, un autre exemple d’un compositeur s'exerçant ainsi en même temps dans deux manières différentes, passant avec un égal succès d’un théâtre à un autre, Italien a la foire Saint-Germain, Français aux Tuileries, émule de Cimarosa dans un coin de Paris, et créateur de l’opéra français à Feydeau.

Cette révolution, a laquelle avait puissamment contribue la présence des chanteurs italiens, en améliorant le goût du public, s'accomplissait en 1791 par la Loddisku de M. Cherubini, représentée sur le théâtre Feydeau le IS juillet de cette année. Cet ouvrage, où l’art se montrait sous des formes nouvelles, avec un développement de proportions dans la coupe des morceaux d’ensemble jusqu’alors inconnus, avec une vigueur dans les masses qui n’excluait pas l’élégance dans les détails, surtout avec des combinaisons instrumentales et des effets harmoniques dont on n’avait pasencored’idée, obtint un succès immense. Cette fois l’intelligence du public se trouvait suffisamment préparée pour le génie du compositeur; deux cents représentations

dans le cours d’une seule année n’épuisèrent pas plus la curiosité qu’elles ne fatiguèrent l'admiration ; et si, plus tard, la Lodohka de Kreutzer devint l’objet d’une vogue populaire, quelle dut à l’exiguïté gracieuse de ses formes mélodiques qui se prêtaient mieux à une exécution facile, la Lodoïskade M. Cherubini resta, pour les artistes, un sujet d’étude et d’émulation, et l’éclatant manifeste d’un art nouveau. La transformation musicale opérée par M. Cherubini date donc véritablement de sa Lodohka ; ses autres opéras français, qui se succédèrent à d’assez courts intervalles, avec un mérite égal, mais avec des succès divers, dus au plus ou moins de faiblesse ou d’intérêt du poème, VÊlisa, ou le Mont Saint- Bernard, la Médée , L Hôtellerie portugaise, et les Deux Journées , achevèrent cette révolution par les mains du même homme qui l’avait commencée, mais à laquelle prirent part, à son exemple, chacun avec le caractère qui lui était propre, tout ce que la France possédait alors d’hommes de talent, Méhul, Steibelt, Lesueur, Berton, et Grétry lui-même, entraîné malgré lui dans cette voie nouvelle, et maudissant, à chaque pas timide qu'il y hasardait, les novateurs qu’il était obligé de suivre, pour ne pas rester seul sur son autel abandonné.

Qu’il me soit permis de m’arrêter quelques instants sur cette époque, si remarquable dans l’histoire de la musique française, pour bien établir l’importance de la révolution qui s’y opéra, et la part de mérite qui en revient a M. Cherubini.

f La fin h lu prochaine livraison. ) Raoul- Rochette ,

Secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts.

l mois do septembre de l’a— née ^ 82 i , il y eut grande rumeurdansles villes, bourgs et villages du département de la Vendée. Toute la population du pays s’était agglomérée sur la grande route de Nantes à Bordeaux pour sa¬

luer à son passage Mme la duchesse d’Angoulème.

A l’exemple des autres cantons, celui des Moustiersles-Maux-Fnils avait résolu de fournir son contingent dans les honneurs rendus à la princesse en lui donnantie spectacle d’un ancien corps vendéen, équipé et armé comme en 1794. En conséquence, tout ce qui restait aux Mousliers de volontaires de la vieille armée avait été requis de se rendre en uniforme sur la place du bourg, et pour combler les vides des cadres de la division, on avait adjoint aux vétérans tous les jeunes gens capables de soutenir convenablement le poids d’un fusil.

Bien des rivalités furent mises en jeu, bien des ambitions déçues dans cette occasion au sujet des grades et des préséances; mais par-dessus tous, le poste éminent de porte-drapeau mit en concurrence un si grand nombre d’amours-propres, que Salomon lui-même eût renoncé à l’espoir de les concilier. Il avait été décidé que ces fonctions seraient dévolues à un jeune homme dont le père serait mort à l’armée, mais cent jeunes gens réclamaient à ce titre l’honneur dont un seul d’entre eux pouvait jouir, et la contestation paraissait interminable.

A cent pas des groupes formés sur la place, un enfant de quatorze à quinze ans, qui depuis une heure luttait d impatience avec un vigoureux cheval alezan , était le seul qui ne prît aucune part au contlit de ces rustiques vanités. Les regards tournés vers une autre direction, il paraissait chercher dans

les détours du chemin quelque apparition u\ entent évoquée par ses désirs impatients.

— Monsieur Mathias! cria une voix forte, dont le timbre grave et résolu annonçait l'habitude des commandements militaires.

En effet, cet appel sortait de la poitrine de M. Lepine, ancien capitaine de paroisse et aide de camp du général Henri de Larochcjaequelin, que ces titi • > insignes avaient fait élire, d’un accord unanime, officier supérieur de la milice improvisée

— Mon cher monsieur Mathias, venez donc répéta le commandant Lépiue, en tournant bride vei*. l’observateur impassible. Mais sa bienveillante insi nuation demeura sans réponse de la part de celui-ci. dont le regard inquiet n’avait pas cesse d être aux aguets; tout a coup on le vit s’élancer au triple ga lop, laissant M. Lépiue stupéfait, et toute l'assemblée livrée a la confusion la plus complété.

Mathias ne s’était échappé si précipitamment que pour aller au-devant de deux nouveaux personnages auxquels il devait sans doute plus d’égards qu au vieux commandant. L’un, vieillard au moins septuagénaire, était l’abbé de Jariel ; l'autre une jeune tille, sa nièce, âgée de moins de quinze ans

— Kn lin! vous voilà, dit Mathias; je désespérais de vous voir. Que vous êtes belle, mademoiselle Marie, que vous êtes belle !

Embarrassé du compliment, la jeune fille, avec un instinct tout féminin, feignit de le tourner eu plaisanterie.

— Moquez-vous, monsieur le chevalier, moquezvous, vous avez beau jeu. Et elle entonna en riant ce couplet d une vieille chanson de chasse :

u. Monté comme un Saint George,

« Au bois je vais chasser. »

— Déjà la guerre! reprit le vieil abbé. Et avec une naïveté d’expression qui rappelait les usages

•l’une époque ltien antérieure, il ajouta : — Si c’est là un moyen détourné pour arriver à sceller votre paix par un baiser, allez droit au but, je vous le permets, mes enfants, Mathias ne se le fit pas répéter, et il embrassa sur les deux joues la jeune (ille, qui, du reste, s’y prêta de fort bonne grâce.

Les nouveaux venus arrivèrent bientôt au centre de la place.

— Monsieur l’abbé et mademoiselle, je suis votre serviteur de toute mon âme, dit le commandant Lépine; vous nous trouvez dans un grand embarras.

— Qu’esl-ee donc, dit l’abbé avec intérêt, que signifient ces cris assourdissants; y a-t-il donc une révolte parmi vos troupes?

— Voici, monsieur l’abbé, le sujet de nos divisions intestines : il a été convenu que ce serait le fils d'un homme mort à l’armée qui serait aujourd’hui notre porte-drapeau.

- — Eli bien ?

— Eh bien, il nous faudrait cinquante drapeaux au lieu d’un; mais j’y songe, monsieur l’abbé! — e l soudain la physionomie de maître Lépine devint rayonnante de satisfaction : — quelle personne plus digne ici de cet honneur que la fille de notre ancien général, si toutefois elle veut bien l'accepter? Dans er cas, un de nos cavaliers, M. Mathias pas exemple, sera porteur de l’étendard jusqu’au lieu du rendezvous. ou il le remettra entre les mains de Mlle Marie pour saluer l’arrivée de Son Altesse Royale.

Marie de Jariel appartenait à une des plus anciennes familles de la province, et son père, par ses actions valeureuses, par sa mort chevaleresque , avait laissé dans l’esprit des paysans vendéens un souvenir glorieux et cher; aussi la proposition du brave commandant fut-elle immédiatementaccueillie par des acclamations unanimes, et l’abbé vit bien <! ue toute résistance de la part de sa nièce serait inutile. 11 accepta donc en son nom l’hommage qu’on voulait lui décerner, et le petit corps d’armée se mit aussitôt en marche.

Parvenu au lieu du rendez-vous, le commandant Lépine rangea sa troupe en bon ordre, puis il vint se poser fièrement au centre de son état-major, compose de l’abbé de Jariel, de Mathias et de Marie, qui s'empara de la blanche bannière et la maintint, grâce à l’appui de son étrier, avec autant de noblesse et de résolution que dut en montrer en son temps Jeanne la Pueelle.

La duchesse, dont les équipages avaient été signalés, arriva enfin, et passa vite comme passent les princes. Cependant Son Altesse Royale daigna payer d’un sourire bienveillant la belle ordonnance de farinée, et ses yeux s étant arrêtés sur la jeune tille: — Mademoiselle, lui dit-elle, si je puis faire quelque chose qui vous soit agréable, dites- le moi, je serai bien aise de vous donner une marque de bon souvenir.

— Que Votre Altesse Royale, répondit Marie sur-

le-champ, m’accorde une place parmi ses pages .

— Pour vous, mademoiselle?

— Pour M. le chevalier Mathias de Morvault, repartit. Marie, dont une vive rougeur vint colorer les joues, en même temps qu’elle dirigeait sur son ami d’enfance l’attention de la princesse,

— C’est bien ! dit celle-ci. Et après avoir reçu les compliments de l’abbé de Jariel et ceux du digne commandant Lépine, Son Altesse donna le signal du départ au milieu de vivats redoublés, et sa voiture disparut bientôt derrière un nuage de poussière.

A quinze jours de là, dans la salle du château de Jariel, l’abbé, Marie, Mathias, le baron de Morvault son père, et quelques autres invités parmi lesquels n’avait point été oublié le commandant Lépine, célébraient, par un joyeux festin , l’admission de Mathias an nombre des pages de Mme la duchessed’Angoulême. Mais Marie et Mathias étaient, loin de partager l’ivresse générale. Etroitement liés par le cœur et par l’habitude, ce qu’ils avaient envisagé d’abord comme une précieuse faveur ne leur présentait plus que la sombre perspective d’une longue séparation. Le mouvement de la jeune fille, en s’adressant à la princesse, avait été si spontané qu’elle n’avait aucunement songé que le départ de Mathias serait la conséquence nécessaire de sa nomination ; mais elle n’avait pas tardé à regretter amèrement sa démarche irréfléchie, et à la vue de la douleur profonde peinte sur les traits du chevalier, elle eut peine à retenir ses larmes au milieu de la joie générale.

four relever le courage de son (ils, le baron, à diverses reprises, essaya de lui dépeindre l’éclat et les splendeurs de la cour dont il allait faire partie, l’honneur insigne d’approcher des princes et de leur appartenir; il ne parvint pas à faire briller sur le visage mélancolique de Mathias le moindre éclair de satisfaction ou do vanité.

Mlle de Jariel sut mieux dissimuler son émotion aux yeux des convives; à voir sa figure calme, son attention affable et prévenante pour chacun, on eût pu croire que son plus grand souci était de faire dignement les honneurs de la table. Mathias lui-même se méprit à cette apparente froideur de Marie . et. il se promit de ne la point quitter sans lui en faire de vifs reproches.

A la fin du dîner, le baron de Morvault se leva, et tendant à son fils un verre plein d’une antique liqueur : — Chevalier, lui dit-il, ne me ferez-vous point raison? Je bois à la santé de Mlle Marie! Allons, messieurs, le coup de l’étrier!

Durant la confusion occasionnée par le départ . Marie s’était retirée dans l’embrasure d’une croisée donnant sur les fossés du château ; s’étant approche d’elle, Mathias lui dit d’une voix sourde : — Vous n’ètes donc pas triste, vous, mademoiselle? Que vous ai-je fait pour me chasser d'ici?

La jeune fille tourna vers lui son visage inonde de pleurs: — Hélas! lui dit-elle, cette campagne

LES BEAU X -A l> T S.

déserte est- elle pour vous, à votre âge, un séjour convenable ’

— Vous y resterez pourtant, nous, Mai ie .

Ah ! moi , reprit-elle, c’est bien di lièrent , ou

irais-je, que ferais-je ailleurs? Ici je vous attendrai.

L’abbé vint prendre part à leur conversation.

— A votre âge, on se retrouve, mes enfants, on a le temps de se revoir; mais au mien!.... Allons, allons, pas de chagrin!.... Mathias embrassa une dernière fois ses deux amis, et il courut sur les traces de son père.

Le lendemain, il était en route pour Paris.

Nourri dans la liberté des champs sous la main indulgente d’un vieux précepteur, Mathias eut quelque peine à plier sa nature indépendante aux exigences d'un régime si nouveau pour lui. Plus d une fois, en étudiant la théorie de l’officier, ou en appliquant, dans l’enceinte bornée du manège, les doctes principes de M. de Laguériniére , il maudit ce qu il appelait les chaînes de son esclavage, et soupira de regret, a la pensée de ses courses vagabondes au milieu des bois.

Cependant une espérance secrete soutenait son courage, sa résolution; il venait d’atteindre sa dixhuitième année, et il lui semblait qu’au terme, de son noviciat, il allait entrer dans une carrière libre et sans bornes, où ses désirs deviendraient des ordres pour la destinée. Mais la jeunesse, si impétueuse qu’elle soit dans ses vœux, ne met pas d’ordinaire une grande énergie à marcher vers leur accomplissement : il semble à cet âge que les choses souhaitées doivent venir d’elles-mèmes au-devant de nous, et l'espérance ouvre à la vie une si longue perspective, que le lendemain nous paraît toujours plus propice que l’heure présente a la réalisation de nos projets.

Mathias n’échappa point à cette illusion mensongère : ce fut. d’abord pour se distraire de sa mélancolie qu’il se lança dans le tourbillon des plaisirs et des fêtes ; mais peu à peu, séduit par l’appât de trop faciles conquêtes, entraîné par l’exemple de compagnons futiles ou vicieux, il finit par s’abandonner sans réserve a ses passions de jeune homme, et plus d’un remords vint s’associer a l’image décolorée et souvent importunede Mlle de Jariel. Au milieu d’une orgie, sa joie bruyante, sa folle ivresse étaient remplacées tout à coup par un sombre silence, par une ti istesse farouche. — lu as le vin maussade, lui disaient ses amis. Et Mathias n’en devenait que plus moi ose et plus irritable. 11 arriva qu’un soir une observation de ce genre le piqua plus sensiblement,

et d un léger propos de raillerie il surgit une grave querelle.

— A quoi songes-tu encore avec cet air sournois? s'etaù écrié un de ses camarades, étourdi parles

fumées du vin; liens! ne me réponds pas, c’est inutile. Ecoulez, messieurs! je vais vous dévoiler les secrets du ténébreux chevalier; vous croyez, mesdames, (pie vos charmes sont assez puissants pour retenir sous leur empire le cœur de. ce jeune guerj rier; détrompez-vous! Il est à cent lieues d’ici un antique manoir qui recèle aux regards jaloux une châtelaine éplorée, digne rivale de la tendre Dulcinée, et cette beauté champêtre , qui retient sous les verrous le cœur du chevalier, a nom Marie de Jariel.

A peine ce dernier mot etaii-il prononce, (pie Mathias avait répondu par cet outrage qui , en France, de temps immémorial, exige le sang d un homme.

On se rendit sur le terrain; l’imprudent instigateur de la querelle paya de sa vie son indiscrétion; Mathias en l’ut quitte pour une blessure dangereuse.

Son colonel crut devoir instruire le baron de Morvault de cet événement et de l’étal de son lils : n Je ne puis vous dissimuler, lui disait-il en terminant la lettre qu’il lui écrivit a celle occasion, je ne puis vous dissimuler (pie la blessure du chevalier donne pour sa vie des inquiétudes sérieuses, »

A cette époque, quatre années s’étaient écoulées depuis le jour ou Mathias avait dit un si triste adieu au château de Jariel, et ce jour était reste présent a la pensée de Marie comme si c’eût ete la veille.

C’était au mois de décembre de l'anime 1N2n. il était dix heures du soir; le vieil abbe et sa niece veillaient auprès du feu, n ayant pour toute compagnie qu’un lévrier noir, qui, le museau appuyé >ui ses pattes de devant, balayait de son souille les cendres éparses du foyer. L’abbé s'était endormi en marmottant sou bréviaire-, et, les mains immobiles sur un ouvrage de tapisserie auquel elle avait cesse de travailler, Mlle de Jariel s’etail laissé absorber par de sombres rêveries. A cet instant, la porte du château retentit sous des coups précipites, et bientôt après le baron de Morvault, pâle, Imrs de lui, pénétra dans la salle. A son aspect inattendu , ell’ravanl. Marie sentit la vie l’abandonner, et l’abbe, surpris par cette apparition au milieu du sommeil, semblait lutter encore contre l’obsession d un lourd cauchemar. En cette occasion , comme dans toutes celles de cette nature, le courage de l’homme fut iulerieur a celui de la femme.

— Mathias ! dit. la voix de Mlle de Jariel.

— Mathias est mort, repartit le baron en tirant de sa poche la lettre du colonel.

D un regard, d’un seul coup d’o'il Marie eut dévoré cette lettre longue de deux pages ; ce fut l'affaire d’une seconde.

Il n est pas mort, dit-elle, puisque je vis.

Les deux* vieillards la crurent folle.

— Joseph! s’écria-t-elle.

A ce cri, un domestique accourut.

— Sellez mon cheval.

Il y avait une minute à peine (pie cet ordre était

LES BEA EX -A BTS.

donné, que déjà Mlle de Jariel lançait son cheval à toute Bride dans l’avenue du château, et Joseph, le vieux serviteur de son père, dévoué corps et âme à sa jeune maîtresse, enfonçant ses éperons dans les lianes de sa monture, faisait tout son possible pour la suivre, sans se préoccuper le moins du monde du but d’un voyage si précipité.

Elle était déjà bien loin avant <pie le baron et I abbé eussent recouvré le saug-lroid nécessaire pour s apercevoir de son absence et se communiquer leurs conjectures à ce sujet.

A quatre lieues du château de Jariel habitait Mme la marquise de Montbeil: celle dame, parente de Marie a un degré fort éloigné, avait, dans sa jeunesse, vu la cour; elle parlait souvent avec une orgueilleuse satisfaction du jour de sa présentation ; elle revenait sans cesse et toujours sur les details de sa toilette de cérémonie en ce jour mémorable; elle se plaisait à reproduire la révérence qu'elle avait faite à la reine, et celle que Sa Majesté lui avait rendue, ce qui ne l'empêchait pas de cacher sous ces ridicules les qualités du coeur les plus précieuses, et d’avoir, pour sa nièce surtout, la tendresse d’une véritable mère.

C’est chez l’honorable douairière que Mlle de Jariel se dirigeait ; elle arriva au château de Montbeil au milieu de la nuit. La bonne dame faillit, s'évanouir de surprise et d’clVroi. Mais sans lui laisser le temps d’entamer un interrogatoire superflu : — Ma tante, dit la jeune lille, M. Mathias de Morvault, Blessé mortellement, est seul à Paris, sans amis, sans parents; allons à son secours. Ai-je eu tort de compter sur vous, madame?

— Non, mon enfant; mais ne serait-il pas prudent d’attendre au moins qu’il fit jour?

— La mort n attend pas, reprit Marie! Tenez, grâce à mon Bon Joseph, voici votre voiture attelée. Venez, venez, je vous en supplie!

Un quart d’heure après, la lourde berline, attelée de trois chevaux, roulait dans les ténèbres, et la marquise en était encore a objecter a sa nièce qu’il lui fallait au moins prendre le temps de s’habiller, de se munir de sou manteau, de sa palatine, et de mille autres accessoires dont les plus essentiels se trouvèrent pourtant, comme par enchantement, amoncelés près d’elle sur les coussins de la voilure. Mais quand la marquise fut enfin remise de sa première émotion, elle revint insensiblement à sa conversation favorite : — A raiment oui, ma mcce, ce sera mon troisième voyage à Paris, depuis celui que je fis avec le marquis en 1782, pour aller présenter ma révérence à Leurs Majestés, il y a quarante-six ans. Ah! si vous m’aviez vue ce jour-là, ma chère enfant! ma jupe et mon justaucorps étaient de Mme Ray, la meilleure faiseuse, mes dentelles étaient de chez Babois , et j'avais été coiffée par Léonard, le coiffeur de la reine.

— Mon Dieu, disait Mlle de Jariel, mais ces che¬

vaux ne marchent pas, n'avancent pas! Pourtant, grâce à l’activité avec laquelle Joseph gourmanda les postillons, grâce surtout a l’art merveilleux déployé par Marie pour abréger les temps d’arrêt indispensables, la voiture ne mit que trente-six heures pour franchir la distance de Luçon à Paris.

Cependant il arriva, méprise très - commune en pareil cas, que la blessure de Mathias trompa les pronostics des gens de l’art, et dès le troisième jour elle n’offrait plus l’ombre du danger. Ce fut alors que le chevalier, en réfléchissant aux conséquences funestes de son emportement, en conçut un amer repentir; mais en même temps, et par une injustice trop ordinaire qui porte l’homme, pour échapper aux reproches de sa conscience, à rejeter ses fautes sur autrui, Mathias en vint à maudire Mlle de Jariel comme la cause directe de son duel. L’image de Marie ne se présenta plus à sa mémoire (pie souiller du sang et du meurtre d’un ami , et au plus ardent amour succéda, dans cette âme ulcérée et aveugle, un ressentiment, et pour ainsi dire une antipathie inexorables; car ce n’était pas seulement dans sa pensée que Mathias nourrissait ses griefs imaginaires, plus d’une fois déjà, devant, les mêmes personnes (pii avaient été témoins de sa querelle, et qui s'appliquaient à dissiper les ennuis de sa convalescence, le jeune exalté avait laissé échapper de son sein avec une fureur frénétique le nom de la pauvre Marie, en l’accablant des reproches les plus immérités.

Malgré deux nuits passées en voyage, malgré la fatigue, maigre le dérangement de leur toilette, les deux femmes ne songèrent pas un seul instant ni à se reposer, ni à réparer le désordre de leur mise avant de si* faire conduire chez le chevalier. Marie n avait qu’un but, qu’une pensée, voir Mathias, Mathias mourant, mort peut-être ; et l’anxiété de Mlle de Jariel s’accrut encore à mesure qu elle approchait du terme du voyage. Enfin la berline s’arrêta à la porte de l’hôtel habité par son ami d’enfance. S’élancer de la voiture, demander M. le chevalier de Morvault, et. monter l’escalier sans écouter la réponse du concierge, tout cela lut l'affaire d’un instant. — Mon cœur m’indiquera la route, se ditelle en elle-même; et sans songer à attendre au moins la vieille marquise qui la suivait d’un pas en harmonie avec son âge, elle arrive, elle sonne, un domestique vient, lui ouvrir : « M. de Morvault? » dit Marie; et puis, interdite, elle s’arrête, elle prête l’oreille.... Et tout à coup, reculant d'un pas en arriére, elle se demande si un rêve terrible n’abuse pas ses sens, car, au milieu d’éclats de voix joyeux et de rires confus, elle a cru saisir son nom, son noble nom, prononcé par une voix trop connue avec un tel accent d’ironie et de dédain!...

A cet instant, son esprit la reporta dans la salle du vieux château, dans cette embrasure de croisée donnant sur les fossés, où Mathias s’était plaint, de ce

T. II

qu'elle paraissait si peu affligée de son départ, et. ses yeux s’emplissaient de larmes à ce souvenu , quand le domestique reprit : — Qui dois-je annoncer, madame?

— Mlle de Jariel.

— Mlle de Jariel ' répéta le valet en ouvrant la porte.

Le chevalier, enveloppé d'une superbe robe de chambre, à demi-couche sur un vaste fauteuil , semblait trouer au milieu d’une cour vouée au culte exclusif du plaisir et de la dissipation; il présidait une fête dont il était à la fois le héros et l’amphitryon, et l’appareil d’un riche festin à peine termine expliquait les éclats de voix qui avaient frappé si douloureusement Mlle de Jariel.

Au milieu du bruit , du fracas des verres, la voix du domestique ne fut point entendue, mais l'attention devint générale et la stupeur de Mathias fut sans égale, quand la jeune femme, belle de sa beauté naturelle, plus belle encore de l’expression altière et louchante qui brillait dans ses yeux, eut. franchi le seuil du salon et s’arrêta tout à coup, immobile t:t glacée, devant un spectacle aussi inattendu.

Il y eut une demi-minute d’un silence mortel, et Mathias crut qu'il succomberait sous le regard fixe et froid qu'avait arrêté sur lui Mlle de Jariel.

— Chevalier! dit-elle enfin d’un accent où la douleur l’emportait encore sur l’indignation, chevalier, je vous pardonne!.... El elle disparut.

— Où sommes-nous donc, ma chère enfant? Im dit la marquise qui arrivait avec peine à la hauteur du deuxième étage , c’est donc au ciel que demeure ce Mathias?

— 11 est mort! repartit froidement sa nièce, il est mort dans mon cœur ; venez, ma tante. La vieille marquise la suivit machinalement, subjuguée par l’ascendant de sa parole.

Après une nuit de repos accordée a la marquise, les deux femmes reprirent la route qu’elles venaient de parcourir. — Mais enfin, mon enfant, répétait a satiété la vieille dame, dominée par ses souvenirs de la cour de \ ersailies et sans s'apercevoir de l'accablement edrayant dans lequel sa nièce était plongée, sais-tu que ça n'a pas le sens commun que des gens île notre qualité soient venus à Paris, sans faire la révérence à Sa Majesté et aux princesses; grâce a Dieu, nous ne sommes pourtant pas embarrassées de fournir nos preuves de 1400, pour monter dans les carrosses; Chéri nie sait bien, et d'IIozier aussi.

De retour au château, Mlle de Jariel sembla reprendre d'uu air calme et tranquille toutes les habitudes de sa vie solitaire. II arriva sur ces entrefaites qu un voisin de campagne, auquel ni son âge, m son nom, ni sa fortune ne devaient donner aucune prétention a cette alliance, eut pourtant l'idée

présomptueuse de demander la main de Marie a son oncle; et, a son grand étonnement sansdoute, quelques semaines après il l’épousa.

Mlle de Jariel n'eu I pas plutôt contracte celle union vers laquelle ! avait poussée la lotie plus que la vengeance, qu’elle sentit toute son exaltation l’abandonner ; à dater de ce jour, elle ne fit plus que languir sous le poids de sa douleur et de son desespoir. Son amour pour Mathias, qu’elle avait cru éteint, se raviva avec une violence extrême, et, trop vertueuse pour faire la plus légère concession a l'entraînement de sa passion, ses efforts pour la vaincre devaient consumer promptement sa vie ; il lui semblait avoir commis, en se donnant à un autre , une lâche trahison, un honteux adultère ; et regardant son mari comme le complice de son crime, elle huit par ressentir pour lui une insurmontable aversion.

Quant à Mathias, l’apparition soudaine et terrible de Mlle de Jariel le conduisit aux portes du tombeau. Durant six semaines, en proie au déliré le plus effrayant , il appelait la mort a sou secours, mais la mort fut sourde a sa voix. I n mot, une seule ligne de justification de sa part, auraient peut-être répare tout te mal; mais ce mot, Mathias ne put ni le prononcer m récrire. La vue de Marie. I;i malédiction sortie de sa bouche soii> la forme d’un pardon, l'avaient terrifié, frappe comme d’uu coup de foudre; et quand il eut recouvré, grâce a sa robuste constitution, l'usage de sa raison et de ses organes, la nouvelle du mariage de Marie vint anéantir toutes ses resolutions. Il envisagea cet événement comme une juste punition de la Providence, et, tout eu mesurant l’immensité de la perte qu’il venait »!«• faire, il comprit quelle était irrévocable et qu'il essayerait en vain de lutter contre sa destinée.

Dos années, des révolutions passèrent sur la tête de Mathias sans chasser de son souvenir le fantôme de cette femme outragée, apparaissant devant lui comme évoquée par sa trahison et résumant dans ce mot de pitié, et de commisération, « je vous pardonne! » tout, son amour passe et son irrévocable réprobation. N’espérant de terme a son tourment et a ses remords que l’heure du trépas, il courut ardemment, en I8ô2, au-devant des périls suscités en \ eudee à ses coreligionnaires politiques par la tentative de Mme la duchesse de Derry. Mais la mort vient rarement a qui la cherche, et Mathias eut beau exposer sa vie dans les rencontres les plus hasardeuses, il en sortit sain et sauf et plus dégoûté que jamais des vaines ambitions cl des folles espérances.

Quelque temps apres la désastreuse allai re de La Penissiére, au milieu «l’une nuit obscure, un homme, montant un cheval harassé de fatigue, se glissait furtivement dans la cour silencieuse et déserte d’une maison a demi ruinée , car depuis trois années le baron de Morvaull l'avait abandonnée pour se retirer a la ville. Le cavalier marcha sans hésiter vers la porte de I écurie que décoraient des trophées de

«liasse, gage d'un temps meilleur, et l’ayant ouverte, après avoir débarrassé sa monture de ses harnais, après avoir ramassé à grand peine q nch| tics débris de paille et de loin qu'il jeta dans le râtelier, il vint heurter à une porte de la maison «pii, à travers ses panneaux disjoints, laissait passer un pâle rayon de lumière.

— Qui frappe? répondit de l’intérieur une voix élira yée.

— Ouvrez, dit le nocturne visiteur. L'est, moi, Mathias.

La porte fut ouverte à regret après une longue hésitation, et une paysanne âgée, tenant à la main un flambeau de résine, parut, en tremblant sur le seuil.

— ÎVe craignez rien, Jeanne, lui dit Mathias.

La bonne femme, pour toute réponse, se mit à remuer la tète d'un air de doute.

Pour expliquer l'incrédulité de la vieille Jeanne, nous devons dire que le bruit s’était répandu depuis plusieurs mois, dans le pays, que Mathias avait été tué dans un des premiers engagements.

Cependant, à la clarté moins terne de deux chandelles que la vieille gouvernante avait posées sur la cheminée de la salle a manger, elle reconnut dans les traits amaigris et t'alignes de Mathias ceux de l'enfant qu'elle n’avait pas vu depuis tant d’années.

— Jésus, c’est donc vous ! s'écria-t-elle, mon bon maître, vous n’èles donc pas mort? Dieu soit loué!

— Non, ma pauvre Jeanne, je ne suis point mort, comme lu le vois, mais je n’en vaux guère mieux, car je tombe de lassitude et de laim.

La vieille se hâta de placer sur la table, en s’excusant, de sa pénurie, tout ce qu’elle put trouver d’aliments; mais, au premier morceau «pie le chevalier voulut porter a sa bouche, il sentit qu'il lui serait impossible de rien prendre. Su (Toqué par la force des souvenirs évoques en lui par la vue des objets qu’il avait sous les yeux, il cessa d’inutiles efforts. Que de fois, pensait-il, cette maison où il venait de se glisser furtivement comme un voleur, ou il arrivait brisé de corps et d’âme, avait retenti de ses clameurs joyeuses! que de fois il s’était attable la en face de son père, dont la parole vive et gaie savait faire oublier aux convives l’heure du départ? c’est, la que s'asseyait le vieil abbé de Jariel, et près de lui... Mathias se leva, et ayant ouvert une porte vitrée rouiltée sur ses gonds, il se trouva dans le jardin ; la nature, abandonnée à elle-nlème, avait fini par y effacer les traces de la main de l’homme, et. les arbres non émondés obstruaient, le passage des allées rongées par mille herbes parasites.

Mais, comme un homme qui marche durant le sommeil sans avoir le sens ni la perception de l'acte qu'il accomplit, Mathias, entraîne par une force irrésistible, arriva jusqu’au sentier tracé dans la prairie, à l’extrémité du jardin. Subjugué de plus en plus par la magie de ses impressions, il poursuivit sa

course, franchissant , sans les voir, les baies, les échaliers qui se trouvaient sur son passage, et il arriva ainsi jusqu’à la grille du parc du château de j Jariel. On eut dit qu’une pensée bienveillante avait j présagé son retour, car la grille céda à une légère impulsion, et le chevalier put pénétrer dans !<•

I parc.

Le sentiment de la vie réelle, «]iie Mathias avait perdu durant sa course précipitée, lui revint à l'aspect de ces lieux et rouvrit en même temps toutes les blessures de son âme. — Eh quoi! se dit-il, ai-je le droit de franchir le seuil de cette enceinte ? une malédiction qui m’en interdit l’entrée ne pèse-t-elle pas sur ma tète? quelle main m’a donc conduit ici pour me montrer du doigt l’Eden d’où j'ai été chassé?... Que iait-elle à cette heure? quelle pensée occupe ses songes?... Et, sous l’obsession de son désespoir, Mathias songeait à fuir, lorsqu’un bruit confus de voix provoqua sou attention. Prêtant l’oreille, il entendit les paroles suivantes; « Mes enfants, les contre-ordres d'insurrection viennent d’arriver, il ne nous reste plus qu’à nous égailler chacun de notre côté et à sauver notre vie comme nous pourrons ; que ceux d’entre vous qui ne sont pas trop compromis retournent tranquillement clic/, eux ; donnez le drapeau, car c’est la volonté de Mlle Marie... jamaisje ne m’habituerai à l’appeler d’un autre nom, d’ailleurs, à quoi bon maintenant?.... c’est sa volonté qu’il soit enfermé dans son cercueil. »

C’était huit jours auparavant (pie les paysans, à qui s’adressait, maître Lépine, étaient venus se ranger sous son commandement, pour ofl'rir le secours de leurs bras à Mme la duchesse de Berry. Au moment de leur départ, Marie de Jariel, cédant à l’impulsion d’un mouvement exalté, ou bien entraînée à son insu par une fatalité mystérieuse, Marie, qui croyait aussi Mathias mort, s’était présentée, vêtue de deuil, sur le frout.de la troupe armée : « Mes amis, leur dit-elle, une fois déjà, au rendez-vous de fête des Mousiicrs , j'ai été votre porte-drapeau, vous en souvenez-vous? Eh bien! je veux l’être encore aujourd’hui. En avant! que Dieu vous accorde la victoire, et à moi ce que je souhaite, ajouta-t-elle tout bas. » Et rien n’avait pu changer sa détermination héroïque.

L’âme bouleversée des paroles qu'il venait d’entendre, quoiqu'il n’en comprît pas le véritable sens, tant sa raison était troublée cl ses forces épuisées parla fatigue, Mathias, d’un pas incertain et chancelant, suivît machinalement les traces de maître Lépine et pénétra derrière lui dans le château, jusqu'au premier étage, sans que le vieillard, absorbé lui-même par une préoccupation profonde, se retournât une seule fois au bruit des pas et des sourds gémissements du chevalier. Après avoir suivi un long corridor, maître Lépine entra dans la grande salle du château, et là, s’étant approché d’un lit de repos qui d'ordinaire servait à la sieste de l'abbé, il

LLS B E A U X - A H T S.

y déposa le drapeau eu l’embrassant avec l’expression plaintive d’un vif regret.

La salle entière était plongée dans les ténèbres; cependant l’endroit où le lit de repos était placé se trouvait éclairé par les rayons «le la lune auxquels une croisée ouverte donnait un libre passage, et Mathias, qui. se sentant défaillir, s’était appuyé contre le mur sans avoir la force ni le courage de ma¬

nifester sa présence par une seule parole, Mathias se demandait avec ell’roi pourquoi ce lit était recouvert d’un grand drap blanc. Quand maître Lepine eut disparu, il s’élança; d’une main convulsive il souleva la draperie, et le visage de Marie, plus pâlique son linceul, lui apprit l’alfreuse vérité.

I‘. . or; ti v v k s ,

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