ES FLEURS
u mois de juin , tout ' d’un coup, vous pouvez assisler a la fête des Heurs . Elles ont leur jour de gloire et de riomplie, leurs couronnes et leurs médailles d’<»r, tout aussi bien que la poésie et les beaux - arts. Le château des Tuileries n’est pas 1 trop splendide pour abriter ces athlètes Irèles et charmants de la llore parisienne: le palais du Luxembourg n’est pas trop magnifique pour les dignement abriter, baissezmoi donc vous conduire dans ce beau lieu, où les plus savants horticulteurs et les plus habiles jardiniers de Paris réunissent toutes les richesses de leurs
serres, de leurs jardins , de leurs vergers, afin de composer avec les quatre saisons de l’année , amoncelées à la même place, la plus fraîche, la plus charmante et. la plus fugitive des expositions. A vrai dire , c’est là un merveilleux tour de force. Vous vous étonnez beaucoup , sans doute, quand vous voyez arriverait Louvre la Cassandre de M. Pradier, le Caïn de ;\l . Etex, montagnes de marbre ou de bronze; mais combien cela est plus étonnant, sans nul doute, de voir accourir au Luxembourg les roses et les chênes,' l’œillet et. le camélia, celui-là l’honneur des jardins, celui-ci la gloire et 1 orgueil des loges de l’Opéra, qu'il change en autant de parterres entremêles de fleurs vivantes! Oui, cela est étrange : voir accouplés sans violence, mais au contraire de la façon la plus charmante, le blé et le raisin, la pomme d'hiver et la pêche, la rose des quatre saisons et le maynolïu grandi fiera si lrileux. Ceci était jadis la tâche des paysagistes, l’œuvre de Cabatou de Jules Du pré; ils restaient les maîtres souverains et légitimes de la forêt verdoyante, du calme verger; maintenant voici qu’à leur tour les jardiniers, les laboureurs se mettent à l’œuvre, le paysagiste est dépassé par une puissance supérieure à la sienne. C’est, à proprement dire, la réalisation du mot de Jean Part à Louis XIV : Ce (jit’il adil, je le ferai.
Cependant hâtons-nous, si nous voulons les voir dans leur éclat, ces délicates peintures que le pinceau des hommes n’a pas touchées: hâtons-nous, si
nous voulons les admirer dans tonte leur grâce et leur jeunesse printanière, ces doux chefs-d œuvre si finement sculptés par une main divine; profitons comme il convient de cet éclat d un jour, de cette <r|’âce qui dure une heure à peine, de ces merveilles éphémères, enfants chéris de l’air, du soleil, de la rosée bienfaisante, de la sève qui circule dans les vieux arbres; vie éternelle qui dure un jour, jeunesse sans cesse renaissante ; chefs-d’œuvre ! rôles et éternels qui passent pour revenir. Déjà même il en est plus d’une, de ces belles plantes exilées, qui regrette tout bas le sol natal, plus d’une qui cherche en vain le lac limpide qui servait de miroir a sa beauté. L’ennui les prend dans ce palais du Luxembourg, brillante prison. Dans ces galeries silencieuses et sombres, les belles fleurs manquent d’air, de soleil et d’espace; elles appellent en vain le chant de l'oiseau, le murmure limpide du ruisseau, la rosée du matin et la rosée du soir, le soleil du midi, la douce clarté de la lune, et la poussière fécondante de ces beaux astres de la nuit qui voltigent dans le ciel. Il n’y a pas jusqu'au papillon qui ne manque à la rose, le phalène doré qui ne manque au lis , l’abeille aux genêts en fleurs, le lapin de la Fontaine au serpolet, le ver luisant au brin d’herbe. Kn même temps, la violette se plaint d’avoir été violemment dépouillée de la feuille qui la cache, le lierre demande où il faut grimper, le brin de mousse cherche un vieux banc de pierre pour le couvrir de son tapis moelleux, le nénufar troublé regrette le petit ruisseau sur lequel il jetait ses fleurs, la charmille attristée n’entend plus le chant du rossignol. Le desordre est complet, la douleur est universelle. Kl cependant ces malheureuses plantes exilées souffrent patiemment toutes ces tortures, elles s’efforcent d être belles et de le paraître, elles ne veulent pas donner un démenti à leur noble origine; elles ont toute la grâce, mais aussi tout le courage des fleurs; même l’une d’elles, et la plus belle, est morte à peine entrée dans ce palais, et vous pouvez voir encore le cadavre languissant de sa beauté virginale; elle est morte doucement, comme meurent les fleurs et les jeunes filles, s’enveloppant de sa feuille jaunie, comme d un chaste linceul. Donc, encore une lois, hatons-nous, ne prolongeons pas plus qu’il ne convient ces souffrances, ne laissons pas ainsi les filles des Hébreux altérées et mourantes sur les bords de l’Euphrate :
lllic stelimus et flevimns , (juum recordnrnnur Sion.
routelois, et en laissant à part une philanthropie bien naturelle pour ces frêles créatures si charmantes, c est la un spectacle plein d’intérêt, et nous ne savons pas un instant plus rempli de plaisirs de tout relire, que cette heure passée au milieu de ces fleurs fraîchement épanouies, de ces fruits cueillis de la veille ; de toutes parts, ce sont des raretés etdes magnificences incroyables. D’abord se montre à vous dans toutes ses variétés, dans toutes ses couleurs’
dans tout son éclat incalculable, la famille des dahlias , née d'hier , et déjà presque aussi nombreuse que la famille de Montmorency, depuis le jour ou son vieil arbre généalogique fut planté dans la terre sainte des croisades. Qui voudrait les compter et les mettre en ordre, ces membres colorés de la même famille , celui-là s'appelât-il Linné, il y perdrait son sang-froid, sa science et son latin. Aujourd’hui il n’est pas de jardinier bien posé, il n’est pas un jardin de bonne maison qui ne possède sa collection de dahlias très-complète; on se les donne, on se les prête les uns aux autres, ou les accouple entre eux on en obtient des enfants légitimes, on ne dédaigne pas les bâtards, les adultérins sont recherchés: la famille des dahlias, sous le rapport de l’inceste., a laissé bien loin la race de Thyeste et d’Alrée. La belle plante ! svelte, elaneée sur sa tige, d'une forme élégante, d’une variété intime, facile à vivre, et ne demandant que les soins les plus vulgaires; des aujourd'hui la plus simple, et tout à la fois la plus éclatante décoration des jardins.
Occupons-nous cependant de cette admirable collection des fleurs utiles. Utile et fleur , deux mots qui jurent, deux promesses menteuses.... deux promesses accomplies; jolies fleurs qui guérissent, plantes élégantes qui sauvent. Chose étrange, ces mêmes plantes médicinales qui nous paraissent si horribles a voir, suspendues qu'elles sont, comme autant de guirlandes fanées après une orgie, à la porte des apothicaires et des herboristes, quand \ou> venez à les contempler sur leurs liges flottantes, vous êtes heureux et tout étonnés de leur trouver l’apparence d’une fleur, d'un doux arbuste, de ce quelque chose de suave, enfin, que nul ne peut définir. Sonl-celà, en effet, les mêmes herbes, horribles à voir, poudreuses, nauséabondes , dont nonsommes poursuivis par la pharmacie domestique v Hélas! oui, celle petite fleur bleue si jolie, celle fleur penchée si coquette, cette douce verdure qu'on dirait étendue là pour servir à quelque méditation poétique, tous ces frais trésors seront la proie de l’herboriste, du faiseur de tisane ; elles subiront la teinte jaunâtre du bois de réglisse; elles rempliront de leurs sucs fades et insipides la tasse de l'hôpital; elles nous feront détourner la tète dans nos jours de maladie. Laissez-nous donc les regarder avec amour, avec bonheur, pendant que nous sommes en bonne santé, nous et les plantes. Laissez-nous les cueillir quand elles sont en fleurs, laissez-nous respirer ces légers parfums sans autre arrière-pensée que de flatter agréablement le plus frêle et le plus fugitif de nos cinq sens. C’est bien le cas de nous écrier, ou jamais : O médecine , éloujnc-toi! Et véritablement, a propos de ces plantes si élégantes, quand je vois arriver un herboriste , il nie semble voir quelque belle et jeune fille, élégante et svelte, au bras d’un fossoyeur.
Malheureusement le latin barbare des jardiniers
de Paris et de l’Angleterre gâte quelque peu — du moins pour moi — la grâce, l'éclat et le parfum des plus belles fleurs.
Figurez-vous quaujourd’hui, dans cette France si lière de sa science ramassée partout, pour parler latin, il n’est pas nécessaire d’être l’orateur chrétien dans sa chaire, l’orateur politique à la tribune; le magistrat s’en dispense tout comme le soldat , le philosophe aussi bien que l’artiste, le prosateur aussi bien que le poète : le dédain est général, l'exemption est la même pour tous; mais de cette science oubliée, le jardinier seul n’est pas exempté. La bêche ne préserve pas du latin; au contraire, il faut absolument que ces pères grossiers des plus belles fleurs parlent entre eux l'idiome le plus barbare, s’ils veulent se comprendre les uns les autres. Tous les noms de la langue vulgaire, et même les noms adoptés par les poètes, sont proscrits impitoyablement des plus riches parterres; si bien que vous, arrivant tout animé à l’avance, pour assister à cette (etc embauméede la flore parisienne, et vous croyant assez avancé pour comprendre le patois de nos Linnés modernes, vous qui lisez à livre ouvert Horace et Tacite, vous ne savez cependant auquel entendre de tous ces noms barbares qui n’appartiennent à aucune langue. Vous vous demandez épouvanté,
< 1 u e 1 est donc cet argot inconnu, et dans quel pays d’Iroquois vous êtes tombé tout à coup. La fleur la plus aimée et la plus commune, celle que vous voyez tous les matins dans votre jardin, que vous offrez tons les matins à la femme que vous aimez, celle que vous plantez sur la tombe «le votre mère afin qu’elle ait prés d’elle un souvenir filial, ces douces compagnes de nos jeunes années, douces fleurs, que nous avons imprudemment gaspillées comme s’il ne se fût agi que de nos beaux jours, eh bien ! grâce à cette latinité barbare, nous ne savons plus leur nom, nous cherchons, mais en vain, à les reconnaître, nous n’osons pas leur dire que nous les avons rencontrées quelque part sous nos pas, quand nous avions seize ans. Allez donc vous reconnaître dans ces mots-là : lialris sguamosa , lobelia lupa, salviu chatnœdrtf folia, eucomis punctala, fuchsia coccinca , pentstemou ycnlianoides , Iropœlum peut aphyll uni ! Certes, il faut que celui qui a créé cette science et (pii en a créé la langue en même temps , le grand Linné, comme on l’appelle, ait été, en effet, un homme d’un grand génie, pour que la langue qu’il a créée se conservât ainsi au milieu de tant de bouleversements qui ont fait disparaître bien plus que des langues! Toujours est-il que ce latin des jardiniers de Paris, le latin non pas de cuisine, mais de jardin, dont on nepeut saisir les analogies, est une des langues les plus incroyables que les hommes aient parlées.
Que j’aime bien mieux la nomenclature des rosiers! .le ne sais pourquoi, mais il me semble que dans le règne végétal, le rosier est la seule fleur qui
ait échappé aux nomenclatures latines. On lui a fait cette grâce de l’abandonner à toutes les intelligencevulgaires; pendant que nos latinistes de serre chaude se mettent à la torture pour forger des barbarismes, l’amateur de roses, plus indulgent, plus sensé, donne à ses belles fleurs des noms aimés : les noms des héros, des grands artistes ; le nom des belles dames, le nom de sa jeune femme ou de sa fille aînée, ou de son enfant à la mamelle; quelquefois même le nom de ses opinions politiques. Ainsi vous avez la rose llcnri V et la rose Ferdinand, l’une près de l’autre, et sans redouter un duel à coups d’épine; vous avez la rose Louis Xll et la rose Louis X \ ; la rose Elisabeth , Colbert , Emilie Lesourd; la rose Rosine, et la rose Fauchon , et la raye ( élinicue; ma tante Aurore et Silène ont chacune leur rose à part. A la bonne heure, voilà ce que j'appelle des nomenclatures; voilà de quoi les reconnaître une fois qu’on vous lésa nommées! Le général Marceau, le maréchal de Villars , ont aussi leur rose. Ilélas ! il y a aussi la rose Charles X, de ce roi détrôné, de ce gentilhomme si affable et si bon ; voila tout ce qui nous reste de ce roi de France, moins que rien, une rose!
II est bien fâcheux que nous soyons si complètement ignorant de toutes ces merveilles; il est fâcheux surtout que nous n’ayons pas le temps d’apprendre celte science nouvelle, (pii doit rendre si heureux les honnêtes gens qui la cultivent. Voici, par exemple, un habile horticulteur, qui expose soixante-deux variétés de plantes, depuis 1 e fuchsia macrostemma jusqu’au rudhechia hirta. — O les belles tulipes! ô les ravissantes couleurs! ô les précieux calices d’une forme divine ! Le grand maître decette armée variée que le printemps vainqueur amène à sa suite pour remercier le soleil, est un habile jardinier nommé Tri pet- Leblanc. Mais quoi, la tulipe passe si vite! Les honneurs de l’exposition ne sont pas faits pour elle. Au mois de juillet, la plus belle tulipe n'est plus qu’un vil oignon triste à voir. Voila pourquoi, sa tulipe éclose, M. Tripet- Leblanc porte toutes ses forces sur la plus simple et la plus honnête des fleurs, la marguerite , qui ne s’attendait point à tant d’honneur. Et si vous saviez comme elles se sont montrées reconnaissantes de toutes les peines que l'habile jardinier s’est données ! Ces fleurs, si modestes dans leur altitude et dans leur parure naturelle, elles ont relevé la tète, elles se sont parées des couleurs les plus variées. Ce sont des bergères qui sont devenues des reines, par la seule puissance de leur beauté et de leur éclat natif. Viennent ensuite les pensées , nombreuse famille auxquelles l’art elle soin ont su donner des dimensions incroyables. Jamais la modeste fleur n'a pu rêver un plus beau manteau de velours et d’hermine. On s’arrête, on regarde, on se demande si c’est, bien la la fleur d'autrefois? C'est elle-même, parée, agrandie, embellie. Mais quelle odeur suave vient frapper
SS
votre odorat charmé? quelles senteurs inattendues?
quelles formes inconnues
Nous voilà en présence
,1,. tous les produits du Midi et du soleil. Le café la canne à sucre, la vanille, le thé, l’opium; les plus beaux orangers chadecs à feuilles crispées, a Heurs de myrte, à fleurs couronnées; on les obtient sans t roj» de peine, dans les serres chaudes des jardins de paris. Tout d’un coup, un vif parfum de jasmin arrive jusqu'à votre âme; n’avez -vous donc pas aperçu, chargés de leurs blanches fleurs, ces jasmins des Açores, ces myrtes odorants, ces arbousiers a fleur rouge? En fait d’arbres et de plantes rares, saluez 1 c magnolia grandi flora a longues feuilles , le magnolia anglais, le myrte, et le nerium à feuilles panachées, le géranium règine, l 'héliotrope péruvien et le cactus , les bananiers nains de la Chine, et les bananiers nouveaux de la Havane, et le cèdre dore de M. Soulang-e- Bodin, et ses cyprès, et ses variétés de pins, et ses beaux chênes de sept espèces; en un mot, toutes les curiosités de ces beaux jardins de Eromont, si longtemps méconnus, et qui sont devenus aujourd’hui une grande et belle entreprise! Mais, en vérité, nous ne savons que choisir dans cette corbeille opulente. L’un a cultivé des arbres rapportés de tous les mondes connus; l'autre, moins ambitieux, a cultivé de ïorge d’imalaga, et de la moutarde de (.bine. Celui-ci, forçant toutes les lois de la nature, nous apporte en triomphe un magnolia hartwica. L’histoire de cette belle plante est digne d’être racontée. Elle est le produit d’un magnolia grandiflora et d’un magnolia fuscata. Elle a fleuri pour la première fois sur le pied même; elle n'avait alors que trente pouces de hauteur. Ses fleurs étaient petites, blanches comme celles du lis, et elles avaient conservé la suave odeur du magnolia fuscata, leur digne père.
En l'ait de beaux arbres , vous avez le sapin argenté, l’olivier de Crimée, le peuplier de Virginie.
Mais ce n’est pas tout. Pomone, cette fois, le dispute à Flore. Après les fleurs, viennent les fruits, e est trop juste. C’est à en avoir l'eau à la bouche rien qu’à vous les nommer : la reinette du Canada, la cresane , le Saint-Germain, le beurré gris et doré, le bon chrétien d’Espagne, le messire Jean, le doyenné d’automne et d’hiver. Et les beaux fruits que j’oublie, ingrat que je suis! La cerise de Prusse, la poire du tonneau, la reinette de Hollande , — et les pêches veloutées, suaves, brillantes, — plus belles cent fuis que les pommes d or du jardin d'Hespérus ! la pêche grosse-mignonne, Golconde , Madeleine de Courson, Malte, Bellebeaume, nouvelles débarquées du village de Montreuil, toutes rougissantes et toutes chargées de ce fin duvet qui amortit leurs belles couleurs.
Mais comment ne rien oublier? Tous les fruits de la création étaient réunis a toutes les fleurs! Les pommes de calville, toutes les pommes de tous les pommiers, étaient pêle-mêle avec les fleurs de tous les rosiers; ce n étaient que poires et jonquilles,
LES BEACX-AKTS.
roses et fraisiers, l'abricot mêle à la hclle-cle- nuit les immenses melons à demi cachés sous les fleurs du cactus. Les raisins étaient-ils assez rares, assez riches, assez nombreux! Et les plantes toutes parées, même les plus vulgaires, qui tenaient dignement leur place dans ce potager entouré de si riches plates-bandes, dans ce verger en plein vent, mêlé aux plus riches produits de la serre chaude et de la serre tempérée. Par exemple, quel plus intéressant pêlemêle : luit d'Orient, l 'échalote de Gersaij, V oignon corne de bœuf, la carotte violette sauvage, le navet jaune de .X aptes, la patate aux trois couleurs, la chicorée sauvage, celle horrible drogue avec laquelle se fabrique un horrible café ; le (lion-rave, le dion sauvage, le palmier frisé , le concombre de llussic, la courge d'Italie. , le melon de Malte à chair rouge ou blanche, le cédrat blanc d' Espagne, le haricot non de Belijique, tous les trésors des jardins potagers pêle-mêle avec les balsamines, les u illets de la Chinr et de l’Inde, les dahlias et les reines-marguerites. Sans compter que large à deux rangs trifurgués, le seigle de la Saint-Jean, 1 indigo, le moka de Hongrie, le chanvre du Piémont , jouent leurs rôles dans ce drame champêtre , un drame plein de variété, d'elégance et d'intérêt. L'est la, sans contredit, une des grandes joies de l’ele a Paris, un des plus aimables délassements de ces beaux jours. Plus d une lemme de vingt ans, rieuse, évaporée, trop jolie pour être sérieuse souvent, fait cependant sa grande alfair* de cette exposition annuelle des plus beaux fruits et des (tins belles fleurs. Plus d’une fois a voir ces jeunes femmes attentives, curieuses, \ousèie> étonnés de les entendre donner à toutes ces plantes le nom auquel ces plantes répondent ; elles les arrangent par familles, elles les reconnaissent a un signalement certain, elles les saluent avec transport comme autant de sœurs heureusement retrauvee> — Ces jeunes femmes de Paris, elles ont si bien l’art de faire d’une chose importante un plaisir passager, d’une passion futile une occupation sérieuse! Voyez cette femme qui passe enveloppée dans son manteau, elle s’en va à la chambre des députés pour assistei . a demi penchée et souriante, à des questions de paix ou de guerre. Elle n’écoute pas; elle regarde, elle veut être vue ; elle a promis à l'orateur de lui faire une petite moue a son plus éloquent passage, et certes elle n’y manque guère! — Huit jours après, la même femme espiègle et folle, qui riait tant de la question des sucres et du droit de visite, vous allez la retrouver se promenant d’un pas grave et solennel dans l’exposition d'horticulture. Silence '.elle médite, elle compare, elle juge ! Laissez-la parler, elle va étonner dans leur science les plus intrépides nomenclateurs.
Mais que disons-nous ? Depuis tantôt deux jours I armée des or;i Ilots est sous les armes; ils ont revêtu leurs robes les plus empourprées, ils se sont décorés de leurs collerettes les plus brillantes : c’est
1 heure où la fleur s’élance jeune, svelte et droite sur sa tige. A celle heure, rien n'est beau à voir comme ces mille enfants de la grande famille des millets, tous variés de forme, de couleur, de grâce et d éclat. Enfants gâtés de la flore française, ils étalent au vent du midi leurs riches manteaux de pourpre, l/abeille bourdonnante, les voyant si beaux, ose à peine les toucher de son aiguillon emmiellé; le frais matin jette dans leur calice une goutte de sa douce rosée. — Ue soleil les salue de son rayon indulgent, le vent du soir les balance et les endort, non pas sans avoir refermé avec soin le précieux calice. I.c regard ébloui ne sait à laquelle entendre de ces douces fleurs aux mille couleurs odorantes.
X oici l’armée évaporée des œillets rouges, d’un beau rouge éclatant et fier ! Voici les flamands empourprés, les sablés aux couleurs changeantes, les bichons bordés de bleu et de rose, les ardoisés au limpide gris de perle nuancé de ronge, — les chamois tout chamarrés, véritablement chambellans de l’empire de Flore, — les œillets jaunes, et enfin la fnnlmsic , l’œillet capricieux qui appartient à chacun et à tous, capricieux, coquet, fantasque; l’œillet, — plante-genêt qui porte toutes sortes de bigarrures sur son casque de bataille. Sont-ils assez beaux, assez vifs, assez heureux de vivre de leur vie d’uu
jour? Et pour se retrouver dans celle floraison, le savant jardinier leur a donné tout simplement les plus grands et les plus charmants noms de la France moderne. Là, nous avons salué S. M. le roi Louisl’hilippe et S. A. R. le prince de Joinville, — et M. le duc d’Aumale , crânement posé tout au sommet de sa tige, et Mme la duchesse de Nemours, si brillante, et le comte de Paris, ce bel enfant! Là, vous avez vu M. Guizot à côté de Mme Thiers, — Mlle Berlin non loin de M. Hugo, — M. Ingres et. M. Al pli onse Karr. Qui encore? Mme la princesse de Czartoryska, — Mlle Mars et Mlle Georges, avec ce nom-là, Mclpomcnc.
Après Christophe Colomb, qui donne le nom de sa reine à tout un monde; après l'astronome qui fait prendre le nom de sa jeune femme a une étoile «lu ciel; après le voyageur enthousiaste qui, du haut de. la terrasse de Saint-Germain — quand le soir va venir — contemple ce gouffre immense «pie l’on nomme Paris; — oui certes, et même après le poêle (pii impose le nom de sa maîtresse à tout un siècle, je ne sais pas d’homme plus heureux que le jardinier, qui peut baptiser ainsi à son gré tonies les fleurs de son jardin.
LF. S H K AUX- A H T S !tf)
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r. y a peu d'années, qu'a Paris encore , plutôt qu’en Angleterre, plutôt qu’en Allemagne ou en Suisse, l’on aurait été disposé à contester au paysage exclusivement alpestre ses qualités artistiques ; mais le succès qu’ont obtenu dans les deux dernières expositions les tableaux envoyés de Genève par >1. Calame et par M. Diday, onteu pour effet de détruire les préventions qui existaient contre cette sorte de paysage, d’en populariser le grand caractère, et de le faire envisager comme étant aussi propre qu’aucun antre à fournir à la peinture son tribut d’inspiration et de sujets.
Toutefois , les deux artistes dont nous venons de parler n’ont abordé, dans leurs tableaux, que des sujets choisis dans la région moyenne des hautes Alpes ; mais voici venir un écrivain genevois , M. Tôpffer, qui, de toutes ses forces et par de trèsbonnes raisons, ce semble, les pousse, eux et leurs émules, à aborder la région supérieure des hautes Alpes : « Là seulement, leur dit-il, vous trouverez le grand, le vrai paysage alpestre, non-seulement dans toute sa sublimité, mais aussi dans toute sa richesse artistique de coloris, de formes, de végétation et même de ligures. » La question est neuve et traitée par M. Tôpffer avec autant de verve que de supériorité.
« L’on peut, dit M . Tôpffer, envisageant la nature alpestre au point de vue du paysage, y distinguer trois zones principales : la basse, la moyenne et la supérieure. La basse, qui comprend les abords cultives des gorges et le penchant des premières pentes, linil où finissent les noyers. La moyenne, qui comprend de hautes vallees, des cols et tantôt des vallons ouverts, tantôt des défilés étroits, finit là où
finit toute végétation d’arbres et d’arbustes. La supérieure, chaos sublime de sommités chenues, de déserts rocheux, de cimes tantôt rases et gazonnées, tantôt couvertes d'éboulis et sillonnées d’abîmes, ici détrempées de neiges fondantes , la hérissées de glaces rigides, crevassées, sonores et incessamment en travail d’enfanter les fleuves de la terre, linil ou commence le ciel. »
Cette distinction faite, .M. Tôpffer s’occupe de caractériser les deux premières de ces deux zones . puis passant à la zone supérieure :
De la vient que celles d’entre les montagnes des chaînes secondaires dont les cimes n'atteignent qu’a la limite supérieure de cette seconde zone, sont a leur sommité misérables a voir, dépouillées de tout caractère artistique, désolantes pour le peintre. Le Jura, près de Genève, est précisément dans ce caslà, et, pour la même raison, le. Bragel, qui sépare la vallée de Claris de celle de Schwitz, et qui est entouré ou dominé par des montagnes ou plus boisées sur leurs flancs, ou plus sevéres à leurs sommités, nous surprit, lorsque nous le passâmes il va quelques années, par l’aspect ingrat de ses gazons tachetés de troncs sans rameaux et d’arbres sans verdure.
Ce que nous venons de dire nous introduit dans la zone d’en haut, celle d’une poésie, non plus rurale, agreste, sauvage, non pas même humaine si ce n’est par relation; mais austère, imposante, religieuse et sublime. Que cette poésie-là soit, accessible à l'art, et à l'art de la peinture en particulier, c’est une assertion qui , aujourd'hui déjà , soulève contre elle moins de préjugés, moins de doctes dédains; et toutefois l’art, ne touche encore que bien timidement à ces scènes d’en haut, réputées jusqu'ici uniquement phénoménales, et qui offrent pourtant, c est notre avis du moins , à côté de tous les degrés du terrible, du colossal, toutes les nuances aussi de
la grâce, toutes les richesses de I harmonie, toutes les pures vivacités d’un éclatant coloris, et tantôt les ])! us saisissantes impressions de ciel courroucé, de tonnante fureur, d’instânte alarme pour la frêle créature, tantôt tous les plus riants sourires de la nature réjouie, reposée et resplendissante. Déserts radieux, cimes majestueuses, gouffres effroyables, sonores solitudes, plateaux embaumés où éclate la gentiane, rampes ravagées où, sous l’haleine du glacier azuré, le rhododendron balance sa fleur purpurine; et vous aussi, amphithéâtres augustes d’aiguilles entassées, blanches allées qui, par des myriades (l’étincelants échelons, conduisez le regard jusqu’au trône suprême de la tempête et de la foudre, qui donc vous appellera sur la toile? Qui donc, après avoir vécu dans votre commerce et étudié votre sublime langage , saura le parler à nos sens pour qu’ils le redisent à nos âmes? — Rien encore. Nous connaissons, à la vérité, en dehors de ces enluminures de marchand qui sont la repoussante charge de cette grande nature, quelques études de Calante, où il aborde en maître et avec une étonnante sûreté les avant-dernières hauteurs el les premières glaces ; études, disons-nous, mais de tableau, mais de grande composition qui soit expressive de cette poésie-là en particulier, non-seulement nous n’en connaissons point encore, mais nous ne sachons même que l'artiste <pie nous venons de nommer, qui à cette heure déjà prélude par ses persévérants labeurs d’une opiniâtre étude, autant que par l’énergique impulsion d’un génie tout spécial, à en saisir le sens et a en créer le langage.
Sans doute , personne n’a jamais prétendu que cette zone supérieure, dont nous nous occupons, ne soit pas intéressante, grande et sublime. Bien au contraire, plusieurs, oubliant que l’art, libre comme la pensée, et créateur de son langage, peut et doit toujours s’élever à plus haut encore que la brute nature, allèguent à l’artiste, pour le détourner de s’y chercher des modèles et des inspirations, la grandeur même, l’inabordable sublimité de cette région perdue. Mais alors, si cette zone supérieure a donc bien réellement pour elle la grandeur et la sublimité, et si ce n’est qu’en déniant à l’art luimême sa puissance et ses attributs qu’il est possible d en dénier 1 accès à 1 artiste, que lui manquet-il d’ailleurs pour qu elle entre dans le domaine du paysage artistique aux mêmes tilresque toute autre; et ne dirait-on pas vraiment qu’il existe, a tant de toises au-dessus du niveau de la mer, une limite au-dessus de laquelle la poésie expire, faute de voix, faute de langage, en face d’un trop sublime sujet, elle qui raconte les cieux pourtant, elle qui ose bégayer Dieu lui-même? Idée elrangeautant qu’étroite, préjuge d’école, toute petite théorie à la mesure de quelques feuilletonnisf.es (pu trônent sur l’art du haut d’un divan de salon ou de l’ottomane d’un boudoir. Le jour viendra, et il n’est pas éloigné
peut-être, où, à ceux qui nient le mouvement, tel dira : Je marche; ou, à ces faux docteurs, tel artiste, en leur montrant un chef-d’œuvre, s’écriera : Voyez! En attendant ce jour, il n’est pas superflu de montrer qu'à tous égards, coloris, formes, végétation, ligures, ce paysage de la zone alpestre supérieure est aussi riche et complet dans ses éléments, qu’il est abordable par tous ses côtés.
11 doit être permis, ce nous semble, dans une question pareille, qui serait toute résolue déjà, si les régions an sujet desquelles elle s’agite n’étaient pas comparativement d’un rare et difficile accès, de citer telles quelles les impressions que l’on a pu y éprouver. Pour nous, il ne nous est pas arrivé de les aborder, ces régions, sans être à chaque fois frappé émerveillé des splendeurs quelles présentent en fait de coloris; et, soit à cause de la nouveauté des teintes, soit. à cause de l’extraordinaire transparence de l’air, soit à cause de l’éclat plus sombre du firmament, il nous semblait toujours qu’introduit au sein d’une nature éthérée, où le regard est moins empêché par l’interposition des brumes, nous contemplions , au travers de l’insensible milieu d’une atmosphère cristalline , des objets brillant à la fois d’une lumière plus vive et d’une coloration plus intense. Ainsi nous expliquons-nous du moins cette pureté, cette vivacité, cette harmonie contrastée de teintes, qui , distinctives du coloris de ces hauteurs, nous paraissent non-seulement accessibles aux procédés du peintre, mais mieux faites peut-être pour qu’il y emploie les richesses de son pinceau et certaines raretés de sa palette, que les teintes tempérées des zones inférieures. Car tandis que dans la plaine le tempérament procède d’ordinaire d’une interposition de vapeurs qui rompent les tons, mais en les ternissant.; ici, il procède de ce que les tons euxmêmes, tout, en conservant leur netteté, se trouvent naturellement rompus : le bleu y est violâtre, les rouges, les jaunes crus ne s’y voient jamais, un fond noir, brun ou grisaillé y est le dessous général de tons les verts, de toutes les roches , de tous les terrains, de toutes les apparences qui ne sont, pas la glace vive ou le ciel pur ; et partout l'œil y ressent le charme d’une fraîche vigueur, d’un éclat sans crudité, d’une limpide harmonie. Là. point de ces accidents heureux, mais factices, qui. dans les contrées fertilisées, sont l’effet des travaux du cultivateur, point non plus de ces placards inharmonieux j et factices aussi, qui sont dus à la même cause; partout la nature brute, solitaire, opérant selon ses seules forces et colorant de ses propres mains. Or. qui ne sait qu’en ces choses la nature est féconde, ingénieuse, infiniment variée, gracieuse, attrayante, douce à voir et douce à entendre, là où l'homme n’est que pauvre, maladroit, sujet a mêler de discordants accents au primitif concert des bois, des rochers et des prairies!
Mais à ces caractères distinctifs d'une pureté,
d’une vivacité et d’une harmonie qui se confondent en frappante splendeur, le coloris de ce paysage unit d’autres qualités encore qui lui sont propres. En nouveauté : c'est, sur les premiers plans, a noirceur veloutée des flaques, la rousseur sauvage des herbes, la fraîcheur émeraudee des mousses, l’orangé des rouilles, l’aigue-marine des neiges a l’ombre et des glaces crevassées; dans les plans lointains, ce sont des bleus, des violets d une auguste sévérité , des pourpres , des embrasements d un éblouissant éclat; au ciel, un azur si intense au zénith, que même les roches nues s y détachent en dentelures claires et rosées... En finesse: ce sont toutes les uniformités de la grisaille, variées, nuancées à l’infini par des lichens de tout âge et de toute sorte; car il n’est pa§ de roche dans les liantes alpes, pas de bloc gisant, qui ne doive a celte végétation polaire la parure des plus fines broderies et des plus délicats chatoiements; ce sont les herbes rares dont le vert passé se marie aux couleurs neutres du terrain ou aux blancheurs salies des graviers; ce sont enfin les clairs sablons à paillettes cristallines, les glaces ternies de débris, sillonnées de poussières, nacrées de reflets, diaphane miroir tantôt d'une cime sourcilleuse, tantôt des clartés voyageuses de la nue, tantôt du firmament azuré... A nous, certes, de demander qu’on nous montre ailleurs des richesses qui ne sont pas mesquines à côté de ces trésors, et dés ici, si le charme du paysage tenait essentiellement au coloris, il serait constant à nos yeux que celte région est, sinon la plus belle des trois, l'égale du moins des deux autres. Mais il n’en est pas ainsi, nous le savons , et nous avons voulu montrer seulement ceci, c’est que, sous le rapport du coloris, elle est riche, complète et accessible à l’égal de toute autre.
Quant aux formes exclusivement alpestres, nonseulement nous croyons qu’elles ne sont en général réputées vicieuses que relativement à des régies en grande partie conventionnelles et tirées de l’étude du paysage italien ou flamand, mais nous surprendrons bien quelques personnes en affirmant que c’est sur ces hauteurs que nous avons retrouvé, et souvent, les terrains rasants, inondés, gris, semés d’heureux détails de la Flandre, comme les douces lignes du paysage sévère des Maremmes. Sans doute les dentelures, les lignes ardues ou brisées, les angles disgracieux s’y présentent souvent; mais quelle est la contrée où le paysagiste n’a pas à éluder des inconvénients analogues, où il n’a pas à se choisir et son site, et le côté unique en bien des rencontres par lequel ce site est artistique ? Eh bien, cent fois, parvenus sur des plateaux rasants, cent fois, parvenus sur des croupes gazonnees, nous y avons trouvé, là, des bouts de flaque, des graviers épars, des tou files d herbages , et le mendiant voyageur assis au soleil à côté de sa besace ; ici des gazons sombres, ondulés, parsemés de plantes isolées , et, à la place du buffle, le taureau solitaire se découpant en flère
silhouette sur un c el enflammé. Et pourquoi non? C’est, à la région moyenne que l’on peut reprocher la monotonie de ses pentes accourant éternellement devant derrière, pour se rejoindre en éternel vallon;
mais qu’on la franchisse, cette région, qu on s élève, voilà le vallon nui disparaît pour faire place tan¬
tôt au col, tantôt à la cime, tantôt aux croupes inclinées ou aux planes déserts : c est, non plus l’escalier, mais le belvédère, c’est l’air, la lumière, l’horizon qui ont reparu ; cest le regai d <>fliaiichi qui se promène sur les plages ouvertes d’un nouveau monde, d’une resplendissante nature!...
Mais pour la forme, comme pour le coloris, cette région présente aussi des qualités, soit quant aux masses, soit quant aux détails, qui lui sont propres. Quant aux masses, des dômes superbes, des arêtes hardies et sveltes , des ensembles de dentelures et de cimes admirablement balancées, des profils do hautes roches, harmonieux dans leur rudesse et
accidentés dans leur simplicité , des chaos de blocs et d’escarpements coupés avec une grâce infinie par les lignes molles d'une pelouse ou par le niveau aplani d'une eau dormante, des éboulis colossaux où l’ombre et la lumière se jouent avec prestesse autour des quartiers et des débris; a I horizon, tantôt les mille coupoles d’une liabylone d or, <1 argent et de pourpre, tantôt les parois eflroyablcs d un gouffre insondable, tantôt les souplesses ravissantes d’arceaux azurés qui forment a perte de vue une vallée montante indéfiniment plus douce et plus ouverte : doux couloir de l’air, couche aimée des nuages. Quant aux détails, ce sont, dans les terrains, une incomparable richesse d'accidents : le raboteux, l’affaissé, le strié, les traces d'eaux écoulées s’entrecroisant en linéaments délicats; les mille formes d’escarpement, de talus, de chaussée, de sentier ici unique, là divisé, qui serpente, se replie, s attarde, se lance, disparaît, reparaît, formant dans ces solitudes le signe unique presque, mais rassurant, du voisinage de l'homme, le symbole aussi de traversée, de péril, de délivrance : une croix est au sommet du passage. Ce sont les mottes lierbagêres, les mousses mamelonnées, les cassures adoucies «les blocs séculaires, les vides caverneux, les fissures innombrables des roches, ce désordre ordonné qui, dans chacun de ses accidents, conserve le sceau d'une primitive harmonie, en telle sorte que chaque partie reflète le tout, en telle sorte qu'à chaque montagne, selon sa structure et sa configuration toujours particulières, se varient sans être opposées et sans être semblables, l'aspect des rampes, l'apparence des rochers dénudés, l'habitude et, les mœurs des éboulis, et, nécessairement aussi, les habitudes et les mœurs de la végétation et des eaux. Voilà pour les formes qui, en toute région, sont, plus encore que la couleur, le langage de la poésie. Que cette poésie soit ici autre que dans les zones inférieures, qu’elle soit moins variée peut-être, mais plus grande; moins
riante» mais plus élevée; moins aimable, mais plus profonde et plus religieuse, c’est ce qui n’est pas douteux, selon nous; mais ce qui ne l’est pas davantage, ce semble, c’est que, par ce côté-ci encore, elle est aussi réelle qu’accessible.
Que si nous en venons à la végétation de ces hautes contrées, rare et sobre qu’elle est, nous n’hésitons pas à croire qu’elle gagne en caractère et en exprès, si on ce qu’elle n’a pas en luxe et en variété. De Saussure lui-même, tout préoccupé qu’il est dans ses ascensions d'observations et de recherches scientiliques, exprime en mainte rencontre la vive impression de plaisir que lui cause la vue de quelque [liante alpine; et il est certain que, indépendamment de la grâce et de l'éclat qui sont propres à la plupart de ces plantes, toutes contractent soit du sauvage dont elles sont entourées, soit de l'industrieuse façon dont elles se postent pour résister aux frimas, soit de l'intact essor de leur développement , un attrait auquel bien peu de passants sont insensibles. Tantôt isolées sur la saillie des rochers, elles s’y balancent avec une gracieuse fierté en conjurant par leur souplesse l’assaut furieux des vents; tantôt, se serrant les unes contre les autres, elles fleurissent blotties et immobiles dans les creux, derrière les rochers, au liane des ravines ; tantôt âpres, robustes, cramponnées au sol, étreignant les [lierres, elles luttent contre les orages et délient la tourmente, ou bien, timides et délicates, elles osent à peine étaler à fleur de terre une modeste corolle. Et tandis que dans la richesse luxuriante des taillis ombreux le peintre s’attache a peindre l’élégante confusion des branchages, tandis qu’en face de nos innombrables herbages, il s’attache à rendre les touffes fleuries, les massifs emmêlés de lianes, de tiges et de feuilles inliniment diverses, exprimant l’impression reçue plus que les objets distincts, le mélange inextricable et vague plus que les individualités réelles; ici, la rareté, l’importance relative, le caractère vigoureux, les mœurs fortes ; tout commande l’étude distincte, la représentation individuelle. Mais si la voie est autre, le but est le même, et ce n’est pas parce qu’on défriche d’autre sorte un sol tenace et un sol sablonneux, qu’il faut croire l’un moins que l’autre abondant en fruits savoureux et en moissons fertiles.
Eeltc végétation, nous l’avons dit, est rare ; mais elle est tout autant, si ce n’est plus encore que celle de la plaine, vivace, active, envahissante ; partout elle s’avance, elle recouvre; partout, repoussée par les frimas, ou bien écrasée sous la chute des sables et des pierres, elle remonte à l’assaut, elle reprend ses domaines et maintient éternellement son empire ; partout elle occupe tout ce que n’occupent pas les glaces, et elle donne aux [dus âpres déserts, ici leur physionomie frappante, là leur neuf aspect de tendre rajeunissement. Composée d’arbustes, de plantes, de mousse et de lichens, elle compte parmi les premiers le rhododendron qui unit au lustre de
son feuillage, à l’éclat charmant de sa fleur, à la claire rousseur de son bois, tout ce qu’aiment les artistes dans le jet de la tige; soit que, pressé le long des rampes, il resserre vers le centre ses rameaux effilés pour les évaser gracieusement sur les ailes, soit ([ue, venant aboutir au vide d’un escarpement, il les lance au delà du roc comme pour en ombrager
le front d’une flexible couronne . Non, jamais, ni
nous ni nos compagnons, nous n’avons rencontré épars dans les hauteurs ces plants de rhododendron, ces colonies de frères arbustes si sains, si éclatants, si alpins, car quel autre mot trouver qui rende à la fois l’élévation, la solitude, la pureté, le parfum qui accompagnent toujours cette sorte de trouvaille, sans être remués d’allégresse, sans accourir, sans cueillir et décimer, plutôt que de ne pas en emporter des rejetons, ces brillants lauriers du désert; tant l’aspect en est beau, vif, impressif plus même (|ue l'émail des prairies, plus que Ja parure des jardins. Mais au-dessous de ces arbustes dont le rhododendron est le prince, et outre un grand nombre de plantes fortes et nerveuses qui appartiennent exclusivement à la végétation des hautes Alpes, les herbes, les gazons s’y élèvent à une variété d'apparences, due tantôt à la qualité ou à la pente du terrain, tantôt et surtout au passage ou au séjour, ici habituel, là irrégulier des eaux, dont nos gazons de prés et de pâturages ne peuvent donner aucune espèce d’idée. Jetés en sens divers, onduleux, hérissés, emmêlés, frais et tendres, ou bien noirs et pourris, ils varient d’attitude, de caractère et de couleur selon les conditions infiniment variées elles-mêmes de position ou de localité ; en sorte que, si dans les plaines l’artiste a à se défendre contre l’uniformité des tapis et des pelouses, là-haut, c’est aux herbages qu’il peut demander la diversité et le changement.
Que de fois, sur ces sauvages plateaux ici imbibés, plus loin inondés, là-bas enserrant dans leurs creux une onde limpide, noire et glacée, n’avons-nous pas admiré la variété des formes, l’harmonieux contraste des couleurs, la transition, ici subite, là graduée, des plantes aux herbes, des herbes au jonc, du jonc à la mousse qui est elle-même, selon les accidents du terrain et selon les caprices des eaux, à un endroit brûlée, tout à côté olivâtre, plus loin morte et grise, là-bas veloutée, fleurie, tendre, se déployant, vive et fraîche, en bordure de flaque, en élégants promontoires, en îlots éclatants, en flottantes émeraudes! Et ce que nous disons là des herbes, des mousses, nous pourrions, pour ce qui est du moins de la variété, de l’harmonie et des contrastes, le dire des lichens avec plus d’avantage encore. Voilà ce qu’il en est de la végétation alpestre ; pauvre, nulle, si on lui applique la même mesure qu’à la végétation de la plaine; riche, diverse, éblouissante, si avant de la condamner ou l’observe.
il. Tôpffer.
{La fin à la prochaine livraison.)
LES B K A I \ - A B T S