‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 36 sur 150 · SON N F. T · texte numérisé non relu

SON N F. T

Physionomie Parisienne,

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Elre jeune et mourir, est-ce un sujet de. larm jmiler sitôt le monde, cst-cc aller en exil? mfunt.s, la mort vous prend avec vos divins cl W VOusnc direz plus : « Où le bonheur est-il

Quelle sérénité sur vos pâles visages!

Des mains jointes, dormez sons le marbre du deuil- |?0l,s (I,M resl0,ls «ci battus par les orages v °"venl n,,,ls lovions le calme du cercueil.

Partez, adolescents, poêles, jeunes tillesariez, d heureux «tains vnns «nt élé prcdiis.

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opéra de Fmiislia, que M. Cherubini donna à Vienne, au commencement de l'année 1800, et qui obtint le succès le plus éclatant, non - seulement à Vienne, mais dans toute l’Allemagne, mit le sceau à la réputation du grand compositeur; et le suffrage de toute une nation, proclamé par des musiciens tels qu’IIaydn et. Beethoven, pouvait bien consoler de l'injustice d’un seul homme, qui n’était pas musicien. En revenant à Paris, M. Cherubini trouva la surintendance de la chapelle impériale occupée par Paisiello, la musique particulière de l'empereur dirigée par Paer: il sentit le découragement rentrer dans son âme, au moment où il rentrait lui-même dans sa patrie; et l'affection nerveuse dont il avait éprouvé une première atteinte quelques années auparavant, reparut avec un caractère plus sérieux. Cette fois, ce n’était plus un dégoût vague et passager de l’art (pii avait

fait jusqu’ici sa passion et sa gloire; c’était une sombre tristesse, une mélancolie profonde, sous l’empire d’une idée fixe, qu’il était arrivé au terme de sa carrière, et qu’il ne pouvait plus composer de musique. Cette triste conviction s’était si bien emparée de toutes ses facultés, qu’il refusa le poème de la Vestale, qu’on lui offrit alors, et ce refus, du moins, ne nous a pas coûté un chef-d’œuvre. La botanique redevint encore pour lui une ressource, et il s’y rejeta avec une ardeur qu’on peut bien dire désespérée. Pendant dix-huit mois que dura cette crise douloureuse, on le voyait herboriser tout le jour sous la direction de l’illustre Desfontaines, et rentrer chaque soir chargé de plantes qu’il étudiait avec soin, qu’il dessinait avec esprit, et que plus tard il s'occupait à disposer dans un herbier, triste et intéressant monument de celte crise et de son existence, (pii est resté dans la famille. Ce fut dans ces tristes circonstances qu’on eut l’heureuse idée de le conduire à Chimay, dans le château du prince de ce nom, pour lui procurer, avec les moyens d’enrichir son herbier, quelques diversions à ses souffrances; et la fortune, qui semble se jouer de la destinée des

LES BEAUX-AKTS.

hommes, devait faire sortir de ce voyage, projeté pour la guérison d’un malade et pour la satisfaction d’un botaniste, l’occasion de rendre à son art un grand compositeur, et de le lui rendre plus gi and <|ue jamais, avec une forme toute nouvelle de son talent et dans toute la supériorité de son génie.

il avait été conduit à Chimay par M. Auber, son éleve et son ami. Tout le monde, dans le château, et presque aussi dans la petite ville qui l’entoure, était musicien; et, en entendant une messe de Michel Haydn exécutée dans l’église du lieu, l’idée lui vint à lui-même d’en improviser une. L’exécution suivit de près la pensée; et le voilà qui se met à composer une messe, sans presque réfléchir que c’était de la musique qu’il composait, avec une facilité, une verve, qui surprirent tout le monde et lui-même, avec une puissance d’inspiration qu’il n’avait jamais connue au même degré, sans s’enfermer chez lui, sans s’isoler des hôtes nombreux du château autrement que par la pensée, et si littéralement en se jouant de son travail, qu’il écrivait sa partition au travers d’une pari ie de billard, ne déposant la plume que lorsqu’on l’avertissait de son tour, et la reprenant, sans se laisser distraire par le mouvement qui se faisait autour de lui. C’est cette fameuse messe à iroix voix qui, lorsqu’elle parut, retouchée et complétée à Paris l’année suivante, et publiée aux acclamations de toute l'Europe, le plaça du premier coup au premier rang des compositeurs de ce genre ; c’est cette messe qui révéla dans son auteur un talent tout nouveau, en signalant dans la musique (l’Église un nouvel art, dont les développements, accomplis sous la restauration, forment la troisième période de sa vie d’artiste, et constituent son titre de gloire le plus brillant et le plus solide.

La chute du gouvernement impérial avait amené enfin pour M. Cherubini une époque de réparation. La restauration, qui trouvait en lui une victime de l’empire, ne pouvait manquer de s’en emparer; c’eût été déjà un acte de politique, et c’était certainement aussi un acte de justice. Ou lui offrit la place de surintendant de la musique du roi, mais comme survivancier de Martini, qui en avait conservé le titre obtenu de l’ancienne cour, et comme remplaçant de Lesueur, qui en remplissait effectivement les fonctions à la cour impériale. Les hommes qui se rencontrent toujours auprès des pouvoirs nou- \eaux pour les flatter et les perdre, faisaient un crime a Lesueur de la faveur dont il avait joui sous l'empire, sans considérer que l’auteur des Bardes , homme aussi honorable par son caractère que par son talent, n’était pas coupable de celte faveur, qu'il avait due moins encore peut-être à son propre mérite qu à 1 engouement de Napoléon pour les poésies d Ossian; et le favori de l’empire allait devenir le proscrit de la restauration, si M. Cherubini, qui avait en tout a souffrir d’une proscription pareille, eût ete capable de l’autoriser par son exemple. Il ne

voulut accepter la place qu’en la partageant avec Lesueur, et il épargna un tort à la restauration, en faisant une action qui l'honorait lui-même. Mais quand donc ceux qui font des révolutions comprendront-ils que le moyen de rendre leur œuvre nationale, ou de prouver qu’elle l’est en effet, c'est d'adopter tous les titres de gloire d’un pays, c’est de s’approprier tous les hommes, comme tous les monuments qui les représentent, au lieu que par des exclusions laites au profit d’un parti et dans l’intérêt d’une opinion, ils ne réussissent qu’à se mettre en dehors des idées et des sentiments de tout un peuple ?

A partir de ce moment, M. Cherubini, qui avait pris solennellement congé de la muse lyrique par son bel opéra des Abencerraqes , représenté en ISIS, se consacra tout entier à la muse religieuse; et nous ne craignons pas de dire que c’est dans l'Eglise qu'il trouva, avec ses inspirations les plus heureuses, ses succès les plus durables. Là, du moins, le génie du musicien n'était pas lie aux tristes conceptions d’un poème, ou dénué d’intérêt, ou écrit d’un style plat et ridicule; c’était sur des textes, consacrés par la foi du chrétien, que s’exercait le talent du compositeur; et jamais les louanges de Dieu ne trouvèrent un plus digne et plus éloquent interprète. Mais ici comme au théâtre, M. Cherubini renouvela l'art . sans que les hardiesses du novateur coûtassent rien a la sévérité des régies. Jusqu'alors, la musique (l’Eglise, telle que l’avait conçue l’ancienne école romaine, avait été traitée comme l’émanation d’un sentiment pur, dépouillé de toute passion humaine M. Cherubini voulut que sa musique exprimât le sens dramatique des paroles, qu’elle se passionnât pour ainsi dire de toutes les douleurs de la terre, de toutes les douleurs de l’humanité, en présence de toutes les consolations de l’Evangile, de toutes les magnificences du ciel; et cette alliance des beautés sévères du contre-point et de la fugue avec l’expression dramatique, soutenue de toutes les richesses de l’instrumentation, constitue un fait nouveau, qui appartient tout entier au génie de M. Cherubini. Dans ce genre de composition, nous croyons pouvoir dire que le suffrage de toute l’Europe place l’auteur de la messe à Irais voix, de la messe solennelle du Sacre et de celle du Requiem , au premier rang des compositeurs, et à côté, sinon au-dessus de Mozart, dont la messe de Requiem n’offre pas une égale sévérité de style. On a pourtant reproché à M. Cherubini les richesses d'harmonie qu'il a semées dans ses compositions religieuses ; mais c’est a tort, suivant nous, qu’on l’a blâmé d’avoir déployé toutes les splendeurs de son art au service de toutes les pompes de la religion. S’il est des lieux, s'il est des circonstances, où la musique doive paraître dans tout son éclat, n’est-ce pas sous les antiques voûtes de nos majestueuses basiliques, au milieu des flots d’un peuple absorbé tout entier dans des pensées de foi

LES IJEAfX -A K 1S.

et d'amour, à ces moments solennels ou la prière qui monte vers les cieux, fidèle expression de tous les besoins de l'homme, doit s’y élever empreinte de toute la pureté des anges? Aussi voyez comme le style de M. Clierubini, toujours noble et pur, autant qu’énergique et puissant, se colore de tous les sentiments qu'il exprime! S’il prie, comme dans le Kyrie de sa messe en fa, dans les premières strophes de ses Requiem et de ses Agnus Dei , rien de plus tendre, de plus suave que ses chants; c’est le cri de l’humanité souffrante, dans ce qu il a de plus expressif et de plus touchant. S’il raconte le jugement dernier, ce n’est plus l’homme qu’on entend, c’est le terrible archange, dont la voix éclate en menaces: et si c’est la passion et la morl du Chrisl qu’il représente, nos cœurs se brisent à des accents empreints de la plus sublime, de la plus poignante émotion. Et maintenant, dites, vous qui vous prosternez devant la Transfiguration de Raphaël et le Jugement dernier de Michel-Ange, et qui admirez, dans ces chefs-d’œuvre de la main de l’homme , l’emploi de toutes les richesses de l’art, dites si M. Clierubini, qui peint avec des voix et un orchestre ce que Raphaël et Michel-Ange ont peint avec des couleurs et un pinceau, est coupable d’avoir employé a chanter les louanges de Dieu toutes les facultés de l’homme soutenues de tous les moyens de l’art?

Il serait inutile et il serait peut-être impossible d’énumérer tous les morceaux de musique religieuse composés par M. Clierubini de 1816 à Is30, époque où cessa d’exister la chapelle du roi, qui avait été respectée même par l’empire. Le nombre de ces morceaux, messes solennelles et messes des morts, oratorios, motets, cantates , psaumes , canons , hgmnes, litanies, est très-considérable, et la prodigieuse fécondité de son talent ne s’y montre pas moins que l’étonnante flexibilité de son esprit jointe aux merveilleuses ressources de son savoir. Il avait soixantedix ans, lorsque la suppression de la chapelle du roi le rendit à lui-même; et il semble que pour tout autre c’eût été là le signal de la retraite. Mais il tenait trop à son art pour l’abandonner ainsi avec sa place; et, comme s’il eût craint de paraître déserter la musique au moment où elle lui manquait, il s’y rattacha doublement par le théâtre et par l’Eglise. C’est en 1833 qu’il lit représenter son grand opéra (Y Ali-Baba, rempli de morceaux qui brillent, de toute la fraîcheur, de toute la verve de la jeunesse; et c’est (m 1830 qu'il composait sa seconde messe de Requiem, qu'il destinait pour ses propres funérailles et qui ne le cède, en beautés d’un ordre éminent, qu’à son premier Requiem. Et pourtant, ce n’est encore là qu’une partie des travaux qui remplirent cette dernière période d’une vie si laborieuse. Attaché des le principe au Conservatoire de musique, en qualité d'inspecteur des éludes, nommé en 1810 professeur de composition, et, en 1822, directeur de

cet établissement, ce qu’il a produit de leçons dans les solfèges du Conservatoire aurait pu suffire à toute l’activité d’un autre artiste; et il est vrai de dire que ces leçons, jointes à sa Méthode de contre-point et de fugue qu’il publia en 1853, comme le résultat de sa longue expérience, ont fondé parmi nous l’enseignement de la musique, de manière à en faire encore un de ses titres à l’estime et à la reconnaissance publiques. Et que serait-ce si nous voulions parler de celte foule de morceaux de toute espèce, produits de la circonstance ou hommages de l’amitié, madrigaux, nocturnes, stances, romances, canons à deux, trois ou quatre voix, cantates pour des solennités publiques, couplets pour des fêtes de famille, et jusqu'à des quadrilles de contredanses, tous morceaux de l’inspiration la plus aimable, tous empreints (fila couleur du sujet, triste ou gaie, religieuse ou patriotique, sublime ou familière, qui ne cessaient de couler de sa veine intarissable, et dont la liste échappait à la mémoire la plus fidèle et même à la sienne? La faculté de produire ne s’éteignit en lui qu'avec la vie; et peu de semaines avant sa mort, il écrivait, âgé de quatre-vingt-deux ans, un canon à trois voix pour M. Ingres, ou respire toute la grâce du sentiment qui l’avait dicté; et ce dernier hommage de l’amitié, ce dernier adieu du musicien à l’art qu’il avait illustré, fut véritablement, à tous égards, le citant du cygne.

M. Clierubini fut, sous tous les rapports, un homme d’une originalité puissante et d’une supériorité incontestable. Il avait l’âme haute et noble, et la fierté de son style répondait à celle de son caractère. Jamais il ne fit de concession au goût du public; jamais il ne rechercha la popularité, cette idole qui fait tant d’esclaves et tant de martyrs, pour si peu de héros; jamais enfin il ne considéra dans son art que son art lui-même, à la différence de tant d’autres qui n’y cherchent que le succès. L’imagination chez lui n’etait point séparée des conditions qui en règlent l’emploi et en déterminent la mesure, et le sentiment ne l’emporta jamais au delà des bornes de la raison. Ce qu’on admire dans ses compositions, la juste proportion de toutes les parties et l’effet harmonieux de l’ensemble, était le résultat d’une nature forte, guidée par un savoir profond et sûr ; l’ordre s’y fait constamment sentir, l’ordre qui fut pour lui, non-seulement en musique, mais en toute chose, un besoin, un goût, je dirai même une passion; et ce sentiment de l’ordre, qui ne se séparé pas de l’inspiration, ajoute encore à son elfet. C’est peut-être le seul artiste auquel il ait été donne d’innover dans toutes les parties de son art, sans dévier jamais des règles qui le constituent, sans que l’invention nuisît à la pureté des formes, sans que la sévérité du style coûtât rien à l’expression. M. Clierubini demeura soixante ans immuable dans les principes qu’il s’était faits, quand tout changeait autour de lui, quand lui-même il renouvelait l’art

qu’il avait reçu de ses maîtres, et ce fut par la puissance de sa volonté, autant que par celle de sou genie, qu’il resta ainsi esclave des règles, tout en devenant novateur. C’est là, sans doute, une grande leçon donnée à notre siècle, où tant de g(,n> -s 1111(1 ginent que, pour être original, en musique, comme en toute autre chose, il suffit de ne rien apprendre ou de ne rien respecter, que l’étude nuit à l'inspiration, et que le savoir est ennemi du génie.

M. Cherubini fut enlevé à l’art qu’il a illustre, a l’Academie dont il était l’honneur, a l'Italie qui l'avait produit et à la France qui lavait adopte, le \ 5 mars 1842, après une courte et douloureuse maladie. On vit encore, dans cette dernière lutte soutenue par un octogénaire contre la souffrance et la mort, quelle était la vigueur de ce caractère, dans ce corps si débile. 11 avait déjà cessé d’être dans ses organes affaiblis, qu il vivait encore dans toutes les

facultés de son esprit, et la mort, qui le frappa debout, le trouva toujours ferme dans sa haute raison, dans son indomptable volonté. Mais nous n’avons pas perdu tout entier le grand artiste qui se survit à lui-même dans les fruits de sa doctrine, comme dans les œuvres de son talent, et qui nous a laisse, avec des disciples dignes de lui, tant de travaux féconds pour la postérité. Nous le possédons encore dans une partie de ce qui lui fut cher et dans tout ce qu’il a produit, et nous le voyons revivre dans cette belle image, due au pinceau de M. Ingres, dans ce tableau où respire toute son âme, et qui est le plus noble et le plus touchant hommage que le génie pût recevoir de l’amitié.

Il A OU. - Hoc II E I 1 K ,

Secrétaire peipétuel de l'Académie de* HoauvAris.

LKS BEA UX-AKTS.

l y avait, en 17 L, rue de Braque , au Marais, un hôtel assez majestueux, mais trop prétentieux pour un hôtel. Peut-être se voyant dans le voisinage de 1 hôtel Souhise.ee magnifique logis des plus grands seigneurs de France, l'orgueilleux de la rue de Braque — quelque financier sans doute — avait-il voulu prendre en hauteur ce que les Soubise tenaienten largeur, et avec beaucoup de laçons pour rivaliser les colonnes mi-parties rondes et carréesdes porches seigneuriaux. Toujours est- il que la devanture en était brisée ou crêpée, comme on voudra , tant les architectes avaient tourmenté les sculpteurs, tant ces derniers avaient fouillé la pierre de taille.

C’était bien un financier qui avait orné l’hôtel dont nous parlons ; un fils du système échappé au décret des cinq cents livres. Ce brave homme, ayant placé ses appartements sur la rue, contrairement à toutes les idées reçues, pouvait regarder à son aise les carrosses qui entraient chez MM. de Soubise; il pouvait même guetter les femmes de l’hôtel de Strasbourg, cet autre fief découpé dans le vaste domaine des Guises, en sorte qu'il supputait, à un écu près, la dépense de ses voisins. Tant de carrosses font tant de conviés, tant d’entrées et de rôtis font fumer trois ou six cheminées; total : quatre ou cinq cents livres de menus frais par jour. Le financier réglait sa dépense sur celle-là, et pour arriver à être un moins indigne voisin des Soubises, il avait, en agrandissant sa porte cochère, rapetissé la première lettre de son nom. Maître Dorhain était devenu M. d'Orbain; il n’v avait que cent cinquante mille livres de rente et une apostrophe de plus.

Aussitôt que M. d'Orbain eut son apostrophe et ses deux magnifiques pavillons sur la rue de Bra¬

que, il voulut se donner une postérité. Certain ami des mieux logés et des mieux apostrophés offrit une femme au voisin de M. de Soubise. Mlle Sauverac, riche de cinq cent mille livres , entra bientôt en possession du bel hôtel frisé du nom de d’Orbain, et deux ans après son mariage, elle mit au monde une fille qu’on appela Urbine, du nom de sa mère.

Mme d'Orbain mourut la première; sa fille avait seize ans. Le financier survécut une année à sa femme, et Urbine demeura seule au monde. On peut croire que celte solitude était fort troublée par les prétendants et les soupirants. Mlle lirbine d’Orbain, héritière de cent quatre-vingt mille livres de rente, belle comme les plus suaves portraits de Boucher et de Yanloo, entendait de sa chambre à coucher, donnant sur la rue de Braque, passer et repasser le jour et la nuit des patrouilles de jeunes seigneurs tout pâles du désir d’obtenir sa main et sa dot.

Elle avait auprès d’elle comme amie, comme tutrice et comme conseil, la sœur de sa mère, une tante de vingt-cinq ans. Jamais plus tendre affection ne consola deux cœurs plus affligés. Mlle Emilie Sauverac, la tante , avait juré de consacrer toute sa vie à sa nièce, en souvenir d’une sœur adorée; mais la destinée des femmes est de faire des serments perdus. 11 arriva que tout Paris apprit un matin à son réveil le mariage de Mlle Urbine d’Orbain avec | un jeune gentilhomme de province, fort gracieux, disait-on, mais fort obscur. Cette belle passion devait avoir éclos chez la jeune fille à son château de Médan, où elle était allée passer quinze jours. Quel vainqueur que ce gentilhomme nommé de Brière ! 11 était venu , avait plu et avait épousé dans la chapelle du château, le tout en quinze jours. Tout Medan racontait des merveilles sur la beauté, l’allégresse et l’insouciance de ces deux enfants, que le vieux curé avait bénis en souriant.

Comme des oiseaux, ils s’étaient envolés en Bre-

tagne ou dans le Morvan, on ne savait où. Mlle Snuverac, heureuse, disaient les uns, d être ndoNct de son serment, jalouse, disaient les autres, de cet amour qui surmontait son amitié, avait été rejoindre, on ne sait quels parents, dans on ne sait quelle terre. C’était le temps où l’on s’amusait beaucoup en France, et personne ne s’avisa, comme on le ferait aujourd’hui, d’additionner tous les on ne sait qui obscurcissent ce récit.

Mlle Urbine d’Orbain mariée, personne à Paris ne songea plus à l’épouser, mais on attendit le moment où elle reviendrait pour lui faire sa cour, selon l’usage. Puisque la propriété de la dot était perdue, au moins restait -il l’usufruit. Mme de Prière tiendrait maison ; M. de Prière aurait des chasses et des maîtresses sans doute : on avait tout cela à se partager.

Mme de Prière revint en effet, et, pour comble de bonheur, elle revint seule. Son mari, qui ne voulait pas négliger le magnifique héritage d'un parent retiré aux Indes, était parti après cinq lunes de miel.

11 reviendrait porteur d’un bon million nouveau.

En attendant, comme on l’avait espéré, Mme de Prière ouvrit sa maison, et débuta par les plus merveilleux dîners, les plus galantes fêtes que la finance eut données depuis dix ans; mais ses invitations furent restreintes a un petit nombre d’elus. Elle alléguait les recommandations de son mari, l’absence de son mari; le monde comprit ces excellentes raisons, les aspirants se refoulèrent en multipliant leurs soupirs, et Mme de Prière se trouva, au bout de trois mois, une maîtresse de maison accomplie, dont les salons, raisonnablement peuplés, laissaient entrevoir quelques vides aux plus persévérants et aux plus dignes.

Ea vie de cette jeune femme coula dés lors fort heureuse et assez brillante. Des amis — elle n’avait besoin de personne, — des admirateurs et des envieux, tels sont les éléments de la félicité dans le monde. L’argent, on n’en parle pas; Mme de Prière ne le prodiguait point, toujours par déférence pour son mari qui cinglait vers les Indes.

I n soir, au milieu d’un petit souper, pendant les ébats de la plus charmante gaieté, Mme de Prière demanda la permission à ses convives de lire une lettre pressée qu’apportait un homme noir. Chacun de se récrier avec mille saillies sur le bonheur de ce coquin auquel on donnait si facilement audience. Mais dès les premières lignes, quelle parcourut avec des yeux égarés, la jeune femme poussa un horrible cri, étendit les bras avec angoisse, et tomba mourante dans son fauteuil.

Pendant que les hommes s’empressaient à lui faire respirer des sels, les femmes s’occupaient de lire la lettre, qui annonçait, sans trop déménagements la mort, du pauvre baron de Prière, brûle, avec tout équipage du navire la Fidélité , à trente lieues des

entes dp ***

En un instant ce nuage de douleur envahit l'heureuse maison. Plus de reunions, plus île fleurs; le crêpe noir s’étendit sur les girandoles dorées , sur les harnais somptueux des chevaux, sur la passementerie des valets; Mlle Sauverac accourut près de sa nièce pour l'aider à supporter ces premiers jours si pesants des regrets et du deuil.

On plaignit généralement M. de Prière, privé si jeune d'un avenir si doux, et l’intérêt que la jeune veuve inspirait déjà devint palpitant.

Mme de Prière demeura un an dans une retraite presque sévère. Ensuite elle quitta les vêlements noirs, essuya les traces de ses larmes, rappela ses amis, le tout sans affectation de répugnance et sans empressement. Elle fut alors jugée femme d’esprit et du meilleur goût.

U va sans dire qu’on lui laissa six mois de répit : après quoi les persécutions recommencèrent comme lorsqu'elle était fille. Tout visage nouveau lui apparaissait armé d’intentions, toute demande d'entretien signifiait demande eu mariage. Elle répondit (ju'après un si triste apprentissage de la mauvaise volonté du sort, le meilleur parti qu’elle eût a prendre était de n’en prendre aucun.

Ce consentement que l’étalage des fortunes presque égales à la sienne, (pie l’offre d’une couronne de marquise, voire de duchesse, que la promesse d'un tabouret, d’un cordon bleu, ce que la vanité enfin n'avail pas réussi à lui arracher, l’amour entreprit de l’obtenir. Les jeunes gens se firent tiesbeaux, très-braves, et plusieurs se couvrirent de gloire, selon renseignement de la mythologie, mai» ce fut inutilement.

La vie dorée recommença pour Mme veuve de Prière. Mlle Sauverac, que l’on courtisait beaucoup aussi, car elle était aussi jolie que Mme de Prière était belle, aussi brune (pie sa nièce était blonde . Mlle Sauverac retourna dans son pays inconnu célébrer le vingt-septième anniversaire de sa naissance.

Tel est le passé de ce bel hôtel de la rue (le Unique ; tel est le présent de Mme de Prière : nous commençons ici notre histoire.

Il y avait bien un an que Mlle Sauverac n habitait plus chez sa nièce, lorsqu’un jeune homme, (pii venait de faire la campagne maritime, lut présent** a l'hôtel de la rue de Braque. M. de la Yeniaye, bien qu’il fût blanc de teint et brun de cheveux, avec des yeux d'un bleu tendre, bien qu’il fût jeune et d’une taille avantageuse, passa inaperçu dans le nombre des amis de la maison.

Ses confrères en jeunesse, en bonne mine et en mérite remarquèrent seuls la finesse exquise de sa jambe, la délicatesse de ses mains, qu’uu point d angleterre vaporeux réduisait, en les voilant, aux proportions d’une main de femme; enfin ses rivaux, puisqu il faut les nommer par leurs noms, redouteront seuls l’éclat fascinateur de son regard, qui tantôt dévorait, tantôt caressait d’une façon irrésistible.

Mme de Brière ne vit rien de tout cela. La Vernaye soupira, avança la jambe, lit le manège de ses mains, alluma son œil bleu ou le chargea de langueur; peine perdue. 11 était épris sérieusement et passa vite à des attaques plus sérieuses. Cherchant un vieux parent ou une duègne de famille dans le cercle de Mme de Brière, il médita sa demande en mariage, mais personne n’osa se charger de cette commission. Il lui fut répondu par une liste de prétendants refusés, sur laquelle on ajouta son nom au numéro cent douze.

A la mine jalouse et lugubre de la Yernaye, ses amis devinèrent bientôt la vérité, mais ils ne firent que le railler en l’engageant à prendre son mal en patience. — La maison est bonne , disaient-ils; mieux vaut pouvoir contempler à l’aise Mme de Brière dans un salon bien chauffé, bien tapissé, devant une table consolante, qu’èlro réduits à la condition d’Espagnols errants (pii se sauvent par les rues, une guitare sur le dos , et poursuivis par une patrouille.

La Yernaye ne se tint pas pour battu. 11 regarda tous les gens de la maison, les uns après les autres, depuis la pointe des cheveux jusqu’à l’orteil, pour voir s’il ne se cachait pas quelque amant sous ces enveloppes vertueuses. Il raisonnait en homme de la vieille école des Lauzun et des Nocé : « Femme jeune et belle ne vit pas seule toujours. » Remarquons ce toujours.

Mme de Brière, au fond du cœur, n'ignorait rien de tout cela. La Yernaye appliqua sur elle aussi son microscope et se dit : Je suis fort changé de visage, a souper je ne mange plus; je perds toujours au pharaon ; je parle creux comme une ombre; or, si Urbine — il l’appelait Urbine en lui-même — ne me demande pas : — Pourquoi êtes-vous ainsi, monsieur de la Yernaye? si elle dissimule avec moi, — bon, — excellent.

Mais, hélas! au retour de la comédie , Mme de Brière dit tout haut A son médecin, devant la Y’ernaye : — Dieu ! que M. de la Y’ernaye est pâle et qu’il est maigre! Etes-vous malade, monsieur? On prétend qu’il court toutes sortes de fièvres. N’allez pas nous en apporter une.

La Y7ernaye devint plus rouge qu’il n’était pâle I instant d avant; et comme le médecin buvait du vin d’Espagne sur un guéridon :

— Madame, dit le jeune homme, voulez-vous conuaitre le mal qui me consume?

— Ab! juste ciel, répliqua Urbine, parlez vite au docteur. ..

— Cela est d’une coquette, et je m’en vengerai, pensa la Vernaye. — Ainsi , vous ne voulez point m’entendre, madame? continua-t-il d’une voix dolente.

— Mais, mon cher monsieur de la Vernaye, je ne connais rien à la médecine, et j’ai une peur abominable de la maladie.

La Y ernaye salua cérémonieusement la jeune femme et partit au désespoir. Mais il revint à huit heures ; on allait se mettre à table.

— Ah ! dit Urbine, vous allez faire quelque imprudence, monsieur de la Vernaye; vous êtes malade, ne mangez pas d’épices. Est-ce que vous avez faim ?

— Pas du tout, madame.

Lu éclat de rire à demi comprimé courut autour de la table comme le feu de ces traînées de poudre que font les enfants. La Yernaye se figura que madame de Brière avait raconté son histoire et qu’on liait de lui. Il lit ses yeux méchants comme pour provoquer chacun des convives.

La grâce d Lrbine rétablit l’harmonie. On joua, on causa, et à minuit les voitures partirent de l’hôtel, dont la porte massive roula sur ses gonds.

La A ci uaye était parti des premiers. 11 avait congédie son laquais, et, tapi dans I ombre du couvent de la Merci, à l’angle que formait la tour du Clocheton, il compta successivement les conviés.

En seul ne parut pas; c’était un homme de finance, M. Dubautril, face réjouie, enluminée, qui faisait rire Mme de Brière avec ses histoires trèsgaies, que la Vernaye trouvait trop gaies.

— Oli ! oh! se dit-il en pâlissant, M. Dubautril reste a l’hôtel. En croirai-je mes yeux!... Oui, oui. il reste, la porte est cadenassée... Mais il a cinquante ans, ce séducteur. . . Ah! les femmes sont incompréhensibles... celle-là surtout... Comment... il ne sort pas ?... Elle aimerait ce grisou?... Mais en vérité, c'est à en perdre la tête...

La Y ernaye vit la lumière des bougies envahir la chambre à coucher d’Urbine, qui donnait, on le sait, sur la rue de Braque. D’en bas le jeune homme distinguait le large balcon éclairé faiblement, les rideaux rouges derrière les vitres, et Feutre-bâillement des volets intérieurs que l’on n’avait point encore fermés.

Cette lumière fut placée sur la cheminée, et deux ombres s’imprimèrent en noir sur les rideaux.

La Yernaye poussa un cri de rage, s’élança hors de son angle obscur, et comme un frénétique, escalada la devanture de 1 hôtel dont M. d Orbain avait fait fouiller si complaisamment les pierres de taille. D’un banc la Yernaye se bissa jusqu’à une frise, de la frise au bras d’une naïade qui versait son urne ; nue fois sur l’urne, il empoigna les cheveux solides de la nymphe et lui monta sur la tète; de là il saisit la rampe inférieure du balcon. Ce fut l’affaire d’une demi-minute; un chat seul pouvait grimper plus vite.

Mais à pei n e venait-il de plonger son regard dans la chambre, que la porte cochère s’ouvrit de nouveau, et le carrosse de M. Dubautril sortit rapidement, M. Dubautril étant dans ce carrosse.

La Yernaye demeura tout ébahi. Le doute n était pas permis. Le financier avait parlé aux laquais et

ES beaux-arts.

indiqué son hôtel. Pas de subterfuge, pas d équ que; il restaiteette réalité désolante : la Vernaye eu habit de satin et l’épée au coté, perchant sui un cou très-élevé, par un temps froid et une lune nu

nacante.

Par le plus grand malheur du monde, il y avait ce soir réception splendide à l’hôtel de Souhisc, et la cour d’honneur, qui pouvait contenir soixante carrosses, était réservée, selon l’étiquette, aux équipages d’un prince du sang et d un prince de Hesse- Darmstadt. Les autres avaient dû cédei le pas < t s’alignaient en lile depuis la rue du Chaume et la rue de Paradis jusqu’à la rue du Grand-Chantier ; deux carrosses trouvèrent même plus commode de s’installer dans la rue de Braque, précisément en face de l’hôtel d’Orbain. En sorte que la Vernaye, qui se préparait à faire le saut périlleux, fut emprisonne sur son balcon avec un serrement de cœur indicible.

Cependant Mme de Prière allait faire sa toilette de nuit. Quel affreux moment pour la Vernaye; qu’on vienne fermer ces volets intérieurs et qu’on l’aperçoive là, il est perdu. On le prendra pour un de ces lâches espions qui volent avec leurs yeux ce qu’on a refusé à leur ignoble passion ; il sera chassé, méprisé, exécré. Qu’il essaye à fuir au risque de se rompre le cou, les laquais en bas le verront et commenceront par le prendre pour un voleur ; que s’il les gagne, ce qui est facile, il couvre de honte le nom respecté d’une femme qu’il aime, et laisse son honneur à la merci des valets.

Tout à coup la lune sortit radieuse d'un nuage, et illumina si bien le balcon, qu’on eût pu y lire mieux qu’en plein jour.

La Vernaye se coucha sur la pierre à plat ventre et ne souffla plus, mais sa tête devint une fournaise où bouillonnaient mille terreurs, mille folies, mille résolutions contradictoires.

Le devoir de l’honnête homme l’emporta bientôt dans cette âme généreuse sur des scrupules vulgaires. Il vit que Mme de Brière allait demeurer seule avec sa femme de chambre, qu’elle allait se déshabiller, c’est-à-dire se livrer, non à des regards , car il eût mieux aimé mourir que d’utiliser de la sorte sa laute, mais à une possibilité de regards constituant trahison. Il profila donc de l’absence de Fleurette, la femme de chambre, et coupa du tranchant de sa bague une vitre basse. Le bruit ne fut pas saisi de Mme de Brière, parce qu’elle chiffonnait dans un tiroir, et qu’une voiture roulait dans la rue. La Vernaye poussa soudain la vitre en dedans, la retint a\ecses doigts pour qu’elle ne se brisât pas en tombant, et avec un courage vraiment héroïque, il passa

la tête par l’ouverture, en s’écriant d’une voix étouffée ;

— Madame, ne craignez rien, je suis la Vernaye, un misérable qui a commis un crime envers vous, mais qui, de peur de vous compromettre , de vous causer un chagrin, s’expose à tout,... Ecoutez-moi.

Urbine, au son de cette voix, s’arrêta glacée d’epouvanle. Elle vit une tète blême qui la regardait par cette ouverture bizarre, et voulut pousser un cri, mais en vain. Elle restait là, lixe, les mains étendues, les yeux dilatés, entendant et ne comprenant point. A la fin elle reconnut ce pauvre la Vernaye, et avec l’intelligence la confiance lui revint un peu.

De la frayeur elle passa soudain à la colère. Mais la Vernaye s'était traîne en rampant jusque dans la chambre, et il joignait les mains, des mains qui s’étaient coupées à la vitre et qui saignaient. Urbine cette fois cria et fil un pas en avant.

— Vous êtes blessé, monsieur! Répondez donc!

— Madame, ne laites pas attention à moi, je ne mérite pas votre pitié. Je m’étais caché sur le balcon pour vous épier...

Urbine songea tout de suite à ce vêtement de nuit qui l’attendait; elle rougit d’indignation.

— Vous épier, parce que je vous croyais avec quelqu'un, se hâta de dire la Vernaye... Je suis un lâche (*t un sot, ne me pardonnez pas... Je n'ai brise le carreau que pour me mettre à votre discrétion et n’étre pas aperçu sur la terrasse par les laquai' qui rôdent dans la rue. Autrement j’eusse disparu sans que vous fussiez instruite de ma tentative.

— Comment, monsieur, comment disparu ? ..

— En sautant du haut en bas. Mais patience, madame, un seul instant de patience; daignez passer dans une chambre voisine, laissez-moi tout seul avec mes remords, et quand la rue sera déserte, je vous jure que je redescendrai par le balcon.

— C’est une chose affreuse, monsieur de la Vernaye, une action déloyale; vous me cachez sûrement quelque piège encore. Vous aurez éloigné mes gens. Ah! mon Dieu! Fleurette ne revient pas; c’est cela ; mais je crierai, je vais crier.

La Vernaye s’inclina plus bas et répondit :

— Appelez Fleurette, madame, elle viendra : je vous jure sur l'honneur que j'ai dit la vérité. Sonnez, madame, pour que je sois justifié.

— Eli ! malheureux hypocrite, si je sonne et que Fleurette vienne, et qu’elle trouve un homme chez moi... un jeune homme en ce désordre ..Ah ! vous m avez perdue; oui, c’est un piège...

La Vernaye fut épouvanté de cette exaltation.

Auguste Maqukt.

( Ln suite, à h prochaine livraison.)

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aïs vainement le paysage alpestre jouirait, quant au coloris, quant aux formes et quant à la végétation , des propriétés artistiques que nous venons de signaler, si la présence de l'homme et de ce qui est de l'homme y 5 nous en convenons , que hrut , sans échelle de proportion, et propre tout au plus à faire admirer la main de Dieu dans un coin de ses œuvres plus phénoménal que d’autres, sans doute, mais moins riche aussi en signes intéressants et partout répandus de féconde, d’intarissable, et, pour ainsi dire, de familière bonté. Bien plus, dans le paysage de la plaine, l’on conçoit que l'homme puisse ne jouer qu’un rôle secondaire, qu’il puisse même n’v être pas en vue, car tout ne l’y appelle-t-il pas? Celte culture, ces enclos, ces habitations, ces haies, ces ornières, ces arbres eux-mêmes qui ne croissent que par ordre ou par tolérance, et qui, mutilés pour la plupart, portent ainsi les insignes de la servitude, ne sont-ils pas tous autant de traces intuitivement comprises de la présence du maître? Dans celte solitude d’accident tout n’a-t-il pas un sens, une expression, une poésie presque exclusivement humaine ; et à défaut d’un de vos semblables (pic le peintre aura omis d y représenter, hésitezv o ii s un moment a vous y placer vous-même et à vous faire le seigneur de ce domaine ? Non, sans doute. Mais a prendre le paysage alpestre supérieur, il n en va pas ainsi, et l’homme ou ce qui est de l'homme ne saurait en être retranché, qu’il ne perde, et son sens, et son expression, et sa poésie presque tout entière, qu’il ne perde aussi cette relation a la lois matérielle et morale de la nature brute à la vie intelligente, dont l’homme est l’un des termes nécessaires. Nous voici, ce semble,

j acculés contre une insurmontable difficulté, car il est de fait que les régions supérieures des hautes Alpes sont inhabitées et inhabitables... Que l’on se rassure pourtant. Persuadé, comme nous le sommes, que la présence de l’homme, que la figure humaine, est encore plus indispensable à ce paysage-ci qu'a tout autre, nous n'avons pas poursuivi jusqu’ici ces considérations sans nous être assuré auparavant que, comme pour le coloris, comme pour les formes, comme pour la végétation, la région des Alpes supérieures offre à cet égard des richesses méconnues à la vérité, mais réelles, admirables, et qui ont en outre cette valeur particulière, qu’elles lui sont, parmi beaucoup de contrées, exclusivement propres.

I.a région des Alpes supérieures, inhabitée et inhabitable qu’elle est en effet, ne laisse pas que d’être fréquentée par une population de passage ou de temporaire séjour, qui présente à un haut degré toutes les conditions artistiques, sans compter cette circonstance même, qu’étant nomade et passagère, certains attributs poétiques qui sont propres à toutes les conditions d’existence passagère ou nomade s’v rencontrent toujours en quelque mesure. Et en preuve de ce que nous avançons ici, l'on ne nous verra pas insister sur l’exception, brillante pourtant et pas unique, du Grand-Saint-Bernard avec son couvent, avec ses pères, ses chiens, ses hôtes de toute condition et de tout pays, avec ses fêles enfin qui attirent et qui mélangent pittoresquement ensemble des montagnards delà Suisse et des montagnards de l’Italie; mais nous énumérerons simplement les classes de passants qu’il nous est arrivé de rencontrer habituellement dans le cours de nos excursions alpestres, et jamais, il importe de le dire, sans éprouver cette curiosité, cet intérêt, qui, dans le désert, lie le voyageur au voyageur , (pii, dans ces solitudes, semble croître avec l’isolement, et faire que, pour quelques instants du moins, les

manque ; il ne sera

Li;s I» K A U X - A I» T S.

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dilférences de condition, d’aisance, d’éducation, disparaissent pour ne laisser plus que l’homme face a face avec l’homme. Disposition poétique, au demeurant, et qui, bien rarement ressentie dans nos contrées fertiles et habitées, non - seulement est expressible à l’art , mais forme l’un des traits les plus profonds qui lui soit donné d’exprimer, un de ces traits dont le charme est éternel et universel à la fois, parce qu’il repose non plus sur la base inuable et accidentelle de la vie sociale, mais sur la base éternellement et universellement identique et mystérieuse de la destinée humaine. Et c’est, pour le dire en passant, c’est ce charme-là que Léopold Itobert, mais lui, en luttant contre les entraves de sujets qui le comportent moins peut-être (pie ceux dont nous nous occupons ici, a su, à force de génie, à force d’aller saisir au plus profond de la nature et de l’art, amener, répandre avec profusion sur la toile. C’est ce charme-là, et point un autre, qui fait des Moissonneurs , des Pêcheurs, non pas une scène, non pas un tableau seulement, et bien mesquins seraient ceux qui jugeraient à cette mesure de pareils chefs-d’œuvre, mais un mélancolique et émouvant poème, <pii toujours attache, jamais ne lasse. Ah! .pie n’a-t-il abordé le pâtre des Alpes et ses rudes maremmes, et ce qui n’est aujourd’hui encore qu’une opinion contestable, serait un fait glorieusement mis en lumière.

Cette population, celle de passage, elle se compose de voyageurs des villes, isolés ou en caravanes, montes sur des mules, accompagnés de guides , et qui tantôt cheminent a la file, ou s’entretiennent avec un pâtre, tantôt campent sous l'abri d’une roche, ou prennent un repas sur le bord d’une source. C’est ici sans doute ce qu’il y a de moins artistique, de moins pittoresque, parmi les sujets de figures dont nousfaisonslasuccincte énumération; et néanmoins, quand on a pu observer ces caravanes, on demeure bientôt convaincu que, transplanté sur ces hauteurs, soumis temporairement aux exigences de la vie nomade, et dégagé en retour de beaucoup de celles qui compliquent ou ètriquent la vie sociale, l’homme des villes, surtout la jeune femme des villes, la jeune nms d’Ecosse ou de Londres, acquiert, contracte des attributs de pittoresque imprévu, de -race neuve, bien dignes d’exercer, non pas seulement le c>'ayon d un amateur, mais le pinceau d’un artiste (lüUe (leS°ûl’ de sensibilité et de talent. D’ailleurs fin importe ? Laissons ces caravanes, si l’on veut rop cnad.ues encore; mais voici venir le marchand

" aprGS 1U* Sa mu,e ^ti&uée ; le médecin ! !an)eau ^Ulde en hâte par une mère en pleursenugrant de Suisse ou d’Italie suivi de sa pâle corn’

! gMe’ ' 6 sef h,,es attristées, de son pet t -arçon

s'en vont on en retraite ’on '"°'ne’ 6 Ca|’"cln' 1“'

P-tes de iC" re’ve s' °U C!‘ :

un chevrier les guide

jusque vers les premières forêts de celui-ci, jusqu e,, vue du plus prochain clocher; voici venir les grands troupeaux de bœufs, de chèvres, dè moutons^ q,p émigrent d’une contrée dans une autre, sous la , conduite de leurs bergers, accompagnés d’ânes, dé ! mules portant ustensiles et. bagages : sujet animé riche, fertile en mœurs et en incidents, et aupivé duquel les scènes de Berghem et de Karel du Jardin semblent d’un pittoresque plus aimable, mais pas plus attachant, pas mieux fait certes pour exercer ! le pinceau d’un grand maître. Enfui voici venir le pauvre et sa besace; voici venir le mendiant moitié pâtre, moitié pèlerin, à demi sauvage, belle et simple figure qui exprime plus encore l’indépendance que le dénûment, l'oisiveté errante que la souffrance paresseuse, la superstition résignée que le murmure j amer, et dont les traits, l’accoutrement., l’attitude, portent le sceau d’une mélancolique rudesse, merveilleusement. en rapport avec l'âpreté du roc qui ; sourcille, du plateau que lèvent balaye. Que si nous | ajoutons à ces passagers habitants des hautes Alpes les deux sortes d'hommes qui y séjournent durant les beaux mois de l’année, le chasseur hâve de fatigue et altéré de poursuite, le pâtre, le pâtre et ses bêtes! qui, à lui tout seul, est un thème constamment et à toujours aimé, préféré, de peinture poétique, nous aurons achevé, ce nous semble, d’établir, rien que par cette imparfaite mais sincère esquisse, qu’à tous égards, coloris, formes, végétation et figures, le paysage (h; In zone alpestre supérieure est aussi riche et complet dans ses éléments, qu’il est abordable et complet par tous ses côtés; aussi artis- , tique qu’un autre, plus grand que beaucoup, plus j neuf que tous à cette heure encore.

t.eei établi, il ne nous reste plus que quelques mots a dire. Deux obstacles se sonlopposés jusqu’ici à ce que ce paysage de la zone alpestre supérieure ait été conquis à l’art de la peinture. Le premier, c’est que, envisagé d’abord comme uniquement phénoménal, défiguré ensuite par les enlumineurs et les marchands, condamné en tout, temps par les théories conventionnelles du feuilleton et. par les traditions d’école ou d'atelier, ce paysage n’a été ni étudié, ni pratiqué, ni observé seulement au point de vue de ses qualités artistiques. Toutefois les travaux récents de nos artistes et le brillant succès qu’ont obtenu à Paris, en Belgique et en Angleterre, quelques-uns de leurs tableaux dont le sujet était pris sur les confins mêmes de cette dernière zone, ont. déjà singulièrement modifié à eet égard ; l’opinion du public et de la critique, battu en brèche les préjugés, et tout disposé pour que, avant peu d années peut-être, le paysage alpestre ait pris dans l’art le rang que lui assignent, selon nous, scs richesses pittoresques et son grand caractère.

Le second obstacle, c’est que si, d'une part, lorsqu une poésie autre et nouvelle commence à être entrevue par l’artiste, ce n’est pourtant que par de-

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