SIR DAVID WILKIE
a gravure a popularisé ce nom. Un très-petit nombre des tableaux de Wilkie est passé sur le continent ; mais qui ne connaît, en France , le Violon aveugle, les Politiques île village , le Jour du ternie .
le Colin-Maillard, etc.? Parmi les artistes étrangers, aucun peut-être n’a joui parmi nous d’une renommée aussi étendue. 11 a eu des enthousiastes, et, qui plus est, des imitateurs ; ce qui n’est arrivé ni à West, imitateur lui-même, ni à Josliua Reynolds, nia Lawrence, ni à Turner. Wilkie et Bonnington, nous ne voyons guère que ces deux peintres anglais dont l’influence se soit fait sentir en France. L’un nous a donné Drolling, et l’autre Camille Roqueplan, sans compter mille vagues fragments de théorie puisés à ces deux sources, et qui se sont mêlés, de çà de là, aux idées contemporaines, au faire moderne.
Wi lkie était Ecossais. Sa biographie pourrait se taire sur ce point, et le sentiment général la suppléerait aisément . Quand on a lu les poésies de Rurns et les romans de Walter Scott, pour peu qu’on soit doué d’un certain tact qui signale les analogies et range les artistes par nations et par familles, comment ne pas reconnaître un compatriote du poète
qui a écrit le Samedi soir du laboureur, et du romancier auquel nous devons Rob-Iioy ? Ils se tiennent d’aussi près que M. Delacroix, M. Victor Hugo et feu Monpou; d’aussi près que Schubert, Novatis et Overbeck ; d’aussi près que Quevedo de Villegas, Francisco Goya, et les auteurs inconnus de ces chants nationaux, d’un caractère si original, d’une gaieté si bizarre, qui viennent pins souvent retentir chez nous, à mesure que les Pyrénées s’aplanissent.
La vocation de Wilkie se prononça de bonne heure. Son père était un pieux ministre, sa mère une grave et dévote matrone. De tous côtés il n’entendait que discours sérieux, exhortations solennelles, excitations à l’élude; mais, nonobstant une grande douceur de caractère, jamais il ne s’adonna de cœur aux travaux de l’école de paroisse. Dès qu’il avait pu tenir un morceau de craie ou de charbon, il avait barbouillé sur les murs de la nursery toutes sortes d’images grossières. Plus tard, tandis que ses camarades étudiaient, il croquait sur son ardoise leurs ligures plus ou moins grimaçantes. Pas une mauvaise gravure ne lui passait par les mains sans qu’il essayât de la copier; pas un mendiant tant soit pou pittoresque ne traversait la petite ville qu’il ne sollicitât de lui servir de modèle. La Manse paternelle était déjà remplie de ses naïves esquisses, quand on avisa qu’il fallait essayer de développer cette apti -
T. II
LES BEAU X-A BTS.
tude innée. On commençait à craindre que, trop comprimée, elle n’éclatât en quelque dangereuse saillie ; déjà, au grand scandale de la congrégation, certain jour que le sermon durait un peu plus que la patience du jeune David, il avait crayonné la charge du prédicateur sur le crâne chauve d’un gros meunier endormi. Celte fredaine, sans exemple dans une chapelle d’Ecosse, et quelques autres déportements singuliers, semblaient nécessiter un parti décisif.
La protection de lord Leven fit admettre Wilkie dans une école de dessin spécialement établie pour fournir aux manufactures du pays des artistes capables d'illustrer dignement leurs mousselines et leurs cotonnades. Ce n’était certes là qu’un premier pas bien insuffisant; mais dès que David se sentit sur la véritable voie, il modifia sa conduite, sans avoir à lutter pour cela contre un caractère très-indomptable, et déploya dans le travail cette obstination qui devait être une de ses plus éminentes facultés. Aucune séduction, aucune distraction ne le détournait. Long, maigre, sérieux, timide, ne parlant presque jamais, il ne vivait que par l'étude, et ses progrès rapides le garantissaient seuls du ridicule que ses jeunes camarades auraient volontiers jeté sur un si laborieux et si triste émule.
Dès lors, ses contemporains l’attestent, il se préoccupait par-dessus tout de ces fidèles observateurs à la suite desquels il se sentait attirer. Sans avoir encore vu un seul Teniers, un seul Van Ostade original, il recherchait les esquisses et les gravures qui 1 aidaient à les connaître, et, même avant de quitter Edimbourg, il avait en quelque sorte arrêté, d’après mix, le genre familier auquel il voulait vouer son pinceau. Les sujets historiques ou poétiques ne l’appelaient point, bien qu’il eut obtenu un certain succès en peignant une scène tirée de Shakspere. Ce premier essai dans la peinture à l’huile représentait lady MacdulT disputant ses enfants aux meurtriers envoyés par Macbeth.
Ln seul peintre écossais, — encore faudrait-il le ranger parmi les caricaturistes,— David Allan, avait aborde avant Wilkie le tableau de genre, auquel ce dernier allait donner tant d’importance; et il est permis de croire que quelque souvenir de ce prédécesseur inspira un dessin composé par Wilkie, à dixsept ans. Ce dessin représentait des paysans écoutant a lecture d un journal démagogique. C’était l’idée première, le germe confus encore de deux belles compositions venues plus tard : les Politiques de
village, et les Pensionnaires de Chelsea lisant la gazette de Waterloo.
En 1804, Wilkie, bien certain d’avoir épuisé ressources d’enseignement pouvait trouve
Edimbourg, revmt à Cuits, chez son père Là nn
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il travaillait avec ardeur à quelques compositions dont une seule a, par la suite et moyennant de notables additions, pris un rang honorable dans son œuvre. Nous voulons parler de la Foire de Pillcssir. Cent quarante figures, toutes portraits, animaient cette toile de quarante-quatre pouces sur vingt-cinq, qui résumait toutes les observations passées du jeune peintre, et une bonne partie de ses travaux à venir. Le coloris en était pauvre et très-imparfait, mais l’admirable vérité des costumes, des physionomiés, des attitudes, faisait oublier ce défaut. Toute qualité frappante a cet avantage, qu’elle impose au critique vulgaire le point de vue même où l’artiste s’est placé. Devant une réalité saisissante, on ne songe point à l’absence de poésie. Devant une poésie sublime, on ne tient pas compte de la vérité qm manque. On, c’est le public, bien entendu.
La Foire de Pitlessie lit sensation dans les environs de Cuits. Un gentleman voisin le paya vingtcinq livres sterling <»25 francs), ce qui passa pour une munificence royale.
Celte somme, jointe aux autres économies de Wilkie, le mit en possession dt* soixante livres sterling, et telles étaient ses idées sur Uefficaci lé de l’épargne, qu’il crut pouvoir, maître d’une telle fortune, s’aventurera Londres. 11 y arriva dans le cours de l’année 1805, se logea dans un grenier, près d** New-lload, régla sa dépense de table à un shilling par dîner, et dès que l’exhibition fut terminée, s'emparant. de Sommerset-IIouse, il parvint, suivant sa méthode déjà connue, à dompter par sa ténacité laborieuse les préjugés que son extérieur disgracieux inspirait d’abord. En dépit de ses cheveux rouges niaisement lissés, de son nez camus, de son teint maladif, de son parler traînant et désagréable, de sa tournure campagnarde, ses camarades, en le voyant plus assidu, plus obstiné, mais aussi plus sur de ses progrès qu’aucun d’entre eux ne pouvait l’être, lui accordèrent forcément de l’estime, a defaut de sympathie.
Quelques lettres de recommandation qu’il avait apportées d’Ecosse ayant été reçues très-froidement, nous n’avons pas besoin de dire pourquoi, Wilkie, que personne ne patronait et qui vivait seul, vit sa bourse plus rapidement allégée qu’il ne l’avait craint. Sans parler à son père du découragement qui commençait à s’emparer de lui, au bout de huit à dix mois, il fut contraint de lui demander une petite somme; de plus, il s’endetta de vingt livres sterling et commençait à ne plus savoir s’il pourrait demeurer a Londres, quand un accident heureux vint a point le tirer d’embarras.
Un facteur de pianos marié à une Écossaise, chez lequel il était entré par hasard et afin de se procurer un renseignement, le reconnut à son accent pour un compatriote de sa femme. Cette dernière portait justement le nom de Wilkie, et bien qu’ils ne fnssentpoint parents, pas même, selon l’usage écossais,
cousins au quarante-cinquième degré, mistriss Stodart prit à cœur de protéger son jeune homonyme. Elle et son mari se connaissaient un peu en peinture, mais bien davantage encore en recommandations utiles. Ils pressèrent Wilkie, le présentèrent de gré ou de force à quelques diletlanti de l’aristocratie, et manœuvrèrent en un mot si bien, que lord Mansfield, à qui on put heureusement montrer la Foire de Pillessie , commanda au jeune Écossais de finir pour lui l’esquisse dont nous avons parlé. Ainsi furent composés les Politiques de village. Tandis qu'il y travaillait, d’autres connaisseurs vinrent s’informer de Wilkie et lui offrirent un prix supérieur à celui <| ue lord Mansfield avait accordé d’avance, sur la demande même du peintre. Celui-ci, bien qu’à regret, et après avoir consulté son père, crut de son devoir de ne rien changer aux conditions qu’il avait faites, et, le tableau terminé, il s’offrit à le livrer pour le prix stipulé de quinze livres sterling. Toutefois, il eut soin de faire assez ressortir son désintéressement pour que le comte ne voulût pas profiter d’un marché onéreux. Lord Mansfield doubla aussitôt la somme promise et fit encore une trop bonne affaire.
Les Politiques de village, exposés en 180(5, furent placés très-haut par les connaisseurs. M. Angerstein. le juge le plus écouté de tous à l’époque dont nous parlons, les déclara supérieurs à tous les autres tableaux de l’exhibition; son témoignage, corroboré parles commandes de sir Georges Beaumont, du comte de Mulgrave et de feu le marquis de Lansdowne, suffisait pour établir en très-peu de temps la réputation du peintre écossais. A vingt et un ans, Wilkie se trouvait ainsi rangé parmi les maîtres de l'école anglaise.
A la vérité, ce triomphe lui coûtait cher. Les anxiétés et la pénurie par lesquelles il venait de passer, avaient ébranlé sa santé, à ce point que ses nouveaux protecteurs accompagnaient presque tous d'une invitation dans leurs magnifiques habitations de campagne leurs commandes de travail. Un assez vif intérêt pour la personne se joignait donc à l’admiration que leur inspirait le talent de l’artiste ; et ceci prouve que notre Écossais, avec la prudence caractéristique de son pays, remplaçait par une grande réserve le savoir-vivre et l’élégance des manières qu’il n'avait point acquise et qu’il n’eut jamais.
On l’a toujours cité, en effet, pour la brièveté de ses discours et les idées assez fausses qu’il se faisait du décorum. Un jour, à la campagne, chez un ami où il était installé depuis trois semaines, il vit des voisins invités à dîner arriver le chapeau à la main et cérémonieusement gantés. Aussitôt il monte quatre à quatre dans sa chambre, et revient dans le salon avec des gants et son chapeau.
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Cette histoire de chapeau nous en rappelle une autre de beaucoup postérieure, puisque Wilkie en fut le héros pendant son voyage en Espagne. En entrant dans un bal masqué où il s’était rendu, déguisé en 1 urc, il ôta son turban et le plaça sous son bras, comme s’il se fût agi d’un claque ordinaire.
Banni les protecteurs que son éclatant succès valut a Wilkie, nous avons nommé sir Georges Beaumont. Aucun ne lui témoigna un intérêt plus sincère et ne lui donna de meilleurs conseils. Dans ses lettres, que le dernier biographe de notre artiste a reproduites en grand nombre, nous le voyons recommander par-dessus tout au jeune débutant de rester fidèle à son instinct naturel et de rechercher la société des personnes plus âgées (pie lui. Bien que 1 on puisse regarder ces avis comme les inspirations d’une sagesse vulgaire, il est évident que Wilkie s’est toujours trouvé à merveille de les avoir suivis, et non moins évident que, lorsqu’il a méconnu le premier, il a fait immédiatement fausse route. C en est assez pour les apprécier à leur juste valeur.
Sir Georges Beaumont exhortait encore Wilkie à
combler autant qu'il le pourrait les lacunes de sa première éducation. « Plus vous élèverez vos pensées, plus vous serez certain du succès, » lui répétait-il sans cesse. En conséquence, il lui conseillait de saines lectures, lui apprenait comment on en lire profit, et, lui traçant la route avec un soin tout paternel, il parvint à faire de Wilkie un écrivain correct, à lui donner les éléments d’une critique éclairée, à le rendre digne, enfin, du monde où désormais il allait vivre. Combien de grands artistes ont manqué d’une amitié prudente et prévoyante comme celle dont nous parlons, et, faute d’elle, sont restés de vrais sauvages, en dehors du monde qu’ils ont étonné par le contraste de leur génie et de leur misère intellectuelle.
Le Violon aveugle fut exposé en 1 807, et malgré le voisinage, calculé peut-être par quelque rival envieux, d'un tableau éblouissant de couleurs, il obtint un succès d’enthousiasme. Ce fut à cette occasion que quelques connaisseurs réunis autour du président de l’Académie, venant à témoigner quelque doute sur l’opportunité des commandes nombreuses dont on pourrait surcharger le jeune artiste, West s’écria dans un accès de généreuse franchise : « Faites-le travailler, enconragez-le tant que vous pourrez. 11 est au niveau de toutes les tâches. Je n'ai jamais, dans le cours de ma longue carrière, rencontré tant d’expérience jointe à si peu d’années. Wilkie est déjà un grand peintre. »
( La fin a la prochaine livraison. )
Il,
a igné z m’écouler, madame, reprit la Vernaye après un moment de silence, revenez à vous. Souvenez-vous que je vous pi ie de sortir de cette chambre, de m’y enfermer; nul ne m’a vu entrer, nul ne me verra partir. Comprenez donc, madame... c’est une heure à passer... Laissez-moi seul : voyez-vous encore un piège là dedans?
— Tout cela est juste, pensa Urbine, malgré sa défiance. Oui, monsieur, dit-elle ensuite, je sors de cette chambre et m’enfermerai à double tour ; car il n y a pas de fondement à faire sur la parole d’un homme capable...
On entendit ouvrir une porte au fond du corridor.
— Bon Dieu! c’est Fleurette, je suis perdue... Sortez, monsieur! allez- vous-en! Sautez en bas! oui...
La Vernaye se précipitait vers la fenêtre; la clarté resplendissante de la lune envahit l’appartement.
— On va me voir sauter, madame, dit-il faiblement... n’importe.
Urbine regarda les cochers et les valets qui causaient bruyamment dans la rue.
— On vous verrait, oui... Suis-je assez malheureuse !...
Et elle courut à la porte de sa chambre au moment où Fleurette heurtait à cette porte pour entrer.
Un moment! s’écria Urbine d’une voix altérée; — elle poussa le verrou— un moment, Fleurette !... Et... tenez... je me déferai seule... Allez, allez.
La Vernaye s’était accroupi derrière un rideau.
Urbine tomba épuisée sur une chaise. Fleurette ferma successivement trois portes. Silence profond Ihentôt quelques soupirs d’Urbine précédèrent une explosion de sanglots et de larmes.
— Madame, au nom du ciel, s’écria la Vernaye, soyez patiente! il n'y a plus qu'un carrosse dans la rue; un nuage cache la lune, Fleurette est partie. . Enfermez-vous dans votre boudoir, rassurez-vous... Que puis-je faire, mon Dieu! pour vous rassurer?... Tenez , voulez-vous que je me passe cette épée au travers du corps ?
— Ah! mon Dieu ! il me fera mourir, murmurait elle... c’est un fou furieux...
— Non, non, madame, c’est un malheureux, un homme désespéré, un jaloux...
— De qui, de quoi jaloux, s'il vous plaît ?
— Vous avez raison , madame , ne vous emportez pas contre moi... CeM. Duhautril est plus heureux, lui, il n’a pas besoin de passer par le balcon...
— Monsieur m’épie, à ce qu’il paraît.
— Hélas! madame, c’est la première, ce sera la dernière fois.
Une femme ne perd jamais l’occasion de se disculper, même quand elle n’est pas en faute. Urbine lit comme toutes les femmes.
— M. Duhautril est mou chargé d’affaires ; il avait besoin de ma procuration pour conclure certaines affaires ... En quoi cela peut- il blesser M. de la Vernaye ?
— Oh! pardonnez-moi, madame, je demande grâce avec un repentir...
— Enveloppez cette main blessée, le sang me fait peur... Allons, pouvez-vous partir librement?
La Vernaye se releva, jeta un coup d’œil dans la rue :
— Par malheur, non, madame, voici des coureurs avec leurs llambcaux ; je conçois votre impatience, mais...
Urbine, pleurant de dépit, se replongea dans son fauteuil.
—Ah! je comprends bien, dit-elle... le piège était
LES BEAUX-ARTS. il:
là... Je l’avais deviné; vous n’êtes pas fâche de ce retard, n'est-ce pas?... Il donne le temps aux témoins que vous avez apostés de vous surprendre chez moi....
— Des témoins!... apostés!... pour me surprendre... Ah! vous m’insultez, madame.
— Hypocrite... la seule réparation possible après un tel scandale, c’était...
— C’était?...
— Vous le savez bien... Mais vous serez trompé, perfide... je jure (pie, dussé-je y laisser l'honneur...
— Ne jurez pas, madame, ne perdez pas vos serments à si peu de chose, dit gravement la Yernaye... J’avais désiré sans doute une alliance...
— Pas un motdevos confidences... Je suis chez moi, et je vous défends... dit-elle en pleurant à chaudes larmes.
— On ne déshonore pus une femme cependant pour la demander en mariage, et à part mon crime de ce soir, crime pardonnable, si vous le vouliez...
— Vous savez que je ne veux pas me marier...
— Avec moi... oui.
— Avec personne, avec personne au monde... vous le saviez... Cette résolution est connue de tous mes amis... elle est irrévocable ; vous êtes donc le plus orgueilleux ou le plus traître des hommes : orgueilleux, si vous avez espéré me faire changer d’avis; traître, si vous avez tenté de m’y forcer par surprise.
— Orgueilleux, soit... etam....
— M’avez-vous entendu tout à l'heure? ditUrbine fièrement; je vous ai interdit ce sujet de conversation.
La Yernaye, tremblant d’inquiétude et de colère, se rapprocha de la fenêtre et l’ouvrit à deux battants.
— Je me tais et me contente de remarquer qu’ils sont bien lents à venir, les témoins apostés pour me surprendre ici, et rendre inévitable mon mariage avec vous. La dernière voiture vient de quitter le coin de la rue, le temps est sombre; cette fois, madame, je vous épargne un accès de violence, je me chasse moi-même.
— Ah ! vous partez... enfin.
— Oui, madame. Adieu, adieu, et pour jamais!
— Je l’espère, monsieur.
Ce mot fit bondir la Yernaye, qui s’élança sur la balustrade comme s’il allait franchir tout l’étage d'un seul élan.
— Arrêtez, vous vous tuerez ! s’écria Urbine, malgré son ressentiment.
Déjà la Yernaye avait un pied sur la tète de la naïade.
— Je pars, dit-il avec une voix vibrante et passionnée , j’en mourrai peut-être; mais, sachez-le bien, je vous aime, je vous aime, Urbine, éperdument... Je vous l’ai dit au moins... Adieu !...
Ces mots entrecoupés, cette action rapide, ce danger terrible qu’oubliait l’imprudent, suspendu au-
dessus de la mort, portèrent le trouble dans l'âme de la jeune femme; elle appuya une main sur son cœur qui se brisait, et murmura :
— Assez ! assez !...
La Yernaye ouvrit la main qui le retenait à la rampe de fer, tendit ses muscles par un vigoureux effort, et alla tomber avec un bruit sourd sur le pavé de la rue; son épée se brisa dans la chute.
Urbine rentra égarée, folle, ferma violemment la fenêtre d’où s’échappa la vitre pour se briser en mille pièces, et, terrassée par cette émotion mortelle, on la trouva le lendemain, plutôt évanouie qu’assoupie, sur le sofa taché du sang de la Yernaye.
Après le désagrément d’être mis à la porte par la femme qu’on aime, il n’y a pas de pire mortification que celle d'être poussé par la fenêtre. Voilà ce que pensait la Vcrnayeen regagnant clopin-clopant, son tronçon d'épée à la main, l'hôtellerie du Roi René, rue de Boucherai.
Une douleur profonde avait éteint chez lui la fureur, comme ces lourdes nuées qui noient l’éclair. Il sentit tout à coup son cœur vide : plus de sourire à attendre , plus de fraîches toilettes à faire pour aller, rue de Braque, produire son petit effet quotidien ; plus d’espoir à nourrir. Oh ! voilà ce qui tue. L’homme peut ne jamais désespérer de sa vie, de sa fortune, souvent il désespère en amour.
Après un éclat si grand, Mme de Briére, cette méprisante personne, ne saurait pardonner... D’ailleurs, lui, la Yernaye, demander pardon!... A cette seule idée, son cœur se gonfla; il se lança dans mille projets pour ne plus voir en arrière. Mais Paris était devenu impossible, et, avant tout, la Yernaye devait s’en éloigner.
Le reste de la nuit n’apporta au malheureux ni consolation ni sommeil. Ecrire à Mme de Briére, la juger franchement, l’accabler, c’était quelque chose; mais la Yernaye se rappela qu’une lettre, même offensante, est, en pareil cas, une démarche de conciliation. Il résolut donc de partir, de disparaître sans dire adieu à personne, sans laisser de traces, pour que cette femme impitoyable perdit, par un silence si soudain et si complet, la suprême joie d’ajouter un regard humiliant aux paroles dédaigneuses de leur dernière entrevue.
11 fit seller ses chevaux, commanda au valet de chambre de se préparer à un voyage, et congédia deux autres laquais qu’il avait. Le maître et le serviteur devaient aller passer plusieurs jours à la Vernaye, petite terre de Normandie appartenant au chevalier : la Yernaye était chevalier.
Vers neuf heures, les chevaux étaient prêts, lorsqu’un courrier du ministère entra chez le chevalier avec un message de M. le ministre, lequel voulait du bien à notre jeune fugitif. Le ministre envoyait à la Vernaye une lettre de son frère aîné, le baron de Terme , qui, inquiet du sort du chevalier et ignorant son adresse, avait eu recours aux
bureaux île la marine pour obtenirdes informations.
La Vernaye se souvint alors i|u il avait un lieie, un frère tendrement aimé; son séjour a Paris avait été une escapade dont il n avait instruit <|ue le ministre, et puis sa passion pour Mme de Brière lui avait fait tout oublier.
La Vernaye sourit tristement en parcourant la lettre du baron.
— Il s'est marié ! il est amoureux et heureux du choix qu'il a fait.... On trouve donc des femmes aimantes dans ce monde. Bon frère! va. Il veut que jevoieson bonheur, sa femme m’en prie aussi. J'irai.
Avant de quitter Paris, il demanda une audience au ministre, le remercia, se mit en disponibilité dès l'instant, et prit à cheval le chemin de la Vernaye.
Quelle joie! quel empressement! lorsqu'il s’arrêta devant la maison qui avait été l'habitation paternelle. Les fermiers ne l’avaient pas vu depuis huit ans; on savait seulement qu’il avait fait deux campagnes et plusieurs prouesses dont sa famille et ses serviteurs étaient liers. La Vernaye passa deux jours chez lui, et de là se rendit auprès de son frère.
Le baron, après l’avoir embrassé, le conduisit chez sa femme , dont le chevalier loua sincèrement la grâce et la beauté. En effet, madame la baronne de Terme, avec ses magnifiques cheveux noirs, ses grands yeux calmes et fiers, ses lèvres d’un dessin parfait et d’une riche couleur, pouvait passer pour une femme jolie; mais sa taille hardiment cambrée, ses bras modelés comme ceux des beautés flamandes, son pied finement attaché par une cheville délicate, au delà de laquelle allait s’arrondissant une jambe d’un galbe romain, tant de perfections faisaient de la baronne une merveille au point de vue de la Normandie.
Le baron s'aperçut de la surprise de son frère.
— Ma femme est Parisiennne ou l a été, dit-il en souriant. Mais vous, mon cher la Y ernaye, pourquoi, puisque vous êtes allé sournoisement à Paris, ne m’en rapportez-vous pas un trésor comme le mien ?
Les trésors sont rares en général, mon frère; mais des trésors comme le vôtre il n’y en avait qu’un, je pense, et vous l’avez pris.
lout cela fut débité d’un air mortuaire qui saisit d'étonnement les deux époux.
— Voyez un peu, chère amie, dit le baron, la Vernaye fut autrefois l’enfant le plus gai, le plus espiègle, le plus turbulent : qui dirait cela aujour— d hui? Yous êtes triste, mon frère, vous êtes pâle...
— Mon frère, soyez heureux parmi nous, dit la baronne, je vous en supplie; cela ferait ombre à notre bonheur. M. de Terme vous chérit par-dessus tout, et moi je vous aimais avant de vous connaître, car il m a tout conté.
Eh quoi donc, madame ? dit le chevalier en rougissant.
— - Le généreux abandon des deux tiers de votre part a la succession de votre père; car vous aviez la
moitié du bien, je le sais, et grâce a vous, M. de Terme a pu acheter son régiment... Nous vous devons, lui, sa fortune, moi, mon mari ; s’il n’eût pas été colonel, iln’eûtpas logé dans ma maison, je ne le connaîtrais pas.
La Vernaye fut touché de cette expansive reconnaissance.
— Madame, dit-il , je vous aimerai aussi comme ma sœur, car mon frère est maintenant la seule personne que je doive préférer à tout.
— Maintenant ? dit avec un sourire Mme de Terme... Ah! chevalier, vous avez soupiré.
Le chevalier 11e répondit rien et passa dans h* jardin. Ce soir-là et les jours suivants, il fut parfait de politesse, de soins, mais il ne se dérida point.
M.de Terme, inquiet, le prit à part et l'interrogea.
— Ne me demandez rien, mon frère, répliqua la Vernaye, je suis maussade ainsi tout naturellement; cela m’est venu de l'isolement où l’on se trouve en mer: c’est habitude chez moi. Excusez-moi, laitesmoi excuser de ma sœur.
— Cela nous gâte toute notre joie, chevalier.
— Je l’ai compris, mon cher frère, et me suis arrangé eu conséquence. Avant mon départ de Paris, j’avais prié M. le ministre de m'occuper, j'attends scs ordres. Sans doute m'enverra-t-il rejoindre l'escadre de M. de la Bourdonnais, à Bourbon. Je vous délivrerai donc de mon odieux visage ; car, eu vérité, ce visage m’est insupportable à moi - même quand je me vois dans un miroir.
— Ali ! vous partez, dit gravement le baron, vous nous laissez, nous, votre seule famille; nous vous avons déplu sans doute?... Mon cher la Vernaye, ce langage m’a mis au désespoir.
— Terme, je vous aime plus que jamais; votre femme est une sœur, une amie incomparable. Y'ous quitter me coûtera beaucoup, oui, beaucoup; mais je vous vois heureux, et cela me fait mal...
— Qu’avez-vous dit?... Y'ous cherchez à m'abuser, vous vous abusez vous-même. Ecoulez-moi, la Vernaye, si vous partez, je partirai avec vous.
— Oh ! mais vous n’y pensez pas.
— Je vous arracherai votre secret, aujourd’hui on dans un an, n’importe ; mais jamais il ne sera dit que l’enfant chéri de mon père, l'enfant qu’il m a recommandé à son lit de mort, partira seul, malheureux, tandis que la joie restera dans ma maison.
— Mon frère, je ne puis être heureux que lorsque je serai mort. Y'ous voyez bien que voilà un voyage dans lequel vous 11c me suivrez pas — Y’ous
avez une femme vous serez père.... qui sait ...
Etes-vous satisfait, à présent ?
— Pas du tout! s’écria de Terme attendri jusqu'aux larmes.
A ce moment, la baronne déboucha d’une allée de traverse, et vint brusquement à eux en poussant un petit cri a la manière des enfants lorsqu'ils croient faire peur a la nourrice.
LES BEAUX-AHTS.
Mais sa mine radieuse fit place à une soudaine consternation, lorsqu’elle jeta les yeux sur M. de Terme, dont les paupières étaient rougies.
— Qu’y a-t-il, ô ciel ! qu’est-ce donc, mon Dieu ! Parlez, de Terme; parlez, la Vernaye. Mes amis, voyons, qu’y a-t-il ?
— 11 y a qu’il part! s’écria le baron avec explosion, qu’il est malheureux et qu’il veut mourir.
La baronne devint pâle, et prit affectueusement les mains froides de la Vernaye.
— Mon cher frère, voulez-vous que nous mourions aussi ? dit-elle.
— Allons, je vais parler, interrompit la Vernaye, puisque je risque de tout bouleverser ici par ma sottise et rinlluence de ma mauvaise étoile. Après tout, vous qui pleurez, vous allez rire : eh bien, tant mieux, liiez ! oui, riez bien, chers amis! je suis amoureux , je suis fou d’amour. La femme que j’aime ne m’aime pas; j’ai voulu lui parler pour la persuader, et elle m’a chassé : voilà mon histoire. Je veux mourir pour cela, liiez! Oh ! que vous me ferez de bien , si vous déracinez cet amour stupide à coups de railleries.
De Terme et sa femme restèrent, silencieux. Ils voyaient sous cette cuirasse transparente une blessure mortelle qui leur faisait peur. La Vernaye n’ajouta pas un mot à son récit; tous trois continuèrent donc à fouler les feuilles mortes qui couraient par les allées sombres comme des troupes d’oiseaux effarés.
Ce fut la jeune femme qui rompit la première ce douloureux silence.
— Et vous n’avez plus aucun espoir? dit -elle timidement.
— Elle m’a chassé, ma sœur.
— Vous l’aurez offensée peut-être sans le savoir, mon frère.
— Ah! vous m’y faites penser, ma sœur ; je n’ai pas tout dit.
Là-dessus il raconta la scène du balcon avec franchise et sans amertume.
— Ce n’est pas une cause suffisante, dit le baron révolté; une femme, fût-elle la prude la plus sotte, doit être rassurée par la parole d’un homme comme vous.
— Elle doit même apprécier votre générosité, mon frère, ajouta la baronne. Aime-t-elle quelqu’un ?
cela est possible — Un cœur pris n’est plus un cœur
à prendre.
— Elle, aimer quelqu’un ! Non, ma sœur; je l’ai guettée, espionnée, je l’ai fait suivre dans toutes ses démarches, et j’ai cru la suivre moi-même dans toutes ses pensées. Il y a chez cette femme tout adorable une répugnance qui n’est pas de la coquetterie , un dédain pour les hommages qui n’est pas de l’orgueil sauvage... Non, elle est recherchée et ne se fait pas valoir; elle est veuve, et jamais je n’ai lu de passé dans ses yeux bleus... Non , elle
n’aime personne, et surtout elle ne m’aime pas; d’ailleurs, elle ne veut pas se remarier.
— Bah ! s’écria le baron, elle n’a pas d’amants, elle est veuve et ne veut pas se marier, avec vous surtout... C’est une coquette, mon frère. Vous êtes malheureux. Ah! je vous plains.
— En mille circonstances, mon cher de Terme, j’ai vu qu’elle n'est pas coquette... Mais abrégeons, je vous prie, mon mal est incurable vous voyez. Chasse, je ne puis reparaître; sans espoir je ne puis être heureux; je n’ai donc plus qu’à courir le monde pour faire un tel bruit, que mon cœur en devienne sourd. Je ne mourrai pas pour cela , mes amis, et je vous reviendrai peut-être guéri radicalement. Laissons là Mme de Brière, et, en fait de femmes sauvages, ne pensons qu’à celles de Madagascar, où j’irai bientôt.
— Mme de Brière! s’écria la baronne qui parut sortir d’un rêve... Vous avez dit que celte dame s'appelle Mme de Brière !
— L’aurais- je nommée? murmura la Vernaye confus. Décidément, ma sœur, je suis fou, puisque ma langue compromet les femmes.
— Mme de Brière! dit encore une fois Mme de Terme, et avec une expression de joie indicible.
— La connaîtriez-vous, ma sœur?
— Moi!... si je la connais?... Non , mon frère, non...
Et la baronne, prenant le bras de son mari, précipita sa marche, en proie à une rêverie profonde.
M. de Terme, qui connaissait l’esprit actif de sa femme, ne douta pas qu’elle ne songeât à les tirer tous trois d’embarras. On revint donc à la maison, et le dîner fut des plus tristes.
Le soir, Mme de Terme s’était retirée dans sou appartement. Son mari l’y rejoignit bientôt, et la Vernaye, demeuré seul, s'occupa de ses préparatifs avec plus de résolution que jamais.
Mais le lendemain une sorte de satisfaction avait reparu sur le visage de la baronne. M. de Terme aussi était moins soucieux.
— Ils se consoleront vite , pensa la Vernaye. Hélas! amis, parents, maîtresse, quel sens ont, tous ces mots-là sur la terre?
— Mon frère, dit la baronne, quand partirez-vous? êtes-vous fixé sur le jour?
— Diable, elle ne dissimule pas, ma belle-sœur. Demain, après demain peut-être.
— J’avais un service à vous demander, mon ami, et vous obligerez M. de Terme par la même occasion.
— Parlez, ma sœur.
— J’attends des lettres fort importantes à Paris, ci elles ne peuvent être confiées qu’à une personne sûre... ce sont des valeurs dont la rentrée est difficile... Vous verrez, enfin. M. de Terme est retenu ici, je répugne à le quitter; seriez -vous assez bon pour passer huit jours chez vous ?
— Ah! ma sœur, moi, retourner à Paris !
LES BEAl'X -ARTS.
— Aussi caché, aussi reclus que vous 1 entendrez. J'avais tellement compté sur vous, mon ami, que j ai rendu réponse hier, et donné rendez-vous à mon messager, hôtel du lîoi Jleué , à votre ancienne adresse.
— Je n’aurai donc pas besoin de sortir, ma sœur (
— Je vous en réponds, je vous le jure.
— Vos conditions sont acceptables, j’y souscris; mais songez-y, je me barricade, et j’entre à Paris, masqué s’il le faut.
— A votre aise; pourvu toutefois qu’à l’arrivée de mon messager, qui demandera M. de la Vernaye, vous 11e vous celiez point.
— Cela va sans dire, ma sœur.
— Puisque mes conditions vous conviennent, je puis y en ajouter d’autres.
— Oh! oh!
— Vous allez donc me promettre, à votre tour, et sur l'honneur, que vous ne parlerez ni de votre frère, ni de moi, pendant votre séjour à Paris.
— Ah çà mais, est-ce que vous conspirez? dit la Vernaye, surpris.
— Ce sont affaires trés-secrétes, répondit le baron avec mystère.
— Si les gens que vous verrez, répondit la baronne, quels qu’ils soient, vous m’entendez? quels qu’ils soient...
— Il y aura donc plusieurs messagers?
— Cela peut arriver, mon ami. Si donc on vous demandait compte de votre absence, vous direz que vous avez été à la Vernaye, chez vous, ce qui est vrai... Si 1 on allait jusqu à s informer des gens que vous avez pu y voir...
— Vrai, ma sœur, vous m’inquiétez.
— Mon cher la Vernaye, qu’il vous suffise de savoir que le'succès de celte affaire intéresse tout le repos de notre vie, «à votre frère et à moi.
— 11 suffit. Je ne m’étonne plus de rien.
Je poursuis... On vous demandera quelles gens vuus avez vus... Eh bien, vous n’avez vu personne, sinon cet importun dont vous nous parlâtes, vous savez?...
Ah! hon , ce gros et jovial gentilhomme qui passa un jour avec moi à la Vernaye, et se lit régaler de mon meilleur vin, sous prétexte qu'il aurait voulu acheter le château, qui n’est pas à vendre.
— Précisément. Vous nous racontâtes cette his-
oire , elle nous a paru divertissante. Donnez sur ce visiteur étrange tout ce que vous avez de détails.
— Voilà tout ?
— Absolument tout. Le reste nous regarde.
— Parbleu, ma sœur, et vous, mon frère, qui me riez sournoisement au nez, voilà une plaisante aventure... Vous ne me mystifiez pas?
— Qui sait ? dit la baronne d’un ton affectueux.
— Il n’importe, ma sœur; je suis tout à vous. Me cacher, ne rien dire, et m’égayer aux dépens de mon parasite...
— Très-bien! il sait sa leçon par cœur, dit le baron ivre de joie.
— Vite, a présent, mon bon la Vernaye ; je vous chasse, partez!
La Vernaye, à ces mots qui lui rappelaient un souvenir cruel, fronça le sourcil. La baronne lui saisit aussitôt la main en signe de repentir.
— Ah ! vous êtes aussi bonne, aussi tendre que vous êtes belle , chère sœur... A propos, dites-moi votre nom de demoiselle, baronne ; je 11e veux plus vous appeler ma sœur, cela nous vieillit.
— Lm...., allait répondre h; baron.
La baronne, avec un regard plus prompt que l’éclair, arrêta la parole sur les lèvres de son mari.
— Hermine, dit-elle.
— Hermine est un nom charmant et qui vous sied a merveille : blanche et douce.
— Allez, allez, poète de madrigaux ; changez-vous en homme d'affaires, et bien vite.
— Je reviendrai dans huit jours...
— Ah ! si vous voulez : je ne limite pas l'époque du retour... Au cas ou Paris vous conviendrait j trop...
— N’ayez pas peur, mes amis, répliqua la Vernaye avec amertume, je serai le neuvième jour ici.
— Nous verrous cela, mou frère.
La gaieté des deux époux se répandit bientôt comme un partum autour d’eux. Le chevalier acheva la journée sans presque y songer, laissa son valet de chambre à Terme pour couper court à toute indiscrétion, el il partit vers le soir, bien pénétré de la gravité de sa mission.
Auguste Maqlet.
[La suite h la prochaine livraison.)
LES H R A l X-AliTS.
IV i; VI! E DES T IV AV .4 IX D’ART.
P K I \ T LUES I) K S CHAPELLES DK S A 1 N T - « E K M A ! N L* AUX ER li OIS ET PE SAIKT-MÈRV. M. CHASSERIAl. — M. LEPAULLE. — M. GÜICH ARD. — M. C.1GOUX. — LE (iROUPE ni MAITRE AUTEL DE LA M A DE L E I N E. — M. MA KOCH E T T I . PORTRAITS DE M. DE LAVAL. — M. FRITZ MILLET.
o ls félicitons sincèrement la direction des Beaux - Arts de l’essor qu elle parait vouloir imprimer aux grands travaux d’art pour l'embellissement des édifices publics, car c’est offrir aux éludes de l’école française un lmt noble et sérieux, une glorieuse mission dont elle saura, nous n’en doutons pas, se rendre digne. Toutefois beaucoup faire n’est pas toujours bien faire, et les observations qui vont suivre préciseront l’application de cette maxime générale à la question spéciale de la peinture murale dont MM. Gigoux, Cliasseriau et Guichard viennent de livrer des échantillons variés à l’appréciation du public.
Desdeux chapelles de Saint-Méry, l une est consacrée sous l’invocation de saint Jean-Baptiste, l'autre «le sainte Marie l’Egyptienne. Nous nous abstiendrons de parler de la première, mais nous exprimerons un regret profond de ce que des influences assurément étrangères au moindre côté de l'art puissent faire confier le grave et important travail de la déco¬
ration d’un monument religieux a des gens totalement dépourvus des facultés élémentaires de l'art. Entrons dans la chapelle de M. Cliasseriau
La vie de sainte Marie l’Egyptienne lui offrait un sujet complexe, fécond en scènes pittoresques et variées. Le peintre a arrêté son choix sur cinq épisodes principaux, la conversion de la pécheresse . la communion dans le désert, le moine Zozime donnant à son corps la sépulture, la glorification de la sainte, et enfin le récit de tous ces miracles faits par Zozime à ses frères dans l'intérieur de son couvent Il y a de jolis détails d’exécution dans ce dernier tableau composé de figures de petite dimension, mais faussement compris par l'artiste, à notre avis. 11 paraît ne s’être préoccupé que de varier le plus possible les groupes, les altitudes, les intentions et jusqu’aux vêtements de ses personnages, si bien qu’on ne devinerait jamais <1 e prime abord que ce moine debout, sur le seuil d’une porte ouverte, est ceuse captiver par une narration détaillée la pieuse attention de tous ces hommes eparpilles au hasard comme pour faire tapisserie le long d'une galerie.
Mais c’est dans l’enlèvement au ciel de la sainte
(,ue M. Chasscriau s'est laissé le plus égarer par la recherche d'une originalité systématique, ha prétention des poses y est exagérée d’une façon déplorable, et la bienheureuse, les anges qui la portent, les femmes qui la contemplent, sont autant de types d'une laideur que l'école allemande moderne nous a prouvé n ôtre pourtant pas une condition inséparable du mysticisme en peinture. Nous ne pousserons pas plus loin l’analyse de cette composition qui nous afflige encore moins comme étant l'erreur d’un homme de talent que comme un évident symptôme des doctrines mal dirigées et de la pernicieuse tendance d'une secte déjà prépondérante dans notre école.
11 nous tarde d’ailleurs de tempérer ces critiques par les éloges que mérite sous plusieurs rapports la scène de Marie la courtisane sous le portique du temple de Jérusalem, subitement éclairée, comme saint Paul, d’un rayon delà grâce divine, et absorbée dans le remords de ses égarements passés. Il y a là du moins quelque chose qui arrive à l’âme, en même tempsque l’harmonie du ton général satisfait les yeux, malgré l’affectation, nous dirons même la bizarrerie de certains détails, notamment la statue asiatique de la madone, et l'ordonnance de l'architecture qu’il faut renoncer à s’expliquer. Mais c’est là une peccadille dont la plupart de nos jeunes peintres paraissent se soucier fort peu, comme le prouve surabondamment le Siège île Paris de M. Gigoux, a Saint-Germain l’Auxerrois, dont nous parlerons tout à l’heure.
Pour en finir avec Sainl-Méry, il est bien possible que la Communion dans le désert placée au-dessus du tableau de la Conversion, qui lui-même surmonte celui de l’Ensevelissement, soit un petit chefd’œuvre. Mais nous déclarons que, faute d’un échafaudage, il nous a été impossible d’en juger peu ou prou. Quand donc renoncera-t-on à un pareil système? Est-ce que la place fait déjà défaut dans nos églises pour appliquer des peintures? Mais au lieu de choisir les pans de mur apparents, spacieux, franchement éclairés , on s’évertue à enduire de couleurs et d’arabesques des niches étroites, des panneaux rétrécis, bizeautés, d’obscurs recoins devant lesquels il est matériellement impossible de prendre son point de vue, et l’on commande, en un mot, à grands frais de la grande peinture pour l’enfouir et la rendre invisible.
(.est a Saint- Germain l’Auxerrois surtout que cette fausse mesure a produit les résultats les plus déplorables. Le bas coté gauche de la nef est bordé d'un rang de chapelles, fort petites à la vérité, mais suffisamment éclairées à la rigueur pour qu’on pût y distinguer l’ordonnance et la couleur d’un tableau. Lh bien, ces chapelles-là, régulières et carrées, n’ont été jugées bonnes qu’à recevoir des confessionnaux, fort bien exécutés du reste, en chêne sculpte; tandis qu’on a consacré à la peinture les
chapelles du pourtour de 1 abside , qui ne sont, vrai dire, que des renfoncements informes, étranglés, mesquins, d’autant plus défavorables à cet embellissement, que le jour est obstrué en dehors par de hideuses masures adossées à l’édifice, et que, pour dissimuler la cause de cet inconvénient, on l'a notablement aggravé par l’emploi peu judicieux de vitraux monochromes ou peu s’en faut, d’une teinte sourde et rembrunie. Tels sont les réceptacles peu propices offerts à MM. Gigoux et. Guichard pour y déployer toutes les ressources de leur art et tous les prestiges de la peinture monumentale; tâche qui a été remplie , du moins par M. Guichard, de façon a justifier les vifs regrets que nous venons d’exprimer.
La vie de saint Landry, peu connue, n’olîrait pas au peintre un grand nombre de sujets à traiter, maisM. Guichard y a suppléé par d'ingénieux développements et de gracieux accessoires , parmi lesquels brille en première ligne la procession d’actions de grâce, qu’il a figurée au-dessous de sa composition principale de saint Landry livrant à la fonte les ornements pontificaux pour secourir le peuple décimé par la famine. Celte frise épisodique, seule partie du travail de M. Guichard dont l’œil puisse embrasser à peu près les détails , est dessinée et peinte avec goût, dans un sentiment calme et pieux, et s’harmonise bien avec le charmant autel de style byzantin au-dessus duquel l’artiste a exécuté, sur u n retable à fond d’or, un Christ en croix avec quatre figures de saints qui ne manquent ni de tournure ni de naïveté.
Pour le reste do l’œuvre, M. Guichard nous pardonnera de nous récuser, mais nous ne sommes pas doué de la faculté de voir, comme le lynx, au sein des ténèbres, et nouscraindrions de signaler des défauts là où de meilleures conditions d’optique nous dévoileraient peut-être des qualités.
Mais un mérite incontestable du travail de M. Guichard, c’est l’harmonie parfaite, l’agencement ingénieux des détails d’ornementation de sa chapelle. Car les parois, les piliers, les voûtes et leurs nervures, jusqu’aux châssis en pierre du vitrail, tout est colorié et diapré d’arabesques emblématiques , dont le dessin est correct et gracieux, les couleurs bien assorties et l’aspect général doux et séduisant.
Nous voudrions bien pouvoir faire le même éloge du travail analogue exécuté par M. Gigoux dans la chapelle de Sainte-Geneviève. Mais c'est là une spécialité de l’art sur laquelle ne paraît pas s’être exercée jamais son imagination ; et, réduit à s'inspirer de modèles étrangers, M. Gigoux ne s’est pas tenu assez en garde contre la trivialité et l’enluminure.
M. Gigoux a peint, en outre, sur toile, et non pas à l’encaustique comme ses confrères, deux grandes compositions représentant : sainte Geneviève recevant la bénédiction de Saint-Germain, et. sainte Ge-
LES BEA U X- A H T S.
leviève invoquant Dieu, sur les remparts de Paris •ssiégé, pour le sain t de la ville et la défaite des •nnemis. 11 nous faudrait entrer dans de longs léveloppements pour démontrer à l’honorable artiste les imperfections trop nombreuses, soit involontaires, soit systématiques , qui prévaudront dans l’opinion générale sur l’elfot de quelques parties brillantes où se révèle l’adresse d'une main résolue et la légèreté d’un pinceau exercé. Mais nous ne saurions nous dispenser de lui donner un sage conseil dans l’intérêt de sa réputation; c'est de transiger avec qui de droit pour faire disparaître les deux portraits de sainte Geneviève et de saint Germain, peints à fresque à droite et à gauche de l'autel ; et nous ne l’engageons pas à y substituer un nouvel essai avant d’avoir fait de sérieuses études sur l’emploi des procédés de ce genre de peinture, qui bien évidemment lui sont tout à fait étrangers.
11 n’y a rien là qui doive mortifier l’artiste ni provoquer la surprise de personne. La peinture à fresque est une science à part qui ne s’acquiert pas plus qu’une autre par une subite révélation. C’est au contraire une des branches de l’art où l’expérience est la plus nécessaire; et comment nos jeunes peintres seraient-ils responsables d’en ignorer la pratique, quand l’enseignement de la théorie ellemême leur fait défaut depuis que ce genre de grande décoration est tombé en France dans une complète désuétude.
Nous regrettons seulement que par trop d’empressement à vouloir jouir on ait cru qu’il suffirait, pour créer une nouvelle école de peinture à fresque, de livrer tant de toises de muraille à tel ou tel peintre de chevalet, dans l’espérance qu’ils allaient signaler par des chefs-d’œuvre leur apprentissage d’un métier inconnu et hérissé d’écueils.
[.es tristes essais déjà commis à Saint-Sulpice sous la restauration auraientdû pourtant provoquer la juste déliauce de l’administration ; et ce ne serait pas trop exiger d'un artiste, avant de lui donner carte blanche sur les murs de nos églises, que d’attendre qu’il ait fait ses preuves sur un théâtre moins solennel, et où les erreurs qu’il pourrait commettre seraient moins dispendieuses et moins irréparables.
En outre, si la peinture à fresque est un genre éminemment caractéristique et splendide, n’est-ce pas à la condition d’être appliqué à des localités où ses mérites remporteront de beaucoup sur les imperfections qui lui sont, inhérentes? L’exemple des basiliques et des palais d’Italie, où des Ilots de lumière et de soleil doublent l’effet de ces décorations monumentales, répond suffisamment à celte question. Et, nous le demandons de bonne foi, est-ce à nos temples gothiques, est-ce aux voûtes sombres et. basses de leurs cryptes mystérieuses qu’il convient d’usurper une parure qui réclame l’éclat du grand joui' et les reflets d'un ciel lumineux? Que la
richesse et l’élégance des temples moresques ou des églises byzantines vous séduisent et vous provoquent à l’imitation : c’est à merveille ; mais érigez d’abord des monuments appropriés au goût de ces somptueux accessoires; imposez à vos architectes un programme motivé en conséquence, et qu’ils n’aient pas à gémir, comme cela a dû arriver à M. Lebas après avoir construit Notre-Dame de Lorelte, d’avoir laissé dans l’ombre et l’obscurité précisément les parties de leurs monuments où il vous plaira de prodiguer ensuite, contre leur attente, et en pure perte, toutes les fantaisies de la décoration et de la peinture.
On a découvert aussi à la Madeleine le groupe de sa sainte patronne ravie au ciel, œuvre colossale due au ciseau de M. Marochetti. Nous ne savons si un pareil sujet n’est pas absolument en dehors du domaine de la sculpture, mais il est certain que l’artiste distingué qui a accepté la lourde responsabilité de son exécution est loin d’en avoir surmonté toutes les difficultés. M. Marochetti a représente la sainte à genoux sur un coussin que supportent trois anges revêtus de longues tuniques, dont deux seulement sont en évidence aux yeux du spectateur placé en face de l'autel ; et c’est là un des vices capitaux de la composition ; car l’attitude et le mouvement symétriques de ces deux figures, avec leurs ailes gigantesques, ailes de démons et non d’anges bénis, qui encadrent le groupe de leur vaste écusson, ajoutent singulièrement à l’air de pesanteur qu’il fallait éviter à tout prix. C/est un artifice trop vulgaire et qui ment à la vraisemblance que ces robes traînantes aux dimensionsdémesuréesqui enchaînent vos séraphins à la terre? Et puis, à quoi bon ce concert d’énergiques efforts pour soulever une simple mortelle, que devraient avoir amaigrie, soit dit en passant, le jeûne et la pénitence? N’est-ce pas poulies divins messagers un acte tout simple, une mission d’honneur et non de fatigue? La région éthérée n’est-elle pas leur élément, puisqu’ils ont des ailes, ou serait-ce le poids de ces ailes énormes qui les surcharge et s'oppose à leur essor?
Le sujet d’une critique plus grave que nous sommes forcés d’adresser à M. Marochetti, c’est l’absence d'un sentiment juste et vrai dans l’expression de sa figure principale. Les deux bras étendus et les mains ouvertes, la sainte paraît se résigner à l’ordre de Dieu, comme si cet ordre la soumettait à une pénible épreuve, ou plutôt elle semble se féliciter elle-même d’une récompense légitimement acquise et rigoureusement due à son incontestable vertu. Est-ce que l’artiste n’avait pas une idée plus poétique et plus religieuse à traduire, celle du triomphe final de la pénitence et de l’expiation, en représentant la pécheresse convertie, accablée d une ■sainte confusion devant son apothéose, et s’humiliant. dans sa reconnaissance et son amour pour la miséricorde infinie qui vient enivrer son âme de
cette consolation suprême ; Madeleine! la ré<leni |>tion est consommée el ta place est au ciel.
En résume, M. Marochetti a bravement entrepris et achevé sans encombre un gros ouvrage de marbre où il nous a donné de nouveaux témoignages de son habileté pratique et de sa prestesse d’exécution ; et peu de nos sculpteurs peut-être se seraient acquittés de la même besogne avec autant de talent ; mais pour remplir dignement le programme qu’il avaitaccepte, ce n’était, pas trop de faire preuve de génie. Heureux toutefois les artistes qui, comme l'auteur du groupe de la Madeleine, apres avoir sacrifié et perdu une telle occasion, ont devant eux de nouvelles commandes non moins importantes, non moins grandioses, qui leur permettent de prendre la plus magnifique revanche.
— On s’inquiète déjà dans les ateliers du prochain Salon, et plusieurs peintres, qu’effraye a bon droit la brièveté de nos jours d’hiver, mettent la dernière mam à leurs œuvres, filles de la belle saison. Nous avons vu ces jours-ci, chez M. de Laval, trois remarquables portraits de femmes, la comtesse de
Forget, la vicomtesse de la Yillegontier, et Mm.* a • mand Berlin. A une grande fraîcheur de coloré s unii, dans ces trois ouvrages, une exécution précieuse des accessoires et une entente parfait.* de ces raffinements de toilette dont, il faut l'avouer" beaucoup de jolies femmes sont parfois trop p,.n économes. Le portrait de Mme Armand Berlin se distingue surtout par le naturel et la vérité <|.* l’expression. C'est une physionomie pleine d.* (inesse et d’intelligence rendue par le peintre avec bonheur, et l'on peut dire que lame et lVsprit du modèle respirent sur la toile.
Nous avons aussi eu I occasion d’examiner, avec le plus vif intérêt, plusieurs tableaux entrepris à Borne par M. Fritz Millet et qui figureront avec honneur sans contredit a la prochaine exposition. M. Fritz Millet a rapporte, en outre. d'Italie une collection de costumes populaires peints a l'aquarelle avec autant de grâce que de fidélité, et qui donneraient l’envie de partir pour l’Italie au bourgeois de Paris le plus casanier
Il en u y En m o x r.