SIR DAVID WILKIE
elui qui était, assez heureux pour arracher un pareil témoignage à ses plus illustres compétiteurs avait la modestie bien rare de ne pas se juger émancipé.
Il était tout aussi exact aux cours de l’Académie, tout aussi disposé tout aussi assidu aux cours d’anatomie que professait alors le célèbre Charles Bell. Il dut à ce savant une foule d’observations précieuses sur le rapport qui existe entre le jeu des muscles et la manifestation des sentiments, — science à part que Bell appelait l’Anatomie de l’expression.
Bien n’est plus singulier que la biographie de Wilkie à partir de ce moment. Un journal qu’il tenait régulièrement nous apprend qu’il travaillait, tous les jours, de dix heures à six, dans son atelier, ne prêtant presque aucune attention aux bruits du dehors, et n’allant dans le monde que lorsque la nécessité l'y appelait impérieusement. Aussi ne pourrons-nous donner ici qu’une aride liste des toiles successivement terminées par cet infatigable ou-
\ ri or.
Sans parler des portraits, il acheva, durant l'année 1 807 et les suivantes, jusqu’à son élection comme membre associe de l’Académie (novembre 1809) les Clubbistes, l’Habit neuf, Alfred chez le Pasteur et le Jour du terme. L’avant-dernière de ces compositions est sans contredit la moins heureuse. On peut toutefois remarquer que le portrait le plus ressemblant de Wilkie est la ligure du clown placé derrière Alfred.
En 1810, il présenta un tableau que le comité ne jugea pas digne de sa brillante réputation, et que, docile aux conseils, il s’empressa de retirer. Malgré ce premier échec, et probablementpour l’avoir subi sans murmurer, il fut nommé académicien, a vingtsix ans et cinq ans après son début.
Vinrent ensuite un portrait de la marquise do Lansdowne, la Dame malade, la Pille unique, peinture achevée et d’une rare mélancolie, la Harpe du juif cl le Doigt coupé.
La même année (1810), il peignit pour sir Georges Beaumont le Garde-chasse ; en 1811, les Chasseurs de rats, qu’il offrit à l'Académie, selon l’usage des membres élus, et. la Pâle de village, pour M. Angerstein. En 1815, il exposa le Joueur de cornemuse, et le Coliu-Maillard, un de ses chefs-d'œuvre ; ce dernier tableau pour le prince régent, qui le paya cinq cents guinées. En 1811, Duncan Gray, le Colporteur,
la Lettre de recommandation , ou il sembla se souvenir de l’accueil qu’il avait reçu en arrivant à Londres; en 4 815, la Saisie des locataires, achetée six cents guinées par les directeurs de 1 Institut britannique; en I S t G , le Lapin sur le mur ; en 1817, la Cruche cassée, les Montons lacés, pour sir 1 bornas Baring, et le Déjeuner, pour le marquisde Slaflbrd, (jui en donna quatre cents guinées. En 4 818, le Petit commissionnaire et la Famille de Walter Scott; en 184 9, la Mort de sir Philip S'nlne; / (que sir G. Beanmontdut désapprouver) , les Raccommodeurs de porcelaine, la Fabrique de whiskeij, et un vrai chef-d'œuvre, la !Soce du Mendiant , payée cinq cents guinées par le roi Georges IV. En 4 820, le Vétéran des Uighlands, et les Bacchanales (encore un échec!) cl la Lecture du testament, dont l’acteur Bannister lui avait fourni le sujet, admirablement traité. Le roi de Bavière eut cette belle toile au prix de quatre cents guinées. En 4 821, le l lie j h lancier d'Alhol, les Marchands de gazelles et le célèbre Devinez! En 4 822, les Pensionnaires de Chelsea, pour lesquels lord Wellington fit remettre au peintre douze cents guinées. En 1825, parmi deux ou trois productions insignifiantes, le lledeau de paroisse, un vrai chef-d’œuvre; en 1824, le Sportsman , la Toilette dans la chaumière pour le dinde Bedford), et, pour sir Hobert Pecl, les Contrebandiers ; en 4 825, la Famille des llighlantls, pour le feu lord Essex (trois cent cinquante guinées).
Revenons sur nos pas, afin de combler quelques lacunes biographiques. En 4 815, Wilkie, qui sentait sa fortune s’établir, avait appelé prèsde lui sa vieille mère, et, en 4 844, profitant de ce que les revers de la guerre ouvraient le continent aux Anglais, il avait fait en France une excursion de quelques jours, insuffisante pour opérer dans la direction de son talent le changement essentiel que nous aurons à signaler plus lard.
Mais, auparavant, ne laissons pas échapper la seule occasion qui nous soit donnée par les biographes de montrer Wilkie amoureux. Ce fut en 4 821 qu’il
epiouva ce sentiment, tout à fait exorbitant cb un homme de son caractère; et la personne qui l’i >pna n était nullement disposée à le payer d un ti dre retour, du moins faut-il le croire en voyant q jamais son humble adorateur n’osa se déclan Aush personne n aurait-il jamais connu cette p; siou mystérieuse, si David, entraîné par son adn ration passionnée, n’avait pris une confidente im scrèle. C était au bal : la jeune personne aiir dansait sous les yeux de Wilkie, digne compalrn du célèbre laird de Dumbidikes : — Ou’elle i Wlle! murmura-t-il loin à coup à l'oreille île voisine Quelle tète! quelles épaules! quelle poilri, . 1 bien, Im du la dame en question, loin coup mil, ee aux plus secrètes pensées du pau, David, que ne tentez-vous l’aventure ’
- ou ! répondit-il, un artiste!..,' Est-ce qu'e voudrait d un artiste ?... jc n'oserais jamais.
Ainsi finit ce roman, le seul dont Wilkie ait etc le héros.
L’artiste qui se jugeait si modestement n’en était pas moins l’objet des distinctions les plus llalleuses. A la mort de sir Henry Raelmrn peu connu à l’étranger, mais estimé comme un des grands portraitistes anglais), il lut nommé à sa place peintre de la maison royale d’Ecosse. C’était une charge honorifique rapportant seulement cent cinquante livres sterling par an; Georges IV, qui l’en gratifia, l’avait toujours traité avec beaucoup de distinction, et le récit de leur première entrevue (mai 1815) confirme pleinement ce que lord Byron a dit quelque part des nobles façons de ce prince.
En 4 82 4, des malheurs de tout genre assaillirent Wilkie. Il perdit sa mère. Un de ses frères, dont il s’était porté caution, le rendit responsable d’un assez gros déficit. Les éditours'de gravures,— c’était à eux qu’il devait ses profits les plus clairs, — victimes de la crise commerciale qui éclata justement alors, ajoutèrent, parleurs faillites successives, à ses embarras pécuniaires. Bref, en très-peu de temps, la petite fortune si péniblement acquise par le sage et prudent Ecossais sembla se fondre dans ses mains.
Ce n'était point à ce genre d’infortune qu'il pouvait rester insensible. Comme la plupart des gens qui ont connu la misère, il la redoutait à l’excès, et un assez grand amour de l’epargne figurait au nombre de ses défauts on de ses qualités. Aussi sa santé, en général assez faible, fut-elle ebranlee par le contre-coup de ses revers pécuniaires. I ne paralysie partielle se déclara, et l’on put craindre un instant que cette brillante carrière fût a jamais fermée.
Georges IV se conduisit alors en véritable protecteur des arts. Son secrétaire privé, sir W. Knighlon. alla de sa part prier Wilkie de ne se préoccuper en aucune manière des travaux commandés et payes d’avance par la liste civile. Sa Majesté mandait en outre (jne, durant les voyages nécessaires à sa guérison, Wilkie pourrait tirer à vue sur la cassette royale prêle à acquitter ses traites, et qu’il rembourseraiten tableaux, à son retour.
Notre peintre, sans doute très-reconnaissant de ces offres si libérales, ne les mil jamais à profit. Sa pension officielle et les intérêts de quelque argent placé dans les fonds publics suffirent a défrayer sa vie sur le continent.
Il y passa l'année 1 825, a partir du mois d’avril, et les années suivantes jusqu’à l’automne de 1828. Durant les premiers temps, tout travail lui étant interdit, il se bornait à jeter un coup d’œil superficiel sur les musées et les collections particulières qui se trouvaient sur sa route.
Mais peu à peu, lorsque sa santé revenue lui permit des travaux plus soutenus, éclairé, lui sein blail-il, d’une lumière nouvelle, on le vit. faire d incroyables efforts pour changer, autant qu'il était eu lui, la nature trop bornée de son talent. Ce fut un
piège où ce talent faillit périr tout entier. Se passionnant tout à coup pour l’école vénitienne, pour Rembrandt, pour les maîtres espagnols, il tenta de reproduire ce qui le frappait dans leur style énergique, et de remplacer par le mérite du coloriste les qualités tout intellectuelles du dessinateur. C’était là une erreur grave. Le travail, même le plus obstiné, ne saurait donner, à qui ne l’a point reçu du ciel, le don mystérieux qui failles Rembrandt et les Rubens. Ne voit pas qui veut comme voyaient ces grands maîtres. Et d’ailleurs, Wilkie, plus qu’un autre, devait perdre à changer sa manière ; elle était faite et acceptée; elle se prêtait à des sujets que la gravure popularisait aisément, et qui, dès lors, nonseulement comme gain, mais aussi comme influence d'artiste, procuraient à Wilkie des avantages en dehors des conditions ordinaires. Eouvait-il mieux faire que d’y persister ?
Au lieu de cela, subjugué par la majesté du Corrége, par l’originalité de Rembrandt, et plus tard encore par l’énergie de Yélasquez, on le vit les imiter tour à tour. A Rome, il lit le Confession al, les Pifferari devant la Madone, une belle esquisse terminée plus tard d’une Princesse romaine lavant les pieds d’un pèlerin; à Madrid, la Mère espagnole, qui produisit une vive sensation, et plusieurs Scènes de la guerre de l'Indépendance , très-admirées par les compatriotes de Mina.
Le roi d’Angleterre partagea leur enthousiasme, et l’exprima, comme ils n’auraient pu le faire, en achetant à haut prix plusieurs des tableaux composés par Wilkie eu pays étranger. Les Pifferari furent payés cent cinquante livres sterling; la Princesse, deux cent cinquante; une Postula, huit cents; la Guérilla et le Confesseur, quatre cents; le Retour du Guérillero, quatre cents; /’ Héroïne de Saragosse, huit cents. Cette approbation si positive donna l’élan; de toutes parts on s’arracha les toiles rapportées par Wilkie, et il reçut, pour travaux exécutés pendant son voyage ou peu après, la somme assez considérable de quatre mille six cent vingt guidées (cent quinze mille cinq cents francs).
La mort de sir Thomas Lawrence (janvier 1850) ouvrit une double succession, celle du président de l’Académie et celle du grand peintre de portraits. Wilkie les espérait toutes les deux ; on en a la preuve fournie par ses manuscrits posthumes, où l’on a retrouvé six leçons (lectures on Art) destinées à être prononcées en séance solennelle, et que le futur président avait prudemment élaborées d’avance , mais qui restèrent sans emploi, sir Martin Shee lui ayant été préféré par l’Académie. En revanche, le roi Guillaume, qui succéda peu de temps après à Georges IV, fit exécuter à Wilkie tous les portraits officiels que nécessite l’accession au trône de chaque nouveau souverain, et l’aristocratie, suivant l’exemple royal, adopta Wilkie pour son peintre ordinaire. Rien qu’il ne fût pas supérieur, il s’en faut bien,
dans ce genre à part, les portraits du comte de kellie, du comte de Tankerville et de lord Melville, attestent que, de temps à autre, il pouvait s’inspirer heureusement, de ses modèles; mais ceux du comte de Sussex, de lady Lyndhurst, du duc de Wellington et du duc d’York, prouvent, en revanche, qu’il est. imprudent de travailler sans inspiration et sans vocation, lorsqu'une habileté particulière ne compense pas l'absence de ces dons précieux.
De 1828 à 1 8 -U), époque où Wilkie partit pour l’Orient, l’énumération de ses tableaux serait trop longue à donner. A peine pouvons-nous citer les principaux : le Prêche de Knex, pour sir Robert Pool, payé douze cents gui nées; JSnpoléon et Pic VII à Fontainebleau, pour M . Marshall , de Leeds, six cents guinées ; Christophe Colomb, pourM. 1 loi lord . cinq cents guinées. Remarquons en passant que les meilleurs n’étaient pas les mieux payés. Ainsi, pour une sorte de monument de famille. Sir David Baird découvrant le cadavre de Tippon-Saeb, Wilkie reçut de lady Baird le prix le plus haut qu’aucun de ses tableaux ait jamais atteint, à savoir, seize cents guinées (quarante mille francs).
Il ne faut pas s’étonner que Wilkie, vivant honorablement, mais avec une économie stricte, ait bientôt réparé ses premiers désastres pécuniaires. En 1840, il était en possession de trente mille livres sterling environ, acquises par un travail soutenu , conservées par une rare modération et une attention quelquefois excessive donnée aux plus petits détails de la dépense. On a, par exemple, une lettre de l'artiste, alors absent de Londres, à son frère chargé de vendre ses tableaux. L’un d’eux, bien encadré, avait été acquis à un bon prix; Wilkie recommande expressément de ne pas envoyer le cadre, s'il n’a pas été compris dans le marché.
Des petitesses de ce genre et un trop grand respect pour les princes et les nobles qui l’enrichissaient sont les seuls côtés par lesquels soit déparé, le caractère du peintre écossais. On ne comprend guère comment il alliait ces défauts à une assez grande exaltation du sentiment religieux, exaltation qui détermina son voyage en Palestine. Il voulait traiter une sérié de sujets tirés des Saintes Ecritures et les rajeunir par une scrupuleuse exactitude, soit de sites, soit de physionomies. C’est ainsi qu’il explique lui-même son départ, et nous ne croyons pas qu’il faille en chercher ailleurs le motif. Un de ses amis, l’allant voir au moment du départ, lui demandait : — Avez-vous un guide (a guide book) ? — Certainement, et le meilleur de tous, répondit Wilkie en lui montrant une Bible de poche déjà placée dans son nécessaire de route.
11 partit au mois d’août 1840, et arriva au mois d’octobre à Constantinople, où il séjourna pendant environ trois mois, pour y faire, d’après les ordres de la reine Victoria, le portrait du jeune sultan. Puis, le 12 janvier 1841, il s’embarqua pour la
Syrie. Il visita le mont Liban, Jaffa, Ramla (Arimathie), Jérusalem, d'où il écrivit à sir Robert Peel une lettre remplied'aperçus intéressants sur les rapports probables des peintres italiens avec l’Orient, et des ressources qu’ils y avaient puisées pour l’interprétation des livres saints.
Il ne reste du voyage de Wilkie en Orient aucun grand et sérieux travail, mais seulement une série de charmantes esquisses reproduites par la lithographie et publiées à Londres, il y a quelques mois, par les soins de M. Joseph Nash. Nous les avons vues, et regrettons sincèrement de n’en pas donner quelques planches, qui seraient la meilleure des illustrations pour ce chapitre de biographie (J).
Il touche à son terme. Wilkie était arrivé en Egypte et venait d’achever le portrait de Mehemet- Ali, quand les secrets conseils du mal qui ledévorait l’empêchèrent de remonter par le Nil jusqu’au Caire et aux Pyramides, ce qu'il avait d’abord résolu. Le 21 mai, il s’embarqua pour Malte, où il eut un violent accès de fièvre qui ne l’empêcha pas d’en repartir le 27. Le 1er juin, dans la baie de Gibraltar, à
(t) Sir David Wilkic's Sketches in Turketj , S;/ria, ai <1 fcfDJPt > — drawn on stone by Joseph Nash. Impérial folio. London february 1815. — Vingt-six lithographies coloriées.
huit heures du malin, une paralysie générale mit lin à ses jours. Il était âgé de 56 ans. Selon l’unanime requête des passagers, le capitaine voulait déposer à Gibraltar les restes du célèbre artiste; mais le gouverneur de la place refusa de les recevoir, et ils lurent, comme dit la liturgie, cim/iôs à l’nbime.
Wilkie était resté célibataire. Toute sa fortune a du passeï a sa soeui , qu il a\ail depuis longtemps installée chez lui, et qui faisait les honneurs de s;i maison. L’un de ses trois exécuteurs testamentaires a été le célèbre Chantrey, auquel Punissaient les liens d’une vieille amitié.
Depuis Hogarth. l’Angleterre n’a produit qu’un peintre vraiment national, et c’est Wilkie. Telle est néanmoins I irrésistible loi du progrès amené par l.i communication toujours plus fréquente des peuples et des écoles, que ce génie éminent, couronne de la faveur publique, enrichi par elle, n’ayant rien ;i gagner par une transformation, éprouva néanmoins, sur la fin de ses jours, le besoin île se rattacher a des traditions plus pures, de s’élever dans des sphères supérieures. Gc qu’il a fait, l’école anglaise, qui est comme un reflet de l’école flamande, sera inévitablement appelée a le tenter un jour. Hclioiierat-elle comme Wilkie?
PAU«VUCT.
peu de chose près, la Vernaye avait bien jugé Mine de Brière. Ce n’était pas une coquette, niais ce n’était pas non plus une femme sans cœur. A peine la Vernaye, sanglant, blessé, souffrant, se fut-il présenté à son esprit, malade encore de la vision nocturne, aussitôt qu’elle put fixer ses idées, compter toutes les douleurs de ce pauvre amant si généreux et si simple, Urbine sentit la colère céder au repentir; cette fureur qu’elle avait si vivement manifestée, elle la trouva ridicule ; cette précipitation qui avait failli coûter la vie à la Vernaye, elle la trouva féroce. Et si elle n’envoya point un laquais s’informer de la santé du jeune homme, c'est qu'elle espéra le voir revenir à l’heure du souper, selon son habitude. Car la Vernaye, rudoyé souvent comme le sont les amants de Molière, n’avait jamais tenu rancune, et toujours un sourire presque caressant, — Mme de Briere se l’avouait, honteuse , — avait fait oublier la mauvaise humeur de la veille.
Aussi attendit-elle le soir avec impatience, non qu'elle désirât renouer avec la Vernaye, mais parce qu elle voulait être sûre qu’il n’était ni blessé ni fâché.
— Je lui ferai bon visage d’abord, dit-elle, et peu à peu je me déferai de lui, car il est trop exalté, ce pauvre la Vernaye, et il demande l’impossible.
L’impossible! voilà encore une obscurité. Que signifie donc cet impossible chez une veuve? Le souper se passa, les convives partirent ; la Vernaye, comme on le sait, ne parut pas. Mme de Brière, qui n’avait cessé d'écouter les bruits de l’antichambre avec un battement de cœur étrange, passa sur son balcon lorsqu’elle fut seule, et chercha des yeux dans
les coins noirs une ombre, un manteau... quelque chose, car la Vernaye pouvait n’avoir pas osé reparaître après l’algarade, mais , en amant régulier, il devait lorgner les fenêtres. — Ni ombre ni manteau.
— 11 est malade, il est courroucé, pensa-t-elle. Allons, demain la foulure sera guérie et la bile calmée.
Toute la journée Urbine attendit. Vers le soir, son anxiété se traduisait par une pâleur inaccoutumée; elle avait froid d’impatience et de désir. Un des conviés, M. Duhautril justement, remarqua l’absence de la Vernaye, et tout net, comme les aveugles qui donnent du front sur un mur, il demanda sans a propos pourquoi l’on ne voyait pas M. de la Vernaye; si l'on avait des nouvelles de cet aimable la Vernaye; si, par hasard, ce pauvre la Vernaye serait malade?
— Au fait, dit Urbine d’une voix étranglée, ne voilà-t-il pas deux jours qu'on n’a vu M. de la Vernaye?
— Il papillonne, répondit un jaloux.
Urbine se représenta le chevalier seul, étendu sur un lit, mort peut-être, et une larme qu’elle eutgrandpeine à contenir lui monta du cœur à la paupière.
Elle se décida le lendemain à envoyer au Roi René demander des nouvelles de M. de la Vernaye. Fleurette, à qui cet ordre fut donné à haute voix devant dix personnes, revint annoncer que le chevalier, depuis trois jours, était parti pour affaire pressante.
Autre embarras.
— Il ne vous a pas fait ses adieux! dit avec une feinte surprise le chœur des envieux et des couriisans; c’est un mauvais procédé... La Vernaye si poli... Oh !... oh !
Les tons sur lesquels ces oh furent prononcés feraient révolution en musique. Mme de Brière coin-
prit qu’il y aurait éclat, interprétations, si elle ne comprimait cette indignation charitable.
— Folle (pie je suis ! s’écria-t-elle avec un air de stupeur. Je me le rappelle à présent, j’ai reçu, avanthier, une lettre que je n’ai pas lue.... une lettre.... Mon Dieu, qu’en ai-je fait? c’était du chevalier — Pauvre M. de la Vernaye, nous le calomnions... Oh ! je vois d’ici son écriture... Et dire que j’ai oublié de lire cette lettre... Qui sait, ajouta-t-elle en feignant une immense compassion , le chevalier a peut-être reçu de mauvaises nouvelles...
Cette manœuvre produisit son effet. Tout le monde lit voile face; il ne fut plus question que de l’exquise urbanité de la Vernaye, on le plaignit ; certains s’offrirent a le chercher; on l’eut porté en triomphe s’il se fût présenté.
Mme de Brière lit observer que M. de la Vernaye ne manquerait pas de donner bientôt des informations plus amples ; cette assurance éteignit le feu et tout rentra clans l’ordre.
— Dieu soit loue! pensa Urhine rendue à ellemême, je ne suis cause d’aucun malheur. Monsieur boude, et tant mieux... me voilà tranquille... je respire... Il est loin à présent, il va se dissiper, m’apporter sous peu la preuve de sa guérison morale, quelque maîtresse bien éclatante... Allons, je n’ai i ien à me reprocher.. . C est une bon ne chose quanti on na rien à se reprocher... Je respire ! oui, je respire!
Et Mme de Brière respira tant, quelle altéra son soulfle et le changea presque en un sanglot. Crise purement nerveuse qui cessa bientôt avec le sommeil. Deux jours après, Urhine s’aperçut avec satisfaction, et à plusieurs reprises, quelle ne pensait plus à tout cela.
Je suis en droit, se dit-elle, maintenant, de ne plus legarder ce M. delà Vernaye; il m’a outragée d’abord, et puis il ne m’aimait pas. ünelettre s écrit au moins; on dit : « Madame, je vais partir. » Mais
1 1 . . y ci ru. \
s appelle de l’indifférence sans pudeur.
Si la Vernaye eût écrit, Urhine n’eût pas sei ment lu la lettre.
— Je m en vais dès aujourd’hui préparer les vo •I attends M. Duhautril ; c’est une gazette vivante, glisserai quelques mots de mon mauvais vouloir vers M. de la Vernaye, et tous mes amis auron la nouvelle ce soir.
Dans ce petit enivrement du dépit, elle alla j se demai"ler s'il n’était pas naturel d’cntar les hostilités, et de raconter avec candeur la fan démarché du chevalier. Cela était bien jeune I pour une veuve, et sentait furieusement sa nensi nairc de couvent, qui, lorsque l'évasion est manqtt • on c les details et accuse son amant Heureusement, M. Duhautril n'arriva pas pend 'I" elle était dans ces dispositions funestes, il no i
que Fleurette, une lettre à la main L’ecriture était inconnue. Urhine jeta les yeux
i la signature, et rougit, puis pâlit; puis, dominée | par un trouble insurmontable, elle congédia brusquement Fleurette.
— Quoi ! s’écria-t-elle en approchant le papier des vitres pour mieux lire : « Signé : baron de Brière, votre époux, qui n’a pas oublié, et compte ne pas l’être... »
Le baron de Brière! Je rêve... la signature d un fantôme... d’une chimère... Mon Dieu! mais j ai peur... cessortes d hallucinations pourraientluer une femme... Mon époux! Ah ! ah ! fit-elle eu éclatant de rire... c’est une plaisanterie d’Emilie Où donc allais-je m’égarer? Où donc allais-je chercher | tles fantômes, puisqu’il n’y a d’autre baron de Brière que ma chère Sauverai... Pauvre amie, je vais ; donc savoir de ses nouvelles .. C’est égal, j’ai été i tei i i fiée. Les maris sont destinés, même en pein- 1 lui e, à me causer d horribles transes. \ oyons, voyons comment se porte mon cher époux, cette i pauvre victime réduite en cendres au milieu de l’eau ! Ali ! ali !
Urhine reprit sa lecture ;
« Ma chère l rbine , après un trop long silence, je puis enfin vous parler de moi, de vous... Échappe par miracle à la mort... »
Elle continue la raillerie, allons... Toujours | gaie, celte chère Emilie...
« J ai pu me sauver à la nage jusqu'à des pirogues de sauvages , que la lueur de l’incendie avait attires j loin de la côte... »
— Parlait ! admirable roman !
« Us m ont forcé de rester parmi eux, leur coutume étant, disent-ils, de ne permettre à personne de sortir du pays, dans la crainte que des rapports fidèles ne lassent connaître à leurs voisins leurs j f°rces et leurs ressources véritables. Cependant , méditant jour et nuit mon évasion avec une persévérance que vous comprendrez, puisque vous en êtes le prix, j ai, après quinze mois de captivité, réussi a me taire apercevoir des chaloupes d’un navire anglais qui croisait, dans ces parages. Me voici en fiance, mais dénué, changé, misérable, s’il faut le dire, et je craindrais de me présenter à vous eu cet étal. Je ne voudrais pas non plus prêter à rire à nos amis, car mon histoire romanesque va bientôt faire assez de bruit; rendons ces bruits agréables pour nos oreilles. »
Je ne comprends plus, dit Urhine, pâle et tremblante.
« Après vous avoir prévenue la première, vous pour qui seule j existe, ma charmante Urhine, je compte faire annoncer mon retour dans les gazettes, et je veux que la rédaction ne donne matière à aucune interprétation fâcheuse. Je dois donc me présenter avec avantage devant le monde. Envoycz-moi six mille [livres a notre château de Médan, où je compte arriver sous peu ; car je voyage à petites journées : I économie est. nécessaire à ma bourse
ainsi qu’à mes forces. Quelle joie de nous revoir! L'absence n’aura pas affaibli l’amour que vous me portiez, n’est-ce pas, chère Urbine? Mille tendresses à l’aimable tante, (pii sans doute est auprès de vous. A bientôt. Viendrez-vous me rejoindre à Médan, ou m’attendrez-vous à notre hôtel? Adieu, chère âme. Célestin, baron de Brière, votre époux, etc., etc. >«
— Dieu! s’écria Urbine, glacée d’épouvante, mais je vois là un affreux malheur; cette lettre n’est pas d’Emilie. Emilie ne prolongerait pas avec cette froide insistance une plaisanterie qui m'inquiète, qui me torture... M’a-t-elle trahie?.. . a-t-elle révélé à quelqu’un nolresecret, qu’elle jura devant Dieu de garder, même au lit de mort?... Serait-ce un nouveau tour de son cousin, le baron de Brière, qu'elle croyait mort à Cayenne, où il se cachait sous un nom supposé pour fuir les poursuites d'une femme abandonnée?... Mais non, Emilie a su positivement qu’il était mort... elleseule l'a su... elle ne s’est, pas risquée légèrement à usurper son nom... D’ailleurs, en admettant qu’il vécut, comment aurait-il appris notre secret?... Ah! mais je meurs d’effroi... Emilie! tu es dans l’antichambre, n'est-ce pas!... Héponds-moi vite; tu as voulu me tourmenter un peu, dis. Cesse ce badinage, je t’en conjure!... Personne! Fleurette ! Fleurette !
Et Urbine se pendit aux sonnettes «pii résonnèrent dans tout l’hôtel.
— Fleurette, qui a apporté cette lettre?... Quelqu'un est en bas? Faites vite monter la personne... Allons ! m’entendez-vous !
— Ah! madame, qu'avez-vous, ma chère maîtresse, vous tremblez... vous faiblissez !
Urbine, qui ne pouvait parler, s’agita pour faire comprendre qu’elle attendait une réponse.
— Madame, la lettre a été apportée par un homme de la campagne ; il s’en est allé depuis tantôt vingt minutes... et...
— Et il n’y a personne en bas?
— Non, madame... Madame a-t-elle besoin de secours ?
— Pas de secours ! Fleurette, allez-vous-en! laissez-moi !
Urbine ressaisit le papier qu'elle avait froissé dans son délire.
— C’est une écriture d’homme... Oui, quelque imposteur, quelque bandit, à qui mon secret est connu, vendu peut-être... O Emilie! ô la seule affection que j'aie gardée! ô ma mère, que cette déloyale amie devait remplacer près de moi!... Mais voyons, il faut que je la retrouve, celte Emilie... qu’est-elle devenue?... morte peut-être?... Depuis un an elle a cessé de m’écrire... honteuse sans doute desa trahison... Quoi! un homme viendrait ici, s’installerait à mes côtés, avec des droits que je ne puis contester; car la trame doit être ourdie habilement!... .le suis perdue... je n’ai pas un ami, pas un conseil...
Elle parcourut de nouveau la lettre avec un mépris insultant.
— De l’argent ! oh ! s’ils ne me demandent que de l’argent! quel bonheur! Mais quoi ! plus tard, ne peuvent-ils pas recommencer!... Eh bien! j’aime mieux vivre pauvre, misérable... Ah ! il y a un paragraphe à cette lettre !
« En traversant la Normandie, je me suis arrêté dans un petit bien d’une assiette charmante; la terre se nomme la Vcrnaye J’avoue qu'au lieu de mendier j’ai profilé de l'hospitalité qu’on m’offrit là. j’en avais grand besoin. Je' veux, par reconnaissance, faire plus tard l’acquisition de ce domaine: vous vous y plairez, chère âme. Peut-être eussé-je conclu tout de suite, si le propriétaire n’eût été pressé de retourner à Paris. Heureux homme, qui respirera avant moi l'air que vous respirez! «
Au nom de la Vcrnaye, Urbine bondit sur son siège. Une lumière soudaine brilla devant ses yeux. La Vernaye, mêlé à ce retour, à cette fourberie: chose étrange! Etait-ce la Providence qui désignait le défenseur en même temps qu’elle suscitait le danger?... était-ce... O Dieu ! quel affreux soupçon ! était-ce une embûche tendue par la Vernaye?... mais cet homme implorait naguère, il rampait pour obtenir de l’amour ! Est-on si généreux, si humble, lorsqu’on possède une arme si terrible !... Et d'ailleurs, comment la posséderait-il cette arme!... Sauvera t n’a paspu trahir... Non... c’estun malheur seul qui aura fait tomber le secret aux mains d'un etranger... un mot échappé dans un rêve, une lettre égarée... Ciel ! m’aurait-on dérobé , s’écria Urbine, la lettre d'Emilie, ce dernier gage de son attachement que je gardais avec tant de soin... Toute ma vie est là.
La jeune femme courut à son chiffonnier, ferme par une serrure d'un travail précieux; elle l'ouvrit eu tremblant, et sourit d’un bonheur ineffable en apercevant le papier qu’elle cherchait, comme si le péril n'eût pas été toujours le même, venant d'elle ou venant d'autrui.
— Oh non, l’écriture d’Emilie est bien differente ! la même main ne peut avoir tracé les deux lettres; il y a donc violation du secret dans ce seul fait.
«Urbine, je viens d’apprendre que la Fidèle a brûlé en pleine mer. Comprends-tu si le ciel protège notre entreprise! Ai-je eu du bonheur de n’avoir pu supporter la mer et de m’être lait descendre a Malte ; je serais, à l'heure qu’il est, morte ou mort, comme tu voudras, mais très-morte, plus morte qu'il n’est besoin pour la vraisemblance, Hélas ! tu dois ton salut à un affreux malheur ; le navire a été consumé entièrement ; personne n’a échappé, pas un fétu n'est resté comme trace ! Ainsi nous voilà dispensées de faire mourir le baron de Brière des lièvres à Québec; il est mort rôti... ce joli mari qu’on avait trouvé si joli à Médan, quand j’avais ma
culotte île satin et mon épée, lu sais : comme on le plaindre ! Dans quelques jours tu recevras une lettre officielle de l’amirauté, que j’ai fait informer sous main de mon trépas, c’est-à-dire de la présence du baron de Brièreà bord de la l 'ulelc. Quant à moi, je serai chez toi le 12 de ce mois pour te consoler de
ma perte.
« Ainsi voilà notre vœu rempli. Tu te seras soustraite, grâce à notre stratagème, à l’esclavage affreux qui pesa sur la vie de ta pauvre mère. Maiticsse absolue de tes biens, tu en jouiras à ta fantaisie avec l’approbation du monde. Mais tu vas être bien seule, chère Urbine; il est vrai que tu préfères l'ennui aux chagrins, l’indépendance aux joies de la famille. Tu as été trop effrayée par le triste exemple de ma bonne soeur, dont l’existence, heureuse aux yeux du monde, n’a eu que toi et moi pour témoins de ses muettes angoisses. Enfin tu ne seras jamais forcée d’être mariée, et te voilà veuve. Aous tiendrons ainsi le serment que, jeunes filles, nous nous fîmes l’une à l’autre. Adieu, à bientôt. »
Urbine acheva cette histoire de sa vie en fondant en larmes. La perle d’un avenir si péniblement échafaudé, la crainte d’un scandale inévitable , la risée publique effarouchant ces chastes silences <pi elle s’était faits dans sa demeure, la terreur qu’inspire un danger brutal, tant de malheurs en un jour la renversèrent brisée par le désespoir.
Elle forma ensuite le dessein de s'enfuir, de chercher Emilie par toute la France, par tout le monde, afin de remonter à l’origine de cette trahison. Mais les voyages! mais la fatigue! mais la maison abandonnée à ce vautour qui la couvait des yeux !
A ce moment, la phrase d’Emilie : Tu vas cire bien seule, lui revint en mémoire, et déchira son cœur.
— Je suis seule! s’écria-t-elle. On est toujours seule pour mourir; luttons avant. Le ciel m’a envoyé un indice; remercions le ciel, et profitons de son avis.
Elle appela Fleurette, et lui donna quelques ordres à voix basse.
La Yernaye, arrivé à Paris, retrouva son appartement vide et s’y installa. Les six jours qu’il avait passés loin d’Urbine lui paraissant six années, il se croyait guéri, n’étant pas mort, et répétait la fameuse phrase du malheureux qui tombe du haut d’un clocher : « Cela ne va pas trop mal, pourvu que cela dure. »
U attendait avec patience le fameux message promis par sa sœur, et recordait les leçons de du lerme, — silence et immobilité, — ce qui n’était pas trop difficile.
Deux jours après son arrivée, vers quatre heures, — il lisait certain livre égrillard à la mode, — l hô-
1 esse du Roi René le fit prévenir qu’une visite l’attendait en bas.
— Mon messager, se dit-il. Ah! tant mieux, demain je pourrai retournera Terme. —Qu’il monte! cria la Yernaye.
— Monsieur, fit observer le laquais, c’est une dame qui n’a pas voulu descendre de carrosse, mais qui voudrait vous parler.
— Hum ! cela n’est pas prévu dans mes instructions, pensa la Yernaye. — Je descends, ajouta-t-il.
Arrivé au bas, sans épée et sans chapeau, il aperçut, dans un fiacre, Mme de Rrière, qui semblait, dans cette laide voiture, un diamant monté dans du cuivre.
La Yernaye devint pâle et. recula jusque sous le péristyle de l’hôtel , comme s’il eut vu un spectre.
Urbine le salua d’un sourire mélancolique, et aussitôt il franchit en courant l’espace qui la séparait de lui.
— Eh quoi, monsieur! l’on vous a dérangé, ditelle avec froideur; j’étais chargée de chercher un logement pour quelqu’un qui m’arrive de province, et l'iiôtel du Roi René m’étant venu par mégarde à la mémoire... justement je passais devant, je fis appeler l’hôtesse, et me recommandais , comme on fait toujours, de votre nom... vous m’aviez dit autrefois que vous habitiez dans cet hôtel... mais vous avoir fait descendre pour cela !... Oh ! recevez mes excuses, monsieur.
La Yernaye s'inclina profondément sans répondre, et parut prêt à s’en retourner.
— Je vous croyais absent, monsieur, dit Urbine, qui vit son geste.
— Une affaire très - importante m’a rappelé a Paris, madame, et je m'étais absente en ellet; mais après demain , demain, ce soir peut-être, je repartirai... Mon logement est commode , propre , et la personne que vous attendez pourra sans doute s’en
accommoder.
— C'est au mieux, dit Urbine.
La Yernaye salua de nouveau et resta immobile comme quelqu’un qui attend d’être congédie pour partir. Si la démarche de Mme de Rrière n’eût etc
qu'une tentative de réconciliation avec le chevalier,
J tant de fierté l’eût bien vite rebutée. Mais la jeune femme avait d’autres intérêts, faisant donc un effort | sur elle-même :
— Permettrez-vous, monsieur, dit-elle, puisque vous me vantez cet appartement, que je le voie, si ! toutefois vous êtes seul, et que ma demande ne soit pas indiscrète.
Le sang monta aux tempes de la Yernaye. Celte proposition étrange l’étourdissait.
— Faites, madame, dit-il.
Urbine appela l'hôtesse et lui expliqua ses intentions. La Yernaye offrit sa main à la baronne pour monter au premier étage, et se retira ensuite à l’écart.
Alors l’impatience s’empara d’Urbine; elle s’était i attendue à plus d’avances de la part du chevalier.
- •' Kej.j.f.r soit
Culte réserve lui rendait l’entrevue fort pénible et contrariait ses desseins. Voyant que, pendant la tournée faite dans l’appartement, la Vernaye n’avait pas essayé de servir de guide, elle cria :
— Monsieur, a-t-on belle vue d'ici?
— Non, madame, répliqua poliment la Vernaye sans bouger de sa place, mais avec une révérence.
La rue ne renferme que six maisons, et l’on ne voit (pie le couvent des tilles du Calvaire et la fontaine de Vendôme.
Silence profond troublé seulement par le verbiage de l’hôtesse.
— Mais parlez donc, monsieur, reprit Urbine avec dépit : y a-t-il quelque désagrément, quelque ; servitude? les portes ferment-elles? a-t-on de la iumee? Parlez donc, parlez donc!
La Vernaye alors s’approcha.
— Mille pardons, madame, je craignais d être importun : madame, cet appartement est tort agtéa- , blc à habiter. La personne que vous attendez vous le dira connue moi, j’en suis garant.
L’hôtesse rayonna.
— Et vous partez... quel jour?
— Le plus tôt que je pourrai, madame.
— Voilà qui est poli...
— Comment, madame, en quoi donc aurais-je été incivil?
L’hôtesse comprit qu’elle n’avait plus d intérêt dans cette conversation ; elle lit mine de s’éloigner.
— ,1e retiens cet appartement, dit Urbine, après le départ de monsieur le chevalier : voici des arrhes.
L’hôtesse prit la pièce d’or et sortit, pendant q u’ Urbine faisait semblant, pour ne pas s’apercevoir de ce départ, de considérer avec attention le point d’une vieille tapisserie.
La porte se referma. Us étaient seuls...
— Que fait donc cette bonne femme, dit la baronne, jouant la surprise. Et elle se dirigea vers la porte; mais le chevalier l’avait déjà ouverte, et lui faisait passage avec la même impitoyable révérence.
— Eu vérité, monsieur, dit Urbine exaspérée, à force d’afiiclier votre rancune, vous manquez à la politesse.
Elle lit rapidement plusieurs pas. La Vernaye se précipita au-devant d’elle.
— Pardonnez-moi , madame ; oui , excusez mon ressentiment : n’esl-il pas naturel ? Peut-on se consoler de vous avoir perdue à jamais; et quand vous êtes l’auteur de ma ruine, puis-je ne pas vous détester ?
— Vous me détestez! voilà qui s’appelle réparer «•alanunent une impolitesse! Ah ! vous me détestez, dit-elle tout émue et toute ravie de voir enfin la
conversation engagée.
Oui, répéta la Vernaye assombri, je vous dé- |
(este... ne pouvant plus vous adorer...
— Ne parlons plus de ces enfantillages, chevalier ; j
oublions, c’est le meilleur.
— Ab! vous me pardonnez donc... Urbine?...
— Je vous pardonne de (ont mon cœur; mais à condition que jamais...
— Oh ! soyez tranquille, madame; cetle consolation me suffit, et je l’emporterai dans mon exil.
— Vous bouderez éternellement?
— A quoi bon vous voir pour aggraver des tours ments que vous ne concevez point, auxquels vous ne j compatirez jamais?
— Vous allez vous confiner comme cela pour toute la vie? dit-elle avec malice.
— Je vais partir pour les mers du Sud avec une commission du roi... Ou a par là toutes les chances dit repos...
La peste, les tiédies empoisonnées, les requins et la tempête... je ne compte pas les regrets.
Urbine devint sérieuse.
— J’aimerais mieux, à votre place, demeurer dans mes terres. N’avez-vous pas un bien en Normandie?
— Oui, madame.
— Me marier, être aimé comme vous méritez de l’être, et oublier des folies de jeunesse...
— Vous n’êles pas insensible, madame ! s écria la Vernaye ; vous êtes barbare ! vous êtes féroce! \ ous me proposez de me marier, d’aimer ailleurs ; vous venez ici vous railler de moi, et j écoutais tranquillement, je me laissais reprendre à ce charme fatal que le démon, oui, le démon, madame, a mis dans vos yeux purs, dans votre port virginal,..
— Monsieur !...
— J’oubliais que sous ce masque adorable se cache une âme qui n est pas 1 âme d une lenime... Voyons, madame, un moment de pitié. {Retournez a vos plaisirs, à vos amis, aux fêtes qui vous réclament, et laissez- moi , sans le corrompre par vos railleries, le seul bonheur qui me reste, l’espoir ib> mourir bientôt.
- Vous me chassez ! murmura-t-elle.
— Oh! s'écria la Verjiaye en tombant à ses pieds, oh! ne prononcez pas ce mot... Est-ce que vous voulez rester? est-ce que vous voulez que je reste7... Dites... Regardez- moi, Urbine; voyez ce que j ai souffert. Soyez franche, je ne vous demande pas de j’amour, accordez-moi seulement votre confiance... Aimez-vous quelqu'un ?
— Je n’aime... personne... comme vous l’entendez, chevalier. Tenez, causons comme de bons amis; je vous jure que, j’ai de l’amitié pour vous. Je voudrais... voyez, ceci est un aveu hardi; je voudrais , pour la moitié de ma vie, que vous fussiez
mon frère.
— Cela n’engage pas beaucoup, répondit la Vernaye en soupirant.
— Ne soyez pas exigeant, je vous accorde trop... La Vernaye, avec un geste d’incrédulité , s’empara de la main d’Urbine et la pressa sur ses lèvres : la jeune femme retira celte main en frissonnant.
— Causons. . Vous reviendrez nous voir, n’est-ce
T. II
LES H K AUX- A II T S
pas? mais par la porte, comme tout le monde!
— One d’esprit et de cruauté!
— Vous verrez qu’il préférerait se rompre les os' Ces jeunes gens sont fous.
— Respectable veuve de vingt ans !
— Vingt et un ans, s’il vous plaît... Ainsi vous ne parlez plus.
— Comme il vous plaira.
— Qu’avez -vous fait pendant votre bouderie? Voyons, contez-moi cela bien en détail. N'oubliez rien : entre amis on se doit la vérité.
— Je suis allé à la Vernaye, dans ma terre.
Urbine frémit.
— Puis à...
La Vernaye se rappela aussitôt la promesse qu’avait exigée sa sœur. Il ne devait parler à personne, '! M’Ilr que fut cette personne, de son séjour à Terme. Cette promesse, appliquée à une. conversation avec Urbine, lui sembla étrange, mais il garda la foi jurée. Urbine, toute distraite par le postscriplum de la lettre du faux Prière, ne prit garde qu’au séjour lait à la Vernaye ; elle interrompit heureusement le chevalier.
Ab ! vous êtes allé bouder à la Vernaye. Kslceque c’est une jolie habitation ?
Charmante, oui, madame; mon père l'affectionnait, j’y suis né.
I i bine songea tout de suite à ce luindit qui espéi ait acheter le domaine si cher au chevalier, et par un mouvement d’effroi pour l’un, de sympathie pour l’antre, elle se rapprocha de la Vernaye.
Vous avez eu là de la société, je pense?
— Pas une âme: le monde m’était odieux.
- » as une ame ! vraiment! dit Urbine avec un vivante qui ressemblait à de l’espoir.
— Excepté une visite singulière, certain piqueu
" ass,ettes’ assez râPê. qui, pour goûter mes poulet: je crois, est venu m’offrir d’acheter la Vernaye. -Ali! ali! <lii Urbine pâlissante : nn piqueii
'I assiettes... râpé... maiscela -levait être bien ilrôb
- Pas trop.
- Quel homme était-ce. . à peu prés ?
-bn visage ordinaire, joufflu, les . . . cour
tinsses mains boursouflées.
I rbine écoutait avidementees details. Celte attention, cette curiosité rappelèrent à la Vernaye que Mme de Terme lui avait recommandé de s’étendre sur ce seul sujet... Urbine continua :
Et... que vous a-t-il pu dire pour motiver son séjour ?... Cause-t-il bien... ce parasite?...
— Il cause peu, comme les gensqui ont très-faim — Ou allait-il?... avait-il quelque but, savezvous? En goûtant vos poulets, qui doivent être exquis, chevalier, on doit devenir communicatif. Vous a-t-il raconté son histoire?
— Ma foi, non, madame... Mais pardon... ces questions...
— El son nom ? .. Ab 1 il a dû dire son nom, c’est le moins.
— Il me l'a dit, oui, un nom en ain, en ire... R», bourdiu... je ne me souviens plus... Mais...
— Le nom de Rriére l'aurait frappe, pensa Urbine; le traître a donc caché son nom. Il ne veut faire d’éclat que devant moi.
— Il me semble que cela vous intéresse ? dit-il a la baronne avec une sorte de défiance.
— Moi ! allons donc !... El en quoi, chevalier? C’est une histoire, et je la trouve réjouissante.
Ea V ernaye perdit a l’instant même tout soupçon ; Urbine lui avait celle fois abandonné sa main.
— Il i l’est que trop vrai, se dit-elle avec teneur, mon ennemi a vu le chevalier, lui a parlé... Je sais ce que je voulais savoir... Mon malheur est sans remède...
Elle se leva bientôt , prit congé affectueusement de la Vernaye, regagna son liacre, et partit apres avoir ordonné quelques dispositions nouvelles dans l’appa rtement.
— Allons! se dit la Vernaye, voilà une lueur d’espérance; je pourrai peut-être... Il me semble qu’elle ne me liait pas trop.
Auguste Maqlet.
( La fin à la prochaine livraison.
LUS ■•■•IVTIIi:* 4LLi:
or he siècle a elé témoin d’une révolution singulière dans l'histoire des lettres et des arts. La patiente et laborieuse Allemagne a secoué tout à coup la poussière des écoles dans lesquelles sou olonfairement enseveli , et on I a vue prendre une place glorieuse dans le monde de l'invention poétique. La patrie de Lessing, de Goethe et de Schiller ne pouvait pas s'arrêter dans cette voie de développement ; après la littérature, les arts du dessin eurent leur tour; mais grâce à la nature de son esprit, celte transformation de l’Allemagne s’accomplit sous l’empire d’influences et de circonstances particulières. Un vif sentiment de nationalité, l’étude du moyen âge et le retour a la foi catholique, voilà les sources d’inspiration qui ont présidé aux tentatives des artistes allemands contemporains dans la peinture, la sculpture et l’architecture, bien plus encore que dans la poésie.
A la lin du dernier siècle, les beaux-arts étaient tombés, au delà du lihin. dans le dernier degré d’abaissement. Mengs, le seul peintre allemand de celte époque dont le nom mérite d’être conservé, n’était qu un critique intelligent. Les autres, tels que lischbein, Carsten, Koch, etc., aujourd’hui entièrement oubliés, étaient au-dessous du médiocre. Lependaut la muse allemande achevait de sortir des langes du pédantisme et de l imitation étrangère où elle avait été si longtemps étouffée. Le retentissement de la révolution sociale qui s’opérait en France avait pénétre dans toute l’Allemagne et donnait une impulsion rigoureuse aux travaux de l’esprit et de la pensée. Un sentiment confus des beautés secrétes de l’art du moyen âge se faisait jour, et bientôt l’étude des productions littéraires de ces temps de jeunesse des peuples germaniques se répandit dans toutes les classes de la société au delà du Rhin.
Vers 1 804, quelques Allemands s’étaient donné rendez-vous a Paris, pour visiter les mngniliques
genie semblait s’èlre v
collections désœuvrés d’aride tout genre que l'epee victorieuse de Napoléon avait rassemblées. Parmi eux se trouvaient iM.M. Boisserée et M. Bertram, tous trois de Cologne et étroitement unis par les mêmes goûts. Ils remarquèrent dans la galerie du Louvre quelques tableaux qui se distinguaient, au milieu des chefs-d’œuvre les plus parfaits des temps anciens et modernes, par leur vétusté et par un caractère de roideur, de sécheresse et d'inexpérience singulière. C’étaient des tableaux de Van Eyck, d’Albert Durer et de quelques autres peintres de la même époque, monuments de l’enfance de Part, qui semblaient n’avoir été exposés en si noble compagnie que pour montrer les rapides progrès faits par la peinture dans les écoles d’Italie et des Pays-Bas. Nos voyageurs, préparés par l’étude à ne pas accepter le goût étroit et exclusif dos artistes français, s'arrêtèrent bien souvent et longtemps devant ces humbles productions d’un autre âge. Ils retrouvaient avec plaisir, à travers bien des défauts apparents, la grâce simple et naïve, la candeur, l’inspiration religieuse qu’ils admiraient dans les débris des premiers temps de la littérature allemande. De retour dans leur pays, ils explorèrent avec soin les bords du Rhin, les Pays-Bas, toute l’Allemagne, dans le dessein de retirer de l’injuste et dédaigneux oubli où ils avaient été si longtemps ensevelis les créateurs de la peinture moderne. La moisson fut abondante et dépassa de beaucoup leurs plus ardentes espérances.
C’est ainsi que se forma la collection des frères Boisserée. L’Allemagne salua avec enthousiasme cette exhumation de l'art germanique. Les poètes se prosternèrent devant cette résurrection des croyances des âges passés. Goethe lui-même, Goethe le païen, admira avec étonnement ces productions d’une époque que jusque-là il avait comprise sans l’aimer. Il se plut à étudier ces peintures et à renouer la chaîne de la tradition pittoresque entre les peintres byzantins et les artistes allemands antérieurs à Van Eyck. De leur côté, les collecteurs et annotateurs des poèmes et des chants des minnetin -
ijcr refaisaient par lambeaux l 'histoire des écoles de peinture qui avaient fleuri à Mnestrielii, à Cologne et sur tous les bonis du Rhin, dans le treizième siècle. Goethe recueillit et exposa tous ces résultats imprévus dans son livre intitulé Art et Aul'upùlè. Ce fut l'Evangile de la renaissance des arts en Alle¬
magne
Après bien des migrations, cette collection se trouve aujourd'hui a Munich. Elle embrasse trois époques. La première renferme les ouvrages du quatorzième siècle ; ils portent des traces incontestables de la manière byzantine, et sont sortis pour la plupart des écoles des bords du Hhin, dont le dernier peintre connu est Wilbern de Cologne. La seconde comprend Van Eyck et ses successeurs immédiats, Hemmeling, Hugo Van der Goes, Israël Van Meekenem, Michel Wohlgemiith , Martin Schoen, etc. La troisième époque s’étend jusqu'au seizième siècle : c’est l'époque d’Albert Durer, Lucas de Leyde, Jean de Maubcugc, Schoreel, Patenier, Bernard de Orlev, Cranach, Holbeiu et leurs disciples, dans les ouvrages desquels commence à poindre l'influence des écoles d’Italie.
L’exemple des Boisseree, et les résultats obtenus par eux, encouragèrent la recherche des œuvres d’art de tout genre qui se rattachent aux époques désignées sous le nom de moyen âge. Un Anglais, M.Solly, rassembla un grand nombre de tableaux de maîtres! ,a Plupart inconnus. A Aix-la-Chapelle, M. Betten- I lornia une collection de peintures de l’école de Pologne, et lu conseille.' Krugev s'appliqua a recueil. 1“ les ‘lel.r.s des ouvrages des artistes westphalieus anterieurs à Albert Durer. A Cologne, M. Lyevesber" "I le chanoine Walraff; à Francfort, M. Nagler, suf- Virem ce mouvement avec une noble émulation bette exhumation d'oeuvres écloses sous l’inspirabon île la fo, catholique donna une plus vi,e activité " la ‘-eactioi. qui se poursuivait contre la réforme et
,I°." severc et ra,sonnenr. Un grand nombre •""es d ehte se jetaient dans les bras de 1 t-lisé
, ,’n;a"'e P0U!' ï asile contre le doute ci
se faisaient du mysticisme une arme contre les à„ gmsses qui les dévoraient. Les poêles devenaient catholiques, dans l'espoir de retrouver par celle inspiration qui avait donne naissance a tan
d œuvres charmantes de naïveté de ,
«de jeunesse. A leur ,our e ^
surtout, se flattèrent de re;e"i: ^lX',,eS
-yaneesdi, passé quelques etincel J i ^ s^
uiands et italiens et Lit . T"8 ",aUre8 alle' empreints dans les ,•! r r ’S ' <:1 illeis ‘'«lels sont
"aP"a«. r«le ''e,U8in eMe
arts dans l’AlIemami,* r ld 'naissance des
littérature et de la 0|)eini° 11 Cm,JOra',,e’ l etude de la
- Retour a^,~a-,'-sa,aretorme, c«le triple influence au mém, de S'! " ent |,as
montèrent jusqu'aux Niebelungen,°èthtchérentà
s'inspirer de Cantique esprit germanique; d'aul.es dédaignèrent de changer de croyance et se contentèrent d’étudier les œuvres d’art; mais tous les pein-
. . —i - - i lrcs et a rtistes se ressentirent de ce. mouvement qm
livre intitulé Arl cl Antiquité. dure encore aujourd'hui dans les heaux-arts hj^,
' . . . . . ‘ "* ‘l»e son action ait cessé dans la littérature et la
losophie.
La voie fut ouverte avec éclat par Wachter et Schick, tous deux de Stiitlgard, mais ils ne tinrent pas les promesses que leurs débuts avaient données. La rénovation vint d’un autre côté. I/école de peinture de Vienne renfermait plusieurs jeunes gens qu'une imagination ardente, aventureuse, entraînait loin du cercle étroit des règles où les professeurs voulaient les enfermer. C’était Overbeck, Vogel de Zurich, Pforr de Francfort, et plusieurs autres qui n ont jamais eu d’autre mérité que la hardiesse de leur révolte. Vers 1S00, ils se rendirent a Rome, et ils y lurent bientôt rejoints par Cornélius, déjà ce- Ichre par ses compositions d’apres le Faust, par Si.hndow de Berlin, \eil de Francfort, Sclmorr, Wacli, Vogel Von Vogelstein de Dresde, Henri Hess de Munich, Begasse de Cologne, Schinckel qui. avant de s’adonner à l’architecture, peignait l’histoire et le paysage; en un mot, par tous les jeunes artistes de l’Allemagne, qui poiirsuivaientcommede concert la même voie de régénération, chacun selon son génie et ses dispositions particulières.
Overbeck était le plus âgé de cette pléiade. Il avait déjà produit plusieurs œuvres remarquables, et il peignit, a son arrivée a Borne, l 'Filtrée du Christ n J êi usaient, qui se trouve dans l’église principale de Lubeck, sa ville natale; V Adoration des Muges et le (Jnist nsi tant Marthe et Marie,. C’est à cette époque que se rattache le chef-d’œuvre d Overbeck, la fresque de la ! ision de saint François d' Assise, dans I église de Sainte-Marie des Anges, entre Foligno et Pérouse. Mais c’est dans les fresques d’un palais de Borne, la sa 1 1 a Barloldi, que se trouve le monument le plus remarquable des débuts de la peinture allemande contemporaine. Overbeck y peignit les Sept années de famine et Joseph vendu par ses frères; Cornélius, / Interprétation du songe et Joseph reconnu par ses frères; Schadow, Jacob recevant la tanit/uc ensanglantée de son fils et le Songe de Joseph ; 'eit, Joseph, et la femme de Putiphar , et la parabole des Sept années d abondance. Ce dernier eut en outre <• i '‘présenter, a la fresque aussi, plusieurs scènes du Paradis du Dante, pour la villa Massimi, où Overbeck avait déjà peint une série de tableaux d’apres la Jérusalem délivrée, et Sclmorr plusieurs fresques d après I Ariostc. C’est à Borne que Cornélius commença ses cartons des Nîebelungen, qu’il a depuis exécutés à la fresque dans la Glyptolhéque de Munich. \eit eut a peindre, dans la grande galerie du musée du Vatican, le Triomphe de la religion chrétienne sur les ruines (lu Colisée.
Cest ainsi qu’à Borne, comme sur un terrain
LES lit A I X - A I! T S.
neuli'C, se développait l'école allemande , loin des coteries et dans une audacieuse indépendance, mais malheureusement sans tenir beaucoup de compte ni retirer un grand avantage des chefs-d'œuvre de l’art ancien et moderne que renferme le Vatican. La direction de ces peintres, doués la plupart d’éminentes facultés, s'est ressentie de leur point de départ. Livrés tout entiers à la pensée d’appliquer les idées omises par les poêles de 1 école romantique, et, partant, sous l’empirede préoccupations plus littéraires que pittoresques, ils songeaient moins à étudier et a comprendre les beautés des maîtres italiens qu’a innover d'après l'idéal qu'ils se faisaient de l’art chrétien, tel que le leur montrait l’enfance de la peinture. Overboek est peut-être le seul qui ail profité île son long séjour en Italie, et encore s’arrêtet-il à Rérugin, et u’acccpte-t -il de Raphaël que ses premiers ouvrages. Au lieu de suppléer aux défauts de leur éducation académique, ils ont p.éféré se livrer a la fougue de leur imagination, et créer. Aussi les compositions de l’école allemande sont-elles aussi défectueuses à l’égard du dessin, du coloris, qu’elles sont remarquables par l'invention. Mais qu’est-ee qu'une peinture sans dessin et sans couleur, et encore cette qualité dans laquelle ils excellent, 1 invention, la contiennent-ils toujours dans les limites de la peinture? Non, assurément. Les plus admirables compositions des artistes allemands sont plutôt des traductions plastiques de très-beaux poèmes épiques que des tableaux.
Mais quels que soient les justes reproches que l'on puisse adresser aux peintres allemands, l'Allemagne peut en être liere, car elle leur doit d’avoir été initiée a un art auquel elle était restée depuis bien longtemps étrangère. Répandus sur le vaste territoire de leur patrie, ils ont jeté partout des semences qui germeront Déjà de leurs ateliers est sortie une génération d'artistes intelligents. Eloignés des préoccupations qui ont égare leurs maîtres,
libres des entraves qui ont gêné leur éducation et corrompu leur développement, plus heureux qu’eux, ces nouveaux venus pourront éviter les écueils dans lesquels leurs prédécesseurs sont tombés, et les déliasser peut-être. Quand même ils devraient leur rester inférieurs, ils auront le mérite de répandre un goût meilleur, un sentiment plus vrai de la beauté pittoresque, un jugement plus droit; et, avec le temps, l’Allemagne ne peut manquer d’avoir d’ex- ; cellents peintres, dignes de lutter avec les écoles de France et d’Angleterre. Déjà l imitation stérile des peintures du quatorzième siècle, tant recommandée autrefois de 1 autre côté du Rhin, a perdu faveur. On J en est venu tout naturellement à comprendre et a apprécier Rubens ainsique Titien et Raphaël : c'est déjà beaucoup.
On peut fixer à l’année -1822 la fondation de l’école allemande proprement dite. C’est alors que Cornélius fut nommé directeur de l’Académie de peinture de Dusseldorf, sa ville natale. 11 y fut suivi par ses élèves, Sturmer, Stilke de Berlin, Gœtrenberg de Heidelberg, Herman de Dresde, Kaulbach, Eberlé et Cassen des bords du Rhin. Quelques années après, en 1826, il était appelé à Munich, et Schadow prenait sa place. Alors se réunirent a Dusseldorf Hubner, Ilildebrandt, Lessing, Solm , Bendeman et Rethel, dont les ouvrages ont jete un vif éclat sur cette école et son directeur actuel. Dans le même temps, Wach fondait l’école de Berlin, qui a passé depuis dans les mains de Schinckel, et dont les artistes les plus éminents sont Sternbruck de Magdebourg, Henning, Siehert, Hofgarten , Albom de Hanovre et Kranse. Aujourd'hui, Munich, Dusseldorf et Berlin sont, les trois foyers de l’art allemand : à Munich, les fresques; à Dusseldorf, la peinture d’histoire , et à Berlin , l’architecture. Nous reviendrons quelque jour sur ce sujet, et nous examinerons en détail chacune de ces écoles.
S CHWANTBALEB.
a ut plaslisque a reçu depuis quelque temps, en Allemagne , de grands encouragements, et les vastes travaux organisés par le roi de Bavière ont ouvert aux sculpteurs une arène grandiose , pleine d’élévation et de poésie ; car l’épopée et la fable antiques ont présidé seules à cette impulsion nouvelle. On a reproché, il est vrai, à ses auteurs de populariser ainsi,
par la consécration des formes païennes, des idées païennes, au détriment des croyances chrétiennes, et de substituer, sans autre motif que la fantaisie, aux inspirations, le sentiment populaire du génie national, les conceptions erronées d’un autre âge; et de là de profondes discussions d’esthétique sur la question de savoir s’il ne faut pas considérer le paganisme et le christianisme comme deux principes absolument distincts et même opposés l’un a l’autre dans la théorie de l’art. Quoi qu’il en soit, il est incontestable que la plupart des artistes allemands ont pu isé surtout à la source hellénique, et l'éminent sculpteur dont nous allons esquisser hi
LES BEAL \ - A BTS.
biographie, avec plus d'ardeur et d'enthousiasme que tous les autres.
L un w iü -Michel Sch wantiiale r, le dernier fils d’une nombreuse famille de sculpteurs de Hied, dans le Tyrol, naquit à Munich, le 2(> août 1802, où son père, Froz Schwanthaler, était venu exercer son industrie, et où il mourut en 1821, non sans une certaine réputation de goût et d'habileté. Les camarades d’enfance de Michel se plaisent à rappeler les rentiers témoignages qu’il donna de sa vocation en façonnant mille petits groupes et sujets de bataille. On ne le laissa pourtant pas sacrifier a son goût précoce les heures destinées à son éducation scolaire, et ses éludes classiques eurent l’avantage de le familiariser avec le goût et les trésors littéraires de l’antiquité grecque et latine. Ce fut a l’âge de seize ans qu’il se consacra décidément à la profession paternelle; mais il reçut si peu d’encouragements du directeur de l’Académie, qu’il délaissait le plus souvent les leçons et les modèles de la classe pour travailler chez lui d’après sa seule inspiration. La mort de son pere le mit bientôt dans la nécessité de diriger lui-même les affaires de la famille, et de chercher des occupations productives. Il s acquitta de cette tâche avec un honorable
succès; car, des l’année I82J, il reçut de l’empereur Maximilien la commande d’un surtout pour un riche service de table. Cet ouvrage, composé d'une série de bas-reliefs d’un pourtour très-étendu, représentant I histoire de Prométhée et celle des Titans, lui
tournit 1 occasion de manifester, en même tem que sa science pratique, sa fertilité d’invention sa connaissance approfondie de l’antiquité. Il a ensuite à Borne, ou il résida quelque temps, et il se perfectionna sous la direction de Thonvaldse puis, a son retour à Munich , il ouvrit un atelier ne tarda pas à être nommé professeur de sculpte à l’Académie.
Dans le nombre des premiers ouvrages deSchwf thaler, on distingue les deux bas-reliefs homériqi placés dans la salle Troyenne de la Glyptothèqi L’artiste a déployé dans ce travail de prédilecti une force de conception et une adresse techniq qui brillent davantage encore dans une grande fri de la salle des Banquets du palais Maximilien, de le sujet offre les exploits et l’apothéose de Bacclu Lt l’on a dit qu’il suffirait de ce seul ouvrage no justifier l’apothéose du sculpteur. On peut joind a cet important travail, de près de cent pieds de loi une autre Irise d’egale dimension, dans une salle a Nouvelle ^s‘llence. Ce dernier bas-relief rep. sente toute l’histoire de Vénus. Beaucoup de pli
’UreS » ^ « à l’encaustique, ,!ans ce ^
palais, ont été exécutées par d autres artistes sur des dessins de Schwanthaler, notamment une série d’épisodes tirés des poèmes grecs d’Hésiode, Orphée, Pi nilare, Eschyle, Sophocle, et Aristophane, et dont l'ensemble révéle une prodigieuse fécondité d’idées et une rare vigueur d'imagination, ainsi qu'un profond sentiment des formes et des croyances antiques. Nous citerons encore ses cartons pour l'église Saint- Louis, à Munich, qui représentent le Sauveur, les quatre Evangélistes et les apôtres saint Pierre et saint Paul. Mais ses facultés se déploient sans couiredit avec beaucoup plusd éclat dans les sujets classiques et héroïques, dont le grand nombre provoque déjà l’admiration, et cependant plusieurs sont exécutés sur des proportionscolossales. .Nous ne prétendons pas ên dresser ici un catalogue chronologique et complet ; mais voici l’indication sommaire des principaux :
Douze ligures équestres et un grand bas - relief pour le nouveau manege du prime de Thorn et Taxis, a Megensburg.
^ ingt- quatre statues d'artistes célébrés, et quatorze has-reliefs pour le Pinacothèque de Munich-
Quatorze cariatides colossales de Nalkiries pour I intérieur du Walhalla; quinze autres ligures colossales pour h* fronton méridional de cet édifice, et autant pour le fronton du nord.
Onze figures pour la façade du bâtiment destine à E exposition des ouvrages d’art à .Munich.
Huit statues colossales pour la colonnade de la façade du palais neuf, et, dans l'intérieur de cet édifice , une Irise de cent quatre-vingts pieds de long représentant les exploits de l’empereur Frédéric Barberousse; dix-huit autres has-reliels pour le portail et le vestibule, et h*s douze statues colossales en bronze dore de princes bavarois qui décorent la salle du Trône.
En 1859, Schwanthaler termina le modèle de la Bavière , statue colossale de plus de quarante pieds de haut, ouvrage pour ainsi dire sans équivalent dans les productions de la sculpture moderne.
Cette énumération est loin de comprendre pourtant tous les travaux dus à l'imagination inépuisable et à I activité inouïe de Schwanthaler. Outre plusieurs bustes pour la décoration du W alhalla, il a lait encore un très-grand nombre de stalues-port * ails, notamment celles du roi de Bavière actuel, du grand-duc de Hesse-Darmstadt, du grand-duc de Bade, celles de Jean-Paul, de Mozart, etc., etc.
Et Schwanthaler a accompli ces immenses travaux en vingt années, dans un espace de temps •l" 0,1 peut évaluer comme n étant que la moitié île sa carrière d'artiste.
LES fi K A U X -ARTS
L'automne cnlreméloil sur l’arbre vert encor Mes feuilles d’écarlateavec des feuilles d’or;
Kl les fruits, vieillissant sous des couleurs vermeilles, Klaloieni aux regards leurs suaves merveilles;
Kl, depuis bien des jours, le soleil radieux Aux brillantes saisons faisoil de longs adieux ;
Kl, dans la chaste nuit doucement reposée,
Jeanne dès le matin, à travers la rosée,
Alloit mener paissant son tranquille troupeau Au bois qui de liermont couronne le coteau ;
Kl puis, dès qu’il s'endort sous l’œil du chien fidèle. Elle va près du seuil de l’antique chapelle Se prosterner. .. Silence à son émotion !
Silence ! car voici l’auguste vision :
Sous les plis lumineux d’une flamme ondoyante, L’archange Micacl à ses yeux se présente ;
Ses ailes, qui des deux réfléchissent l'azur,
De l’oratoire saint embrassant l’humble mur,
Par mille flots de gloire en sillonnoicnl l’entrée, Comme les chérubins près de l'arche sacrée.
LES MK AUX- A K T S
D’autres anges nombreux, en cortège d’honneur, Aceoinpagnoient dans l’air I envoyé du Seigneur ; Et Marguerite aussi, dont un prêtre d'idole,
Un père accusateur, prépara l’auréole Et l'éternelle gloire, en faisant égorger Sa tille, au nom du Dieu qu'il espéroit venger!
Et Catherine encor, martyre virginale,
Qui, portant dans la foi sa noblesse royale. Confondit, par l’éclat de ses hauts entretiens.
Et la philosophie, et les cultes païens :
Des lillcs d’Israël admirable patronne !
La science des saints à jamais la couronne.
Quoi ! le monde angélique et ses glorieux chants. Pour la simplicité d'une lille des champs!
Et qui peut concevoir cette visite étrange Et d’anges, et d’élus, présidés par l’ Archange? Toi-même, fier mortel, qui vois briller aux deux Tant d'astres destinés à convaincre les veux !
Toi qui veux abaisser, sous un niveau superbe. La majesté du cèdre à la hauteur de l’herbe ;
Toi dont le zèle, ardent pour cette égalité,
Souffre à peine les traits de la divinité,
Et jamais ceux des rois, jamais ceux du génie... Comme si d’un seul chant seformoit l’harmonie!
Et vous, soyez ravis, eiiMirs humbles, dont la voix Implore avec amour un Dieu mort sur la croix.
Plus est grand le prodige, et plus il est croyable!... Allons à Bethléem, à la crèche, à l’étable.
Aux pasteurs; et de là retournons aux autels Où ce Dieu chaque jour se prodigue aux mortels;
Et bientôt nous saurons écouter et comprendre Tout ce que Jeanne d’Arc peut aussi nous apprendre.
L’Archange lui disoit : « Il est temps de parler,
« Jeanne; et dès ce jour même il faut tout révéler.
•* Dieu s’est ému des cris de la France plaintive.
« Sous les murs d’Orléans déjà l’Anglais arrive.
« Prophétisez d’abord ce soir à Domrémy ;
« Il ne sufliroii plus de parler à demi.
« Des volontés d'en liant expliquez le mystère.
« Sans redouter les pleurs d'un père et d'une mère « Et craignez moins encor la plainte et le courroux « D un amour jusqu'ici bien ignore de vous;
« Et quand il gémira, vous direz tout à l’heure ;
« Souvent le ciel reçoit ce que la terre pleure..
« Jeanne, le terme approche , et tout va s'accomplir...
A I,. (il t LL £ .u i x.
I Extrait de .1 k a n n r n a r r,, interne ni douze ehnnls
Là-bas, à l’ombre des ramures Où l'hirondelle fait son nid,
La, voyez-vous, cueillant des mûres, La moissonneuse au teint bruni ?
Se croyant seule, elle dénoue Et répand ses cheveux dorés,
Qui voilent à demi sa joue Sans cacher ses yeux azurés.
Avec les abeilles, près d’elle Les rêves volent par essaim,
Et la vigilante hirondelle En passant effleure son sein.
Cependant la voilà qui tresse Sa blonde gerbe de cheveux.
Jetant au vent, qui la caresse,
Les plaintes d’un cœur amoureux ;
Eisa faucille sur lépaule,
Elle rejoint le moissonneur Qui rebalsa faux sous le saule.
Chantez amour ! chantez bonheur !
Arsène II
Physionomie Parisienne.
oi SS A V K
Visite