DEPUIS CINQUANTE ANS
Epuis qu'il y a des théâtres en France, leurs directeurs se sont plaints constamment d'être ruinés par la concurrence. Perpétuelle jalousie de métier, accaparement et abus de privilèges exclusifs, prohibitions et interdits judiciaires réclamés parle plus fort à la moindre tentative d’empiétement dans son domaine dramatique : tel est le résumé de l'histoire des spectacles parisiens, pendant toute la durée du siècle dernier. Que le parterre du Théâtre- Français, par exemple, applaudisse deux jours
de suite un personnage auquel le comique de sou rôle impose l’obligation de parodier une chaconne, voilà l’Opéra en feu, et demain il plaidera pour convaincre M. Jourdain, par raison démonstrative, qu’il ne peut apprendre à danser sans sa permission. Les bateleurs de la foire s’avisent-ils, pourréereer les badauds, de faire exécuter le Festin de Pierre par des acteurs en bois? la Thalie brevetée jette aussitôt les hauts cris, et il faudra que le parlement s'assemble pour décider cette grave question : à savoir de combien de fils doit être pourvue une marionnette pour porter ombrage à unCrispin en chair et en os. Que Lesage et Piron, émus de pitié pour Policlii-
T. II
nelle, invenlent les écriteaux parlants et les flouslions de la parodie, tout le ban et l'arrière-ban musical s’insurgent les procureurs aiguisent leurs plumes, les huissiers instrumentent, et la maréchaussée est mise en réquisition pour conlisquer.... la batte d'Arlcquin.
Quand les comédiens italiens furent admis à Paris, ce furent bien d’autres clameurs et d’autres malédictions. — € est un crime de haute trahison ! s écriaient la Comédie et l’Opéra : souffrir que l’on translorme nos tirades en lazzi, et nos grands airs en ponts-neufs ! nous livrer en risée à des bouffons masqués! c’est l’arrêt de notre mort! Et l’Opéra-Comique, au berceau , faisait chorus avec les persécu- ,(‘iii s, oublieux déjà du rôle de victime qu il jouait la veille encore.
Il ne fallut rien moins que la révolution pour mettre un terme à ces éternelles récriminations. La
Comédie lut déclarée indépendante; et Dieu sait si elle usa de ses nouvelles franchises! Alors Paris s’en donna à cœur joie. Sous le directoire et le consulat, chaque quartier, chaque rue, pour ainsi dire, eut son théâtre ; dans certaines maisons on en comptait à tous les étages. Ce lut le lion temps des costumiers et des perruquiers. .Mais à mesure que se railermissaient les idées de pouvoir et de hiérarchie, la république théâtrale vit reparaître les vieilles rivalités et les anciennes prétentions. iNapo- Jeon, obsédé par mille réclamations intéressées, et peut-être aussi pour le plaisir d’agir eu maître absolu, appliqua lourdement son niveau réglementaire sur la gent comique comme sur tout le reste, H par suite du décret de 1807, deux cents théâtres
«uuMjmcs ci ui\-sepi i neutres publics primés du même coup.
A l’appui de cette mesure tant soit peu despo que on faisait valoir celle argumentation : la clie tele du théâtre est limitée. Si donc vous ouvrez d salles de spectacle, où s’éparpille, en fractions i suffisantes, le même nombre de spectateurs q aurait suffi à alimenter les recettes d’une den douzaine, non-seulement vous vouez à une rui positive un certain nombre de directeurs, mais vo empêchez qu’aucun d’eux puisse réaliser un bér lice raisonnable. Objection spécieuse , répétée d puis a satiété, et qu’on a même exagérée de n jours jusqu’à prétendre que non - seulement homme annuelle consacrée aux spectacles n’oflr; pas de progression sensible, mais que le refroid sèment du goût public pour les plaisirs de cette n Une tendait plutôt à lui faire éprouver une diu nution relative.
l'our démontrer le peu ,1c valeur dcccs assertion nous avons dresse le budget des recettes des thé très do Parts depuis un demi-siècle, tel nue noi ®nl mis a meme .de 1 établir les relevés officiels , '' ,les mdlScnls prélevée sur ccs recetles d aimee 1707 : et cette analyse de chiffres
fournira en même temps plus d'une observation ci,, rieuse et plus d’un contraste piquant.
Dans l'espace de quarante- cinq ans, de 1 797 a 1811, il est entré dans la caisse des théâtres et entrepreneurs de bals, concerts ou divertissements publics, la somme de 27.", millions et demi, qui donne en moyenne générale 0,090,000 fr. par an.
S111 ce ebi lire lolal , les théâtres de musique cl les concerts peuvent revendiquer. 80,000,000 fr
La tragédie et la comédie.
Le vaudeville et le mélodrame,
chacun .
Les théâtres de dernier ordre, les fêles et divertissements de tous
8en,es . 50,000,000
N oici maintenant la part allérenle a chacun de no? théâtres principaux.
TOTAL DE I. V ItECETTE EN QL'AK ANTE-CINQ ANS.
Opéra . 54,122.000 h .
Théâtre-F rançais . 28,780,000
Opéra-Comique . 28, 204. 000
Opéra-Italien, à dater de 1815. 11.902,000
Comédie-Italienne, théâtre Con¬
vois et Odéon . 4 1,000.000
Variétés . 21,973,000
Vaudeville . 18,571,000
Ambigu . 14,420.000
Gaieté . 44,087,000
Porte-S-Martin, à dater de 4810 12,603,000
Cirque, à dater de 1807. . . 12,389,000
Mais ce relevé sommaire est loin de nous éclairer sur la progression des revenus de l’art dramatique et sur les fortunes diverses de chaque exploitation.
D autres résumés vont nous donner à cet égard des renseignements plus spéciaux.
Mettons d’abord hors de contestation l'accroisse- * ment important et continu des recettes théâtrales en décomposant par périodes le chiffre total de 275 millions et demi. Cette opération nous donnera
Pour moyenne nnnucPc
De 1797 à 4806 (40 ans) . . 4,541,000 IV.
De 4 807 à 1815 ( 9 ans) . . 5,107,000
De 1816 à 1850 (15 ans) . . 6.6S5.000
De 1834 à 18 51 (Il ans) . . 7,651,000
Voilà une réponse catégorique aux pessimiste? qui ont peur que la population parisienne ne devienne insensible aux émotions et aux jouissances de la scène. En déduisant même de la dernière période les années 1851 et 4 852, où l’abaissement des recettes (ut la conséquence d’événements politiques exceptionnels, la moyenne des neuf années comprises delS55à 1841 est en réalité de 8,680,000 fr., juste le double de la moyenne d’il y a quarante ans.
LES BEA UX-AIITS.
Ce dernier chiffre de 8,080,000 fr. est égal à celui delà consommation de l’eau-de-vie dans Paris, et atteint presque le quart de la somme employée par la capitale à l’achat du pain. 11 équivaut à une dépense d’environ 2-1,000 fr. par jour.
Nous allons dresser à présent le tableau des recettes de chaque théâtre, en y joignant quelques observations essentielles, et nous tirerons ensuite les conséquences générales de ces calculs partiels et comparatifs.
Opéra. — Les recettes de l’Opéra sont restées pour ainsi dire stationnaires depuis l’époque du directoire jusqu’à la révolution de 1850. Leur moyenne, de 1797 à 1806, fut de . . 579,000 fr.
et de 1807 à 1852, de . 605,600
chiffre inférieur aux recettes correspondantes du Théâtre-Français et de l’Opéra-Comique.
Durant ce laps de temps, la plus forte recette annuelle fut celle de 1822 . 845,000 fr.
Ce fut l’année de la représenlion à'Aladiii , ou Ln Lampe merveilleuse.
Et la plus faible celle de 1812. . 555,000 fr.
Mais les recettes de l'Opéra s’élèvent tout à cou p de 690,000 fr. en 1852, à 1,105,000 fr. en 1855, pour se maintenir depuis à ce dernier taux qui donne en moyenne, de 1855 à 1841 , le chiffre important de 1 ,251 ,500 fr.
Cette différence extraordinaire doit être attribuée à des causes diverses. D’abord l'Académie impériale de musique était, au commencement du siècle, exploitée avec les fonds et par les agents directs du gouvernement, qui n’avaient pas le même intérêt qu’une administration particulière à obtenir un excédant considérable des recettes sur les dépenses. En outre, il est incontestable que le public de l’Opéra n’est plus le même que celui d’autrefois. L’Opéra était anciennement le rendez-vous par excellence de la société la plus distinguée, à l’exclusion pour ainsi dire de la classe bourgeoise. Même sous l'empire, il eût été inconvenant de s’y présenter sans une mise recherchée ; car c’était bien moins le spectacle de la scène que celui de la salle dont l’attrait captivait sa clientèle. On y allait surtout pour être vu ; on y va maintenant pour voir et. pour entendre. La violente secousse imprimée en 1850 aux conditions sociales introduisit à l’Opéra tout un nouveau monde qui n’était pas encore blasé sur les pompes et les harmonies de ce spectacle magique. Seulement, au lieu d 'équipages armoriés, ce furent des carrosses numérotés qui vinrent assiéger son péristyle. La quantité remplaça la qualité. Ses premiers habitués revinrent cependant pour la plupart à leur distraction favorite; mais sans pouvoir restituer aux soirées de l'Opéra , pas plus qu’à ses bals, ces traditions de bon ton et d’élégance qui s'en étaient éloignées peu à peu.
Aujourd’hui le parterre de la rue Lepelletier ressemble à tous les autres parterres. On y entre en
bottes crottées, on s’y marche surlesépaules, et l’on s’y bouscule même à l’occasion d’une façon fort peu aristocratique. Mais tous les entrepreneurs de spectacles vous diront que la cohue seule fait les belles recettes , partant que nos critiques sont fort déplacées.
Mais l’importante variation signalée plus haut résulta surtout du changement radical dans le mode d’administration dû à une direction nouvelle, celle de M. Véron, qui, rompant tout à coup avec les errements du passé, fut aussi, il faut l’avouer, merveilleusement favorisé par les circonstances et le talent d’un compositeur célèbre. Robert le Diable. Guillaume Tell, et les Huguenots, voilà la véritable source, encore productive, des trésors versés depuis dix ans dans la caisse de l'Opéra. Et il est permis de douter que la mode seule, à défaut de pareils succès, suffise dans l’avenir à maintenir notre premier théâtre au même niveau de prospérité.
Théâtre-Français. — Au milieu des vicissitudes politiques et littéraires qui ont agité et modifié, depuis quarante ans, le goût et l’esprit publics, le Théâtre-Français n’en a pas moins garde presque constamment la prééminence sur tous ses rivaux, l’Opéra mis à part bien entendu. Durant le premier quart de cette période, de 1797 à 1806, la recette annuelle moyenne est de 485,000 fr. Alors l’argent était encore fort rare, le prix des places égal à celui d’aujourd’hui, et la réunion des brillants talents des Molé, des Fleury, desTalma, des Dugazon, des Contât, des Kaucourt, etc., ne pouvait compenser l’extrême faiblesse de la plupart des pièces représentées. Mais bientôt les développements de la prospérité nationale, l’élan général donné aux beaux-arts dans la voie des traditions grecques et romaines, la protection spéciale de l’empereur et les encouragements dont il honora les gens de lettres, tout concourut à déterminer, en faveur du Théatrc-Français , une vogue qui devait survivre a nos revers militaires, aux commotions politiques de la restauration, et ne s’arrêter que devant les innovations romantiques.
Nous sommes loin, toutefois, d’attribuer à la seule réaction littéraire l’abaissement des recettes du Théâtre-Français à celte époque. Nous venons de parler de la protection constante dont il fut l’objet delà part de Napoléon. Un mot suffira pour le caractériser. Bonaparte, n’étant encore que premier consul, avait pour 15,000 fr. de loges aux Français. Mais il ne se bornait pas à prêcher d’exemple. 11 ne tarda pas à imposer à tous les grands dignitaires de l’État l’obligation de l’imiter chacun en proportion de ses revenus; et celte impulsion généreuse portait encore ses fruits sous les premières années delà restauration.Maispeuàpeu les fonctionnaires publics abandonnèrent, comme trop onéreuse, la coutume des abonnements annuels, et bientôt ils en vinrent à trouver tout simple d’user des entrées et des billets
gratuits que leur influence administrative ou leurs relations littéraires mettaient si facilement à leur disposition. Nous regrettons; d’avoir à dire qu’aujourd’hui cet abus des entrées gratuites a dépassé toutes les bornes, et l’on ne saurait nier que c’est là une des causes les plus directes des funestes déficits qui viennent si souvent compromettre nos directions théâtrales.
Pour revenir à la croisade suscitée contre le drame classique par de redoutables adversaires, il est certain que la Comédie-Française, en pactisant plus tard avec l'ennemi, ne recueillit de ceLte alliance tardive que beaucoup d’embarras et peu de profil , comme il est facile d’en juger par la comparaison des chiffres suivants.
Recette moyenne de 1807 a 1824 (18 ans), 796,000 fr.
De 18*25 à 1857 (15 ans), 528,000 268,000 fr. de différence!
Les chiffres les plus riches sont ceux de l’année 1810, signalée par le mariage de l’empereur . 865,000 fr.
et de 1822 . 869,000
On jouait alors S y lia.
Cette brillante recette ne fut dépassée qu’une lois, en 1814.
Rien loin que l’invasion des armées étrangères, qui appauvrit tant de branches du revenu public, ait exercé, comme on pourrait le croire, une influence fâcheuse sur les recettes des théâtres, l’année 181 4 lut pour la plupart d entre eux ce que la comète de 1811 lut pour les vignobles, le sinistre signal d'une prospérité inattendue. La Comédie-Française recueillit, pour sa part, 955,000 IV., et les Variétés 685,000 fr. L on eût dit que c’était pour venir entendre nos tragédies et nos vaudevilles que la coalition avait mis l'Europeen combustion, et feu Brazier racontait que le 51 mars, jour de la capitulation de l’aris, le premier renseignement que réclamèrent de lui, à la barrière Saint-Martin, des officiers kalmouks, qui n’auraient pas su demandera boire eu fi ançais, ce fut 1 adresse du théâtre de Brunet, et de celui de M. Talma.
Il était évident que la mort de ce grand artiste devait porter un coup fatal aux intérêts de la société dont son immense talent avait accaparé toute la gloire. Foulefois, il est permis de penser que si la compagnie eût été mieux inspirée, elle aurait senti la nécessite de suppléer l’absence d’un membre aussi essentiel par 1 harmonie de son ensemble et un soin parlait de tous les details, et que l’argent dépensé pai elle a encourager par des primes ruineuses l’es- Pnt mercantile de quelques auteurs et leurs travaux a la grosse, elle l’aurait employé plus utilement en clieicliant a s approprier plus d’un talent original 'oue, par le fait de son indifférence, à rester l’in-
,3eeset h®"?'8. médiocres vulgaires; lundis " 11 C5t ''0IS ,le doute que des arlisles faiis pour conquérir dans son sein leur droit de bourgeois e en
j fnrenl Plus li'une fois écartés à force d’inirig„es el de jalouses cabales.
Qu’a-t-i! fallu pour réveiller, en effet, tout à coup la sympathie du public en faveur du Théâlre-Français? L’admission, pour ainsi dire fortuite, et parce que l’emploi vacant n’avait pas de titulaire intéressée à en défendre l’accès, d'une enfant sans protecteur et sans précédents, mais douée de facultés éminentes, et <| u i soudain a rappelé, par le seul attrait d’une exécution consciencieuse, au pied des statues classiques la foule qui, la veille, s’en détournait avec dédain. Mais si la vocation de Mlle Racliel avait dirigé ses prétentions sur l’un des premiers emplois comiques, il est plus que probable qu’en dépit de tout son talent, elle aurait été évincée et porterait aujourd’hui le tablier des Marlou ou la fonlangedes Célimène sur les planches de quelque scène départementale.
Les recettes du Théâtre- Français n’en ont pas moins remonté, de 1858 à 1841, au chiffre de 685,000 fr. par an , et la progression ascendante continue.
O pkk a - Comique. — Le théâtre de l’Opéra - Comique a suivi à peu près la même fortune que la Comédie-Française, comme on en peut juger par le relevé de ses recettes moyennes durant les trois périodes suivantes :
De 1797 à 1806 10 ans). . . 472,000 fr.
De 1807 à 1826 (20 ans). . . 756,000
De 1827 à 1841 (15 ans'. . . 538,000
On voit que les profils annuels du second théâtre lyrique, au temps de sa plus grande prospérité, quoique inférieurs a ceux du Théâtre-Français, déliassaient d une centaine de mille francs les recettes du grand Opéra. Mais quand de fâcheuses dissensions intestines vinrent arracher les sociétaires à la préoccupation de leur art et entraver la marche de 1 administration, le déficit ne se lit pas attendre, el le théâtre de l'Opéra-Comique, livré à des directions transitoires et incapables, fut longtemps à reconquérir la vogue dont il avait joui. Mais il y est parvenu, et nous Feu félicitons sincèrement.
Les plus belles recettes de l’Opéra Comique furent les suivantes :
1810 — 950,000 fr. 1825 — 900,000 IV.
Ces deux derniers chiffres sont le résultat de l’immense succès de, la Dame blanche.
La plus minime recette a été celle «le 1854 . 459,000 fr.
Opéra- Italien. — Depuis son rétablissement en <815, ce théâtre a vu s’accroître démesurément le chiffre de ses recettes. Ni la forte augmentation de ses prix d’entrée et d'abonnement, ni la brillante concurrence de l’Opéra français, ni les ressources bornées de son répertoire, n'ont attiédi la faveur
les ue a ux-a h ts.
doni le témoignage officie! et palpable se résume dans les chiffres suivants.
IUCETIE AN.M EI.LF. MOYENNE.
De ISJo à 1819 ( o ans). . . 1 84,000 fr.
De \ 820 à I S55 d 1 ans). . . 415,000
De IS5î à ISîl ( 8 ans). . . 00,000
Si l’on considère que ce théâtre ne joue que de deux jours l'un, el pendant six mois de l’année seulement, on comprendra qu’en réali té c’est lui qui doit figurer au premier rang par l’importance de ses recettes el surtout, par celle de ses bénéfices, tous ses frais se réduisant pour ainsi dire aux appointements de ses pensionnaires. A l’époque de la dernière session, ses administrateurs publièrent néanmoins une note abondant en documents spécieux, pour prouver aux chambres (pie le rejet de la subvention de 60,000 fr., réclamée par le ministre de l’intérieur à leur profit, serait l’arrêt de leur ruine immédiate et inévitable. La subvention fut pourtant rayée du budget, et, nonobstant cet échec, nous croyons que le théâtre Italien, non-seulement survivra a son arrêt de mort, mais fournira même un honnête boni a ses scrupuleux curateurs.
Nous n’établirons pas de calculs comparatifs relativement au théâtre de l’Odéon. Ce théâtre a subi tant de vicissitudes, que le contraste des chiffres ne prouverait rien a son égard. Par sa position lopo-
graphique, la salle de l’Odéon est une entreprise vraiment exceptionnelle dont les chances de succès et de durée sont fort difficiles à déterminer. On l’a déjà dit, et rien n’est plus juste que cette comparaison, c’est un grand théâtre de province à Paris. La jeunesse des écoles représente pour lui la clientèle de la garnison, el tout, le reste de ses revenus dépend du caprice des Parisiens de la rive droite.
L’activité de la direction actuelle mérite de sérieux encouragements, et l’on peut espérer que la subvention dont elle .jouit à présent l’aidera à surmonter les obstacles contre lesquels ont échoué l’un après l’autre tous ses prédécesseurs.
Il nous reste à présenter le bilan des recettes des théâtres secondaires, et les remarques que nous fourniront ces nouveaux calculs viendront confirmer une conclusion que font déjà pressentir celles que nous venons d’exprimer, a savoir que le goût du théâtre, loin de s’affaiblir, fait chaque jour de nouveaux progrès; qu’on a tort d’attribuer aussi rigoureusement qu’on le fait au trop grand nombre des théâtres les sinistres financiers de tel ou tel d’entre eux ; mais que leur succès ou leur dénùment dépendent presque exclusivement de l’administration qui les dirige, indépendamment des prix des places, du genrequ’ils exploitent el même de la concurrence d’une rivalité directe.
Il EN a Y Et; MONT.
Dans un vieux eloilrc d'Allemagne.
Le vieux Barberousse est assis,
Pâle et froid comme la montagne.
Au front neigeux, aux flancs noircis.
Ses sourcils voilent sa paupière,
Depuis que, par enebanlcmonl.
Spectre vivant, ombre palpable, Il attend, absous ou coupable.
Le jour du dernier jugement.
Bien des prélats avec leur suite.
Bien des rois en grand appareil, A ce front qui toujours médite
Lt sa barbe a troué la pierre,
(Lj Lotte pièce de vers doit servir de préface a un recueil inédit.
LES BEA II X - A 11 T S.
Soin vomis demander conseil,
Des guerriers sonnantdans leurs armes, Des impératrices en larmes,
Ont misa ses pieds leurs douleurs:
Il s'est lu ; sous les voûtes saintes. L'écho seul répondait aux plaintes,
Et le pavé buvait les pleurs.
Ni les sanglots de la patrie.
Ni la fanfare du vainqucui .
De sa profonde rêverie
N'ont pu distraire ce grand cœur.
Il a vu, sans même en sourire,
Le globe du très-saint empire Tomber vermoulu de ses mains,
Et l'histoire du monastère
Dit que, seul, un pauvre trouvère.
Emut ce grand roi des Romains.
Que n'ose un poêle ? Le traître.
Lui-même, s ciait accusé D'aimer la tille de son maître, lin due non médiatisé !
Le monarque était d'humeur douce :
— Qu'il fasse pleurer Barberousse.
Dit-il, cl je m'attendrirai ;
Si sa muse vaut qu’on la prise,
11 lui devra la main d'Orphise.
Le poète dit : — J'essayerai.
Aussitôt, pour la sérénade,
Le cloître s'ouvre à deux battants,
Et la cour au sourire fade Entoure les deux combattants.
L’un sent pâlir sous la verveine Son front où, de la jeune reine.
Tombent les regards méprisants; L'autre, sphinx immobile et blême.
Semble écrasé sous le problème Qu'il porte depuis trois cents ans.
Mais le poète se rassure,
Et, sur son cœur mieux affermi.
Presse, pour fermer sa blessure,
Son vieux luth, son unique ami ;
Il chante, et les barons stupides Sentent, sous leurs crânes arides, Bouillir des restes de cerveaux;
Et vous eussiez vu des landgraves.
Aux nez busqués, aux fronts concaves Souffler comme de vieux chevaux.
— Or eà, disait un grand critique, L’enfant s’y prend tout de travers :
Pour charmer ce paralytique,
Que ne lui lisait-il nos vers?
S'il n'admet, vague parabole,
Aucun système, aucune école,
Eteignons-lp sous nos arrrêis.
Réduit à sa force intrinsèque,
Pour lui point de bibliothèque,
Ni de bons sur les fonds secrets !
Qu'en vain il rime et s'évertue,
Sans être jamais remarqué !
En bulle au silence qui lue.
Qu'il ne soit pas même attaqué !
Dans le boudoir de la Lorelle Qu’il cherche en vain sa statuette !
De Susse et d’Aubert ignoré.
Pour lui point d’auguste suffrage.
De tabatière h mettre en gage.
Ni de porlecrayou doré.
Maison s’abaisse ma critique.
Le dédain seul est de saison ;
De ce poète famélique La cour va nous faire raison.
A ce prince, il parle nature,
A ce héros : retraite obscure ,
A cet aveugle : ciel et jour,
Ace vieillard : jeunesse ardente ;
Et maintenant c’est vous qu’il chante, Angoisses du premier amour.
Ainsi parlait cet honnête homme,
Et le poète allait chantant.
Quand du vieil empereur de Rome Se gonfla le sein palpitant.
De ses yeux deux larmes jaillirent.
Et les moines les recueillirent.
Depuis les larmes ont tari ,
Mais on montre encor la fiole.
Le duc ne tint pas sa parole,
Mais la duchesse avait souri.
Bourgeois de E rance et d'Allemagne,
Ducs médiatisés ou non.
Marchands d'habits et grands d’Espagne,
Et vous, poètes en renom,
Public glacé, vieux Barberousse,
Si ma voix t’arrive humble et douce.
Ne feins pas d'essuyer les yeux;
Quand je chante, point de méprise :
C’est moins pour loi que pour Orphise : Maintenant pleure si lu veux.
Le marquis DK B Et. l oy
LF. S » F. AUX- A H T S.
LA
1 IR9 T 0 m 1 L H
Amour de moi loin csi sans bruit, Le calme règne dans la nuit.
Et je songe à ma fiancée,
Dont m’a séparé le destin.
Elle brille dans m’a pensée.
Comme l'éclat d’un feu lointain
Quand je rejoignis mon drapeau.
De (leurs elle orna mon chapeau.
Que d’amertume dans ses plaintes.
A l'heure où j’ai dû la quitter !
Comme, en nos dernières étreintes. J'ai senti son cœur palpiter!
Son image, errant sous mes yeux , Me rend intrépide et joyeux.
La bise a dépouillé le chêne,
Je vois la neige tournoyer:
Mais en vain l'hiver se déchaîne,
J'ai dans l’âme un ardent foyer
Sans doute, avant de sommeiller, Ce soir, lu vas t’agenouiller;
Ta voix, aux anges familière, Montera vers le Tout-Puissant , Dans ton oraison journalière, Souviens-toi du soldat absent
Tu le crois peut-être en dangei Mais Dieu daigne le protéger.
En vain un ennemi perfide Nous entoure en nous surveill.ini, Les anges couvrent d'une égide Le soldat fidèle et vaillant
Mais j’entends, pour me relever,
La ronde de nuit arriver.
Au revoir; dans ta chambre close,
Dors sans encombre et sans émoi ;
El pendant que ton corps repose.
Puisse ton âme aller vers moi.
Traduit de Tullrmond
Comme la fleur brisée Implore la rosée;
Comme Pâme épuisée Implore le sommeil ;
Comme le luth souhaite Les larmes du poète,
Ou comme l’alouetie Invoque le soleil;
Ainsi je te désire,
Vierge! Ainsi je soupire Après ton doux sourire El ton regard touchant :
Soit que le jour se lève Ou que son cours s’achève,
A toi mon premier rêve,
A toi mon dernier chant !
Quand je te vois j’oublie Le monde et sa folie,
Je me réconcilie Avec l’humaine loi ;
Quand je t’entends, j’espère Un avenir prospère,
Et Dieu me semble un père Qui veille aussi sur moi.
Louis D K I. A TR R
Physionomie Parisienne.
Soupçon.
LF. S BEAUX-ARTS
Dit
Sllï THOMAS LAWRENCE.
la mort de sir Joshua Reynolds, en 1792, la présidence de l’Académie royale échut naturellement à Benjamin West, par les suffrages de ses collègues, line autre place fort enviée, celle de premier neintre du roi , était aussi vacante. Trois peintres de portraits déjà célébrés, Opie, RomneyetHoppner, se disputaient celte partie de l’héritage de Reynolds. Le dernier paraissait avoir le plus de chances, car il y était porté par l’opinion publique et par l’appui déclaré du prince de (balles. Mais le roi n’eut aucun égard à ces puissantes recommandations, et choisit pour succéder à Reynolds un jeune peintre qui commençait à peine à se faire connaître et auquel personne ne songeait : c’était Lawrence, qui n'avait pas encore atteint sa vingt-troisième année.
Thomas Lawrence, né à Bristol le 9 mai 1709, était le plus jeune des seize enfants, morts presque tous en bas âge, d’un aubergiste qui avait été successivement attorney, poêle, comédien, receveur de l’accise, fermier, sans avoir jamais pu se rendre la fortune favorable ni se fixer en aucun lieu. Sa pre¬
mière enfance se passa dans le bourg de Devizes, ou son père tenait l’auberge de l'Ours noir. Dès l’âge de cinq ans, Lawrence passait pour un petit prodige. Avant d’avoir appris à lire, il avait retenu par cœur des tirades de Milton et de Shakspere, et il les récitait sans se faire trop prier, debout sur une table. Lawrence conserva jusqu’à la fin de ses jours cette mémoire, et il se servait avec adresse dans la conversation de ce léger bagage de citations et de réminiscences des poètes classiques de l’Angleterre qui composait toute son instruction littéraire, car, comme on va le voir, son éducation dut être fort négligée. Ses faibles mains pouvaient à peine tenir un crayon, qu’il s’en servait déjà pour retracer la figure des personnes qui consentaient à poser devant lui. « Messieurs, disait le père à ses hôtes étonnés, voilà mon fils; voulez-vous qu'il vous récite des vers ou qu’il fasse votre portrait. » En jour, on le conduisit dans un château du voisinage qui renfermait une galerie de tableaux, et tandis qu’on le croyait égaré dans le dédale des appartements, on le trouva en contemplation devant un Rubens : « Jamais, disait-il en pleurant, jamais je n’arriverai à peindre ainsi. » Il avait alors neuf ans. De retour
chez son père, il essaya de reproduire les sujets des tableaux qui l’avaient frappé, et il esquissa quelques compositions empruntées à J 'histoire biblique, trèsmédiocres sans doute, mais auxquelles 1 âge du jeune artiste et sa future célébrité ont donné un grand prix ; c’étaient le Christ abordant saint Pierre après la renonciation, Ruben demandant à Jacob que Joseph accompagne ses frères. Aman ctMardochee, etc.
Cependant, le père de Lawrence n’était pas plus heureux à Devizes qu'il ne l’avait été à Bristol et
dans les autres lieux où il avait traîné son existence inquiète et désordonnée. Forcé de quitter son auberge, il résolut de tirer parti des talents précoces de son fils, qui avait à peine atteint sa dixième année. A Oxford, le jeune artiste eut un grand succès. Le bas prix, la rapidité avec laquelle Lawrence esquissait, attirèrent la foule; la curiosité amena les gens les plus considérables de la ville: professeurs, riches bourgeois, jeunes seigneurs, évêques et nobles dames, tous vinrent poser devant le petit prodige. Encouragé par cette affluence, le père augmenta le prix des portraits, et de douze francs le porta par degrés jusqu’à plus de soixante; dans peu de mois, le crayon de son lils l’avait rendu plus riche qu’il n’avait jamais été.
Les mêmes succès le suivirent à Batli, et comme c’est le propre de l’esprit de l'homme de ne savoir jamais se tenir dans de justes bornes, dans la louange comme dans le Idàme, à la bienveillance qui avait d’abord accueilli Lawrence succédèrent l’admiration et bientôt l’enthousiasme le plus vif. Mais tandis que les éloges exagérés qu’on lui prodiguait sans raison excitaient sa vanité naturelle déjà trop éveillée, notre jeune artiste commençait à entrevoir les difficultés de 1 art du dessin cl de la peinture. Un peintre aujourd'hui fort oublié, mais qui jouissait alors de quelque réputation, Iloare, l’avait pris en amitié et lui donnait des leçons (pii lui tirent faire d’énormes progrès. On remarque dans la plupart des productions de cette première période de la vie de Lawrence que l’on a conservées, les qualités qui ont (ait plus tard sa réputation, de la grâce, de la légèreté et surtout beaucoup d’adresse.
Lawrence aimait a conter comment, tandis qu’il était à Batb, il avait failli se faire comédien. Un jour Garrick, dans une de ses tournées dramatiques s'était arrêté à l’auberge de l'Ours noir. 11 eut à subir les tirades poétiques de Lawrence ; des dessins lui lurent montrés. La beauté de l’enfant, tant de dispositions pour les arts dans un âge si tendre, tou chèrent le vieux comédien qui, prenant Lawrence sur ses genoux, lui dit en l'embrassant : « Que veuxtu être, comédien ou peintre? » Ce mot revint à 1 esprit de Lawrence, au milieu de ses succès et de scs éludés de peinture, et comme il ne doutait de rien, il se persuada aisément qu’il était destiné à être tout a. a fois grand comédien et grand peintre * 11 eut lias lle l eI,0S flu Ü n’eût abordé la scène
tragique. Heureusement, son père avait éprouvé tout ce qu’il y a de misères dans la destinée d’un mauvais acteur, et, guidé par l’expérience autant que parson intérêt, car Lawrence, depuis plusieurs années, subvenait aux besoins de sa Camille, il s’entendit avec mi acteur de ses amis, et Lawrence fut convaincu par une épreuve arrangée à cet effet, qu’il devait renoncer à monter sur la scène. « En vérité c’est dommage, s’écria-t-il; car le théâtre m’aurait, donné bien plus tôt que la peinture des ressources pomma famille. » Ce mot, bien honorable pour le cœur de Lawrence, a été conservé par Facteur Bernard, qui avait prêté son appui au père de l’ambitieux artiste dans cette comédie à laquelle l’Angleterre a dû un de ses plus grands artistes.
Au milieu de cette existence facile et agréable, Lawrence comprit que son enfance avait été presque toute dans ses succès, et qu’il ne pouvait se passer de leçons et d’études plus sérieuses que celles qu’il faisait dans l'atelier de Iloare. Il vint à Londres, en 1787 : il entrait dans sa dix-huitième année, et il n y avait pas plus d un an qu il avait commencé a peindre à l'huile. Ses premières impressions à Londres furent pénibles. Il se trouva seul avec son père, dans une ville immense, sans appui, sans patron influent, car la réputation qu’il s’etail faite a Oxford et à Batli n’était pas parvenue jusqu'à Londres. Il fit de ses portraits une exposition publique; elle fut à peine remarquée de quelques curieux. Loin de se décourager, Lawrence se mil avec ardeur a eludier les tableaux des maîtres et a suivre les leçons de l’Académie royale. Ses progrès furent rapides. D’abord il copia le style de Rembrandt, puis celui de Reynolds; il imita ensuite Titien et peignit d’après sa manière une étude de huit pieds de haut représentant un Portement de croie, qu’il eut le hon esprit de ne pas montrer et d’effacer. Mais il prit sa revanche en peignant son propre portrait, qui fut fort admiré par le petit nombre de ses amis. Lawrence, avons-nous dit, avait naturellement une vanité excessive. Aussi, après ce succès, écrivait-il à sa mère : a A part toute vanité et toute prévention, il est évident pour moi que quelles qu’aient été les éludes de M. Iloare, mes peintures sont meilleures qu’aucune de celles que j'ai vues de lui ; cl, ce qu'à coup sûr je ne dirais pas à autre qu’à ma famille, j ajouterai que, sir Josluui excepté, il n’est pas mi peintre a Londres avec qui je ne misse en jeu ma réputation, en fait de peinture de portrait. » A côte de Reynolds, il y avait pourtant Opic, Romney, Hoppner, qui peignaient aussi le portrait , et dont Lawrence ne devait pas tarder à tenir compte, sans parler de West, de Gainsborotigli, de Barry et de plusieurs autres artistes nullement méprisables. Néanmoins, malgré son outrecuidance, le mot de Lawrence était juste, et il devail être, en effet, 1 unique successeur et rival de Reynolds.
Le premier ouvrage qui fonda la réputation de
Lawrence à Londres fui le portrait en pied de la célèbre missFarren. 11 est vrai que c’est un de ses meilleurs tableaux. 11 avait réussi à transporter sur la toile, avec un art jusqu’alors inconnu dans l'école anglaise, une partie de la beauté merveilleuse de cette actrice, qui, après avoir étél’idole du public, devint, pairesse du royaume-uni et comtesse de Derby. Le portrait de la reine et celui de la princesse Amélie achevèrent de lui assurer la faveur du grand monde. Le roi Georges 111 sc déclara son patron. 11 porta la bienveillance jusqu’à vouloir lui ouvrir les portes de l’Académie royale; mais le règlement auquel il avait donné sa sanction exigeait que le candidat eût vingt-quatre ans, et Lawrence n’en avait que vingt et un. Iteynolds et NN est tentèrent vainement de vaincre la résistance de la majorité des membres jaloux du maintien des formes établies. Cependant un an après, au mois de novembre 1791, Lawrence, par une distinction Batteuse et jusque-là sans exemple, fut admis en qualité de membre honoraire.
On a vu que le roi l'avait préféré aux peintres de portraits les plus en renom, pour succéder à Reynolds dans la place de son premier peintre. C'est alors que commença réellement la brillante carrière de Lawrence, l ue si grande faveur ne pouvait manquer de soulever contre lui la jalousie de ses confrères et donner un nouvel aliment aux critiques blessantes qui déjà ne lui avaient pas fait défaut. Tandis que la foule de ses admirateurs rappelait avec complaisance ses premiers débuts et le comparait aux plus grands maîtres, les traits de la satire atteignaient au cœur le trop sensible Lawrence. Comme les haines de parti se mêlent en Angleterre à toutes les questions, Lawrence, favori du souverain et rival heureux d’IIoppner, que patronait le prince de Galles, fut en butte aux traits de l'ardente et brillante cour de Carlton-IIouse, et partant des wliigs. Les critiques avaient d’ailleurs beau jeu. C’est avec raison qu’on reprochait à Lawrence de manquer de naturel et de tout sacrifier à l'effet. Les portraits d’Hoppncr, qu’on ne cessait de lui proposer pour modèle, le piquèrent d'émulation. II travailla avec ardeur et chercha à atteindre à la pureté et à la sévérité d’exécution de son rival. Ces efforts ne furent pas inutiles au développement de ses talents, mais ses défauts étaient inhérents à sa nature. Toujours chez lui l’élégance dégénéra involontairement en affectation, en coquetterie quelque peu puérile; toujours dans ses portraits l’artifice domina. Si, dans cette lutte, Lawrence n’acquit pas des qualités nouvelles, son pinceau y gagna du moins une souplesse qu’il eût vainement poursuivie dans son indolente carrière. D’ailleurs, les défauts qu’on lui reprochait étaient loin de nuire à ses succès, particulièrement auprès des femmes. Toutes les dames de la cour assiégeaient en foule l’atelier de Lawrence, s’inquiétant peu des critiques; les unes pour qu’il
conservât leur beauté et les lit encore plus belles s il pouvait ; les autres pleines d’indulgence pour ses inexactitudes, auxquelles elles n’avaient qu’à gagner.
Pendant plus d’un quart de siècle, Lawrence vit poser devant lui tout ce que l’Angleterre a eu de plus éminent par la naissance, la beauté, les talents : hommes politiques, savants, poètes, artistes, grandes dames, bourgeoises, actrices. Il se levait de bonne heure, se couchait tard, travaillait sans relâche, ne négligeait pas ses plaisirs, et rivalisait au moins par sa fécondité avec les grands maîtres. Cependant Iloppner était mort, et Lawrence lui avait succédé dans la faveur du prince régent. En 181 A, il reçut l’ordre de peindre, pour la galerie de Windsor, les chefs des armées alliées qui s’étaient, rendus a Londres. Sa réputation commençait déjà à s’étendre au delà du cercle étroit des îles britanniques. Le régent lui conféra le titre de chevalier, et bientôt les distinctions les plus flatteuses vinrent tomber sur sir Thomas, très-sensilde, il faut le dire, aux frivolités des cours. Après la seconde restauration, il reçut la mission d’aller peindre, au congrès d’Aixla-Chapelle, les illustres plénipotentiaires, pour compléter la galerie de Windsor.
Lawrence ne rentra en Angleterre qu’au mois <h* mars 1820, après avoir visité Vienne et Rome, et rapportant vingt-quatre portraits. West était mort quelques jours auparavant. Lawrence se porta pour son successeur à la présidence de l’Académie royale.
! Tontes les voix furent pour lui, e! le régent, qui ve- I nait de monter sur le trône, lui remit, en sanction- ! nant son élection, une chaîne et. un médaillon d’or à i son effigie, avec cette inscription : « De S. M. le roi Georges IV au président de l’Académie royale. » Lawrence était, arrivéau comble de ses vœux .Chargé d'honneurs, de richesses, il reprit sa lâche laborieuse, et c’est, dans l’intervalle qui s’écoula depuis le moment de son retour jusqu’à sa mort qu’il produisit ses meilleurs ouvrages. A mesure qu’il avançait en âge. Lawrence faisait des progrès remarquables. Il était arrivé à écrire d’une manière frappante les traits les plus intimes du caractère et de la physionomie de ses modèles, sans pour cela négliger ces détails pittoresques dans lesquels il a de tout temps excellé, et qui donnent à ses têtes un relief et un éclat qni font le désespoir de ses imitateurs. Ses compositions étaient plus simples, plus naturelles ; il recherchait moins l'effet. Les poses, les accessoires étaient traités avec plus de sobriété, et il tombait plus rarement dans ces fautes de goût qui déparent ses premiers ouvrages.
Cependant, malgré ces dehors brillants, l'existence de Lawrence s’assombrissait. Sa santé devenait mauvaise. La mort lui avait enlevé toute sa famille. Le petit nombre de personnes qu’il avait aimées n’étaient plus de ce monde, et Lawrence, dont toute la vie avait été sacrifiée aux petites satisfactions de la vanité, du commerce des grands et aux plaisirs,
se trouva seul, isolé, sans la mille, sans amis, sans consolations intérieures; car il est douteux que l’amour de la gloire ait occupé une grande place dans son cœur. Dans l’automne de 182'.), sa santé
s’altéra plus gravement, sans qu’il parut extérieurement aucun symptôme de maladie, et il mourut le 7 janvier suivant, d’ossification des gros vaisseaux du cœur. Il fut enterré avec pompe dans la cathédrale de Saint-Paul, auprès de Reynolds, de Barry et de West, ses confrères el ses amis.
Lawrence avait un beau visage, des yeux doux et calmes, une physionomie grave. 11 y avait dans ses manières et dans toute sa personne un air de distinction et d’élégance qu’il avait contracté de bonne heure dans le commerce du grand monde. Inofiensif par caractère, poli à l’excès, conciliant, sachant ménager tous les amours-propres et se plier à toutes les faiblesses, il était bien vu de chacun et n’eut jamais un ennemi, du moins par sa faute. Sa beauté, sa jeunesse, firent ses premiers succès à sou entrée dans le monde. 11 y porta un ton un peu précieux, un sourire satisfait et moqueur ; mais les politesses qu il y reçut l’étourdirent et 1 enivrèrent ; il y prit une certaine fatuité qui s’alliait à merveille avec son caractère naturellement vaniteux. Ses succès de sa¬
lon ne fuient pas inutiles à sa réputation comme peintre. Il avait la prétention de passer pour homme du monde, et il s’etait fait sans peine à la vie élégante et dissipée de la bonne compagnie qui l avait vite adopté. On ne saurait dire si c’est par goût ou pai calcul qu il se prêtait a toutes les petitesses du monde. Il faisait des croquis sans se faire prier, déclamait en petit maître des tirades de tragédies, jouait la comédie avec des pairesses et écrivait force petits vers galants dont les belles dames ses amies raffolaient. Complimenteur par goût et bientôt par habitude, tendre sans passion, il portait dans ses relations avec les femmes du monde un ton de courtoisie galante qui aidait à ses succès comme
peintre.
.Malheui eusement , Lawrence contracta dans commerce de l’aristocratie des habitudes de diss paüon déplorables. Le jeu, un luxe effréné, poil d ordre, voila quelles furent les plaies incurables ( a x ie de Lawrence. A peine commençait-il à avo quelque réputation, que son père, dont l’âge n’a va pas changé l’esprit aventureux, l’entraîna dans il spéculations ruineuses. De la une suite d’emprun forces et usuraires qui le poursuivirent jusqu’à s. derniers moments. Cependant Lawrence se faisa pai ses portraits un revenu considérable. A peii avait-il ete nommé premier peintre du roi, qu’il fi;
lmx (le ses Poi trails à -100 guinées (2,000 fr pour un portrait eu pied, 50 pour la demi-natur
J)0Ur ut,c lele- Ces Prix s’élevèrent graduel!,
m Zir\ 3 200 gUh,eeS (M°° fr‘) «ne têt l le portrait a nu-corps, 500 à mi-jambe
1 C porlra,t en Pie<i à 600 et au-dessus, si’
toile et les accessoires dépassaient les dimensions d'usage. Ajoutez à cela le prix excessif qu’il recevait pour le droit «le graver ses portraits, et p0,i comprendra difficilement que des profits si «murines fussent insuffisants pour combler l’abîme de ses dissi palions. Cependant le désordre semblait croître en lui avec 1 âge. Dans ses dernières années, il en était sans cesse à ne pas savoir comment faire l'ice aux dépenses journalières. Il avait établi en réglé «pie la moitié du prix de tout portrait se payât d'avance a la première séance. Néanmoins, il était souvent forcé par d’impérieuses nécessités a solliciter le complément «lu prix avant d'avoir termine son ouvrage. A force de vivre dans la gêne, il avait fini par s’habituer à celte existence précaire, à devenir insensible à celle sorte «le souffrance, et il en était venu à parler lui-même avec indifférence de ce désordre honteux, comme si l'insouciance en matière d’argent était un défaut inhérent au génie.
Quelles «jiie soient les destinées de l'école anglaise, Lawrence sera toujours regardé comme son vrai fondateur, car Reynolds appartenait plus à l lialie qu’à l’Angleterre par ses études et par son goût. Lawrence a été le peintre «le la beauté britannique par excellence. Aussi a-t-il mieux réussi dans les portraits «le femmes, surtout dans ceux «les femmes du grand monde. Il est vrai que sou dessin était souvent incorrect à force d’être indécis et moelleux, qu'il sacrifiait trop à l'éclat de la tête. Il est incontestable qu'il ne sut jamais se prémunir contre une certaine désinvolture, un laisser-aller trop dégagé, qui violait souvent la vérité «le la physionomie et imprimait à toutes les tètes, même les plus chastes et les plus sévères, un air quelque peu provoquant. L est ce qui faisait dire un jour au célèbre banquier et poêle Samuel Rogers : « Je choinrais I'hilipps pour peindre ma femme, et Lawrence pour faire le portrait «le ma maîtresse. » Les portraits d’hommes sont quelquefois mal posés et ont presque tous un air maniéré. Mais avec tous ces défauts, Lawrence demeure le plus habile peintre de portraits «m'ait encore eu l’Angleterre, sans en excepter Reynolds.
On a toujours remarqué «ju’il était rare que les artistes voulussent se renfermer dans la spécialité de leur talent. Lawrence est un exemple frappant de cette faiblesse de la nature humaine. Il avait débuté, en arrivant à Londres, par un détestable petit tableau représentant Homère récitant scs poèmes an.i Cirées, qui était heureusement accompagné «lu portrait de miss Farren. Le portrait fut admiré autant qu’il méritait «le l’être, et le tableau ne fut pas regardé. Cette leçon ne servit pas à Lawrence, car il ne comprit jamais qu’il manquait absolument de toutes les qualités qui caractérisent la peinture d histoire. Il souffrait de n’ètre que peintre «le portraits, et, docile aux critiques des journalistes et aux conseils d’amis maladroits, il renouvela trop de lois des essais toujours malheureux. Il passa un
an à méditer et il mit autant de temps à peindre un sujet emprunté au Paradis perdu : Satan évoquant ses légions des abîmes des enfers pour les lancer sur le monde. Le facile et brillant Lawrence n’était pas a la hauteur d’un sujet aussi sévère qui, pour être bien exécuté, aurait, demandé un talent de composition et des études qui lui manquaient. On peut dire la même chose de Coriolan aux foyers d'Aufidius , de Poilu , de Calon et d’ llamlet, pour lesquels le grand tragédien Kembleposa; c’est, de la peinture détestable et que n’eût pas signée le plus mauvais élève de M. David, Cependant Lawrence avait des entrailles de père pour ces tableaux et les regardait avec orgueil comme ses meilleurs ouvrages. Il n’est pas douteux que, sans ses habitudes de dissipation, il n’eût abandonné, dans ses dernières années, le genre lucratif du portrait, où il excellait, pour se consacrer exclusivement à la peinture d'histoire.
Nous ne possédons en France qu’un bien petit nombre d’ouvrages de Lawrence. Ils se réduisent à deux croquis, aux portraits à mi-corps du duc d’Angoulème et du duc de Bichelieu, répétitions de ceux qu’il avait faits pour la galerie de Windsor ; celui de la duchesse de Berry, un grand portrait de famille de Mme la marquise de Blaizel, et enfin le buste de
Gérard. Il était venu, en 1825, passer quelque temps à Paris, et avait exposé au Louvre le portrait du petit Lambton, qui lit une révolution parmi nos peintres, mais profita «à bien peu.
Après la mort de Lawrence, ou a imprime quelques discours qu’à l’exemple de Beynolds il avait prononcés, en qualité de président de l’Academie royale, aux distributions de médailles. Ce sont de simples allocutions correctes, faciles, mais superficielles, qui ne méritaient pas d’être recueillies. On peut en dire autant de. ses petits vers, qui sont audessous du médiocre, et. de ses lettres, qui manquent de naturel. C’est une chose singulière que Lawrence ne pût pas écrire le plus court billet, même une invitation à dîner, sans le tourner en billet doux. Dans ses lettres datées d’Aix-la-Cliapelle et de Vienne il n'est question que d’étiquette, de bals, de sociétés, des paroles des grands personnages qu’il remontre et qui lui font des politesses. Il en est de même d< celles de Borne, où, à travers les éloges exagères de Michel-Ange, de Corrége, etc. , il est facile de voir qu’il était incapable de sentir et de comprendre les beautés des maîtres.