LETTRE
e fenouil élève à cinq ou six pieds ses tiges chargées d’une verrf'— dure semblable à des plumes d’autruche.
Pline prétend que les ijpj v serpents recherchent ^ — 5\Mc singulièrement cette plante et qu’ils ont de bonnes raisons pour cela. Elle les rajeunit et rend la vivacité à leurs yeux émoussés, ce qui est pour eux d'une grande importance, si l’on croit, comme le racontent, certains naturalistes, que le serpent fascine du regard divers reptiles et même des oiseaux, et les force à venir jusque sur lui par une puissance magnétique, invincible. Les médecins ont pendant longtemps appliqué sur les blessures faites par les chiens enragés, la racine du fenouil broyée avec du miel. Au bout de trois ou quatre cents ans, on s’est aperçu que cela n’avait jamais guéri personne. Aussi belle dans son port et répandant une odeur beaucoup plus agréable, l’angélique s’élève sur le bord des ruisseaux. L angélique sert d’asile et de nourriture a la lois à la chenille du beau papillon appelé machaon. Le soleil a disparu derrière les grands arbres déjà depuis quelques instants, si bien que je n’aurais pas reconnu le fenouil et l’angélique, si je ne les avais déjà vus bien des fois. Le temps est chaud et lourd : voici une belle occasion de vérifier le phénomène de la fraxinelle. — Varaï, apporte-moi npe bougie.
Monsieur , e est qu on frappe à la porte du jardin.
Donne- moi la bougie, et va ouvrir.
Monsieur, voilà deux fois que j’allume la bougie, et deux fois que le vent l’éteint. Entendez-vous comme on frappe?
Eu effet, on frappait a rompre la porte. Varaï va ouvrir, un homme se présente que je ne reconnais pas d’abord. — Eh ! bonjour, mon cher Stéphen , comme il y a longtemps que je ne t’ai vu! Je vais à ***, et je n’ai pas voulu passer ainsi prés de ton ermitage sans venir y passer quelques jours avec toi... Seulement alors je reconnais Edmond. Vous savez, mon cher ami, ou vous ne savez pas, de quel Edmond je veux vous parler. Peut-être auriez-vous besoin, comme moi, de l’avoir devant les yeux pour vous rappeler qu’il existe. Jamais il ne m’a tutoyé de sa vie. Je me souviens qu’une fois il m’a emprunte quelques louis dont il ne m’a jamais reparle. Cependant il donne sa valise à mon domestique, et lui dit: — Chose... comment vous appelez-vous ? Payez le cocher, et donnez-lui pour boire. Ab! par exemple, Stéphen, je ne comprends pas comment tu ne fais pas arranger le chemin qui conduit ici , si tantest qu’on puisse appeler ça un chemin ; il y a de quoi se rompre le cou. Heureusement que je n'ai pas mes chevaux ici, je les aurais laissés en liant de la côte. As-tu dîné?
Il y avait déjà quelque temps que je cherchais à me remettre de la stupeur où m’avait plongé cette arrivée ou plutôt cette invasion, et je cherchais à composer une phrase qui ne renfermât ni lu ni vous, ne voulant pas que ledit Edmond me forçât à le tutoyer, ne voulant pas non plus lui faire l’offense de ne le tutoyer pas après qu’il s’était servi à mon égard de cette façon de parler; ce qui me semblait équivaloir à l’action de ne pas donner la main a quelqu’un qui vous tendrait la sienne, insulte qui ne peut être expliquée que par un profond ressentiment. Je crus avoir trouvé une phrase.
— Oui; mais je n'ai pas soupe.
— Ab ! lu soupes. Et mais, ce n’est pas trop sauvage; je crois que tu vaux mieux que ta réputation. Je meurs de faim.
Je fais signe à Varaï de tout préparer pour le souper, et nous entrons dans la saile à manger. Leçon-
vert est mis, Edmond se verse successivement deux verres de vin.
— Qu’est-ce (|ue ce vin-là?
— Du vin de Bordeaux.
— Lu aimes le vin de Bordeaux? Est-ce que tu n as pas de vin de Bourgogne?
Vous avouerai-je, mon ami, que je me sentis rougir en avouant humblement que je n’avais qu’une seule espèce de vin. Et, il faut tout dire, je fus bien près de prendre un prétexte, de dire que mon marchand m’avait manqué de parole, ou toute autre banalité a l’usage des gens qui sont dans le même cas que moi.
maître; mais, à l’aspect du bâton, il prend encore la fuite. 11 vient un moment où Edmond entre dans une telle fureur, qu’il lance sa canne au chien qui se sauve. La canne brise la tête d’un lis en fleur. Edmond poursuit le chien absolument comme le chien poursuivait le chat il y a quelques instants. Tous deux marchent à l’cnvi à travers mes plus belles plantes. Enfin, Yaraï arrête le chien au passage et le saisit. Edmond se précipite sur un arbre et en arrache une branche. Grand Dieu! mon cerisier de la Toussaint, qui donne des cerises au mois d’octobre. Il bat son chien avec la pl us belle branche de mon cerisier.
— Pourquoi ta salle à manger est-elle de cette couleur sombre, couleur de bois? J'en ai une qui est charmante : elle est toute eu stuc blanc.
— Ce doit être fort beau.
— C'est magnifique. Sur un dressoir en acajou sont des cristaux de Bohème de la plus grande richesse.
A ce moment, j’entendis dans le jardin un bruit semblable à celui que fait une laie suivie deses marcassins, lorsqu’elle débusque d’un fourré.
— Qu’est-ce qu’on entend dans le jardin?
— Ah, mon Dieu! s’écrie Edmond, je gage que c’est Phanor ?
— Qu’est-ce que Phanor?
— Un pointer superbe, un chien anglais.
— Mais il ravage mon jardin!
Je me lève en toute hâte, Edmond me suit après avoir fini de manger ce qu’il avait sur son assiette, en disant à demi-voix : « C’est étonnant, ordinairement il ne marche que dans les allées. » Au jardin, nous entendons une course effrénée à travers mes massifs de fleurs : un chat sort le premier ; il est suivi à peu de distance par un grand chien qu’Edmond appelle inutilement; le chat pénètre dans un autre massif, Phanor y entre presque en même temps que lui. — Cela ne m’étonne plus, dit Edmond, il ne peu t’pas souffrir les chats. Phanor! Phanor! ici ! Lechata franchi un mur; Phanor resleau pied de la muraille. Enfin, il revient à la voix de son maître; mais comme il voit qu’il va être battu , il recule et s’enfuit.
— Au nom du ciel, Edmond, prenez votre chien, il va briser mes plus beaux rosiers.
— Phanor ! ici !
— Mais vous lui montrez votre canne, il ne viendra pas.
— Il faudra bien qu’il vienne. Phanor, ici! Ici, Phanor !
— Ne le menacez [dus, et appelez-le,
— Il faut bien que je le corrige. Ici, Phanor !
— Mais vous le corrigerez quand vous le tiendrez.
— Non, non; il faut qu’il vienne tout, en voyant la canne. Oh! moi, je ne passe rien aux chiens. Phanor, ici ! Ici, Phanor !
Le chien fait quelques pas pour revenir à son
— Ah ! maître Phanor, je vous apprendrai à dévaster les jardins.
Le mal est fait, et il est irréparable ; je demande la grâce de Phanor, ne serait-ce (pie pour ne plus l’entendre crier. D'ailleurs, la branche de cerisier s’est rompue sur le dos du chien, et Dieu sait à quel arbre Edmond va s’adresser pour remplacer son arme.
— N oyons, Edmond, ne le battez plus, le mal est fait; d'ailleurs, il yen a peut-être moins que vous ne le pensez.
— Ce n’est pas tant pour quelques mauvais bouf/ueis qu’il a bousculés, mon cher Stéphen; c’est parce qu’il m’a désobéi que je veux le corriger.
— Ah ! je vous en prie, Edmond, ne le lâchez plus.
— Laisse, laisse ; je veux voir s’il sera plus obéissant.
— Je vous demande en grâce de n’en plus faire l’expérience.
— Phanor, ici! Tu vas voir qu’il obéira à présent. Ici, Phanor! Eh bien! Phanor, ici! Ici, ici, Phanor! Phanor prend de nouveau la fuite; Edmond le poursuit derechef, et la course recommence à travers mes arbustes et mes fleurs. — Yaraï , ramasse la canne de ce monsieur, et tiens-la- 1 n i prête au moment où il voudra battre son chien, pour qu'il n’en emprunte plus une à mes arbres. — Mais Yaraï est plus ingénieux que moi; il a été ouvrir la porte du jardin, et Phanor, au moment où il passe devant, suivi de près par son maître, l’aperçoit, fait une pointe, et disparaît dans la campagne. Edmond rentre dans la salle à manger.
— C’est étonnant! dit-il, un chien qui obéit au moindre signe... Allons, allons, c’est égal, reprenons notre souper; tu verras comme je le le remettrai au pas. Dis donc, tu devrais envoyer quelqu’un â la recherche de Phanor; j’ai peur qu’il ne se perde dans ce pays de loups où il n'est jamais venu.
— Mon pauvre Edmond, Yaraï esté lui seul tous mes domestiques, et s’il va chercher Phanor, nous ne souperons pas. On s’en occupera un peu plus tard.
— Ah diable! pourvu qu’il ne se perde pas.
Nous nous remettons â manger. Comme Yaraï venait de me donner du vin et de l’eau, il fit la
même offre à Edmond. — Du tout, du tout, homme de couleur, je ne Lois jamais d eau.
Tous les méchants sont buveurs d'eau
C'est bien prouvé par le déluge.
Donne-moi un peu d’omelette, c’est de l’omelette aux herbes. Sais-tu comment j’aime l’omelette? Ce (]ui est bon là, vraiment bon là, c'est une omelette aux truffes : voilà ce que j’appelle une omelette ! Ton argenterie n’est pas mal; je me suis donné, par ces derniers temps, un joli service en vermeil : on ne peut plus avoir que du vermeil aujourd’hui, les portiers mangent dans l’argent.
Tout le souper se passe ainsi. Edmond finit par me dire qu’il est fatigué, et demande qu’on le conduise à sa chambre. Varaï ne tarde pas à revenir, parce que M. Edmond demande qu’on lui donne une seconde bougie, attendu qu’il a l’habitude d’en laisser brûler une la nuit; il ne peut pas souffrir l’obscurité. Puis M. Edmond veut qu’on lui bassine son lit ; puis il lui faut de l’eau sucrée pour la nuit, et une couverture de plus, et un second oreiller; puis il faut bouclier la cheminée , il viendrait de l’air. Enfin il se couche; moi je me couche aussi, car Varaï a voulu nie faire des questions, peut-être même des observations sur ce monsieur; cela aurait augmenté ma mauvaise humeur. II vient passer quelques jours; qu’entend-il par quelques jours? Comment n’ai-je pas eu l’idée de dire tout de suite que j’étais obligé de partir demain pour un voyage. Maintenant il n’est plus temps. Le chien est rentré; on le met au chenil; il passe la nuit à hurler de cette façon horrible et lamentable qui fait frissonner l’homme le plus intrépide. Le matin , on va annoncer le déjeuner à Edmond, mais il ne se lève pas sitôt (pie cela; on retarde le déjeuner d’une heure. Je lui demande s’il a entendu son chien.
— Ah! oui, dit-il , ce pauvre Plianor; c’est qu’il ne connaît pas la maison. Dans deux ou trois jours il ne criera plus.
— Dis donc , moricaud , qu’esl-ce que tu lui as donné à manger ?
— De la pâtée, comme a tous les chiens.
— Ta, ta, ta, moricaud, tu n’y es pas du tout ; il faut lui faire de la soupe , et un peu grasse, entends-lu. Ce pauvre Plianor n’est pas accoutumé a la pâtée ; c’est bon pour les chiens nègres , la pâtée.
Nous allons au jardin ; on nous donne des pipes; il daigne remarquer une grande pipe de cerisier, avec son bouquin d’ambre gros comme un oeuf, et il dit : — J'en ai une dont le bouquin est deux lois gros connue celui-ci. Ton jardin est gentil, Stéphen ; ça n’est pas grand, mais c’est gentil. Ali çà , ça t amuse donc de cultiver comme ça des bouquets? Pauvre garçon! Du veste, j’ai un oncle qui est piécisément comme cela. Ah! par exemple, il a
un beau jardin, un étang, des bois; il faudra que p. redresse un peu Plianor. Mon oncle ne rirait pas s’il allait faire chez lui ce qu’il a fait hier soir ici en arrivant. En disant cela, il cueille une rose cl la met à sa boutonnière.
— Ali ! mon Dieu , qu’est-ce que lu fais?
— Comment, qu’est-ce que je fais? je cueille une mauvaise rose pour mettre à ma boutonnière.
— Une mauvaise rose ! c'est la dernière que donnera ce rosier de l'année , la plus belle des roses blanches, madame Hardi . J’avais espéré la voir encore cinq ou six jours, je n’en reverrai plus que dans un an.
— Tu es pis que mon oncle ; on ne touchera plus à les roses. Ali çà , qu’est-ce qu’on fait ici? A quoi s’amuse-t-on ?
— On ne s’amuse pas.
— Ça m’est égal, je lirai, je me promènerai. Tu n as plus ton de cheval ?
— Non.
— C’est dommage.
Voilà où nous en sommes, mon cher ami. Je ne sais quand cela va finir; je cherche un moyen de inc débarrasser d’Edmond; il ne me dit même pas quand il s’en ira.
P. S. Mais qu'entends-je, mon Dieu! deux coups de fusil dans le jardin ; je vais vite voir ce qui se passe.
Ces coups de fusil que j’entendais n’étaient autre chose que mon ami Edmond qui chassait dans mon jardin, et qui venait de tuer un beau merle. Ce merle était, de son vivant, le chef de ma musique; je fus plus triste que je ne l'ose dire quand je le vis par terre, ses belles plumes noires souillées de sang. Tous les soins que j’avais pris depuis plusieurs années pour que les oiseaux trouvassent dans mon jardin un asile sur et tranquille, étaient perdus par ce coup de fusil; bien plus, ce n’avait été qu'une sorte de perfidie et un guet-apens. En effet, partout aux alentours on a coupé les arbres, partout on prend les oiseaux aux pièges ou on les tue a coups de fusil. Ici seulement je leur ai conservé de grands arbres et des buissons touffus ; ici j’ai multiplié les sorbiers et les houx aux fruits de corail, les aubépines aux baies de grenat, les sureaux et les hyèbles qui ont des ombelles de grains noirs, le buisson ardent des épis de baies couleur de feu, les lierres dont les fruits verts noircissent à la gelée, les lauriers-lins dont les fruits sont d’un bleu sombre, les azeroliers couverts de petites pommes rouges, pour qu’ils trouvent tout l’biverde la nourriture en abondance. En certaines parties de mon ruisseau, je ne lui ai donné que peu de profondeur, pour qu’ils puissent s’y baigner sans danger. Et comme tous
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