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Nous proposerons donc d'établir, a l'extrémité du plateau sur lequel repose le châssis, une tringle horizontale triangulaire AB (voyez figure 5), qui s’élèverait ou s’abaisserait au moyen de deux tiges verticales à crémaillères BC et AE. On placera cette tringle de manière à ce qu’avec le point de vue Y elle détermine un plan visuel passant par l’un des points quelconques X de l’objet. Alors la ligne AB déterminera la position d’un plan auxiliaire fictif sur lequel, par la méthode précédente, on ramènera tous les points situés dans le plan horizontal passant par le point X. Le résultat sera le même que si l’on avait pu ramener tous ces points sur une ligne A’ B’ qui n’existe point.
Avec celte modification, on pourrait construire un appareil destiné au levé des plans et mesurer, sans changer de place, les hauteurs et les distances de points trés-éloignés. Voici quelle serait la maniéré d’operer voyez figure lî).
Soit LT, la ligne de terre, et A, B, les projections horizontales de deux points isolés dont A’ et B’ sont les projections verticales. Ou cherche la position relative de AA’ et de B B’, en prolongeant le plan visuel allant île l’œil à l’arête de la tringle jusqu’au point AA’. La ligne Cl), CT)’ représente l'intersection de ce plan visuel avec le plan horizontal qui passe par le point AA’. On projette ensuite l’autre point BB’ sur le plan auxiliaire fictif déterminé par l’arête de la tringle parallèle à la ligne Cl). C l)’. A cet effet, on placera une règlede telle sorte, qu'avec
le point de vue, elle déterminé un plan passant par les deux points AA' et BB' qui sembleront réunis par une ligne droite AB A’B’. En suivant sur le tissu tous les points de celte ligne avec la pointe du crayon, on obtiendra, comme précédemment, la projection orthogonale de cette ligne et, conséquemment, celle de son extrémité B B’. On connaîtra donc la position relative des deux points AA’, BB’, car on a leur projection orthogonale sur un plan vertical et sur un plan horizontal, en d’autres termes, leur plan et leur élévation.
La précision qu'exige ces opérations nous parait exiger la substitution d’une glace au tissu de tarlatane qui, par son élasticité, pourrait donner lion a des erreurs.
Nous nous sommes arrêtés longuement. Monsieur le Ministre, sur celle dernière application du procédé de M. Boulliet et sur les modifications qui peuvent le perfectionner. Nous ne pouvons nous dissimuler que le problème est résolu plutôt théoriquement que pratiquement, et que la solution est plutôt curieuse que réellement utile. Toutefois, le principe sur lequel elle repose nous a paru si remarquable el si ingénieux, que nous avons dû vous le faire connaître dans toutes ses conséquences et le proposer à des perfectionnements que la mécanique et l’industrie ne manqueront pas d’y apporter.
Quant à présent, l'appa reil de M. Boulliet nous semble particulièrement, utile aux artistes. Nul procédé abbréviatif n'est d'une exécution plus facile ni plus fécond en résultats avantageux. Nous ne pensons pas qu’il dispense d'apprendre à dessiner. Au contraire, nous croyons qu’il ne servira qu'aux dessinateurs, pour leur épargner du temps et des tâtonnements pénibles. La rapidité avec laquelle s’opère cette espèce de calque sur le modèle, permet de saisir des attitudes difficiles, des raccourcis, des effets de lumière passagers, enfin elle rend facile de copier d’après nature bien des choses qui exigeaient autrement une mémoire exercée. Il est vrai que les détails délicats échappent à ce procédé, en raison de la difficulté matérielle de calquer des objets fort petits avec un crayon tendre sur un canevas plus ou moins grossier, plus ou moins élastique. xMais ce sont des esquisses el non des tableaux que le procédé de M. Boulliet est destine à produire, et c'est, a notre avis, rendre déjà un service notable aux artistes, «pie d'abréger pour eux des opérations en quelque sorte purement matérielles.
ISÎ
ans mie chapelle latérale presque toujours déserte l'église de Saint-Pétrone Bologne, on voit, à côtéd’ autel ou l’on officie raremei une pierre tumulaire orn d’une inscription latine d’un très-beau bas-relief marbre, représentant la Chasteté de Joseph. L'e> cation de cette sculpture annonce une parfa intelligence du sujet et un sentiment exquis lait, secondés par une main habile. La femme Putiphar est jeune, belle, douée de tous les chanr extérieurs propres à captiver le cœur par les sen ^>es longs cheveux roulent épars sur son épaule ni des paroles tendres et enflammées semblent sor de ses levres; la passion, le désespoir, le remort
Se pe,gTnent sur tous ses traits, dans tous s gestes. Lejeune homme, aussi beau qu’elle rect et détourné la tête: il va fuir; mais la séductrice i appelle, etend une main suppliante et tombe à s
pieds, accablée de honte, de douleur et d amour.
Au-dessous de ce bas-relief', on lit une épitaphe latine dont voici la traduction :
Ici repose
Properlia de Jlossi ,
Sculpteur et poêle célébré,
Née en -1508, morte en 1550 Un amour malheureux Termina sa rie 1 l'àcje de vincjt-deu.v ans.
Triez pour clic.
CetLe (in prématurée, causée par quelque passion ardente et invincible, ce tombeau modeste dans un coin obscur d’une chapelle abandonnée , la louchante recommandation qui terminait l'épitaphe , le mystère qui enveloppait pour moi cette existence de femme artiste, toutes ces circonstances intéressantes, jointes à la solennité du lieu, au calme et a la solitude qui régnaient à l’entour, me pénétrèrent d’une profonde émotion.
•l’avais souvent entendu le nom de Propertia,
LES BEA U X - A HT S.
j'avais vu de ses ouvrages ; mais je ue me rappelais (jue d'une manière très-vague les événements de sa vie. La rencontre de son tombeau m’inspira un désir ardent de relire son histoire et d’en connaître les moindres particularités. Je me procurai sa biographie écrite par un de ses contemporains ; c’est de ce livre que j’emprunte les scènes qu'on va lire.
Propertia n’avait pas encore atteint sa vingt et unième année, et déjà sa réputation était si étendue et si bien établie, que les seigneurs de Venise l’appelèrent pour concourir avec Sansoviano et Pariniclieli à l'embellissement de leur fameuse église délia Sainte. Ils lui firent préparer un appartement élégant et commode au premier étage d'un des plus beaux palais du grand canal, près du pont de Bialto. Ils lui commandèrent quatreslatues en marbre pour l’intérieur de la nouvelle église, et la jeune artiste se mit aussitôt à l’ouvrage. Dès qu’on eut connaissance de son arrivée, sa maison devint le rendezvous de tous les hommes distingués de Venise , des peintres , des sculpteurs , des musiciens et des poète?. Sansoviano, Palladio, Tinloretto , et le docteur Todero, philosophe pyrrhonien , venaient voir travailler l’étonnante jeune fille, et ne savaient ce qu’ils devaient admirer le plus, de son talent ou de sa beauté.
A côté de tous ces admirateurs, il se trouvait aussi de nombreux adorateurs. Plus d’un noble fils de famille eût renoncé volonliersà l'héritage de ses pères pour la faveur de baiser celle main délicate qui créait des chefs-d’œuvre, et plus d’un poêle pindarique vint mettre à ses pieds toutes les déesses de l’Olympe, et tous les astres du ciel. Parmi les innombrables sonnets et madrigaux qui lui furent adressés, il en est un, mais c’est le seul, qui mérite d elre rapporté ; le voici : « Belle comme tes statues, « seras-tu toujours insensible comme elles? Aulre- « fois on a vu des figures de marbre s’attendrir aux « plaintes et aux prières des hommes; demeureras- « lu toujours inexorable aux nôtres? Pygmalion vit a la blanche (inlatée lui sourire et répondre à sa « tendresse; seras tu plus cruelle que cette statue, a et n’aimeras-tu jamais? Ah! peut-être ne faut-il « accuser que nous de ton insensibilité ; nous ne sait vous pas trouver l’art de gagner ton cœur. Quel- « qu’un sans doute saura le trouver enfin : alors,
« malheur à loi. »
Propertia, en effet, recevait avec indifférence 1rs hommages et 1rs protestations de ses soupirants; on l'eût dite incapable d’aimer autre chose «pie sa sculpture. Tout ce qu’elle avait de feu et de passion dans l ame, elle le réservait pour ses statues; hors de là, rien ne l’intéressait ni ne la touchait. Plusieurs demandes en mariage lui furent adressées; mais (die les rejeta toutes, disant qu’elle n’était pas
encore lasse de sa liberté, et que son art suffisait pour remplir sa vie. — Le moment approchait où ses prétendants rebutés allaient être vengés.
Un soir, par une de ces nuits sereines comme on ti en voit qu’en Italie, Propertia, assise devant son balcon ouvert, se reposait de ses travaux de la journée en rêvant à de nouvelles créations.
C’était l’heure solennelle où l’on ressent plus impérieusement le besoin d’aimer et d’être aimé;
1 heure où une secrète influence s’échappe du sein des astres et des fleurs, où les parfums les plus doux montent au ciel, où la rosée la plus pure tombe sur la terre, où l’âme solitaire s’élève et descend tour a tour avec la rosée, avec les parfums, et va cherchant partout celle autre âme, sa sœur, (pii doit compléter son existence eu la doublant.
Tout a coup un loger bruit de rames retentit sur les Ilots, une gondole approcha de la maison de Propertia; une guitare se fil entendre, et, après un court prélude, une voix fraîche, suave, expressive, chanta ou plutôt soupira ces vers :
Giâ la noue brima, brima
Si spiegô su lia laguna ;
Non si sente voce alcuna,
Alcun rumor :
Giâ le stelle in chiera folia
Sorgon tulle ad una voila;
Dell ! lu pur li (lesta, e ascolla Inno d’ainor.
(Déjà la nuit toute sombre s’est étendue sur la lagune; on n'entend plus aucune voix, aucun bruit ; déjà les étoiles innombrables se lèvent toutes à la fois; lève-toi aussi, ô ma bicn-aimée, et écoute mou chant d’amour. )
Jamais encore Propertia n’avait entendu de voix pl us ravissante (pie celle qui chantait tout bas ces vers délicieux. Celte mélodie, cette voix s’emparèrent de toute son âme et y réveillèrent mille sensations nouvelles et inconnues. Aucun chanteur ne l’avait encore émue à ce point. Cette simple barcarolle lui parut plus touchante (pie tous les grands aiis de Porpora et des antres compositeurs renommés de l’époque. — Pour qui chante-t-on ainsi? se demandat-elle. Serait-ce pour moi ?
Le chanteur mystérieux continua :
Per te sfido ogni minaccia.
Purchè il canlo mio ti piaccia ,
Non m’arrelra e’ non m’nggliiaccin Alcun lerror.
Ridi a una aima a le asservita !
Or cbe florida è la vitn,
Odi voce (lie l’invita Ai dolci error.
(Pour toi je brave tous les dangers; pourvu que mon chant te touche, rien ne m’arrête, je ne crains rien. Accueille un cœur qui t’est asservi ! Pendant
T. II
que tou âge est dans sa fleur, écoute une voix qui t’invite au plaisir. )
Après le premier couplet, c’était de 1 enthousiasme; après le second, ce fut de 1 attendrissement. Des larmes jaillirent des yeux de la jeune lille. Elle avait souvent pleuré de joie ou d'admiration ; ce soir-là, pour la première fois, elle pleura d’amour.
Dell ! t’afûda , o mia dilella !
Alla brima gondoletta Clie sen' va sola soletta In verso il mar :
Dell ! mi bca del divo aspcilo 1 Là, del mar suit' ampio petto,
Senzatema nè sospello,
Polremci amar.
(Gonfle-toi, ù ma liien-aimée, a la gondole légère qui s’en va toute seule vers la mer; viens me réjouir par la vue. Viens! Sur le vaste sein des mers nous pourrons nous aimer sans obstacle et sans crainte. )
Propertia venait de comprendre ce que c’est que l’amour; ce chant le lui avait révélé.
Elle se leva pour lâcher d’apercevoir l’inconnu; elle se cacha derrière les branches touffues des arbustes fleuris qui ombrageaient son balcon, et de la elle put regarder sans être vue. Mais la nuit, quoique très-claire, ne l’était pas assez pour qu’à cette distance il lui fût possible de distinguer les traits du mystérieux chanteur.
Un grand bruit de rames, qui annonçait l’approche de plusieurs gondoles, revenant probablement de quelque bal masqué, décida l’inconnu à s’éloigner. Propertia ne bougea pas de derrière son rideau de verdure ; ses regards s’attachèrent à la gondole fugitive, et quand ses yeux l’eurent perdue de vue, ce lurent son imagination et son cœur qui en suivirent la trace.
C’en était fait de son repos; tout lui devint à charge, son art même n’avait plus de charmes pour elle. La sculpture, cette poésie morte, lui paraissait bien froide et bien prosaïque à côte de la poésie vivante dont elle venait de s’enivrer. Elle négligeait son ciseau, ou si parfois elle le prenait encore, c'était pour ébaucher, d’une main tremblante, l’image de 1 inconnu, tel que son cœur le lui représentait, beau, tendre, passionné, idéal comme son chant.
E inquiétude, le désir, la passion, sont un milieu favorable au développement du génie poétique. Ces divers sentiments, ébranlant fortement les cordes de 1 «une , en fout souvent sortir des sons harmonieux. Propertia écrivit sous leur impression quelques strophes brûlantes dont voici des fragments :
« Depuis quelques jours, je ne me reconnais plus. Eue voix mepoursuit toujours et partout. Cette voix, est-ce celle de mon bon ou de mon mauvais auge? Je l’ignore. Elle m’a paru aussi douce que celle des saints du ciel. Mais souvent le démon revêt la forme des fils de lumière! Ah ! si c’est ainsi qu’il
réduit les âmes, hélas! lésâmes qui s’abandonnent à lui sont plus à plaindre qu’à blâmer.
« Pauvre Propertia ! Fallait-il tant résister pour le livrer si vite, pour te laisser égarer par une vaine ombre, par une vision, par un rêve? Où est ton orgueil? Un souffle l’a abattu. Où est ta force? Un souffle l’a brisé. Ton innocence, l’innocence du cœur t’a quittée; le sommeil ne berce plus les nuits; la joie n’illumine plus tes veilles. Ton bonheur a fui pour jamais... «
Plusieurs jours se passèrent ainsi dans les luttes cruelles de la passion et les angoisses de l'attente. Enfin, un soir, la même gondole revint, la mémo voix se fit entendre. Propertia goûtait depuis quelques minutes un plaisir égal à celui de la première fois , ou même plus vif encore , lorsqu’une fenêtre, qui s’ouvrit à l’étage supérieur, détourna son attention et troubla son ivresse. Un ruban, jeté par une main invisible, descendit dans la gondole; le jeune homme y attacha une lettre, puis la gondole s’éloigna et la fenêtre se referma.
Ce fut comme un coup de foudre pour la pauvre Propertia. Elle tomba dans un fauteuil, froide, désespérée, en s'écriant ; — Ce n’était pas pour moi !
Le lendemain, elle apprit qu’aii-dessus d’elle demeurait un riche patricien qui avait une lille nommée Mnrcella. C’était à Marcelin que l’inconnu adressait ses chants.
Quelques lambeaux «le poésies relatifs â cette phase douloureuse de la vie de Propertia nous apprendront mieux que nos conjectures ne pourraient le faire l’élatde son âme.
« Mon Dieu , dit-elle dans un «le ces fragments, «pie ne me laissiez-vous dans l’erreur ? Pourquoi ai-je appris la triste vérité? O verit«‘ , je le maudis! Mensonge, je t’adore! Je le «lois les plus beaux instants de ma vie ; mais ils ont été courts! Et me voilà réduite à regretter mon erreur! Que vais-je devenir? Amour, aie pitié «le ta victime! Grâce, grâce, grâce ! »
«Oh! si je pouvais mourir! dit-elle ailleurs. 11
n’y a «pie la mort «pii puisse faire cesser mes tortures et me sauver. Mais je suis jeune : elle n exau¬
cera pas mes vœux. Avant «le mourir, il faut «pie je sois le jouet de mon mauvais génie ; il laut que je combatte, que je succombe peut-être. Ilelas ! jeu ose regarder dans mon cœur «le peur d’y voir le crime. « — Eh bien ! «lit un jour en entrant dans 1 atelier
le Propertia le docteur Todero, vous ne travaillez dus? Que faites-vous «loue, ma lille? Vous «des riste, vous qui étiez si gaie ! \ ous pleurez ! Qu aez-vous? Si je connaissais la cause de voire cha- ;rin, je n’aurais pas de peine à vous consoler; car a vie est une mauvaise plaisanterie dont nous dcons éviter d’être la dupe. Nous sommes tous des infants; un rien nous amuse, un rien nous alflig‘1- ^a philosophie stoïcienne nous apprend a tout regarder avec indifférence. Dieu u’esl sûr, rien n est
vrai (|iie le doute el la négalion. Le monde est line grande fiction ; il change à chaque heure, à chaque seconde du jour; depuis que je vous parle, il s’cst déjà transformé plus de vingt fois. Prenez les hommes et les choses pour ce qu’ils valent. Ne vous en inquiétez pas plus qu’ils ne le méritent.
Les artistes, ses amis, cherchèrent aussi à la consoler ; ils vinrent l’inviter à leurs fêtes, à leurs promenades sur mer; mais Propertia refusa de prendre part à ces divertissements.
Une nuit que le vent sou filai lavée violence, etque de gros nuages noirs voilaient la lumière des étoiles, Propertia entendit encore la voix aimée. Transportée d’amour et de jalousie, elle n’attendit pas que le premier couplet fût fini ; elle prit un ruban et le jeta dans la gondole , et bientôt elle le remonta chargé d'une lettre. La nuit était si noire et le vent si bruyant, que l'inconnu se laissa aisément tromper. La gondole s'éloigna, et la jeune fille lut avec émotion les lignes suivantes :
« Belle Marcella ,
u Demain soir, à onze heures, je vous attendrai au « bas du Bialto pour vous conduire au bal masqué a du Casino de Saint-Marc. Venez en domino bleu « comme de coutume.
« Votre Giulio. »
Le lendemain soir, à onze heures, une femme en domino bleu entrait mystérieusement dans une gondole qui stationnait au bas du Bialto, et qui se dirigea vers Saint-Marc. Giulio l’entoura de ses bras et posa sa tète sur son sein. Ils gardèrent pendant l toute la traversée un silence absolu; ils étaient Lun et l'autre trop émus pour parler, trop heureux pour exhaler leur joie. Le vrai bonheur ne se peut exprimer avec la parole humaine. Mais à mesure qu’ils approchaient du terme de leur course, Propertia
sentait son trouble s’accroître et éprouvait du repentir de sa coupable démarche. Elle finit par former les vœux les plus étranges; elle eût aimé voir la lagune bouleversée par quelque vent terrible : — Tempêtes, levez-vous, disait-elle, engloutissezmoi avec celui que j’aime avant qu’il découvre son erreur. Voici le plus doux moment de ma vie; ô mort, viens le rendre éternel! Frappe-moi pendant qu’il dure encore !
Mais ni les éléments ni la mort n’écoulèrent sa prière. La gondole arriva tranquillement et sans obstacle à sa destination; Propertia et Giulio en sortirent et se dirigèrent vers le Casino de Saint- Marc.
Cependant, le jeune homme commençait à concevoir des soupçons, et l’inquiétude de sa compagne n’était pas faite pour les dissiper. Toutefois il résolut d’attendre la fin du bal pour éclaircir ses doutes. Deux heures s’écoulèrent ainsi. Au bout de ce temps , l’arrivée d’une personne, qu’il reconnut aussitôt pour Marcella lui ouvrit les yeux. 11 l’aborda en l’appelant par son nom. Marcella détourna la tête et voulut fuir celui qu’elle regardait déjà comme indigne de son amour; mais Giulio, la prenant par le bras, l’entraîna du côté de Propertia qui avait suivi des yeux avec une anxiété croissante tous les mouvements du jeune homme, et qui, dans ce moment, était plus morte que vive. Giulio s’approcha d’elle avec fureur et lui arracha son masque, en criant à la face de tout le monde : — Vile courtisane, reçois le châtiment qui t’est dû!
Propertia tomba sans connaissance au milieu de la foule ; Giulio et Marcella profitèrent du désordre occasionné par cette scène pour s’esquiver sans être reconnus.
Louis D E i, a t u e .
[La fin à la prochain c livraison.)
ISS