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LES 15 EAUX -A RTS.
oi s vous rappelez la guerre ipie soulevèrent les premières hardiesses de l’école romantique. Tous les écrivains prirent les armes, choisirent un drapeau et entrèrent en campagne, les uns traînant la grosse artillerie des dissertations, les autres escarmouchant avec la satire et l’épigramme. Les classiques , fiers de leur généalogie , réclamaient le respect dû aux règles anciennes, l'inviolabilité des formes consacrées , la rigoureuse division des genres.
« Emancipons le génie, s’écriaient leurs adversaires ; épargnons à l’art des difficultés factices; délivrons la fantaisie des entraves <1 une méthode compassée ; laissons l'inspiration couler à pleins bords et sans digue. » C’était surtout à l’occasion du théâtre que la discussion fermentait. La tragédie, suivant les disciples d’Aristote, devait être l’imitation d’une action sérieuse et complète, resserrée dans l’espace de vingt-quatre lieu res. II n’y avait, an dire des novateurs, ni tragédies ni comédies, mais les compositions dramatiques représentaient la vie humaine avec son mélange de bien et de mal , de joie et de douleur, de rires et de larmes. Entre les partisans des doctrines surannées et les démolisseurs du passé, se forma un parti intermédiaire, sans passion et sans haine, méticuleux, réservé, timide dans
la recherche du vrai, amalgamant par portions égales les vieux systèmes et les jeunes réformes. L'âme de ce parti fut Casimir Delavigne, auteur spirituel, intelligent, moins capable de verve que de correction, de grandeur que d’élégance, assez supérieur pour s’assurer une place honorable, trop dénué d’originalité pour monter au premier rang.
Jean-François-Casimir Delavigne était de celte race normande qui a donné tant d’hommes célébrés à la France. Il était né au Havre, au mois d’avril 1793. Élève distingué du lycée Napoléon, il obtenait encore des prix au concours général, quand il publia un dithyrambe médiocrement pindarique .sur la Naissance d a roi de Home. En 1813, il soumit au jugement de l’Académie française un épisode épique, Charles Xll à la Xarva, auquel on n’accorda qu'une mention honorable, bien qu'il fût assez faible pour remporter le prix. Un Dithiframbe sur la mon de Delille, un poème sur la Découverte de la vaccine , parurent en 1813. En 1817, l’Institut mit au concours ce sujet: « Que l’étude fait le bonheur dans toutes les situations de la vie. » Lejeune versificateur le traita sous la forme dubitative, renonçant par cela même à la récompense qu’il était en droit d’attendre. La lecture publique de son épilre répandit et propagea sa naissante renommée, que les Messénietincs achevèrent de populariser. Dès cette époque (1818), une opposition menaçante s’était organisée contre la restauration. Les libertés oe-
T. II
troyées parcelle-ci n avaient pas sulli pour dédommager (l’un glorieux despotisme, et la majorité accueillait avec faveur, avec transport, avec enthousiasme, tout ce qui l’entretenait d une nationalité grande et libre. Les sentiments patriotiques qui respiraient dans les Me&sénicnncs furent l’élément de leur succès. Vingt et un mille exemplaires des trois premières se vendirent en une année, et toutes les élégies que l’auteur a publiées sous le même litre (I) ont vivement occupé l'attention générale. Cependant le lecteur impartial ne voit dans les Mcsséniennes qu’un recueil de vers incolores, alignés par le raisonnement plutôt que dictés par l’inspiration. Le style n’a rien de pittoresque; la pensée, parfois énergique, est presque toujours présentée sèchement. Se douterait-on que voici la description de l'effroyable déroute de Waterloo ?
Les coursiers frappés d'épouvante,
Les chefs et les soldais épars,
Nos aigles et nos étendards Souillés d’une fange sanglante,
Insultés par les léopards,
Les blessés mourant sur les chars,
Tout se presse sans ordre; et la foule incertaine,
Qui se tourmente en vains c Abris,
S’agite, se heurte, se trahie,
El laisse après soi dans la plaine,
Du sang, des débris et des morts.
Le simple récit de la bataille est plus saisissant que cette froide accumulation. Ce passage , que nous avons [iris au hasard comme échantillon des Mcsséniennes, est dépourvu de force et d’harmonie. Habitué par l’école nouvelle à ia richesse des consoimances, nous trouvons insuffisantes des rimes telles qu 'épouvante et sanglante, léopards et (iiars, traîne et plaine. Casimir Delavigne n’avait pas, selon nous, la fougue indispensable au genre lyrique; il a mieux réussi dans l’épître et la poésie légère, et l’on chercherait eu vain, dans les œuvres diverses de Voltaire lui-même, des stances d’un tour plus ingénieux que celles-ci:
F. N Lll ü FM A N n A NT, POU K INF Y 1 F 1 L I. F FKMMï L N F 1‘ L A C F U A N S L N II OS IM C K .
Au secours d’une infortunée La pitié m’appelle aujourd'hui, El je réclame ion appui Pour adoucir sa destinée.
1 ) Le nombre des éditions l rance littéraire l. 2
a été relevé par M Quérard,
pages 4 4S, 446.
La faiblesse enchaîne ses pas ;
Sur son front tremblant qui s’incline L’âge accumule ses frimas :
Elle est bien vieille comme Alcine.
Pour sorcière, elle ne l'est pas.
Ami, sois doue sa providence :
Elle compte plus d'un rival ; Mêlas! dans ce siècle fatal,
On trouve encor la concurrence A la porte de l'Hôpital.
Mon astre, dit-on, me menace D’y mourir aux dépens du Boi ; Pour elle accorde-moi la place.
Et la survivance, pour moi.
Encouragé par la vogue des Messénieunes, Casimir Delavigne aborda le théâtre. Dés 4 s 1 7 , il avait demandé lecture pour une tragédie de Po/z/ rènc. Quand arriva la tardive réponse des comédiens français, les Vêpres siciliennes étaient achevées. Elles furent reçues d’abord à correction, puis delinilivemenl, a la condition que l’auteur n’exigerait jamais qu'on les mît à l’élude. En 1819, l’Odéon se rouvrit sons la direction de Picard. Exhumée des cartons du Tbeàtre-Français, la tragédie méconnue vit le jour sur l’autre rive de la Seine, et eut trois cents représentations. Depuis cet éclatant début, Casimir Delavigne a donné successivement le Paria , Marino Fa~ liero , Louis XJ, les Enfants d'Edouard, une l 'uni il le au temps de Luther , la Fille du (Ad, tragédies; les Comédiens, l’École des vieillards , la Princesse Aurélie, la Popularité, comédies en vers , Don Juan d’ Autriche, comédie en prose, et Charles VI, opéra.
Les tragédies de Casimir Delavigne, appartenant à l’école vol ta i ri en n e par leurs longues tirades, leurs récits descriptifs, leurs sentences philosophiques, manquent de mouvement et d’animation. Cependant le même reproche ne s'adresse pas également à toutes les œuvres du poêle. Observant avec sagacité I la tendance progressive des esprits, il tempéra insensiblement la pompeuse régularité de la tragédie renouvelée des Crées, et arriva par degrés à des drames d’une allure franche et naturelle.
Si l’on reprenait actuellement les Vêpres sicilienj nés, (“Iles attireraient sans doute peu de spectateurs. L’action de celte pièce se traîne péniblement, à travers de vulgaires intrigues d’amour, des discours et des narrations, jusqu’à la catastrophe, qui se passe dans la coulisse. Ce massacre de huit mille hommes est dépouillé de toutes ses terreurs. L’immense retentissement des Vêpres siciliennes tenait probablement a la beauté de quelques détails et surtout aux préoccupations politiques du moment. L’esprit pu . blic se décelait par des applaudissements prolongés,
• juanii le conspirateur Jean de Procida prononçait ces vers :
. Salut, murs de Païenne!
J'en jure par ce Dieu qui nous doit protéger,
Vous serez affranchis du joug de l’étranger.
Oui, c’est avec transport que j’aime la pairie ,
Mais d'un amour jaloux j’ai toute la furie:
Je l’aime et la veux libre ...
Ecoutez?... l'airain sonne; il m’appelle, il nous crie Que l'instant est venu de sauver la patrie!
Le Varia, représenté le 1er décembre 1821, est un mélodrame en vers, avec l'emphase et l’invraisemblance du genre. Nous ne pensons pas qu’on ait vu souvent à Bénarès des parias devenir généralissimes, séduire des prêtresses et. mourir lapidés par le plus inolîensif des peuples. Dans quelles relations inexactes l'auteur a-t-il puisé ses documents, quand il suppose l’existence de trois tribus, les prêtres, les guerriers et les parias. La religion des Indous divise la société, non pas en trois tribus, mais en quatre castes. Les brahmanes sortent de la tête de Brahma, les kchalriyas, ou guerriers, de ses bras ; les vesyas, ou marchands, de ses jambes, cl. les soutiras, ou esclaves, de ses pieds. Les parias, qui ne forment ni caste ni tribu, sont les hommes déclassés en punition d'une faute commise par eux-mêmes ou par leurs ancêtres. Inexact comme élude de mœurs, le Varia pêche aussi par l'absence de ce langage métaphorique, de ces tropes grandioses qu’011 rencontre à profusion dans la littérature orientale.
Marina Faliero a plus de couleur locale. Celte tragédie était, destinée au Théâtre-Français, mais l'auteur n’ayant pu s’entendre avec les acteurs sur la distribution des rôles, honora de sa pièce la Porte-Saint-Martin, où elle fut jouée le 50 mai 1820. Lord Byron avait ébauché sur ce sujet cinq actes qui, représentés après sa mort, malgré sa défense expresse, éprouvèrent la plus lourde chute. Le drame français eut et méritait un plus heureux sort. C'est un personnage peu intéressant que ce doge octogénaire, trahi par sa jeune épouse et conspirant avec le peuple pour assouvir nue vengeance personnelle; mais le mérite du style, la vivacité du dialogue, la mélodie des vers, élèvent Marina Faliero au-dessus de tous les autres drames de Casimir Delavigne. Lauis XI nous paraît comparativement pâle et vide, et l’auteur nous semble avoir dénaturé l’histoire en présentant comme un tyran égoïste, comme un monstre couronné, le roi qui sapa la féodalité, soutint le peuple contre les grands, réunit à la France la Bourgogne, la Picardie, la Provence, l’Anjou, le Roussillon, établit les postes, protégea les premiers imprimeurs, encouragea l'industrie, et
posa les bases de 1 unité de lois, de gouvernement et de nation.
I ouïes les tragédies de Casimir Delavigne se ressemblent par le dénoûment. Il ne laisse aucun de ses héros dans une situation favorable qui compense 1 impression pénible produite par la catastrophe. Les 1 èjires siciliennes finissent par une boucherie, 1rs Enfanta d’Fdnuard par un lâche assassinat. Idamore est lapidé et sa fiancée proscrite; Louis XI agonise lentement; Marino Faliero a la tète tranchée. Quant aux personnages secondaires, notre poète ne s’en préoccupe pas. Toute composition dramatique qui n amène que des calamités satisfait incomplètement l’esprit. Le spectateur aime a voir, a cote des bourreaux et des victimes, quelque douce ligure qui, se dérobant au massacre universel, vive pour être heureuse et ensevelir les trépassés.
Un vieux bibliothécaire de la Sorbonne, grand partisan des métaphores classiques, disait de Casimir Delavigne: « Sa main tient plus sûrement la marotte de I lui 1 ie que le poignard de Melpomène ; le brodequin le chausse mieux que le cothurne. » En effet, toutes les comédies de Casimir Delavigne, depuis la piquante satire des Comédiens jusqu'à la pâteuse Popularité, étincellent de traits spirituels, de saillies mordantes, d’observations fines, comme on n'en avait pas entendues depuis la Métromanie et le Méchant.
Dans cette notice littéraire, nous avons moins étudié l’homme que l’écrivain ; nous avons aussi passé sous silence une foule d’œuvres secondaires, trop insignifiantes pour être examinées séparément, trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rappeler. Complétons maintenant cet article par des détails biographiques. M. Pasquier , garde des sceaux, avait nommé Casimir Delavigne, à l’époque de ses premiers succès, conservateur de la bibliothèque de la chancellerie; M. de Peyronnet supprima la place; mais, peu de jours après, le due d’Orléans indemnisa le poète destitué en l’appelant aux fonctions paisibles de bibliothécaire du Palais- Royal. « Le tonnerre est tombé sur votre maison, lui écrivait Louis-Philippe; je vous offre un appartement dans la mienne. » Des lors s’établit entre eux une liaison que les événements n’altérèrent point. Nommé, en 1830, bibliothécaire du château de Fontainebleau, Casimir Delavigne fut constamment traité par le roi des Français moins comme un protégé que comme un ami, et récemment encore, c’était dans une voiture royale qu’il s’acheminait vers le Midi.
Deux fois, l’auteur des Messénicnnes sollicita vainement le titre d’académicien. MM. Frayssinous et de Quélen lui furent préférés, et plaisantant sur sa disgrâce, il disait à ses amis : « Si je me présente une troisième fois, ils sont capables de m'opposer le pape. » Cependant, encouragé par le succès de l’École tles vieillards, il se remit sur les rangs, en
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