‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 61 sur 150 · ID · texte numérisé non relu

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sr - 1 1. possible, dit la princesse Ai ci , une des protectrices de Propertia, en apprenant. de la bouche du comte B**' l'aventure de. la veille ; est- il possible que Propertia se soit trouvée dans le cas de recevoir une insulte pareille'? Non, ce notait pas elle; vous vous êtes

l rompe.

— Je n’étais pas seul au Casino; tous les assistants l’ont reconnue; tous, en la voyant tomber, se sont écriés : — Propertia! D’ailleurs, voici des gentilshommes de mes amis qui étaient présents comme moi, et qui conlirmeront mon rapport.

l ue demi - douzaine de jeunes patriciens qui venaient tous les malins donner à la princesse îles nouvelles du jour, entrèrent comme le comte achevait ces mots, et attestèrent l’authenticité du fait.

— Lui arracher son masque en plein Casino! dit la princesse; lui adresser des paroles injurieuses'. Ah ! c’en est trop ! Mais comment se trouvait-elle là avec cet homme, et cet homme, quel est-il ?

— On prétend, dit un petit marquis, que c’est un amant de Propertia, qui, l'ayant quittée pour une autre, a voulu donner à celle autre, qui était jalouse.

une preuve non équivoque de son antipathie pour son ancienne maîtresse. Maintenant nous connaissons la cause des dédains de Propertia; nous savons à quoi nous en tenir sur sa vertu.

— Vous n’êtes pas généreux, marquis; les rebuts de Propertia vous ont rendu injuste a son égard. Je vais aller la trouver. Mais voici le docteur Todero.

— Je viens de chez Propertia, dit le docteur Todero. J'ai essayé de la consoler, mais sans succès. Dans quelques mois, lui ai-je dit, on n’aura plus nul souvenir de votre affront; vous-même vous l’aurez oublié ; au lieu d’attendre si longtemps, oubliez-le dés aujourd’hui, et il n’en sera ni plus ni moins. D’ailleurs, êtes-vous sûre de l’avoir reçu? N’est - ce pas un rêve que vous avez fait?...

Le docteur fut interrompu dans sa harangue par l’arrivée d un gros sénateur qui entra dans le salon en criant d’un air tout effaré :

— Savez-vous la grande nouvelle ?

— Oui, nous la savons, répondirent tous les jeunes gens à la fois. Vous voulez parler de l’affront fait a Propertia ?...

— Celte nouvelle-là u est rien. J’en sais d’autres beaucoup plus étranges...

— Qu’est-ce? Parlez... Nous vous écoutons.

— Marcella Zeno, la fille du conseiller d'Etat...

— Pille d'un premier mariage, et destinée par

son père à prendre le voile dans un couvent de carmélites, ajouta la princesse.

— Oui, celle-là même, continua le sénateur. Elle i été arrêtée hier soir sur la place Saint-Marc avec un homme du peuple qui allait l’enlever.

— C’est affreux ! c’est épouvantable ! crièrent les jeunes gentilshommes.

— Et savez-vous le nom du ravisseur? demanda la princesse?

— 11 s’appelle, je crois, Giulio Piazza ; mais il est. en ce moment au secret; et nous lui apprendrons à se jouer ainsi de l'honneur des familles patriciennes.

Le rapport du sénateur était exact. Au moment où, après avoir traversé à pas précipités la place Saint-Marc, Giulio et Marcella allaient entrer dans leur gondole, deux sbires, armés et masqués, s’emparèrent de la jeune fille, qui ne put leur opposer aucune résistance, et dont ils étouffèrent les cris. Giulio voulait voler à son secours; mais il fut aussi arrêté par plusieurs sbires, et placé dans une gondole qui se dirigea du coté des prisons appelées j Pozzi ou puits. C’étaient des caveaux creusés sous ! le canal, et d'où rarement un prisonnier était sorti vivant. — Marcella fut reconduite chez son j'ère.

Propertia puisa momentanément, dans l'excès de sa douleur, une force, une énergie surnaturelles. Elle accepta son affront comme un juste châtiment du ciel, et ne songea plus qu’aux moyens de réparer le mal qu’elle avait fait. — Marcella , se dit-elle, esi déshonorée; Giulio est aux fers, et tout cela par ma faute ; c’est moi qui les ai perdus. Ah ! je ne suis pas assez punie !

Un papier plié qui gisait sur son balcon attira ses regards; c’était une lettre de Marcella conçue a peu prés en ces termes :

" Je suis perdue; mon père a tout découvert. Je « vais être enfermée dans un couvent. Giulio vous a « offensée, mais il ignorait qui vous etiez. Pardon- « nez-lui. Vous pouvez beaucoup pour sa délivrance;

» moi je ne puis rien, je suis prisonnière comme “ lui, on me garde cà vue; mais je me résigne à mon « sort. Que je sache Giulio en liberté, et je ne me » plaindrai pas. Vous l'aimez; je souhaite qu’il « m oublie et qu’il reporte sur vous l’amour qu’il a avait pour moi, puisque cet amour est désormais <• un crime ; je n’appartiens plus au monde, j’appar- « tiens aux autels. Je suis comme retranchée du “ nombre des vivants... Qu il m’oublie. Sauvez-le. a Adieu, n

Propertia écrivit à la princesse Mei pour la prier ;

de faire quelques démarches en faveur de Giulio. Puis (die s’occupa des moyens de soustraire Marcelin à l’autorité tyrannique de ses parents. Elle lui lit tenir une bourse pleine de sequins d’or. « Voici de l’or, lui disait-elle dans un billet qui accompagnait son envoi; emjdoyez-le à corrompre vos gardiens. Partez avec celui de vos domestiques que vous croyez le plus sur. Rendez- vous a Bologne; je, vous y rejoindrai bientôt. »

A quelques jours de là, il n’était bruit dans les conversait oni de Venise que de l’évasion de Marcella Zeno. Propertia suivit de pressa jirotégee.

Une lettre du sénat de Bologne lui fi t hâter son départ. Cette lettre lui annonçait la prochaine arrivée de Clément Vil et de Charles V, et le couronnement de ce dernier comme roi des Romains.

Les concitoyens de Propertia fêtèrent son retour avec autant de pompe « j ne si elle avait été leur reine, et le sénat lui confia l’exécution de quelques-uns des bas-reliefs destinés à orner la porte triomphale par où devaient passer les deux souverains, le pa|>e et l’empereur. Propertia se mit à ses travaux avec une ardeur extraordinaire, et les termina plusieurs jours avant l'époque fixée pour leur achèvement.

— Voilà pour l'arc triomphal, dit-elle quand ils furent finis; maintenant voici pour mon tombeau. C'était un bas-relief représentant Joseph tente parla femme de Putiphar; Propertia y mil plus de soinet d’art qu’à tous ses autres ouvrages. Les amateurs qui venaient visiter son atelier lui disaient : — 'oiefaites là votre chef-d’œuvre; vous vous surpassez vous-même. Ce travail mettra le comble à votre gloire. C’était le dernier adieu de son génie à la terre.

Marcella, qui habitait Bologne sous un nom supposé, ne quittait plus Propertia, à qui l’attachaient les liens sacrés de la reconnaissance. Souvent les deux amies parlaient de Giulio, et plus d'une fois ce nom leur arrachait des larmes. Des lettres de A enisr leur apprirent que Giulio n’avait plus reparu, et que vraisemblablement il avait été condamné à une détention perpétuelle dans les Pozzi.

Grâce aux démarchés de la princesse Mei, Giulio, condamné au bannissement, fut conduit sur la frontière des États pontificaux. Sachant que Propertia habitait Bologne, il se rendit dans cette ville.

Il voulait se jeter aux genoux delà jeune artiste et lui demander son pardon. La première personne qu'il aperçut en entrant dans sa demeure, ce fut Marcella ; mais elle était triste, et la vue de Giulio ne dissipa que momentanément sa douleur — P1’0'

LES UE A UX-AItTS.

pertia est mourante, lui dit-elle; depuis quelques jours, sentant sa fin approeher, elle consacre tout son temps à la prière.

La présence de Giulio ranima un instant les forces presque éteintes de la jeune artiste; elle se réjouit »*n pensant que Marcelin allait être heureuse.

— Vous me devez quelque reconnaissance , ditelle à Giulio; c’est moi qui ai arraché Marcelin à ses gardiens.

Properlia fut interrompue par les acclamations de la foule qui se pressait sous ses fenêtres, et par un bruit de trompettes et de timbales. Puis on entendit plusieurs personnes monter les escaliers , et une voix retentissante annoncer la présence de Sa Sainteté Clément VII. C’était, en effet, ce pontife lui-même, qui, admirateur passionné des arts , venait rendre hommage au talent merveilleux de Properlia, qu’il trouva mourante.

Une lettre de Marcella a la princesse Mei nous fait connaître les particularités de sa mort.

« Madame, notre amie n’est plus. C’est moi qu’elle a chargée du soin douloureux et sacré de vous annoncer sa mort. Elle a quitté cette vie avant - hier, I2seplembrc 1 550), au milieu des regretsde toute la population. La veille elle avait reçu la visite de notre saint-père le pape, qui a voulu, par celte insigne

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faveur, lui marquer son estime pour ses vertus et son admiration pour ses talents. Le saint pontife l'a priée de lui dire s’il ne pouvait rien faire pour elle, et si elle n’avait pas quelque grâce a lui demander a J’ai a vous demander, a-t-elle répondu, votre be- « nédiction pour moi, d’abord, etensuite pour Giuln 11 et pour Marcella. Lnissez-les devant les hommes « comme ils le sont devant Dieu, et désarmez ainsi « la colère de leurs parents. » Le pape, en la quittant, a promis d'acquiescer à ses désirs et aux nôtres. »

« Cet acte de sublime dévouement avait épuise Properlia, ses forces l'abandonnèrent, et le lendemain, elle avait cesse de vivre.

a Toute la ville a assisté à son convoi. Le pape et l’empereur ont suivi son cercueil jusqu’à l’église de Saint-Pétrone, où son corps est exposé, et où on lui prépare un modeste tombeau qui sera orné d'un basrelief auquel elle a mis la dernière main peu de jours seulement avant sa mort. J'ai perdu eu elb plus qu'une sœur : une amie. »

Toute l'Italie pleura la perte de cette artiste célébré, qui mourut victime d’un fol amour.

Louis Dei. a tue.

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