‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 64 sur 150 · A DOUAI · texte numérisé non relu

A DOUAI

.Y on nobis, Domine, non no bis, sed nomini ino du gloriom.

Us vivent, disait saint Bernard, sans avoir rien en propre, pas même leur volonté. Vêtus simplement et couverts de poussière, ils ont le visage brûlé des ardeurs du soleil, le regard fier et sévère. A l’approche du combat, ils s’arment de foi au dedans et de fer au dehors, leurs armes sont leur unique parure; ils s’en servent avec courage dans les plus grands périls, sans craindre ni le nombre, ni la force des barbares.

k vieux lent pie bâti au pied de noire rempart du nord , par Thierry d’Alsace, aura bientôt entièrement disparu. C'est encore une page effacée de l 'histoire du moyen Age. Ses arcades en ogive, ses élégantes colonnetles, ses belles fleurs de lis que le temps avait épargnées, n’ont pas trouvé grâce devant 1 adjudicataire des grès de l’antique chapelle des Templiers. A peine si un archéologue a pu arracher au marteau

destructeur quatre-vingt-dix-neuf fragments des décorations de ce curieux monument. Il ne reste maintenant, debout du manoir des chevaliers que la porte extérieure, flanquée de ses petites tourelles, et, prés du rempart, qu’une ou deux chambres avec leurs hautes cheminées en pierre, adossées a Ja tour principale. La brosse du badigeonneur a recouvert de blanc et d’ocre les vieilles murailles el la teinte grise ardoisée des pierres.

Les deux maisons de l’ordre du Temple qui ont existé à Douai sont sans illustration particulière. Fondées comme établissements hospitaliers et dans un but unique d’humanité, leur histoire ne doit offrir qu'un faible intérêt. Sans doute la chronique

de ces maisons pouvait en présenter un véritable ; | car elle devait raconter les faits et gestes des vieux chevaliers >jui venaient prendre leur retraite dans ces demeures hospitalières. Mais les persécuteurs de cet ordre illustre ont détruit avec lui tous les écrits qui s v rattachaient, et ce n est que par les manuscrits isolés d’hommes qui avaient eu des relations avec les chevaliers, après l’abolition de l’ordre, qu'on est parvenu à rassembler les détails que j nous allons donner.

Sous le nom de Maison Notre-Dame, Thierry d’Alsace, comte de Flandre, fonda, au mois d’octobre 1 135, rétablissement connu de nos jours sous le nom du Temple. C’était un lieu couvert d’eau et de | roseaux, et dont cependant, en peu d’années, les j chevaliers surent rendre le séjour assez agréable.

Ce prince la dota d’une charrue de terre située à ; Sin-le-Noblc, village de son domaine, et de beaucoup de rentes foncières sur les courtils du marais douaisien. Philippe d’Alsace, son fils et son successeur, àlademandedeBeaudouin deGand, son neveu, commandeur de la baillie des maisons du Temple, en Flandre, lui donna tous les reliefs du château de Douai, le dixième à la vente, des terres à Bourges, et le dixième de la dîme du Forest.

Quelques années après l’établissement des Templiers à Douai, des contestations s’élevèrent entre eux et la commune de Douai, toujours fière de ses anciens privilèges. Pour y mettre fin, une transaction intervint entre les échevins et les chevaliers | de la sainte milice. Nous en transcrirons ici quelques fragments :

« Premièrement , notre seigneur le comte de « Flandre, et nous, échevins de Douai, et autres a justiciers de ladite ville sous le même comte, et " nos successeurs, auront la justice haute et basse,

« le domaine et la juridiction dans tous les lieux »< susdits à perpétuité, comme dans tous les endroits « de l’échevinage, lesdfts frères renonçant pour eux « et leurs successeurs à leur droit de possession, de « propriété, dejustice, de juridiction et de domaine,

« qu’ils transportent entre les mains de monseigneur « le comte et de nous, échevins, excepté que la mai- ! « son du Temple de Douai, où il y a maintenant une « chapelle, et les frères du Temple qui y demeurent, a telle qu’elle se comprend en long et en large ,

« bâtie ou non bâtie, contenant en totalité, depuis ! " les fossés qui l’entourent, sia: rosières une coupe « et demie, non compris lesdits fossés, dans lesquels « lesdits religieux pourront pêcher, restera libre et ! « indépendante à perpétuité. Lesdits frères y auront « justice haute et basse, et généralement tout ce qui « appartient à seigneurie, sauf les droits de do- » maine souverain, de garde et de ressort, qui res- « teront à monseigneur le comte de Flandre; en « sorte que si quelque affaire dévolue au domaine “ du comte se présente, nous, échevins de Douai,

» devrons en avoir la connaissance et la juger. Nous « voulons aussi que tous sachent que notre dit sei- « gneur le comte et les échevins, communauté et « autres justiciers de Douai, avons toute justice dia recte, haute et basse, sur les fossés de ladite mai- « son comme sur les autres lieux de l’échevinage de « Douai, sauf la pêche et le droit d’v pêcher, comme « il est dit ci-dessus. Et s’il arrive que quelqu'un « soit trouvé pêchant contre le gré des frères, ils « pourront le prendre et le livrer au bailli et à « nous, échevins, qui en ferons justice. N’entendons « point comprendre dans cette exception les fossés « de l'intérieur de la maison sur lesquels toute jus- « tice reste aux frères. Us ne pourront en leur en- « clos établir de fourches patibulaires , exécuter à « mort, faire couper un membre ou répandre le « sang; et quand il sera question d’un jugement de « cette [espèce, il ne pourra être mis à exécution, si « ce n’est sur les terres du Temple, hors de l’éche- « vinage. — Aucun bourgeois ou autre ne pourra « être arrêté dans la maison du Temple pourquel- « que cause que ce soit, à moins que les frères ne le h prennent en flagrant délit. »

Cette transaction fut ratifiée au mois de janvier 1291, par Guy, comte de Flandre et de Na mur.

La maison de Notre-Dame ne jouissait pas du droit d’asile et de refuge, et il ne parait pas que les Templiers l’aient jamais réclamé. Toutefois leur chapelle avait de grands privilèges, et il fallait, pour la mettre en interdit, un ordre exprès des liantes puissances ecclesiastiques; de même que lorsqu’elles croyaient avoir à se plaindre du comte de Flandre ou du corps échevinal de Douai, comme il arriva en 1230, que l’un et l’autre furent excommuniés par le concile de Soissons pour avoir établi un impôt sur le chapitre de Saint-Àmé. L’abus de ces foudres ecclésiastiques en avait déjà amorti l’effet, car on ne voit pas que les échevins de Douai se soient plus émus de cette excommunication que ne le feraient les conseillers municipaux de nos jours, s’ils encouraient la colère d’un concile pour avoir voulu astreindre les hommes d’Eglise au droit commun.

En 1282, une bataille eut lieu dans l’enclos de la maison du Temple entre monseigneur Pierre de Douai, chevalier, Jean de Wattines et leurs adhérents d’une part, et. les frères de la sainte milice de l’autre. La cause n’en fut jamais bien connue, quoique cette affaire ait donné lieu à une information faite par les échevins Jean de France, Richard du Market, et Jacques Pain-Mouillé , comme il conslc des actes de l’échevinage. Jean de Wattines fut tué par le frère Raoult, qui combattait à son corps défendant; plusieurs des adversaires des chevaliers furent blessés. Messire Pierre de Douai ayant poursuivi, l’épée au poing, un chevalier désarmé, et qui n’était point au nombre des combattants, fut condamné par les échevins à dix livres d’amende.

Les chevaliers étaient entourés de beaucoup d’égards par messieurs du conseil , mais aussi ils leur en témoignaient en tout temps leur reconnaissance. Us protégaient nos bourgeois voyageant en terre sainte, les assistaient, recevaient leurs dernières volontés et les exécutaient avec la plus scrupuleuse exactitude. Ils leur servaient de banquiers et de changeurs; car Jean Legros, dit le Croisé, bourgeois de Douai, étant mort outre-mer, après avoir lesté et fait dépôt entre les mains des chevaliers, frère Jean du Temple de Douai délivra cet argent aux légataires, en présence des échevins, qui en donnèrent acte.

l'eu après l’époque de la fondation du Temple , une grande partie du marais douaisien avait été entourée de bâtis, depuis cette maison sur la ligne des fossés qui baignent le pied du rempart jusqu’à une grosse tour d’où partait le canal qui coule derrière la rue Saint-Jean, et ce marais avait pris dès lors le nom de la Neuve-Ville. Leséchevinsayant résolu de remplacer cette clôture par des murs, et de supprimer la porte du Temple , placée entre les fossés de cette maison, ainsi que celle de Rieuiay, sur l’emplacement de laquelle est aujourd’hui construite la tour servant de magasin à poudre à la porte Morel, pour n’en faire qu’une, achetèrent tous les terrains intermédiaires, et prolongèrent la grande rue Saint- Jacques jusqu’à la nouvelle porte. Mais pour y arriver, il fallut que les Templiers consentissent à céder a la ville les rentes qu’ils avaient sur ces propriétés, ce qu’ils liront avec un grand désintéressement.

A peu de temps de là, les chevaliers du Temple furent arrêtés, et l’ordre fut supprimé par suite du traité que Philippe le Del avait fait avec Clément V.

Par la suppression de l’ordre du Temple , la maison de Notre-Dame passa à celui de Saint-Jean de Jérusalem, autrement dit de Malte, à qui depuis longtemps l’illustration, la science, la valeur et les richesses des Templiers faisaient ombrage, et qui, par son hypocrisie, avait servi les projets ambitieux de Philippe et de Clément. On voit encore l’écusson de cet ordre sur la porte extérieure de la maison du Temple. Cet établissement continua à rester affecté à l’entretien de vieux chevaliers, selon sa première destination; mais vers le commencement du siècle dernier, les chevaliers de Malle cessèrent de l’habiter. Cependant on continua à y dire la messe jusqu’en 1TG2. Les biens de l’ordre de Malte ayant été aliénés par la loi du 19 septembre ^92, cette maison futalors vendue comme propriété nationale.

Elle sert maintenant d'habitation à un cultivateur qui ne se doute pas qu’il couche sous le toit qui a abrité les chevaliers des ordres les plus puissants et les plus dignes d’être honorés de toute l’Europe.

C’estlorsdes travaux qui ont été exécutés en 1855 que la pierre Lumulaire de Simon deThiennes, dont nous donnons le dessin, a été mise à jour.

Elle était couverte de deux à trois piedsdegravois, sur lesquels on avait poséune couche de plâtre battu pour en faire une aire de grange ; car la chapelle gothique aux élégantes ogives avait alors pour destination de renclore les gerbes’ récoltées par le fermier suzerain. Informée de cette découverte, l’administration s’empressa de revendiquer cette pierre; elle lui futcédée par l’entrepreneur desdémolitions, moyennant un prix honnête, et elle fut transportée au musée de Douai, où elle se trouve convenablement posée, et désormais à l’abri de tout acte de vandalisme.

Ce mausolée est en belle pierre bleue dite de Tournai, de la forme d’un carré long. Il a de hauteur deux mètres quatre-vingt-huit centimètres , et de largeur un mètre trente-deux centimètres ; l'épaisseur de la pierre est de dix-huit centimètres. Sur cette pierre est incisée une sorte de portique et de basilique, au milieu desquels se trouve la représentation de Simon de Thiennes portant la robe de l’ordre et ayant la croix de commandeur sur le côté gauche. A l’entour de ce monument on lit cette inscription :

« Ch i gist frère Simon de Thiennes, religieux de « l'hôpital Saint-Jehan de Jherusalem, en son temps « commandeur de Ville-Dieu en la montaigne, et « rec-epveur de la responsions du prioré de France,

« qui trespassa l’an mil et . jour du mois

a d’apvril. Priez pour son ame* »

La Ville-Dieu était dans l’ancienne Marche prés de Guéret, département de la Creuse, et située dans la montagne. II yavait à la Ville-Dieu une commanderie de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui ressortissait de la langue d’Auvergne.

Le receveur des responsions était un des trésoriers de l’ordre. La responsion était une redevance annuelle que chaque chevalier de Saint-Jean devait à l’ordre pour le secours de la terre sainte.

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