LECTURE
Slli .IOS1IUA REYNOLDS
ANGLE TE H UK 3 été
longtemps sans produire un seul peintre digue de ce nom. Jusqu’à l’apparition du grand artiste dont r/7 A; nous allons entreteni r nos lecteurs, ce peuple, si heureusement doué à tant d’autres égards, semblait impropre à la culture d ’un art où il a depuis marqué avec éclat. Cependant le goût de la peinture s'était de bonne heure manifesté en Angleterre- Henri V 111 fonda dans White-Hall une galerie qui, a sa mort, comptait plus de cent cinquante tableaux. Ce tyran brutale! iéroce aimait et protégeait Holbein. 11 répondit un jour a des courtisans jaloux de la faveur qu’il lui marquait, que d’un mot il pouvait faire de sept paysans sept lords; mais que de tous les lords ensemble il ne pourrait faire un Holbein. Elisabeth, il est vrai, ne montra jamais pour la peinture un goût aussi éclairé que pour la poésie. Mais les encouragements de Charles Ier eussent été capables de développer le génie des arts en Angleterre, s’il en eût existé des germes quelque part. 11 appela Kubens à sa cour et combla Yan-Dyck des distinctions les plus flatteuses. H acheta à grand prix les admirables cartons d’Hampton -Court et la collection du duc de Mantoue, qui fut dispersée en partie durant les guerres civiles, et porta a quatre cent soixante le nombre des tableaux de la galerie de A\ hile-IIall ,
T. II
dont un tiers appartenait aux meilleurs maîtres des écoles de Flandre et d’Italie. Les plus riches seigneurs de la cour imitèrent à l’envi le noble exemple que leur donnait Charles 1er, et il se forma plusieurs collections de tableaux dans le royaume. Cromwel sauva la peinture de la réprobation dans laquelle les puritains enveloppaient tous les beauxarts. Il protégea Lely, élève de Van-Dyck, et posa devant lui. Cet artiste distingué et son disciple Kneller continuèrent, non sans éclat, jusqu’au commencement du dix-huitième siècle, la réputation des peintres étrangers en Angleterre, surtout dans le genre du portrait.
Mais ni les encouragements, ni le goût public, ni le spectacle des chefs-d’œuvre des peuples plus favorisés, ni l’exemple et l’émulation ne relevaient les Anglais de cette incapacité apparente, que l’on ne saurait aujourd’hui, sans injustice, attribuer au génie national. Les peintres anglais étaient peu nombreux et demeuraient dans une honteuse médiocrité. Le charmant livre d’Horace Walpole, Anecdotes of jiainting, constate d’une manière frappante l’infériorité de ses compatriotes dans cette branche des beaux-arts. A l’exception de Richardson, plus célèbre par ses écrits sur la peinture que par ses tableaux, eide sir James Thornhill, dont le plus grand mérite est peut-être d’avoir été l’ami et le beaupère d’Hogarth, aucun des deux cents peintres dont Walpole a laborieusement recueilli les noms n’est digne d’être sauvé de l’oubli. Ce dernier ne doit pas sans doute être confondu dans cette foule ignorée; mais, en dépit de son incontestable génie, Hogarth
LES BEAU X A BTS.
ne fut jamais qu’un fort méchant peintre : c’était plutôt un moraliste satirique du premier ordre. Sans les gravures de ses détestables tableaux, son nom ne serait jamais devenu populaire, et ces immortelles compositions seraient peut-être demeurées inconnues lieynolds, le premier, selon l'expression de. Rurké, ajouta la gloire des arts aux autres gloires de son pays.
Joslma Reynolds naquit le I fi juillet 1725, à l’iympton, dans le Devonsbire. Il était le dixième des onze enfants du révérend Samuel Reynolds, qui n’avait pour soutenir sa nombreuse famille qu’un petit bénéfice et le mince revenu d’une école peu fréquentée. C’était un honnête homme d’une grande simplicité d'esprit et de cœur, et célèbre dans le pays par ses distractions; mais quoiqu'il eût des connaissances solides et profondes, il ne paraît pas qu’il ait donné beaucoup de soins à l'éducation de ses enfants. Reynolds, qui aimait à rappeler les souvenirs de sa jeunesse, racontait qu’on le destinait d’abord à être médecin, et il ajoutait avec une certaine complaisance que s’il eût suivi cette carrière, il aurait assurément eu l'ambition d’y tenir la première place, de même que lorsqu’il avait senti s’éveiller en lui le goût de la peinture, il s’était promis de devenir le plus grand peintre de son temps. Reynolds ne croyait pas a l’existence de ce que l'on nomme vulgairement le génie, et il en eût volontiers donné la même définition que Bufi'on. Il n’imaginait pas qu on pût exceller dans l’exercice d’une faculté et n’ètre qu’un sol à l’égard de toutes les autres. Il était persuadé, et il ne cessait de le répéter aux jeunes gens, qu’avec un esprit au-dessus du médiocre, l’amour du travail et de l'ambition, on arrive à tout, les circonstances aidant, et elles sont toujours favorables, ajoutait-il, a celui qui en est digne. Il est permis de contester la vérité absolue de celte opinion, d’ailleurs si encourageante, que dans tous les temps d’excellents artistes ont partagée, mais elle ne doit pas être négligée. Elle donne une idée assez exacte du caractère de Reynolds, qui est un exemple frappant du point où peut atteindre le talent soutenu par un ensemble de qualités heureuses.
Reynolds montra de bonne heure des dispositions pour le dessin. Encore enfant, il essayait de copier les gravures qu’il rencontrait dans les livres de sou père, et cherchait a fixer sur le papier la ressemblance des personnes qui l’entouraient. A l’âge de huit ans, le hasard mit entre ses mains un traité de perspective, et peu de jours après il avait fait un dessin de la maison qu’il habitait. Ea lecture du livre de Richardson sur la peinture acheva de décider de son goût, ou plutôt de sa vocation pour cet. art, et son père se détermina à l’envoyer à Londres avec la recommandation d’un ami, pour étudier sous un peintre fort médiocre, nommé Hudson, qui passait alors pour fort habile.
Il arriva à Londres le 18 octobre 17/, 2; il avait a peine atteint sa dix-septième année. Hudson lui lit d’abord copier des dessins du Guerchi»; mais |,>rsqu’il eut appris à se servir du pinceau cl des couleurs, il lit de rapides progrès, si rapides, dit-on, fine son maître, jaloux, se servit d’un prétexte frivole pour le renvoyer, comme il s’en était réseivé le droit, avant la lin de son apprentissage qui devait être de quatre années. Mais dans les deux ans qu’il avait passés dans l’atelier d’Hudson, Reynolds avait appris tout ce que celui-ci pouvailluienseigner.il retourna dans son pays natal cl y demeura plusieurs aimées au milieu de gens dans la société desquels il j avait peu a gagner, cherchant vainement à atteindre une perfection dont rien ne pouvait lui donner une idee exacte. Cependant quelques portraits qu'il lit à 1*1 y mou t h , où son père était venu s’établir et où il eut le malheur de perdre peu de temps après, furent | remarqués et le mirent en relation avec les familles les plus considérables de la ville, particulièrement aveccellcde lord Edgecumbe, dans laquelle il rencontra le commodore , depuis lord Keppel. Cet illustre marin était sur le point de mettre a la voile pour la Méditerranée; il allait porter des présents au dey d'Alger, et réclamer des sommes enlevées sur un navire anglais par des corsaires barbaresques. Reynolds lui plut, et il lui proposa de I emmener sur son vaisseau.
Depuis longtemps Reynolds songeait à visiter l'Italie; quelques économies péniblement amassées le mettaient en étal de satisfaire ce désir; rien ne le retenait en Angleterre, il accepta avec empressement l’offre du commodore , et s'embarqua le il mai 1749. Ce voyage lui fournit l’occasion de voir Lisbonne , Gibraltar, Alger et enfin l’ort- Mahon, où le vaisseau devait s’arrêter. Durant un court séjour dans cette dernière ville, il fit le portrait de presque tous les officiers anglais de la garnison et de la station navale. Il prit enfin conge de l’excellent Keppel et se rendit à Rome en passant par Livourne.
Rome, a dit un spirituel biographe de Reynolds, est pour les peintres ce qu'était autrefois le Parnasse dans l imaginalion des poètes, On peut dire avec plus de vérité que la ville éternelle est pour l’artiste plus qu’une source d’inspiration : c’est une école. Rome, en effet., offre au peintre, dans les chefs-d’œuvre du Vatican et de la chapelle Sixtiue, des modèles inimitables qui ne sauraient être assez étudiés. Si la puissance de créer, comme tout porte à le croire, dépend de la faculté de se rappeler et né saurait en être séparée; si, a le bien prendre, l’invention n’est guère plus qu'une combinaison nouvelle des idées et des formes acquises dans le commerce des productions des maîtres et de celles de la nature, la contemplation assidue des œuvres des pl us excellents peintres devra toujours tenir la première place dans les études d’un artiste sérieux.
Reynolds avait compris de Bonne heure celte vérité. Aussi, à son arrivée à Rome, son plan de travail était déjà arrêté.
Batloni tenait alors le sceptre de la peinture à Rome et dans toute l'Italie. Sou nom s’était répandu avec éclat dans toute l’Europe, et on comparait ses ouvrages à ceux des plus grands maîtres. Cet artiste ne manquait assurément pas de talent, mais tout ce qui sortait de son pinceau était inévitablement empreint des défauts de l'école des Earraclies. L’ignorance et le mauvais goût du public qui avait perdu le sentiment de la vraie beauté dans les arts, encourageait cet te décadence honteuse où la peinture était tombée, et consacrait, par ses applaudissements, l'oubli des chefs-d'œuvre du siècle de Léon X. Reynolds connaissait la réputation de Batloni. Avant son départ d'Angleterre, ses amis et ses patrons lui avaient recommandé de faire tous ses efforts pour prendre les leçons de ce peintre. .Mais, malgré son inexpérience, Reynolds sentit tout d’abord combien un tel maître serait insuffisant pour le mettre sur la bonne voie. La première vue des ouvrages qu'il était venu chercher île si loin acheva ce qu'avait commencé sa répugnance naturelle et instinctive. Au lieu de suivre le torrent qui entraînait les arts vers leur ruine, il entreprit de remonter, par de patientes et laborieuses éludes, aux sources de toute béante, et de retrouver, par ses propres efforts, la tradition interrompue. C’est assurément pendant ce séjour à Rome que Reynolds jeta les fondements de la gloire qu’il a obtenue plus tard par ses ouvrages. Aussi jusqu'à son dernier jour il ne cessa de recommander aux jeunes artistes l’élude sérieuse des anciens peintres; jamais il ne se lassait de répéter que c’est dans les débris de la sculpture grecque et dans les galeries de Rome et de Florence qu'il faut chercher les modèles de la noblesse et de la simplicité qui font le caractère de la perfection dans les arts.
Dans les dernières années de sa \ie, Reynolds avait commencé d’écrire des espèces de mémoires ou il avait dessein de rapporter tout ce qui concernait ses études et ses progrès. Il n’eut malheureusement pas Je loisir de conduire ce projet à bonne lin. Quelques-unes des parties qu’il avait ébauchées traitent de son séjour à Rome. ,\ous allons en citer quelques passages pleins d’intérêt qui nous feront pénétrer plus intimement dans les sentiments qui l'agitaient durant celle époque décisive de sa vie.
<i II est souvent arrivé, me disait le gardien du Vatican, que des personnes qu’il avait conduites dans les diverses parties de cet édifice demandassent, en sortant, où se trouvaient les peintures de Raphaël, et ne voulussent pas croire avoir déjà traversé les pièces dans lesquelles on les conserve, tant elles en avaient été frappées, .l’ai ouï dire la même chose à des peintres à qui cela était arrivé, qui avaient pourtant pour Raphaël cette vénération
que lui doivent les peintres et les connaisseurs. Je me rappelle très-bien mon désappointement quand je I visitai pour la première fois le Vatican; et lorsque j’avouai mes sentiments à un de mes camarades d’étude que j’estimais beaucoup, il me confessa que les ouvrages «le Raphaël lui avaient fait le même effet, ou plutôt qu'ils n'avaient pas produit sur lui l’effet auquel il s’attendait. Ce fut pour moi une grande consolation. En m’enquéranl ensuite soigneusement auprès des autres jeunes peintres, je découvris que ceux-là seuls ipii, par l’imbécillité naturelle de leur esprit, paraissaient incapables de goûter jamais ces divins ouvrages, prétendaient avoir été ravis en les contemplant pour la première fois. Je dois pourtant avouer qu’il ne m’entra pas dans l'esprit un seul momentque le nom de Raphaël et ses admirables peintures dussent leur renommée à l’ignorance et à un préjugé; au contraire, jamais je n’ai été plus mortifié, plus humilié, qu'en découvrant que je ne les goûtais pas comme je sentais que j’aurais dû le faire. Je compris que je me trouvais au milieu d'ouvrages exécutés d’après des principes ij lie j’ignorais; je sentis mon ignorance, et je fus abattu.
« Toutes les idées indigestes sur la peinture que j’avais apportées d’Angleterre s’effacèrent peu à peu de mon esprit. Il était nécessaire (pie je devinsse comme un petit en faut. Malgré mon désappointement, je me mis avec ardeur à copier quelques-uns de ces excellents ouvrages. Je les contemplais sans cesse ; j’affectais même de sentir leurs mérites et de les admirer plus (pie je ne faisais réellement. En peu de temps, un nouveau goût et une nouvelle faculté de perception s’ouvrirent pour moi, et je fus convaincu que je m’étais fait jusque-là une fausse idée de la perfection de l’art, et que Raphaël avait justement des droits, au rang élevé qu'il occupe dans le monde. La vérité est que si ces ouvrages avaient été tels que je m’attendais à les trouver, ils n’auraient eu qu’une beauté superficielle, et sûrement ils n’auraient pas mérité la grande renommée qu'ils ont depuis si longtemps cl si justement acquise.
« Depuis celte époque, j’ai bien des fois réfléchi sur ce sujet, et je suis maintenant tout à fait convaincu q uc le goût de ce qu’il y a de plus excellent dans l’art ne s’acquiert que par une longue culture, beaucoup de travail et d’attention. »
Aussi, loin de se contenter d’examiner superficiellement les caractères des diverses écoles, se miiil à copier tous les ouvrages qui, à son avis, devaient le conduire vers cette perfection qu’il cherchait; mais, tout en copiant les chefs d’œuvre des maîtres, Reynolds maintenait son esprit dans une heureuseindépendance. C’est sans doute par souvenir des sentiments qui ranimaient alors qu’il écrivait, dans les fragments auxquels nous avons emprunté la citation qui précède : « E’iiomme d’un vrai génie, au lien de passer toutes ses heures, comme font la plu-
part des artistes dans leur séjour à Rome, à mesurer les statues et à copier les tableaux, commence bientôt à penser par lui-même et s'efforce d’imiter ce qu’il voit. Je regarde l'habitude de copier comme un leurre : on se satisfait par l’apparence de faire quelque chose, et l’on tombe dans la funeste habitude j d’imiter sans choisir et de travailler sans but déterminé. L’esprit s’engourdit ; la faculté d’inventer et de disposer, qui devrait particulièrement être excitée et mise en action, perd de son énergie en n’étant pas exercée. Combien voit-on de peintres qui ont passé leur vie a copier les ouvrages des maîtres, incapables de rien produire de leur propie fonds et de reproduire la nature. »
« Au lieu de copier les touches des grands maîtres, disait-il dans un de ses discours, copiez seulement leurs conceptions ; au lieu de vous traîner sur leurs traces, essayez de suivre la même route; travaillez à inventer d’apres leurs principes et leur manière de penser; remplissez-vous de leur esprit; demandez-vous comment un de ces grands maîtres aurait traité ce sujet, et imaginez que votre tableau sera soumis à sa critique. »
Il n’est par surprenant qu’avec des idées si justes, Reynolds ait fait en peu de temps de rapides progrès. Il eût bien voulu demeurer toute sa vie à Rome, carie terme de ses études s’éloignait à mesure qu’il avançait. Cependant, ses économies liraient a leur fin, et il fallut songer a retourner en Angleterre. Il s’arrêta deux mois à Florence, ou il lit un portrait qui lut fort admire; visita rapidement Bologne, Parme, Modène, Milan, Padoue et Venise, où, à son grand désespoir, il ne put demeurer que six semaines, car, malgré son culte pour les chefs-d’œuvre ‘1 n ’i 1 avait étudiés a Rome, il avait un secret penchant pour les qualités éclatantes de l’école vénitienne. En arrivant a Paris, sa bourse était tout à ! tait, à sec. Il y rencontra quelques amis qui lui procurèrent les moyens de retourner a Londres à la fin de l’année 1752, apres une absence de plus de trois ans et demi.
Quelques portraits suffirent a Reynolds pour sor- 1 tn de I obscuiité et le placer au premier rang des \ «utistes contemporains. Ce ne lut pas sans opposition. Sa peinture ne pouvait pas être acceptée tout d abord. Aussi regarda-t-on les qualilésqui lui firent le plus d’honneur dans la suite et qu’il avait puisées ' dans le commerce des maîtres, l’éclat du coloris, la haidiesseet la simplicité de la composition, comme tb. mallieui euses innovations qui déparaient ses ouvrages dans lesquels on reconnaissait pourtant quelque talent. Mais quoi qu’on dise, il n’v a pas de : longues injustices. Le public passa bientôt de la ! surprise a 1 admiration la plus vive, et comme il ne s exprime guère que par des termes de comparaison peu exacts, avant un petit nombre d’années, Reynolds ne fut pas seulement mis au-dessus des médiocres imitateurs de Lely et de Kueller; on était
embarrassé de décider si réellement il ne remportait pas de beaucoup sur Yan-l)yck.
L’humble atelier qu’il avait pris eu arrivant a Londres fut bientôt indigne de la haute situation qu’il s’était faite. Il alla habiter une vaste maison dans la grande rue de Newport, plus en harmonie avec le rang et la fortune de ses modèles. Il ne pou va i t suffire à l’empressement du public, bien qu'il donnât jusqu’à six séances par jour et qu’il employât plusieurs jeunes gens à lui épargner la tâche ingrate de préparer les fonds et les vêtements. Aussi n'estil pas surprenant qu’il se fit un revenu de plus de K> <>,000 fr. parmi. Au commencement de IToo, j| pril une nouvelle demeure dans Leicester-Square, qu’il habita jusqu’à sa mort et ou il déploya un luxe inouï pour un artiste. Les dépenses de cet etablissement épuisèrent toutes ses économies; mais sa réputation, assise sur des bases solides, lui garantissait l’avenir, et, comme il avait de l'ordre, il ne tarda pas à amasser une fortune qui eût fait honneur à un banquier.
Reynolds n’elait a aucun égard indigne dece sort brillant. On s’était bientôt aperçu qu'il avait autant d’esprit que de talent, et que son caractère gagnait singulièrement à être connu. Sa société fut insensiblement recherchée par tout ce qu’il y avait alors de plus distingué en Angleterre dans les arts et dans les lettres, et les personnages les plus considérables par leur rang ou leur situation politique se firent un honneur d’être comptes au nombre de ses amis. Sa maison devint le rendez-vous des hommes les plus éminents. Revuolds vivait d’ailleurs avec une de ses sœurs, femme charmante et capable, par la délicatesse de son esprit, de comprendre toutes choses et d’être un des ornements de la société dont son lrere était le centre.
C'est avec les poètes et les prosateurs les plus illustres de son temps que Reynolds se lia le plus etroitement. L’évêque Bercy, l’auteur du I icairede Wakcfield, Burke, Carrick, le IL Johnson et plusieurs autres étaient ses amis, et il est incontestable qu’ils exercèrent sur le talent de Reynolds une grande influence. Jusque-là les beaux-arts étaie.'U demeurés renfermés dans leur domaine réciproque; les peintres et les littérateurs vivaient dans un cercle étroit, si l’on veut, mais nettement marqué cl favorable par cela a l'exercice complet de leurs facultés. Reynolds rompit le premier la démarcation qui sépare des genres si différents. Il est ' ra i que son bon sens et la justesse de son esprit devaient le retenir dans les limites de son art et 1 empêcher de tomber dans cette confusion déplorable qui a depuis jeté le trouble et le desordre dans les arts. Le qui a été un écueil pour les peintres qui sont venus api es lui servit éminemment à développer toutes les (acuités de Reynolds. Les habitudes de raisonnement et deréllexion de ses amisl’invitaient àsortir de I atmosphère étouffante des détails de la pratique, et aop-
pli(|uüi' à l’observation de la nature celte faculté de méditation que lui avait généreusement départie la nature. Il s’accoutuma à se rendre compte à lui même, dans des notes brèves et rapides que l’on a trouvées dans ses papiers, de ses idées sur la pratique et la théorie de son art. Mais, chose singulière ! ces notes se réduisent à de simples remarques grossières, superficielles. Elles sont, il est vrai, d’une justesse incontestable ; mais l’esprit le moins provenu défavorablement se demande si des pensées si vulgaires et d’une vérité presque triviale méritaient d’être fixées sur le papier. L’artiste seul admire la sagacité naïve avec laquelle un grand peintre a observé ces traits que dédaigne le spectateur indifférent, et qui pourtant occupent une si large part dans la perfection des œuvres les plus admirées. Ce sont, si l’on peuts’exprimer ainsi, les détails de style que le lecteur n aperçoit pas, mais que 1 écrivain recherche avec amour et qui sont pour lui la marque du génie. Reynolds esta cet égard un exemple frappant de la vérité de cette remarque qui a pu être faite dans tous les temps, que rarement les hommes doués de la faculté de produire dos œuvres ayant force de vie
sont capables de se livrer aux idées étendues et profondes (] u i semblent être le domaine exclusif de ce que l’on a appelé l’esprit philosophique, comme si l’action excluait la pensée ou du moins la bornait.
On retrouve les mêmes qualités et le même défaut de profondeur dans trois essais publiés dans le recueil périodique de son ami Johnson, llie Idler. Dans le premier, il examinait et discutait avec beaucoup de finesse et d’esprit les faux principes de critique dans les arts; dans le second, il traitait de ce que l’on appelle dans les écoles le grand style; le dernier était une dissertation sur le beau. Ces trois articles, écrits avec une simplicité charmante, prouvèrent que Reynolds savait au besoin tenir la plume aussi habilement que le pinceau. Ils augmentèrent la bonne opinion que l'on avait de lui dans un monde où l’esprit et les lettres ont de tout temps eu droit de cite, je veux dire l’aristocratie anglaise, où i! comptait déjà beaucoup d’amis, et où sa nièce devait, un jour trouver un noble époux, le marquis de Thomond.
(La fin à la prochaine /irraison.)